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HISTOIRE
DE SIXTE-QUINT
Paris Imp. P.-A. BOURDIER, r.APlOMONT bt r> , rue de» Poitevins, 6.
HISTOIRE
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SIXTÊ-Ql^INT
sa/yie et son pontificat
M.-A'C-jJDVULEaîill.
OFFICIER DE LA LÉGION D'hONNEDR, MEMBRE OU CONSEIL GÉNÉRAL DU LOIRET
AUTEUR DE L'HISTOIRE DES PLUS CÉLftBRES AMATEURS
• 1
a Je ne crains que le péché et nullement
les hommes.
[Sixte aux cardinaux en Consistoire )
PARIS
LIBRAIRIE DE V« JULES RENOUARD
0, RUE DE TOURNON, <)
1869
Tous droits réservés. ^
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THE NEW YORK
PUBLIC LÎBRARY
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AVERTISSEMENT
Sixte-Quint est.up des hommes les plus extraordi-
DaifrèS <}tre TEglise ait produits. Bien que son ponti-
^ fifat'u'^if duré que cinq ans et quatre mois, le sou-
j<* *• iifiiiî.fl§\îoïï gouvernement s'est conservé parmi le
t*.^ *• PP^V^4^ Rome comme une légende, et il est encore
1^ .* plu^ •prél^^nt à sa mémoire que celui des règnes ré-
it cçpts'jje ses successeurs. L'impression que ce grand
a ' p^.la laissée est celle d'une volonté énergique, iué-
• jy branWble, appliquée à la direction des affaires de la
f^ I\e4igion et de TÉtat ; d'une sévérité inexorable à
l'égard des criminels, d'une sollicitude constante
pour.la sécurité, le bien-être de ses sujets, d'un es-
prit* de domination inflexible pour élever le Saint-
i. • . Sj^ge au-dessus des princes étrangers; enfin, d'un
•/• afnoùr éclairé pour les arts, attesté par les nombreux
V' . monuments dont il a décoré la ville de Rome.
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AVERTISSEMENT.
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La vie de Sixte-Quint a été plusieurs fois é^iiie; ôt -\**it
comme il arrive presque toujours lorsqu'il s'agit ^ ^ ^ *. y
dans ce pape, un des champions les plus ardents: Vè«^
du tribunal redouté de l'Inquisition, et ils Font ae- . ** «;;
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cusé d'une sévérité poussée , contre les dissidents,
jusqu'à la plus grande cruauté. Ils lui reprocheat
également une coupable duplicité dans ses négo'cfar-
tions avec l'Espagne et la France!. Enfin, mécorvna^^^
sant le bienfait de la sécurité publicmç,^ rétablie p.at*
lui dans ses États, ils ne lui accordéjs^ pas mêm^ d^g*
voir soustrait ses sujets aux attaques et aux violenôfea
des brigands et des sicaires qui, avant sop ^teçét
ment, infestaient Rome et les provinces^'^ijtftiô-*
cales. ':•>• •H<^
, D'autres, au contraire, aveuglés par un^lif' «irî->
dent, pour la foi catholique et la papauté, ont.j^fii^G)^
Sixte-Quint un homme incomparable, et Tont'iifip..
bien au-dessus de ses prédécesseurs et des princes-
de son temps, allant jiisqtfàlui attribuer des- mi^
racles , afin de pouvoir le placer au rang Jle^
saints. .• / .
Ces deux manières de le juger pèchent par uhé'gal
excès. Si Felice Peretti s'est montré supérieur à beau/
:Coup de souverains pontifes par ses grandes vuesv
par son amourdubieupublic, par l'ordre et la, prér
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AVERTISSEMENT. Ili
voyance qu'il avait introduits dans les finances, par
les travaux utiles et les embellissements qu'il a fait
exécuter, il peut être accusé justement d'avoir usé,
dans plus d'une circonstance, d'une rigueur excessive,
quelquefois même inutile; d'avoir cédé, avec faiblesse,
aux sollicitations de sa famille, et, comme beaucoup
d'autres, d'avoir subordonné sa politique extérieure
à des considérations d'intérêts temporels.
Mais, si la conduite du souverain n'est pas exempte
de critique, la personnalité de l'homme reste comme
une des plus curieuses à étudier dans l'histoire de la
papauté. Je me suis efforcé de la faire connaître en
remontant aux sources originales, et surtout en met-
tant sous les yeux du lecteur les actes et les paroles
émanés de Sixte lui-même, ses brefs, ses constitu-
tions, ses bulles, ses instructions aux nonces et aux
légats, ses conversations, ses discours et ses répon-
ses, soit dans les consistoires des cardinaux, soit
ailleurs.
J'ai puisé la plus grande partie de ces citations
dans deux ouvrages. Le premier est une table ana-
ly tique des vingt-sept volumes in-foUo du Bullarium
Romanum et des dix-neuf volumes, même format,
du Bullarium Magnum^ lesquels ne comprennent
que les bulles publiées jusqu'à Clément XIV. Cette
table dressée par un docteur en théologie, Louis
Guerra , forme quatre volumes in-folio , imprimés à
deux colonnes de petit texte. Sans son secours, il se-
IV AVERTISSEMENT.
rait souvent difficile de retrouver les bulles de cer-
tains pontifes ^
Le second ouvrage que j'ai suivi dans beaucoup
de passages, est intitulé : « Storia délia vita e geste
di Sisto Quinto^ Sommo Pontifice deWordine de''
Minori Conventuali di San Francesco^ scritta dal
PadreM. Casimiro Tempes ti, delmedesimo ordine.
Roma 1734, con licenza de' superiori^2 vol. in-4°. »
Cette histoire, écrite comme un panégyrique de Sixte,
par un religieux de son ordre, renferme les docu-
ments les plus intéressants, dont quelques-uns n'exis-
tent plus en originaux et dont beaucoup d'autres ne
seraient pas communiqués aujourd'hui à un laïque. Le
père Tempeslien donne la liste (t. 1, p. XXIX àXXXI),
et indique les sources dans lesquelles il les a puisés.
J'ai vérifié plusieurs de ces documents, et j'ai pu me
convaincre de la parfaite exactitude des citations
faites par l'auteur. Mais, si Ton ne peut rien repro-
cher à sa bonne foi, il en est autrement de ses ap-
préciations. Elles tendent toutes à faire de Sixte un
un homme non-seulement extraordinaire, le modèle
des papes et des souverains, mais à le présenter
comme un véritable saint, qui n'a pas pu se tromper
] . Voici le litre de celte table : Pontificiarum constitutionum
in BuUariis Magno et Romano contentarum , et aliunde desumpta-
rum epitome, et secundum materias disposition cum indicibus com-^
plelissimiSf opère et studio Aloysi Guerra, S, T. D. (sacras theologi»
doctoris?). Venetiis, sumptibus heredis Nicolai Pezzana, 1772, «u-
periorum permissu ac privilegio, — 4 vol. in-fol.
AVERTISSEMENT. V
dans la conduite des affaires humaines. Ce jugement
est inspiré au père Tempesti, bien qu'il affirme le
contraire, parla gloire de son ordre, auquel le pontife
appartenait , et en Thonneur duquel le religieux a
composé son ouvrage. En outre, on regrette de ren-
contrer dans son livre une grande prolixité, qui
s'étend jusqu'aux moindres détails , une confusion
des faits et des idées les plus disparates, se mêlant et
s'enchevêtrant les uns dans les autres, sans aucun
ordre logique, fatiguant Tattention, et faisant ainsi
perdre le souvenir et la suite des principaux événe-
ments.
Cette confusion, si difficile à éviter dans les livres
d'histoire, devient encore plus embarrassante, lors-
qu'on entreprend d'écrire la vie d'un souverain pon-
tife. Le gouvernement temporel et le pouvoir spiri-
tuel se trouvant réunis dans sa main, s'exercent en
même temps sur des objets tout à fait différents, et
qui n'ont entre eux aucun rapport. L'exposé des né-
gociations extérieures, qui constituent une partie es-
sentielle et très-importante des attributions du chef
de l'Église catholique , vient ajouter aux difficultés
de l'écrivain. Dans cette situation, il m'a paru que la
clarté du récit, qui doit être, après la recherche delà
vérité, le but principal de l'historien, exigeait la di-
vision de l'ouvrage en autant de parties distinctes,
qu'il y a d'objets différents soumis au gouvernement
et au pouvoir du souverain pontife. C'est pourquoi,
YI AVERTISSEMENT.
sans m'écarter de Tordre chronologique, qui est la
base de toute narration du passé, j*ai divisé Thistoire
de la vie et du pontificat de Sixte-Quint en cinq livres,
comprenant : le premier, la vie de Sixte, depuis sa
naissance jusqu'à son élection à la papauté ; le se-
cond, le gouvernement temporel de ses États ; le troi-
sième, l'exercice de son pouvoir spirituel ; le qua-
trième, la politique extérieure; et le cinquième,
l'historique et la description des monuments de tou-
tes sortes élevés par lui à Rome et ailleurs. De cette
manière , on pourra suivre plus facilement les faits
présentés dans le même ordre d'idées; surtout, on
ne perdra pas le fil des négociations , qui tiennent
une si grande place dans l'histoire de Sixte, ce pon-
tife s'étant trouvé mêlé à des événements extraordi-
naires, qui ont exercé une influencé considérable en
Europe, dans les dernières années du dix-septième
siècle.
J'ai dit que le cinquième livre était entièrement
consacré aux monuments élevés par Sixte. J'en ai
pris le plus souvent la description dans l'ouvrage de
Domenico Fontana, qui fut son architecte et comme
son surintendant des Beaux- Arts *. Le livre de cet
] . Délia trasporlazione delV obelisco Vaticano e délie fabriche di
nostro signore Papa Sixto V Jatte dal cavalière Domenico Fontana ,
architetto di Sua Santita, con licenza de* superiori, — In Roma ap-
presso Domenico Basa. MDXC. ^- Intagliaio da Natal, Bonifacio
daSibenicco, t vol. in-fol. — l\ existe une seconde édition égale-
ment pui)liée par D. Fontana, en 2 vol. in-fol, Napoli, 1 604.
AVERTISSEMENT. VII
artiste est d'autant plus précieux, qu'il est accom-
pagné d'un grand nombre de gravures de Bonifazio
da Sibenicco, d'après les dessins de Fontana lui-
même.
En terminant, je ne dois point dissimuler ma
crainte d'être resté fort au-dessous de la tâche d'é-
crire l'histoire de l'un des glorieux chefs de l'Eglise
catholique. Mais quelque chose qu'on puisse penser
ou dire de mon travail, j'oserai affirmer, avec un des
plus respectables historiens du seizième siècle, « que
j'ai apporté dans cette entreprise une sincérité en-
tière, et que la haine et la flatterie n'y cacheront point
la vérité *. »
1. De Thou, Histoire des choses arrivées de son temps ^ traduite
en français par Du Ryer; 3 vol. in-fol. Paris, 1G59, t. 1 , liv. I,
préambule, p. 5.
HISTOIRE
DE LA YIE
ET DU PONTIFICAT
DE SIXTE-QUINT
LITRE PREMIER
VIE DE FELICE PERETTI, DEPUIS'SA. NAISSANCE JUSQU'A
SON ÉLECTION A LA PAPAUTÉ
CHAPITRE PREMIER
Naissance de Felice Pcretti. — Origine de sa famille ; son établissement k
Montalto. — Sa sœur Camilla. — Son oncle Salvator se charge de son
éducation dans le cuuvent de Montalto. — A onze ans , il prend l'habit de
Saint-Franço'S. — Ses études. — 11 devient régent dans plusieurs collèges.
— Protection que lui accorde Ridolfo Piu da Carpi ; il se lie avec son secré-
taire. — Ses prédications à Rome et ailleurs. — Il devient Pami de saint
Ignace et de saint Philippe de Néri, et fonde la Confrérie des Douze Apô-
tres. — Il étudie la philosophie d'Aristote pour dresser le Table d'Or, —
Il est envoyé inquisiteur à Venise. — Son rappel réclamé par le Sénat vé-
nitien. — Faveur dont il jouit. •— Son retour à Rome. — - Il est envoyé en
Espagne. — Il revient par suite de la mort de Pie IV. — Il est nommé
vicaire apostolique. — - Ses visites aux couvents de son ordre. — Il est fait
évéque de Sainte-Agathe. — Tombeau qu'il élève à Jean à Ripii. — Révi-
sion des décrets de Gratien. — Il est promu au cardinalat. — Il résigne
l'évèché de Fermo, quMl avait échangé contre celui de Sainte-Agathe. —
Ses occupations à Rome. — Tombeau de Nicolas V et chapelle de la Sainte-
Crèche. — Il travaille à une édition des œuvres de saint Ambroisc. — Sa
correspondance avec saint Chai-les Borromée. — Jugement des Bénédictins
2 VIE DE SIXTE-QUINT.
de Saiot-Uaur sur cette édition. — Yilla Blontallo achetée et embellie par
le cardinal. — * Aasassinat de son neveu Francesco Peretti. — Le cardinal
diftiimule son ressentiment.
(Du 13 décembre 1521 au 24 avril 1585.)
Felice Peretti, qui devint pape sous le nom de Sixte-
Quint, naquit le 13 décembre 1521, à Grotte à Mare,
bourg du comté de Fermo, dans la marche d'Ancône,
situé à environ dix milles ^ de la petite ville de Mon-
talto. Son père Pier Gentile Peretti, et sa mère Ma-
riana, de la ville de Camerino, avaient abandonné
Montalto en 1515, et s'étaient réfugiés à Grotte à
Mare, pour échapper aux excès commis par les soldats
du duc d'Urbin, Francesco I", alors en guerre avec le
pape Léon X. Pier Gentile Peretti et sa femme, per-
dirent dans cette fuite tout ce qu'ils possédaient à
Montalto ; mais ils retrouvaient à Grotte a Mare une
maison, quelque bien et des parents disposés à les
secourir.
La famille Peretti était originaire de la Dalmatie:
vers le milieu du quinzième siècle, elle avait été con-
trainte, par les persécutions des Turcs, de quitter ce
pays, avec un grand nombre d'autres, et de chercher
un asile en Italie. On ignore le motif qui lui fit choisir
Montalto pour résidence : mais il est certain que dès
le commencement du seizième siècle, on trouve un
membre de cette famille prieur, c'est-à-dire premier
administrateur de cette ville. Il est également incon-
testable qu'elle possédait sur son territoire des mai-
sons, des terres, des vignes, et des champs plantés
!• Environ 15 kilomètres; le mille italien équivaut à 1489 mè-
tres 478 millimètres.
VIE DE SIXTE-QUINT. 3
d'oliviers. Enfin, les Peretli étaient alliés aux meil-
leures familles non nobles du pays. Ces différentes
circonstances démontrent que l'origine de Sixte n'est
pas aussi basse qu'on s'est plu à l'affirmer. Eût-il
appartenu d'ailleurs aux rangs les plus infimes de la
société, il n'aurait eu que plus de mérite à ne devoir
son élévation qu'à sa seule valeur personnelle.
Il fut baptisé le 26 décembre 1521, et son père lui
donna le prénom de Felice. Plusieurs historiens veu-
lent que le choix de ce prénom ait été dicté à son
père par une sorte d'inspiration prophétique de la
future grandeur de son fils. Une voix intérieure lui
aurait dit, pendant que sa femme Mariana était en-
ceinte et qu'il se lamentait de la perte de ses biens
de Montalto : — « De quoi te plains-tu, Peretti? ne
crains rien, prends courage : ta femme enfantera un
fils qui fera le bonheur de toute ta maison. » — Mais
cette prédiction ne se trouve que dans des auteurs qui
ont écrit la vie de Sixte après son élévation à la pa-
pauté : elle doit donc être considérée comme une de
ces flatteries rétrospectives dont certains historiens
sont prodigues * .
Felice Peretti eut un frère, Prospero, qui mourut
en 1560, sans laisser d'enfants, et une sœur, Camilla,
qui vint le rejoindre à Rome lorsqu'il fut nommé
cardinal. Elle joua un rôle considérable pendant son
pontificat. C'était une femme sagace, ambitieuse, douée
d'an esprit pénétrant. Elle exerça une grande in-
fluence sur son frère, môme dans les affaires poli-
tiques les plus importantes.
1. Il Codice Valicano, il Galesino, ilario altobelli, il Ciaconio
e gli illustratori di luij cités par le P. Tempesti, t. I, 1. I, n° xxxv,
p. 15.
4 VIE DE SIXTE-QUINT.
Dès l'âge de sept ans, Felice fut envoyé dans un
couvent de religieux augustins , établi à Grotte à
Mare , pour y apprendre les premiers éléments. A
neuf ans, Salvator Peretti, frère de son père, religieux
do Tordre mineur conventuel de Saint-François,
voulut se charger de l'éducation de son neveu. Il ha-
bitait Montalto, et il parvint à déterminer Pier Gen-
tile à rentrer dans cette ville en <530. L'année sui-
vante, le père Salvator fît admettre Felice au noviciat
du couvent de Saint-François de Montalto, et à peine
une année après, le dimanche des Rameaux i53i, le
novice de onze ans était admis à prononcer ses vœux
perpétuels. Ainsi lié indissolublement à la vie monas-
tique, le jeune religieux continua son éducation dans
le même couvent. Pendant trois ans, il y suivit les
cours de latin et de grec, sous la direction du père
Vincenzo Fernato, connu pour son érudition et la
gravité de ses mœurs. En 1535, il eut pour professeur
de rhétorique le père Manfilio Filarete, de Santa Vit-
toria, qiii passait pour un excellent prédicateur. Ce
maître lui rendit familiers les discours de Démos-
thène, les oraisons et les traités de Cicéron et de
Quintilien. La rhétorique terminée, Felice se mit à
étudier les poètes latins, sous la direction du père
Pietro da Patrignone. Il fît de si rapides progrès,
qu'il fut lui-même bientôt en état de composer des
vers en langue latine, avec élégance et facilité.
En 1538, il fut envoyé à Pesaro pour faire sa philo-
sophie, qu'il alla continuer en 1539 à lési, et en 1540,
à Rocca-Contrada. Dans le mois de septembre de cette
année, il se rendit à Ferrare, où il passa de l'étude
de la philosophie à celle de la théologie, dont les
cours duraient trois années. Il quitta cette ville
VIE DE SIXTE-QUINT. 5
eu 1543 pour Bologne, où il étudia la métaphysique
pendant une année sous la direction du père Giovan-
ni daCorreggio.
Ses études ainsi terminées, le général de son ordre
le jugeant capable d'instruire les autres, le nomma
lecteur des saints canons à Rimini, où il demeura
jusqu'en 1546. L'année suivante, il ipassa à Sienne
avec le môme emploi ; c'est dans cette ville qu'il fut
ordonné prêtre. Ensuite, il se rendit à Ferme pour y
recevoir, le 26 juillet 1548, le diplôme de docteur en
théologie. Après l'obtention de ce grade, il revint à
Sienne reprendre son emploi de lecteur des saints
canons. Mais il n'y resta que peu de temps, ayant été
appelé, en 1549, au couvent d'Assises, pour assister à
l'élection d'un nouveau supérieur général de son
ordre. Il y soutint brillamment en public plusieurs
thèses, en présence du cardinal Ridolfo Pio da Carpi,
protecteur de l'ordre des Franciscains. Cette cir-
constance contribua puissamment à l'avancement et
à Télévation du père Felice Peretti : car le cardinal fut
si satisfait de ses connaissances en théologie et de
son éloquence, qu'à partir de ce moment, il le prit
sous son patronage d'une manière toute spéciale, pro-
fitant de toutes les occasions favorables pour le sou-
tenir et le pousser. Afin de mieux s'assurer la faveur
de ce puissant dignitaire de l'Église, le père Peretti
out adroitement se lier avec Sigismundo Bozio, secré-
taire du cardinal, dont il reçut par la suite les plus
grands services.
Après l'élection du supérieur général, il fut nommé
régent à Sienne, où il enseigna de 1549 à 4551.
L'année suivante, il alla exercer le même emploi à
Naples, dans le couvent royal de San-Lorenzo, où il
<î VIE DE SIXTE-QUINT.
composa deux commentaires sur les évangiles, dont
Tun sur Tévangile de saint Mathieu, a été imprimé
dans cette ville. Il paraît que le pèreFelice était déjà
connu comme prédicateur, car il vint de Naples prê-
cher le carême à Rome, et il y resta jusqu'à la fin de
cette année, à la sollicitation de plusieurs cardinaux :
il y fut employé à expliquer, trois jours par semaine,
répitre de saint Paul aux Romains. Sur les instances
de quelques-uns de ses auditeurs, il y publia un re-
cueil de ses sermons, dont un exemplaire existait en-
core à la bibliothèque Barberini, vers le milieu du
dernier siècle ^
C'est de ce premier séjour à Rome que date le com-
mencement de la fortune du père Felice Peretti. Sa
réputation d'éloquence était déjà si bien établie, qu'il
comptait au nombre de ses auditeurs les personnages
les plus éminents. La régularité, la sévérité de sa con-
duite, lui attiraient l'estime et l'attachement des
prêtres et des religieux les plus considérés pour l'aus-
térité de leurs mœurs et la sainteté de leur vie. Parmi
ceux qui se lièrent avec lui, on cite saint Ignace, fon-
dateur de l'ordre des Jésuites, saint Philippe de Néri,
créateur de l'ordre de l'Oratoire, et saint Felice, de
l'ordre des Capucins. Saint Ignace établit avec le père
Peretti la confrérie des Douze apôtres, chargés d'ac-
compagner le Saint-Sacrement, lorsqu'il était porté
aux malades, et de recueillir des aumônes pour les
pauvres. Lorsqu'il fut devenu pape. Sixte voulut que
cette institution fût élevée au rang d'archiconfrérie,
et qu'elle primât toutes les autres ^
1. N® XXXV, B; 87, de celle bibliothèque, selon le P. Tempesti,
1. 1, lib. Il,ii0vi, p. 23.
2. Confraternitaiem sanctorum duodecim apostolorum predictam
VIE DE SIXTE-QUINT. 7
La lecture, l'explication des livres saints, la prédi-
cation n'absorbaient pas si complètement tous les
instants du père Peretti, qu'il ne sût trouver encore
le temps de se livrer à d'autres travaux. Gomme tous
les hommes instruits de son siècle, il était fortement
imbu de la philosophie d'Aristote. Pour rendre hom-
mage à ce grand maître, il entreprit de composer la
Table d'Or de toutes les œuvres d'Aristote, avec les
Commentaires dtAverroès. Cette table devait élre une
savante exposition de tout ce que ces deux auteurs
avaient écrit. Comprenant qu'un si vaste travail exi-
geait beaucoup plus de temps que les rares moments
dont il lui était permis de disposer, le père Peretti
voulut s'adjoindre, pour mener à fin cette entreprise,
un de ses anciens élèves, Antonio Posio, de son
ordre ^ : il l'emmena avec lui à Venise, où ils étaient
rendus le 30 juin 1556.
A peine installé dans ses nouvelles fonctions, le
père Piîretti se trouva exposé aux dénonciations et
aux attaques de plusieurs religieux de son ordre, qui
menaient une vie licencieuse, et qui redoutaient sans
doute sa sévérité. Son zèle ardent pour la religion,
l'austérité de sa vie, si éloignée de la corruption géné-
rale des mœurs à Venise, aussi bien dans les couvents
qu'ailleurs, ne pouvaient manquer de lui susciter de
nombreux ennemis. Aussi, soit qu'il y eût été contraint
par ses supérieurs, soit qu'il eût voulu se soustraire
aux persécutions de ses adversaires, dès le mois de
in archiconfratemitaiem et caput omnium,,, perpétua erigimus et
instiiuimus, — BuUe de Sixte — Prxclara pietatis ; — Tempesli ,
t. I, lib. II, p. 24, ad noiam (12).
t . On a de lui imprimé un traité De motibus animi obscuriSj et
une dissertation De rébus theologicis, Tempesti, 1. 1, p. 26-27.
8 VIE DE SIXTE-QUINT.
septembre de la môme année, il s'était retiré à Fer-
rare, où il resta cinq mois entiers. Grâce à Tamitié
de Bosio, secrétaire du cardinal da Garpi, cette retraite
fut bien interprétée à Rome. Gest pourquoi, dès le
mois de janvier 1557, il fut fait provincial de Hojigrie,
régent et inquisiteur de Venise et de TÉtat vénitien :
il s'empressa donc de rentrer dans cette ville, et de-
venu plus puissant, à l'aide de son office si redouté,
il crut qu'il lui suffirait de se faire craindre, sans
garder aucun ménagement. Cependant, la résistance
qu'il éprouva pour ramener plusieurs religieux à l'ob-
servation du vœu de chasteté et de la règle fut telle,
qu'il résolut de quitter Venise après la mort de
Paul IV, dans le mois d'août 1559. Il fallut l'inter-
vention des trois cardinaux da Carpi, Ghislieri, qui
devint Pie V et Panco, pour faire triompher le père
Peretti des intrigues et de l'opposition de ses enne-
mis. Il raconte lui-même, dans ses Mémoires ^, que le
22 février 1560, il revint à Venise avec un bref du
pape Pie IV, et qu'il y resta jusqu'à la fin de juin,
époque où il fut rappelé à Rome par ce pontife.
Ce rappel avait été motivé par les réclamations
énergiques de l'ambassadeur de la République de Ve-
nise à Rome, auxquelles le pape ne céda qu'après
plusieurs mois de négociations ; car la présence du
père Peretti à Venise soulevait une véritable question
d'État, aussi bien de la part du pape que de celle de
la Sérénissime République.
On sait jusqu'à quel point le gouvernement véni-
tien était jaloux de son autorité. Le sénat et le conseil
des Dix avaient, de tout temps, résisté avec la plus
î. Cités par Tempesti, 1. 1^ lib. If, n° xxx in fine, p. 33.
VIE DE SIXTE-QUINT. 9
grande énergie à l'ingérence et aux empiétements de
la cour de Rome, même dans les matières purement
de discipline ecclésiastique. C'est ainsi, par exemple,
que le clergé séculier et régulier de Venise était
soumis à la surveillance et à la censure attentive et
très-sévère des magistrats laïques, nommés ad hoc par
le sénat. C'est ainsi que le patriarche archevêque de
Venise était à la nomination des Doges, sous l'influence
et la présentation du sénat; que les curés de la ville
étaient élus par leurs paroissiens, et que la censure
des livres imprimés et la permission de les mettre en
vente appartenaient entièrement aux fonctionnaires
laïques délégués à cet effet par le sénat et le conseil
des Dix. Mais c'est surtout contre le tribunal de l'in-
quisition, que l'aristocratie vénitienne se tenait en
garde. De tout temps, elle avait subordonné l'exé-
cution des sentences rendues par le Saint-Office à
l'approbation de l'autorité civile, et le sénat s'était
toujours réservé de recevoir ou de refuser les inqui-
siteurs envoyés par la cour de Rome, selon les con-
venances de sa politique. Les démêlés que le père
Peretti avait eus précédemment avec plusieurs reli-
gieux de son ordre, l'avaient signalé au conseil des
Dix comme un prêtre d'une énergie à toute épreuve,
incapable de céder soit à la crainte, soit à la corrup-
tion. En outre, ses ennemis l'avaiei^t dénoncé aux
inquisiteurs d'État comme un fanatique, qui refu-
sait ouvertement de se soumettre aux lois de la Répu-
blique , et qui , par un zèle poussé à l'excès , était
capable d'exciter des troubles parmi le peuple. Ils l'ac-
cusaient, notamment, d'avoir recommandé aux con-
fesseurs de ne pas donner l'absolution à ceux qui
auraient en leur possession des livres défendus par
10 VIE DK SIXTE-QUINT.
la congrégation du Saint-Office , ainsi qu'aux per-
sonnes qui ne dénonceraient pas les hérétiques contre
lesquels le tribunal de Tinquisition devait informer.
Ces accusations émurent le sénat, et il fit écrire
par le Doge à Tambassadeur vénitien à Rome, d'exi-
ger le rappel du père Peretti. Mais le pape, de son
côté, trouvant son autorité spirituelle engagée dans
cette question, refusait d'obtempérer à la réclamation
de la République. Le débat traîna en longueur pen-
dant plusieurs mois, et on échangea de part et d'au-
tre un certain nombre de dépêches. Toutefois, l'in-
sistance de l'ambassadeur, soutenu par son gouver-
nement, ne faiblit point : la résistance aux volontés
de la cour de Rome était admise comme une maxime
d'État à Venise : l'aristocratie qui composait le gou-
vernement y avait trop à cœur la conservation de ses
privilèges et de son indépendance, pour en aban-
donner jamais la plus minime partie. D'ailleurs,
l'inquisition lui était, à juste raison, très-suspecte :
le pape et ses conseillers le savaient bien ; ils finirent
donc par sacrifier le père Peretti aux exigences de la
République. Le cardinal da Carpi, auquel l'inquisiteur
de Venise devait son avancement, écrivit au nonce du
pape accrédité auprès du gouvernement vénitien dans
les termes suivants : — « Lorsque le précédent am-
bassadeur de la Sérénissime République vint prendre
congé de moi avant de partir, il me fit beaucoup d'in-
stances, ainsi que les nouveaux ambassadeurs récem-
ment arrivés, pour que j'eusse à éloigner de Venise le
père Montalto \ Je répondis qu'encore que Montalto
1. PereUi était connu sous ce nom, qaMI avait pris en eouvenir
de la ville et du couvent où il avait été élcvé«
VIE DE SIXTE-QUINT. ii
eût été reconnu innocent de ce dont il avait été accusé,
je consentais à son rappel, pour donner satisfaction à
rillustrissime Seigneurie, de laquelle ils me mon-
trèrent les dépêches. Ainsi, Montalto devra quitter
Venise ^. »
A la réception de cet ordre, le père Montalto se mit
en devoir de l'exécuter. Il se rendit d'abord à Padoue,
pour faire ses adieux à des religieux de Saint-Fran-
çois, et en môme temps, pour adresser ses prières à
Saint-Antoine, le patron de cette ville. — Il revint au
bout de quelques jours à Venise afin de prendre congé
du Doge. A l'audience qui lui fut accordée par le pre-
mier magistrat de la République, il fut accompagné
par le père Divo, provincial de Padoue, qui écrivit en
ces termes à Bozio, secrétaire du cardinal da Garpi,
ce qui se passa dans cette entrevue ^.
a Le révérend Montalto prit congé de notre séré-
nissime prince avant de partir; il lui dit qu'il n'é-
prouvait d'autre regret que d'avoir appris le bruit
répandu qu'il partait parce qu'il était coupable de
quelque méfait, tandis qu'il en était innocent : pre-
nant à témoin de son innocence Dieu et môme ses
propres ennemis, qui n'avaient pu trouver dans sa
conduite quoi que ce soit à reprendre. Sa Sérénité lui
répondit, qu'il ne devait pas se lamenter de l'opinion
qu'avaient de lui quelques particuliers; car les hom-
mes ne pouvaient pas vivre sans envieux, encore qu'ils
fussent innocents et qu'ils n'eussent rien à se repro-
cher. Mais qu'il avait lieu de se féliciter de ce qu'il
jouissait de la meilleure réputation auprès de lui et
1. Tempesli, t. 1, lib. H, n© xxxviii, p. 36.
2. Ibid., no xxxix. — Le doge élnif alors J. Priuli» élu en 1559.
\2 VIE DE SIXTE-QUINT.
de la République, et que, quant à ce qui lui arrivait
maintenant , c'était pour la conservation des ordon-
nances de la République^ : mais qu'il espérait, dans
dix années, le voir inquisiteur, et qu'il le verrait tou-
jours volontiers. »
Ainsi, le père Montai to était bien sacrifié, comme
le lui dit le Doge, à la conservation des ordonnances
de la République, et nullement à cause des tracasseries
qu'il avait éprouvées de la part des religieux ses con-
frères.
Toutefois, si la politique lui fut contraire à Venise,
il éprouva une ample compensation d'amour-propre,
par la publication qu'il y fit, de concert avec son dis-
ciple Posio, des œuvres d'Aristote et d'Averroès dont lo
douzième volume contient la Table d'Or, Aureo Indice.
Bien que, dans la préface de ce dernier volume, Po-
sio reporte au père Montalto tout l'honneur de cette
vaste entreprise, les ennemis de Perclti s'obstinèrent
à le lui refuser. Mais ces attaques ne troublèrent pas
le cœur de l'élève, qui, restant fidèle à son maître,
voulut quitter Venise avec lui et le suivre à Rome.
Arrivés dans cette ville , ils s'empressèrent d'aller
se prosterner l'un et l'autre aux pieds de Pie IV. Le
pape reçut Montalto avec la plus grande faveur, lui
sachant gré d'avoir résisté aux exigences du Sénat vé-
nitien, et de n'avoir obéi qu'à ses ordres. Assuré, par
cette lutte soutenue contre le corps politique le plus
habile et le plus redoutable de l'Europe, de l'énergie,
du dévouement et de la capacité du père Montalto, le
pontife l'en récompensa sur-le-champ, en le nommant
1 . Era per conservazione délie ordinazioni di questa Republica,
— Tempeeti, ibid,, p. 37'.
VIE DE SIXTE-QUINT. 13
théologien du Concile général, consulteur du Saint-
Office et lecteur au collège de la Sapience à Rome, trois
charges également importantes, qui devaient le mener
plus haut.
On assure ' qu'à la suite de cet avancement, soit par
générosité de caractère, soit par politique, il intervint
auprès du cardinal da Carpi en faveur du père gar-
dien du couvent des Franciscains de Venise, qui Tavait
dénoncé au conseil des Dix, et borna sa vengeance à
lui faire retirer cette charge. Mais il paraît plutôt pro-
blable que ce religieux fut rappelé de Venise comme
étant trop dévoué aux intérêts de son gouvernement.
En nommant le père Montalto théologien du Con-
cile général. Pie IV avait en vue de renvoyer en Es-
pagne, comme attaché à la mission confiée à son lé-
gat, le cardinal Ugo Buoncompagni, auprès de
Tarchevôque de Tolède, Caranza, qui soutenait dans
son église l'ancien culte mozarabe. Il fallait des théo-
logiens exercés pour discuter cette question délicate
avec un archevêque, très-versé lui-même en cette
matière. Indépendamment du légat et du père Mon-
talto, cette mission se composait de deux prélats :
Jean Baptiste Castagna et Jean Aldobrandini, et de
Stefano Bonucci, religieux de Tordre des Servîtes. On
remarqua plus tard que les choix de Pie IV, dans
cette circonstance, lui avaient fait le plus grand hon-
neur : puisque trois de ses envoyés, Buoncompagni,
Montalto et Castagna devinrent papes, et les deux
autres cardinaux. Mais cette mission n'aboutit à au-
cun résultat : car, h peine arrivé à Tolède, le légat
Buoncompagni ayant appris la mort de Pie IV et l'ou-
1. Tempesll, t. I, lib. III, n®» ii à v, p. 39-40.
14 VIE I>E SIXTE-QUlNT.
verlure du conclave, se hâta de revenir. A Gênes, il
reçut la nouvelle de Téleclion de Pie V, duquel il ob-
tint de rentrer h Rome. Quant au père Montalto, il
se dirigea vers le Piémont, pour visiter les couvents
de son ordre dans lesquels il comptait des amis. Mais
comme le supérieur général des Franciscains venait de
mourir, le nouveau pape Pie' V, Ghislieri, qui connais-
sait depuis longtemps Taustérité du père Montalto et
sa rigueur inflexible dans les choses de la religion, le
nomma vicaire apostolique. Cette dignité lui confé-^
rait la suprématie sur son ordre, et soumettait à son
autorité absolue tous les couvents d'hommes et de
femmes assujettis à la règle de Saint-François. C'est
dans le monastère d*Asti qu'il reçut la nouvelle de
cette promotion, et c'est là qu'il fut reconnu et honoré
par les délégués de tous les autres couvents. Avec l'ac-
tivité dont il avait fait preuve en différentes circon-
stances, il s'empressa, en se rendant à Rome, de visiter
les maisons qui se trouvaient sur son itinéraire, com-
mençant à réformer les abus qu'il y avait observés
depuis longtemps.
Après avoir été remercier le souverain pontife, il
continua sa tournée apostolique. Dans l'impossibilité
de se rendre partout où les Franciscains possédaient des
établissements, il envoya ses lieutenants visiteurs dans
les provinces de l'Italie, de la France, de la Provence,
de l'Autriche, du Rhin, de l'Espagne, pour y ramener
les religieux à la stricte observation de la discipline
ecclésiastique. Encouragé par Pie V, dont le zèle, en
matière de religion, était excessif, il fit partir les in-
quisiteurs de l'ordre de Saint-François pour la Ro-
magne, la Toscane, la Bohême et d'autres contrées,
avec les instructions les plus précises de combattre
VIE DE SIXTE-QUINT. V6
rhérésie, el de Textirper, môme à Taide du bras sécu-
lier, partout où elle aurait osé se montrer. Lui-même,
sachant par expérience quel était le relâchement des
mœurs dans les couvents du royaume de Naples, il se
rendit dans cette ville, et s'efforça de ramener les
moines et les religieuses à une manière de vivre plus
conforme aux statuts de l'ordre de Saint-François et à
leurs propres engagements. Dans ce but, il publia plu-
sieurs ordonnances, en vertu de ses pouvoirs aposto-
liques, pour rétablir et assurer la discipline dans les
monastères de femmes. Il défendit d'y recevoir abso-
lument aucun homme, sans son expresse permission,
à l'exception de ceux, tels que confesseurs et méde-
cins, dont rentrée est autorisée par les canons du
concile de Trente, et seulement dans les cas de néces-
sité. Il voulut qu'à Tâge de douze ans accomplis, les
novices fussent tenues de revêtir l'habit monastique,
et qu'aucune jeune fille ne demeurât au couvent après
cet âge, si elle n'avait pas prononcé ses vœux. Il inter-
dit la faculté de constituer des dots aux religieuses
avant qu'elles eussent prononcé leurs vœux, et il pres-
crivit aux abbesses d'observer ces règlements, sous
peine d'excommunication et de privation de leur di-
gnité.
La mise à exécution de ces mesures fait dire au
père Tempesli, Franciscain lui-même', que — « les
visites du père Montalto n'étaient pas des visites d'u-
sage ou de compliments , et son gouvernement une
apparence : mais qu'elles tendaient partout à extirper
les abus, et qu'on commençait à entrevoir une lueur
de son pontificat. »
l. P. 43,n«»ix etx, ibid.
id VIE DE SIXTE-QUINT.
Pie V, qui approuvait son zèle et ses réformes, Ten
récompensa en le créant, le 17 novembre 1566, évéque
de Sainte-Agathe des Goths, dans le royaume de
Naples, tout en lui conservant sa charge de vicaire
apostolique jusqu'à l'élection d'un supérieur général
des Franciscains. Le pape le nomma en outre prési-
dent d'un chapitre général de Tordre, qui se réunit à
Camerino, et dans lequel Montalto élut lui-même trente
religieux pour l'assister dans ses fonctions. Après la
Icnue de cette assemblée, il alla se faire sacrer évéque
de Sainte-Agathe, dans Téglise de San-Lorenzo, à
Naples, le 12 janvier 1567. Le 29 du môme mois, il
prit possession de son siégé, mais il n'y resta que fort
peu de temps, parce que le pape voulut qu'il revînt à
Rome, pour continuer les visites des couvents de son
ordre. Ce désir du souverain pontife s'accordait pro-
bablement avec celui de l'évoque de Sainte-Agathe.
Montalto avait parcouru toutes les fonctions ecclésias-
tiques qui conduisent ordinairement au cardinalat :
sans vouloir calomnier sa mémoire, il est permis de
supposer qu'il espérait alors parvenir à cette éminenle
dignité. Le séjour à Rome, au milieu des membres du
sacré Collège, près du chef de TÉglise, ne pouvait que
favoriser cette ambition : il se hâta donc d'y rentrer
et de se ménager des amis parmi les puissants.
Toutefois, il reprit, au bout de quelque temps, le
cours de ses visites apostoliques, non sans avoir
nommé procureur général de l'ordre son ancien élève
Posio, dont il n'oubliait pas les services et le dévoue-
ment, au milieu des grandeurs. Il se rendit d'abord
dans la province des Marches, passa par Grotte à Mare,
et s'y arrêta plusieurs jours dans une maison habitée
par quelques-uns de ses parents. Il alla ensuite au
Vie de sixte-quint. m
couvent de Franciscains de Ripa Transona. Là, excilé
par Thonneur de son ordre, et par son propre pen-
chant pour les arts, il fit élever, dans Téglise, un tom-
beau à la mémoire du docteur Jean à Ripis, professeur,
pendant plusieurs années, à TUniversité de Paris, et
théologien célèbre sous le pontificat de Jean XXII (de
1316 à 1324). Continuant ses visites pastorales, après
avoir parcouru TOmbrie et la province de Bologne, il
revint assister à un second chapitre général de son
ordre qu'il présida en 1568, et dans lequel Giovanni
Pico fut élu supérieur général.
Cette élection mettait fin à sa délégation comme vi-
caire apostolique : il profita de la liberté qui lui était
rendue pour retourner dans son diocèse de Sainte-Aga-
the, qu'il visita, en y rétablissant la sévérité de la disci-
pline ecclésiastique. On ignore s'il prolongea son séjour
au milieu de ses diocésains : il parait probable qu'il
n'y résida jamais longtemps. Pie IV l'avait chargé de
revoir l'immense recueil des décrets de Gratien, et de
le purger de ses nombreuses erreurs. Ce travail était
conforme aux goûts du Père Montalto, et il s'y appli-
quapendant plusieurs années. Néanmoins, il ne perdait
pas de vue la pourpre romaine, à laquelle le dési-
gnaient la régularité de sa vie, son zèle pour la reli-
gion, sa profonde science de théologien et les hautes
fonctions qu'il avait déjà remplies.
Cette éminente dignité lui fut enfin conférée par
Pie V le 17 mai 1570. La promotion comprenait seize
cardinaux, parmi lesquels six seulement, Maffeo, Mon-
talto, Aldobrandino, Tiano, Aquaviva et Santorio di
Santa Severina, reçurent des marques particulières de
la bienveillance du pape. Comme témoignage de sa
faveur, il donna cinq cents écus d'or en or à chacun
2
iB VIE DE SIXTE-QUINT.
d'eux, avec deux chasubles, quatre portières, un bas-
sin, une aiguière et une masse en argent, plus les
harnachements rouges et panachés de leur mule. En
outre, il leur assigna douze cents écus de pension an-
nuelle ^
Chaque cardinal est désigné ordinairement par le
nom de Téglise dont il est le titulaire. Après sa nomi-
nation, le cardinal di Montalto avait été investi par
Pie V du titre de Téglise Saint-Siméon. Mais, en con-
sidération du pays d'origine de sa famille, il demanda
que ce titre fût changé pour prendre celui de l'église
de Saint-Jérome des Esclavons, à Rome, ce qui lui
fut accordé. Néanmoins, dans les actes publics comme
en particulier, il continua d'être désigné sous le nom
de Montalto, qu'il avait porté étant religieux.
En 1572, Pie V avait changé l'évôché de Sainte-
Agathe contre celui, de Fermo dans les Marches, que
le cardinal administra pendant deux années, par le
moyen de commissaires, sans quitter Rome. Il n'alla
prendre possession de ce nouveau siège qu'en 1574, et
il n'y resta que trois mois : il le quitta vers la lin de cette
môme année, après avoir reçu de la ville de Fermo un
don de cent écus d'argent. Il n'y revint plus : désirant
rester à Rome pour jouir d'une plus grande liberté,
et pour se livrer tout entier à l'étude des Pères de
l'Église, et spécialement de saint Ambroise, il obtint,
en 1578, de Grégoire XIII, la permission de résigner
son évéché à Domenico Pinelli, que, plus tard, il créa
cardinal.
Ainsi fixé à Rome et devenu maître de sa vie, il la
partagea entre l'accomplissement des devoirs attachés
1. Ces détails sont tirés par le I^. Teropesti des Mémoires du
cardinal dl Santa Seyerina, qu'il cite, t. I , lib. III, n^' xvi , p. 46.
VIE DE SIXTE-QUINT. U)
au cardinalat, l'étude des Pères de l'Église et la créa-
tion des monuments des arts, vers lesquels il se sentait
attiré par son goût pour les belles choses. Pie V l'avait
nommé président des Congrégations des évoques, du
Concile et du Saint-Office, fonctions qui absorbaient la
plus grande partie de son temps. Il y déploya constam-
ment un savoir et un zèle pour la religion qui contri-
buèrent beaucoup à le faire élire souverain pontife.
Sa nomination à la pourpre romaine lui avait valu
les félicitations du grand duc de Toscane, Cosme de
Médicis, et du roi d'Espagne, Philippe II, très-habile à
juger les hommes supérieurs et à les faire servir à ses
desseins. Parmi les membres du Sacré-Collége résidant
à Rome, les cardinaux Sforza et Alexandre Farnèse
étaient ceux avec lesquels il vivait dans les meilleures
relations. Ce dernier, neveu de Paul III, avait long-
temps pesé sur le Conclave et sur le gouvernement de
l'Église, de tout le poids d'une volonté et d'une auto-
rité presque irrésistibles. Il aimait les arts et les
lettres : son palais de Caprarola, situé près de Viterbe,
étalait sur ses murailles peintes à fresque par les deux
frères Taddeo et Federico Zaccheri, et par d'autres ar-
tistes, la glorieuse histoire de la puissante maison
Farnèse. A Rome, il avait fait terminer par le Vignola
et par son élève Giacomo délia Porta, le palais que
son oncle Paul III avait fait commencer sur les plans
de San-Gallo. Cet édirice,Tun des plus beaux de la Re-
naissance, était ouvert aux savants et aux artistes, et
le cardinal Farnèse y présidait aux réunions d'une
académie, dans laquelle son collègue Montalto se fai-
sait remarquer par une profonde érudition, et par
rétendue et la vivacité de son intelligence.
Le goût d'Alexandre Farnèse, le plus riche des
20 VIE DE SIXTE-QUIXT.
princes de l'Église, pour les œnvres de la peintore et de
la sculpture, et pour les grandes constructions, excita
sans doute Témulation de son collègue Montalto, qui,
sans avoir aucune fortune, se sentaitdisposé à Timiter.
Il appartenait à un ordre qui exigeait de tous ses
membres le vœu de pauvreté, mais qui n'en possédait
pas moins d'immenses propriétés productives de re-
venus, des couvents superbes et des églises décorées
des ornements les plus riches et les plus précieux. La
rivalité qui existait depuis longtemps, en Italie et ail-
leurs, entre les disciples de saint François d'Assises
et ceux de saint Dominique,' avait beaucoup contribué
à favoriser les arts de la peinture et de l'architecture,
et leurs accessoires. Dans le Sacré-Collége, le cardinal
de Montalto représentait les Franciscains ; il recher-
chait avec empressement tout ce qui pouvait contribuer
à la gloire de son ordre. Or, rien, à Rome, depuis les
temps les plus anciens de la papauté, n'est plus propre
à jeter de l'éclat sur un cardinal, que le soin par lui
apporté à la construction ou à l'embellissement des
églises. Montalto ne l'ignorait pas : aussi, pourrappeler
en partie le glorieux passé de son ordre, il résolut
d'ériger, dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, un
tombeau à Nicolas IV, qui, avant d*étre élevé sur la
chaire de Saint-Pierre, avait été supérieur général de
l'ordre de saint François.
Ce monument fut terminé en 1574, ainsi que l'atteste
l'inscription placée sur sa base : il se compose de la sta-
tue du pontife assis, le bras étendu et la main ouverte,
pour donner sa bénédiction à la ville de Rome, avec
les deux statues de la Justice et de la Religion de chaque
côté, comme emblèmes de son gouvernement. L'archi-
tecture de ce monument, tout en marbre, est de Dôme-
VIE DE SIXTE-QUINT. 21
nico Fonlana, et la sculpture de Lionardo da Sarzana.
Ce tombeau avait été placé par le cardinal à droite de
la tribune ou abside de la basilique : mais lorsque
Benoit XIV, en 1740, fit restaurer Sainte-Marie-Ma-
jeure, il jugea nécessaire de le déplacer, et il le fit
transporter à droite d'une des portes de sortie, du côté
de la façade principale de l'église, où on le voit encore
aujourd'hui.
Le cardinal entreprit ensuite d'ériger, dans la môme
basilique, une somptueuse chapelle en l'honneur de la
sainte Crèche de Jésus-Christ, dont on conservait des
reliques dans un ancien oratoire. Mais comme le pape
Grégoire XIII lui avait retranché la pension annuelle
de douze cents écus que Pie V lui avait accordée en le
créant cardinal, cette entreprise resta interrompue
faute de fonds. Elle fut néanmoins continuée, au bout
de peu de temps, avec l'argent de Domenico Fontana,
qui n'hésita pas à faire à son patron les avances né-
cessaires. Elle ne fut achevée qu'en 1587, ainsi que
nous l'expliquerons plus loin.
Les historiens ne font pas connaître le motif quiporta
Grégoire XIII à supprimer la pension attribuée par
son prédécesseur à Montalto. Peut-être le cardinal
avait-il voté contre Buoncompagni dans le Conclave;
ou bien ce dernier, porté à la douceur, trouvait-il
excessif le zèle déployé par le président de la Congré-
gation du Saint-Office. On peut encore supposer que le
cardinal de Montalto, qui ne savait pas plier, avait of-
fensé un des personnages par lesquels le pontife se
laissait gouverner. Quoi qu'il en soit, il est certain que
pendant toute la durée du règne de Grégoire XIII, de
1572 à 1585, le cardinal de Montalto ne fut pas en
faveur.
22 VIS DE SIXTE-QUINT.
Il supporta cette prévention sans montrer aucun
signe de mécontentement, et traversa ces treize années
sans briguer aucune fonction dans le gouvernement. En-
tièrement occupé à remplir les devoirs difficiles que Pie Y
avait attachés à l'exercice de sa dignité, il employait
le peu de temps dont il pouvait disposer à donner une
nouvelle édition des œuvres de saint Ambroise. 11 mit
douze années à la préparer, à partir de 1571. Il com-
mença par examiner les précédentes éditions et les
manuscrits des différents traités de ce savant Père de
TËglise d'Occident, qui existaient dans les bibliothè-
ques et les couvents de Rome. Ne pouvant s'éloigner
de cette ville, à cause de ses obligations de cardinal, il
fit vérifier et copier, par les religieux les plus instruits
de son ordre, ou par d'autres érudits, les manuscrits
du môme écrivain trouvés en Italie et ailleurs, et il s'en
fit envoyer des copies. Reconnaissant que la confron-
tation et la correction de tous ces textes, étaient au-des-
sus des efforts et de la science d'un seul homme, il s'en*
tourade savants et de théologiens distingués, auxquels
il confia le soin de revoir et de coordonner tout l'ou-
vrage. Mais supposant, avec raison, que les œuvres
inédites de saint Ambroise et les manuscrits les plus
sûrs devaient se trouver à Milan, dont le saint ëvéque
avait, pendant toute sa vie, gouverné le diocèse, il
entretint pendant dix années, de 1571 à 1581, une
active correspondance à ce sujet avec saint Charles
Borromée, archevêque de cette ville et cardinal du
titre de Sainte-Praxède. Personne n'était plus capable
que ce grand archevêque de fournir à son collègue des
lumières sur la vie et les ouvrages de son illustre pré-
décesseur. Aussi modeste que profondément instruit,
le cardinal Borromée ne voulut pas s'en rapporter à son
VIE DE SIXTE-QUINT. 23
seul jugement : il fit appel aux prêtres et aux laïques les
plus versés dans ces matières, et prescrivit de recher-
cher avec soin à Milan et dans les autres lieux de son
diocèse, tous les traités, tous les écrits attribués à saint
Ambroise. Il ne paraît pas que ces démarches aient
amené de précieuses découvertes : quelques sermons
et un opuscule de Legaiione ad Bracrnannos, furent les
seuls écrits de saint Ambroise retrouvés par les soins
de son successeur, ainsi que le prouve sa correspon-
dance avec le cardinal de Montai to \ De son côté, ce
dernier envoyait à Milan, à mesure qu'elles sortaient
de la presse, les feuilles imprimées des œuvres du saint
docteur, et le cardinal Borromée, après les avoir exa-
minées, répondait ce qu'il en pensait avec une entière
franchise. Il louait fort l'impression, mais plug encore
les corrections opérées pour débarrasser les écrits de
ce ferme soutien de la foi catholique, des interpolations
d'Érasme et d'OËcolampade. Toutefois, il soumettait à
son collègue la remarque faite par plusieurs savants
hommes, à savoir, que saint Ambroise n'avait pas di-
visé ses commentaires sur saint Luc en autant de
livres qu'ils le sont dans Tédition romaine, mais qu'il
les écrivait à la suite, sans autre division. Il l'invitait
en outre à examiner si, peut-être, il était convenable
de joindre aiix commentaires de saint Ambroise sur
saint Luc, ses propres sermons également sur saint
Luc ^.
Ces critiques du cardinal Borromée venaient trop
tard, puisqu'elles arrivaient après l'impression. Dans
la préface de la nouvelle édition qu'ils ont donnée,
1. Elle est citée et analysée par le P. Tempesli, t. I, )ib. III,
no^xxvM à XXXIII, p. 61 à 53.
2. Ibidem,
24 VIE DE SIXTE-QUINT.
vers la fin du dix-seplième siècle, des œuvres de
saint Ambroise, les Pères Bénédictins français de la
congrégation de Saint-Maur ont fait connaître ' ce que
Ton peut reprocher à l'édition romaine, publiée sous
les auspices du cardinal de Montalto. Ils regrettent
d*y avoir rencontré un grand nombre de passages que,
non-seulement les hérétiques, mais aussi les* ortho-
doxes eux-mêmes ne doivent pas approuver. Ils trou-
vent trop étendues les divisions établies, et Tordre
adopté pour le classement des matières peu conve-
nable. Comme saint Charles, ils reprochent à l'illustre
éditeur d'avoir intercalé ses propres sermons au com-
mencement de plusieurs chapitres des [œuvres du
saint, ce qui détourne l'attention de ses œuvres. Enfin,
ils se plaignent surtout des retranchements, additions
et interpolations que se sont permis les savants aux-
quels le cardinal Jde Montalto avait confié le soin de
coordonner et de revoir les différentes œuvres de
l'ancien archevêque de Milan*.
Il n'appartient point à un laïque de décider entre ces
deux grandes autorités : d'ailleurs, la postérité a pro-
noncé. Le cardinal de Montalto,' écrivait cent ans
avant les Bénédictins français, et il composait sa pu-
blication d'après le goût et les connaissances de son
siècle. Il était sans doute moins érudit que les Pères
1 . Voy. cette préfaoe dans la réimpression des Œuvres de saint
Ambroise, par M. Tabbé Migne, Montrouge, t845,t. I, p. 17-18.
2. Selon le P. Tempesli, t. I, III, ïï° xxvii, les collaborateurs
que choisit le cardinal furent Latio Latini, Angiolo Uocca, 11 Bo-
mieri, évoque de Bitonto, de Ridolâ, évêque de Venosa, le cardi-
nal Torri, Cesare Baronio et Silvio Antoniano, qui devinrent car-
dinaux, Annibale Santucci, Marc-Antoine Muret, et Ottaviano
Sirambieti, faisant tous partie des réunions académiques du palais
Farnèse.
—H
VIE DE SIXTE-QUINT. 25
de la congrégafion de Sainl-Maur; et en cent années,
la critique religieuse et littéraire fait des progrès et
change de méthode. Il n'est donc pas étonnant que
Fédition de saint Ambroise publiée par les savants
religieux ait remplacé et fait oublier celle du cardinal
de Montalto. Mais il ne mérite pas moins d'éloges
pour avoir su occuper toutes les heures libres de douze
années de sa vie, à mettre au jour une édition, préfé-
rable à celles antérieures, des œuvres d'un des Pères
de l'Église d'Occident.
Les quatre premiers volumes in-4** parurent à Rome,
chez Domenico Baza, pendant les années 1580, 1584
et 1582. Le cinquième et dernier ne fut publié qu'en
1585, après l'élection de Montalto à la papauté, et il
lui fut dédié par Giovanni Battista Bandinio.
Pour se reposer de l'exercice de ses hautes fonctions
et de ses travaux religieux et littéraires, le cardinal
se retirait dans la villa qu'il avait achetée sur le mont
Esquilin, près des Thermes de Dioclétien et de Sainte-
Marie-Majeure. A cette époque, les religieux revêtus
de la pourpre romaine n'étaient pas tenus, à ce qu'il
paraît, de résider dans un couvent de leur ordre, sans
rien posséder en propre, obligation imposée aujour-
d'hui à leurs successeurs. Prenant exemple sur son
collègue Alexandre Farnèse, et se souvenant de la
maxime des anciens Romains : « Viri magnanimi est
possidere hortos^ statuas et quœ ad decus et splendorem
8uœ domus conférant^, » le cardinal de Montalto se fît
construire par Domenico Fontana un délicieux palais,
au milieu de ses jardins, et il le décora de peintures,
1 . 0 C'est le propre d'un homme magnanime de posséder des jar-
dins, des statues et lout ce qui peut contribuer ù Ttionneur et à
l'éclat de sa maison. »
26 VIE DB SIXTB-QUINT.
de Statues et de vases antiques. Cette résidence était
alors une des plus agréables de Rome : en 1586, un
des littérateurs en vogue, Aurelius Ursus, célébra son
charme et sa beauté dans des vers latins dédiés à Sixte,
alors pape, profitant de Toccasion pour faire Téloge
de ses vertus, et pour exalter les bienfaits de son gou-
vernement.
Partagé ainsi entre Taccomplissement de ses de*
voirs, la préparation de l'édition des œuvres de saint
Àmbroise, les soins donnés à sa villa, et sans doute
aussi Tespérance de la papauté, le cardinal aurait tra-
versé sans nuages les quinze années qui s'écoulèrent
entre sa promotion à la pourpre et son élection au
pontificat, si des malheurs de famille n'étaient venus
Taffliger. Il avait fait venir à Rome sa sœur Camilla
Pcrctli, et il vivait avec elle dans la plus complète in-
timité. Celte dame n'avait qu'un fils, Francesco Peretti,
neveu du cardinal, qui l'aimait tendrement, et avait
fondé de grandes espérances sur son avancement et sa
destinée future. Hais le mariage du jeune homme avec
Vittoria Accorambuona, qui semblait devoir assurer son
bonheur, fut au contraire la cause de sa perle. En effet,
peu de temps après cette union, en 1581, Francesco
tomba victime d'un lâche guet-apens, préparé par Paolo
Giordano Orsini, duc de Bracciano, qui ne recula pas
devant un assassinat, afin de s'assurer la possession de
Vittoria, dont la beauté irrésistible l'avait séduit, et qu'il
voulait prendre pour femme. Cette tragique aventure^
1. EUe est racontée arec les pins ^ands détails par te P. Tem-
pesti, t. I, lib. IV, p. 57 et suivantes. — Cet historien s'efforce
d'attribuer entièrement à la clémence, à la générosité de Monlalto,
la conduite qu'il lui fait tenir, tant qu'il fut cardinal, avec le duc
do Bracciano. Mais le caractère de Montai 1o et les mesures qu'il
VIE DE SIXTE-QUINT. 27
troubla le calme dont jouissait le cardinal de Montalto.
Mais il fut alors assez maître de lui-même pour dissi-
muler son ressentiment, et assez politique, pour ne pas
augmenter dans le Sacré-CoUége le nombre de ses
envieux et de ses ennemis, en poursuivant le coupable,
allié au grand-duc de Toscane. Il renferma donc dans
son cœur l'explosion de sa douleur, et renvoya le châ-
timent du crime à l'époque où il espérait être devenu
assez puissant pour triompher de tous les obstacles.
adopta lorsqu'il Ait devenu pape, démontrent rinYraisemblance de
cette explication. Un autre historien, contemporain de Sixte,
Antonio-Maria Graziani, cité par Tcmpesti, 1. 1, p. 5(>, nous parait
être dans le vrai, lorsqu'il dit de la conduite du cardinal ce qui
suit : a C»(erum non adeo occultus auctor cxdU fuit^ ut Montaltus
cardinalis injuriam silentio obtexerit, ne cum homine facinoroso
praepotenle inimicilias susciperet, damnosas sibi ad pontijicatum
maximum intenti futuras ; cum honorem si aliquando esset adeptus ,
lum facHem sibi futarnm vindictam : inlerea voranda omnia, dissi^
mulandaque esse rebatur. »
CHAPITRE II
Relation du Conciave dans lequel le cardinal de Montalto fut élu pape. —
Mort de Grégoire XIII. — Demandes et tollicitations opposées des ambas-
sadeurs de Frauce et d'Espagne. •— Prépondérance du comte d'OliTarès. —
Composition du Sacré-Cotlége. — Compétitions et intrigues dès le premier
jour. — Exclusion du cardinal Sirleto. — • Arrivée du cardinal-archiduc
Andréa; ses exigences. — Bruit répandu de l'élection du cardinal Farnèse ;
le peuple court à son palais pour le piller. — Pamèse est repoussé de la
papauté. — Castagna, Savello, Santorio et Torrès échouent également. —
Projet de faire nommer Montalto. — Sa conduite avant et après le Con-
clave.— Concours demandé à Sau-Sisto, qui l'accorde. — Arrivée du cardinal
tiadruccio , confident de Philippe II. — Élection de Montalto ; noviciat du
pape; audience à P.- G. Orsini. — > Couronnement; prise de possessiou
du nouveau pape. — Il signe dans sa villa le premier acte de son adminis-
tration; nomioaliou de cinq légats; promotion de son petit-neveu Alessandro
Peretti au cardinalat ; il lui donne pour secrétaire Flavius Biondus. -— Son
autre petit-neveu^ Michèle Peretti^ fait gouverneur du Borgo.
•
(Du 10 avril 1585 au 24 du même mois.)
«
Le mercredi 10 avril 1585, après environ treize
années de règne, le souverain pontife Grégoire XIII
mourut au palais du Vatican. Le même jour, les car-
dinaux voulant pourvoir au gouvernement de Rome
et des provinces ecclésiastiques, pendant la vacance du
siège, se réunirent en congrégation dans la salle du
Consistoire secret du même palais, pour préparer
rouverture du Conclave, et ordonner les obsèques so-
lennelles du pape défunt.
Le lendemain jeudi, ils se rassemblèrent de nouveau
dans le même lieu, pour expédier les affaires urgentes.
Ensuite, le corps de Grégoire fut descendu dans la
VIE DE SIXTE-QUINT. 29
basilique de Sainl-Pierre, où, les jours suivants, à
l'exception du dimanche des Rameaux , jusqu'au sa-
medi saint, 20 avril, inclusivement, des messes et
roffice des morts furent célébrés par des cardinaux,
pour le repos de Tàme du précédent pape.
Pendant cet intervalle, les ambassadeurs des deux
principales puissances catholiques, l'Espagne et la
France, poussaient activement leurs sollicitations et
leurs démarches auprès des cardinaux, en faveur de
leurs candidats à la papauté, s'efforçant de faire
triompher l'inJluence de leur gouvernement à l'aide
de promesses, d'intrigues et même de menaces.
Dans cette lutte, la France ne combattait pas à armes
égales contre TEspagne. Le roi de ce dernier pays,
Philippe II, était alors beaucoup plus puissant que le
faible Henri III. Champion déclaré de la foi catho-
lique et de l'Inquisition dans toutes les parties du
monde, le fils de Charles-Quint était mieux écouté dans
le Sacré-Collége que le successeur dé Charles IX. Le roi
de France, menacé par les Guise, les ligueurs et les
protestants, flottait incertain entre les uns et les autres,
selon Texigence des événements, ses appréhensions,
ce qu'il croyait être ses intérêts, et surtout selon Tin-
fluence, tour à tour de sa mère, et celle de ses indignes
favoris. La Ligue était représentée à Rome parle car-
dinal français Nicolas Pellevé, qui contrecarrait et
minait sourdement les démarches de l'ambassadeur
officiel de Henri III. Le cardinal laissait voir ouverte-
ment sa disposition à voler, plutôt pour les candidats
de Philippe que pour ceux patronnés par la France.
Deux autres cardinaux français, Mathieu Contarel et
Charles d'Angennes de Rambouillet, se trouvaient
alors également à Rome; mais ils se tenaient à l'écart.
30 VIE DE SIXTE-QUINT.
I/agent diplomaliquc ordinaire de France, Mario
Bandini, s'efforçait néanmoins de résister à l'influence
de TËspagne. Il fut rejoint le jeudi après Pâques par
Tambassadeur en titre, Jean de Vivonne, marquis de
Pisani \ envoyé tout exprès pour appuyer les dé-
marches de Bandini, mais qui n*arriva que le lende-
main de Télection du nouveau pape.
Les efforts de ces deux diplomates, eussent-ils été
réunis, étaient loin d'égaler la prépondérance du
comte d'Olivarès, ambassadeur du roi d'Espagne près
du Saint-Siège. Ce personnage avait été choisi par
Philippe II avec ce tact sûr, ce discernement presque
infaillible, cette connaissance profonde des hommes,
qui ne lui firent jamais défaut pendant toute la durée
de son long règne. Le comte était ardent catholique,
mais encore plus dévoué aux intérêts de son souve-
rain et de son pays qu'à ceux de la religion, qu'il su-
bordonnait, comme son maître, à la politique. D'un
caractère altier et emporté, il supportait à peine la
contradiction : ses demandes étaient comme des
ordres, et il pesait sur le Conclave de toute la
force de la puissance espagnole, maîtresse du Mila-
nais, du royaume de Naples et de la Sicile, des pro-
vinces Belgiques, de la Franche-Comté, du Portugal,
et d'immenses colonies en Afrique, en Asie et dans le
Nouveau -Monde. Aucun homme d'État ne pouvait
mieux représenter Philippe à la cour de Rome, car
aucun autre n'était mieux entré dans les idées et les
espérances de domination universelle que ce prince
1 . Selon la liste deé ambassadcurâ de France à Rome , publiée
par la Société de rHisloire de France, dans son Annuaire pour 1848,
le marquis de Pisani ne serait arrivé à Kome qu'en 1580. J*ai suivi
le récit du P. Tempesll et d'autres liistorleos itaUens.
VIE DE SIXTE-QUINT. 31
nourrit pendant plus de quarante années. Par ses
relations et ses démarches, par la crainte qu'il inspi-
rait, le comte était parvenu, bien avant l'ouver-
ture du Conclave, à assurer à TEspagne, dans le Sacré-
CoUége, une faction plus nombreuse et plus dévouée
que celle sur laquelle la France pouvait compter. Dès
que Grégoire fut mort, il redoubla d'insistance auprès
des cardinaux : il vint deux fois au Vatican, en appa-
rence pour leur adresser des félicitations, en réalité
pour achever d'en gagner plusieurs et pour maintenir
les autres.
Le dimanche 4 avril, jour de Pâques, après la célé-
bration à Saint-Pierre de la messe du Saint-Esprit, à
laquelle un prédicateur renommé, Moreto, fit le ser-
mon ;d'usage en latin, de Pontifice eligendo^ les car-
dinaux entrèrent au Conclave. Mais avant qu'ils n'y
eussent été enfermés, Olivarès trouva encore le moyen
de se présenter, de visiter les plus dévoués à la cause
espagnole, et particulièrement le Français Pellcvé,
semant les promesses, laissant percer des menaces,
raffermissant ainsi les faibles et les irrésolus, et pré-
parant tout pour le succès du candidat patronné par
son maître ^
1. Dans la relation du Conclave, j'ai ^uivi le P. Tcmpesli et les
écrits auxquels il en a emprunté le récit. Ces écrit? sont : 1^ une His-
toire du Conclave, imprimée en 1GG7, mais composée au moment
même; 2*^ les Mémoires du cardinal Santorio di Santa-Severina ,
qui fut un des compétiteurs de Monialto; 3** le Journal de Monsei-
gneur Alaleone, maître des cérémonies dans le Conclave ; 4^ et une
lettre anonyme d'un conclavisic présent à l'élection, comme Alaleonc
et le cardinal di Santa-Severina , laquelle lettre était conservée du
temps de Tempesti, dans la bibliollièque des Franciscains de lio-
Jogne. Ces quatre documents s'accordent sur les points iœporlanis,
et paraissent mériter croyance. Voy. Tempesti, t. I , lib. V, p. 7 2
à 90. Le récit donné par M. Petrucelli délia Galina, dans son Histoire
32 VIE DE SIXTE-QCIXT-
En entrant an Conclave, les cardinaux étaient au
nombre de trente-nenf, parmi lesquels on comptait
trois Français, Pellevé, Contarel et d'Angennes; un
seul Espagnol, Pietro Dezza; trois Napolitains soumis
à TEspagne, Inico dWvalos, Gnglielmo Sirleto, et
Antonio Caraffa; et deux Lombards, Tolomeo Gallio,
de Gôme, et Nicolo Sfrondato, de Milan, également
sujets du roi d'Espagne. Tous les autres étaient Ita-
liens, mais de nations alors différentes. Ainsi il y avait
un Bergamasque, Gian Girolamo Albano, sujet véni-
tien; un Génois, Filippo Spinola; un Ferrarais^
Giulio Carnapo ; un Mantouan, Gian Vincenzo Gon-
zaga ; un Piémontais, Guido Ferrero, de Verceil, qui
ne se présenta au Conclave qu'après son ouverture;
un Florentin, Ferdinando Medici, frère du grand-duc
de Toscane et beau-frère de Gio-Paolo Orsini, duc de
Bracciano, qui avait fait assassiner Francesco Peretti,
le neveu de Montai to. Les autres cardinaux apparte-
naient par leur naissance, leur résidence et leurs
fonctions, soit à la ville de Rome, soit aux États de
rÉglise. Gomme toujours, ils formaient la majorité
dans le Conclave : mais ils étaient divisés entre eux
par des haines de famille ou par des rivalités irrécon-
ciliables.
Le Sacré-Collége renfermait alors des membres
nommés par cinq papes différents. Il n'en restait que
deux promus par Paul III, Alexandre Farnèse, son
neveu, et Giacomo Savello : les autres devaient leur
dignité à Pie IV, Jules III, Pie V et Grégoire XIII. Les
créatures de ce dernier pontife étaient au nombre de
des Conclaves, t. II, p. 238 et suiv., ne s'éloigne pas sensiblement
de celui qui résulte des doeumenis précités, bien que ses apprécia-
tions soient Tort dinérentes.
VIE DE SIXTE-QUINT. 3:i
dix-huit : la plupart subissaient rinfluence de Filippo
Buoncompagno, neveu de Grégoire, connu sous le
nom de San-Sisto. Les cardinaux Farnèse, Este, Ales-
sandrino, Altemps et Medici, étaient les chefs des
autres factions', et les plus écoutés après San-Sisto.
On a vu que les cardinaux étaient entrés au Cout
clave le dimanche de Pâques 21 avril, après la messe ;
ils employèrent le reste de la journée à prendre pos-
session de leurs cellules et à se faire des visites. Mais
il paraît que, à peine installés, plusieurs essayèrent
de faire proclamer immédiatement pape le cardinal de
Cesi, de création de Pie V, et fort considéré à Rome.
Mais San-Sisto, ayant découvert le projet, s'y opposa,
et rendit ce choix impossible.
Le lundi de Pâques, 22 avril, se passa entièrement
en compétitions et en intrigues, chaque parti essayant
ses forces pour mieux connaître celles de ses adver-
saires. Ainsi, le cardinal Altemps, très-dévoué à l'Es-
pagne, soutenu par Medici, mit en avant Sirleto, Napo-
litain, par conséquent sujet de Philippe II, Mais, au
dépouillement du scrutin, Sirleto se trouva exclu par
l'opposition réunie d'Esté, de Farnèse et de Sforza. Le
premier agissait sous Tinfluence de la France, à la-
quelle, depuis François P% la maison ducale de Fer-
rare était restée attachée. Les deux autres repoussaient
Sirleto principalement en haine du cardinal Medici,
qui avait, pendant dix- huit ans, gouverné, comme se-
crétaire d'État de Pie IV et de Grégoire XIII, et dont
ils redoutaient le retour au pouvoir, dans le cas où
Sirleto, dont il disposait, serait devenu pape.
Un des historiens du Conclave fait remarquer à ce
sujet que : « le cardinal Altemps fut accusé, par ses
amis, de trop de présomption, en voulant nouer
3
3i VIE DE SIXTE-QUINT.
celte intrigue pour Sirlelo, dans le premier feu du
Conclave, alors que bouillent et s'évaporent les espé-
rances de tous les cardinaux qui prétendent à la
papauté, chacun désirant se l'assurer : ce qui fait que,
dans cette première rencontre, les choses faciles de-
viennent difficiles \ »
Pendant que les membres du Conclave étaient
occupés à ce premier scrutin, on annonça l'arrivée
du cardinal Andréa, archiduc d'Autriche, qui deman-
dait à être introduit. Il avait frappé à la porte exté-
rieure et attendait qu'elle lui fût ouverte. Ses collè-
gues s'empressèrent de le prier de vouloir bien
différer son entrée après le repas du matin, qui allait
avoir lieu, pour ne pas trop faire attendre les Concla-
vistes, à cause des bulles dont il doit être donné lecture
atout cardinal, avant qu'il puisse prendre part à l'élec-
tion, conformément aux lois ecclésiastiques. Mais le car-
dinal archiduc, soutenupar le comte d'Olivarès, refusa
de différer son entrée, et protesta d'arguer le scrutin de
nullité, s'il n'était pas fait droit immédiatement à sa re-
quête. Alors, on lui opposa que, n'étant que cardinal-
diacre, il devait justifier, conformément à la bulle de
Pie IV ^ qu'il avait reçu les ordres jusqu'au diaconat
inclusivement. Mais l'archiduc, qui avait depuis long-
temps prévu cette objection, fit passer dans l'intérieur
une bulle obtenue de Grégoire Xlll , qui l'avait dis-
pensé de recevoir les ordres, et, néanmoins, lui don-
nait le droit de voter dans le Conclave. 11 fallut donc
ouvrir la porte et admettre le prince : il fut reçu avec
beaucoup de cérémonie et force protestations obsé-
quieuses.
1 . Tempesti, ut supra, p. 75, n« 1 1 1 .
3. In eligendis, d'oetobre tô63, Guerra, t. I, p. 378, t^*' col.
VIE DE SIXTE-QUINT. 35
Le môme jour, lundi de Pâques, dans la soirée, le
bruit se répandit dans Rome que le cardinal Farnèse
était élu pape : et, comme tout le peuple le désirait,
cette nouvelle excita une grande rumeur, bientôt sui-
vie de signes non équivoques de satisfaction. Dans
Fexplosion de sa joie désordonnée, la populace cou-
rut au palais Farnèse, avec l'intention, suivant l'an-
cien usage, de le mettre à sac et de s'approprier tous
les meubles et objets appartenant au cardinal, qu'elle
supposait être devenu son souverain. Cet usage
remontait à plusieur;^ siècles, et il avait donné lieu
aux plus grands tumultes. Il avait été formellement
interdit, sous les peines les plus sévères, par Hono-
rius III et Boniface VIII, et, plus récemment, par
Léon X, dans sa bulle Temerariam quorumdam, etc.,
promulguée en d516 ^. Mais ces défenses ne servaient
qu'à irriter le peuple et à Texciter au pillage du palais
du cardinal élu. Aussi, à l'annonce de ce mouvement,
les cardinaux se hâtèrent d'ordonner les mesures les
plus énergiques pour empêcher la dévastation de la
magnifique habitation de leur collègue : on y envoya
une forte garde, et la populace, refroidie d'ailleurs en
apprenant que Farnèse n'était pas pape, renonça au
projet d'entreprendre le siège de son palais.
Cet événement n'était pas fait pour augmenter les
chances du neveu de Paul III. La majorité du Sacré-
Collége redoutait la puissance de cette famille, que
l'illustre général de Philippe II, dans les Pays-Bas,
faisait briller d'une gloire nouvelle. La popularité
1. Ibid., p. 380, 2edol. — Voyez, dans cet ouvrage, Tanalyse
de toutes les bulles sur le Conclave, 1. 1, de la p. 37 4, %^ col., à 385
incl.
:\(i VIE DE SIXTE-QUINT.
dont le cardinal Alexandre jouissait à Rome parmi le
peuple, aurait rendu très-difficile l'opposition à son
gouvernement, et, par conséquent, neutralisé toute
indépendance de la part de ses adversaires. Les plus
ardents et les plus implacables dans le conclave
étaient Riario, Alessandrino et Medici. Ils travaillèrent
si bien les esprits de leurs collègues, qu'Alexandre
Farnèse fut repoussé, comme Tavait été Sirleto.
Le cardinal di San-Sisto proposa ensuite Castagna,
Romain, fort recommandable par ses vertus, et qu'il
espérait gouverner. Mais Castagna fut écarté ^ comme
trop soumis à TEspagne et à San-Sisto.
Il fut question un instant de Savello, Romain, grand
inquisiteur. Mais Golonna, Cesi et les autres Romains
le firent repousser. Dans l'exercice de son terrible mi-
nistère, Savello avait effrayé par sa hauteur et sa sé-
vérité implacable les petits comme les grands, et jus-
qu'à ses collègues. Aussi|, avait-il dans le Conclave
de nombreux ennemis qui redoutaient son élection.
Ils réussirent facilement à l'exclure, en persuadant,
même à ses adhérents, que s'il s'était comporté avec
tant d'orgueil et de rigueur n'étant [que cardinal , il
ne manquerait pas de se montrer encore plus terrible
lorsqu'il serait pape.
Alexandre Farnèse, écarté par Medici, essaya de
prendre sa revanche, en patronnant d'abord Santorio
di Santa-Severina, qui fut presque aussitôt rejeté
comme étant trop jeune. Dans ses Mémoires, Santorio
attribue son échec à ce qu'il n'aurait pas voulu con-
sentir à promettre à son collègue Altemps le gou-
1. Il fat élu plus tard, après la mori de SUte-Quint, en 1590,
et prit le nom d'Urbain Vil.
VIE DE SIXTE-QUINT. 37
vernement du quartier du Borgo, où se trouvent Saint-
Pierre et le Vatican ^ .
Santorio repoussé , Farnèse produisit la candida-
ture de Torrès, Espagnol, absent du Conclave, mais
qui était en route, se hâtant d'y arriver. Farnèse
savait que ce choix serait agréable à Philippe II, et,
en outre, il se croyait sûr de gouverner sous le nom
de son protégé. — « Cette candidature, dit Fun des
historiensdu Conclave, faisait monter la sueur aufront
du cardinal de Medici^ » Il savait que les chefs qui
portaient Torrès se proposaient de le proclamer pape
à son entrée dans le Conclave, occasion favorable pour
une élection par acclamation, puisque, lorsqu'un
nouvel arrivant se présente, tous les cardinaux sont
dans l'usage de se rassembler à la porte d'entrée pour
le complimenter. C'est alors qu'afin de parer ce coup,
Medici, Alessandrino, Rusticucci et d'Esté se réunirent
et songèrent au cardinal di Montalto, dont il n'avait
pas été question jusqu'à ce moment.
Chacun d'eux était mû par un motif différent pour
produire et faire triompher cette candidature. Ales-
sandrino, déterminé par le pressentiment que Mon-
talto devait réussir, espérait, en le servant, acquérir
sa faveur. Medici, beau-frère de Gio-Paolo Orsini,
l'assassin du neveu de Montalto, ne pouvait pas dési-
rer beaucoup ce dernier ; mais il craignait encore
plus Farnèse. Rusticucci se flattait, en appuyant Mon-
talto, de s'assurer pour lui-môme le gouvernement de
Rome et de TEglise, le nouveau pape n'ayant que des
petits-neveux encore trop jeunes pour prendre part
1. Tempesli, t. 1, lib. V, n" vi, p. 77-78.
2. Id., loc, cU.^ p. 77.
38 VIE DE fiIXTB-QUINT.
aux affaires publiques. Enfin, le cardinal d'Esté, chef
du parti français, voulait, avant tout, écarter Torrès,
Espagnol dévoué à Philippe II.-
D'ailleurs, selon le témoignage des historiens, Mon-
talto, dans le Conclave, avait agi avec une grande pru-
dence et une extrême habileté ; ménageant tous les
partis, ne disant du mal de personne, au contraire,
faisant des avances et des politesses à tout le monde :
sans montrer une ambition déclarée, il promettait
néanmoins de rendre les services que le temps et le
lieu exigeraient; s'humiliant devant ses collègues,
leur rendant des visites, et recevant d'eux, à l'occa-
sion, des promesses, avec les protestations d'une éter-
nelle reconnaissance. Avant l'ouverture du Conclave,
il alla voir Farnèse et lui offrit son vote, se recom-
mandant en même temps à sa protection ; ce qui fît
dire que Farnèse lui avait promis de ne pas s'opposer
à son élection. Avec Este et Medici, il protesta de son
dévouement au grand-duc de Toscane et au duc de
Ferrare. Le matin de son élection, il alla faire visite
à Altemps, dans sa cellule, et il lui déclara qu'il lui
devrait une éternelle obligation s'il voulait bien le
favoriser de son appui ; déclaration qui décida ce car-
dinal à le faire nommer.
Du reste, il faut ranger au nombre des fables ce
qu'on a dit et répété des infirmités simulées de Mon-
talto, qui auraient beaucoup contribué à le faire
choisir pour pape, dans l'espérance avouée , par un
grand nombre de cardinaux, de le voir bientôt mourir
et de conserver la chance de lui succéder prompte-
ment. Ces calomnies répandues contre Sixte, et re-
produites même en peinture, sont formellement dé-
menties par les historiens du Conclave, qui ne dissi-
VIE DE SIXTE-QUINT. 39
mulent cependant aucune des pratiques blâmables
des cardinaux. Loin de représenter Montalto comme
cherchant à paraître malade et infirme, ils s'accordent
à dire qu'un des motifs qui déterminèrent le cardinal
Medici à le patronner, fut : « qu'en faisant Montalto
pape, encore vert d'années, puisqu'il n'atteignait pas
soixante-quatre ans et qu'il jouissait d'une constitu-
tion robuste et vivace, il pouvait se tenir pour assuré
qu'il ne manquerait pas d'enterrer Farnèse et ses
partisans : ce qui le délivrait de tout ce qu'il avait à
redouter de lui et des siens ^ »
Au milieu de toutes ces compétitions, le scrutin du
mardi 23 n'avait donné que onze voix à celui qui
avait obtenu le plus grand nombre de suffrages. Les
chefs du parti de Montalto continuèrent donc leurs pra-
tiques en sa faveur. Le cardinal di Santa-Severina ra-
conte, dans ses Mémoires, que son collègue Alessan-
drino, plus jeune q'ue Montalto, le prit à part et lui
dit : — « Ne nous opposons pas à ce pauvre vieux,
parce que nous en serons les maîtres ; » — et qu'il lui
aurait répondu à l'oreille : — « Fasse Dieu que Votre
Éminence ne s'en repente pas demain ^! » Néanmoins,
Santa-Severina promit sa voix.
Les cardinaux Alessandrino et Rusticucci, bien
qu'ils eussent mis Medici et d'Esté dans les intérêts
de Montalto, savaient bien qu'ils ne réussiraient pas à
le faire pape, sans le consentement et le concours de
1. aE considerb ancora che col far papa Montalto , fresco in un
certo modo d*anni^ non arrivando a 64, di cosi robusta e vivace corn-
plessione , che per ordine di tiatura si potea tenere sicuramente fosse
per seppellire Farnesc e tuili i suoi fautori ; veniva a liberarsi d' avère
a temere pifi di lui e decjU aftri suoi,* Tenipesti, loc, cit. , n® V, p. 7 7 •
2. Jbid., lib. VI, li» xxx, p. 102.
iO
VIE DE SIXTE-QUINT.
San-Sislo et des nombreux cardinaux créés par Gré-
goire XIII, son oncle, sur lesquels il exerçait une
grande influence. Ils en gagnèrent assez facilement
quelques-uns, par promesses et par menaces. Quant
à San-Sisto lui-même, voici le stratagème dont ils se
servirent pour l'amener à leurs Ans. Us lui envoyèrent
Riario, créature de Grégoire, mais très-dévoué à Mon-
talto, qui lui dit : — « Monseigneur , le projet de
nommer pape Montalto est si fortement combiné, que,
dès actuellement, ce cardinal est pape : si donc Votre
Eminence essayait de s'y opposer, non-seulement elle
perdrait son temps, mais, en outre, plie s'exposerait à
son ressentiment, puisqu'il n'en serait pas moins élu.
C'estpourquoi, je lui conseille de vouloir bien con-
sentir de plein gré à ce quelle ne peut pas empêcher
par force. » Il ajouta que Montalto serait pour lui un
autre Sixte IV, qui était du même ordre, et fit Riario
cardinal vice-chancelier. — San-Sisto fut comme
étourdi par ce raisonnement, d'autant plus qu'un
autre partisan de Montalto, le cardinal Guastavillano,
vint lui répéter la même leçon. Il se résigna donc à
la nomination de Montalto, et promit de lui donner
son suffrage ^
Comme cette adhésion inspirait peu de confiance
aux chefs du parti de Montalto, qui connaissaient San-
Sisto pour un esprit irrésolu et changeant, ils se dé-
cidèrent à brusquer l'élection et à la proposer le len-
demain par acclamation. Ce plan, accepté par les
adhérents de Montalto, fut traversé par l'arrivée du
1 . TempesU , l. I , lib. V, n» xii, p. 84 ; Voy. à la noie (U), la
ciiaiion lalme d'un historien anonyme, qui altribue à un tout autre
inoUf la délerminalion prise par San-Sislo de voler pour Monlallo.
VIE DE SIXTE-QUINT. 41
cardinal Madruccio qui, venant de Trente en toute
hâte, entra au Conclave le mardi soir. Il passait pour
être le porteur des volontés du roi d'Espagne, et quel-
ques cardinaux auraient voulu, pour être agréables
à ce puissant monarque, élire pape Madruccio lui-
môme. Mais, après son arrivée, le bruit se répandit
que Philippe n'entendait point exclure Montalto, ce
qui rassura ses partisans et les détermina de nouveau
à pousser leur entreprise. En conséquence , ils réso-
lurent de le proclamer pape le lendemain matin,
mercredi 24 avril, lorsqu'ils seraient rassemblés dans
la chapelle Pauline pour la messe et le scrutin. Mais à
ce moment, le cardinal de Vercelli se présenta pour
entrer au conclave, ce qui retarda la célébration de
la messe. Lorsqu'elle fut terminée, le maître des cé-
rémonies se mit à lire les bulles aux deux nouveaux
arrivés ^
C'était la circonstance qu'attendaient impatiemment
les partisans de Montalto pour le faire pape. Dès que la
lecture des bulles fut commencée, le cardinal d'Esté
fit un signe de tôte à Alessandrino, et ce dernier sortit
de la chapelle Pauline, emmenant avec lui son col-
lègue San-Sisto. A peine entré dans la salle royale,
Alessandrino dit au neveu de Grégoire XIII, qu'il y
avait accord entre bon nombre de cardinaux pour
nommer Montalto pape^ et qu'il le priait de vouloir
bien appuyer cette entreprise. San-Sisto répondit
qu'avant de prendre un parti, il désirait en conférer
avec les cardinaux créés par son oncle, et que s'ils ap-
prouvaient ce choix, il l'approuverait également. En
1. Selon la rolalion anonymo do Bologne, le dernier venu aurait
été le cardinal Madruccio. — Tempesii, /oc. ci7., u°* x-xi, p. 82-83.
42 VIK DE SIXTE-QUINT.
conséquence , tous ces cardinaux avertis sortirent de
la chapelle et se rendirent dans la salle royale, où, in-
terrogés par San-Sisto, les chefs, déjà gagnés à Mon-
tallo, répondirent que le sujet choisi leur convenait,
étant un cardinal très-capable et très-saint. Seul, le
cardinal-archiduc d'Autriche voulut savoir le dernier
mot du roi d'Espagne : il renlra dans la. chapelle, et
fit part de cette ouverture au cardinal Madruccio ,
confident de Philippe, lequel lui dit que le choix de
Montalto serait très-agréable au Roi Catholique, et qu'il
pouvait lui donner sa voix. Retournant donc dans la
salle royale, Tarchiduc se joignit aux autres cardi-
naux, et tous, conduits par Âlessandrino etSan-Sisto,
se dirigèrent processionnellement vers la chapelle,
avec ri mention arrêtée de proclamer Montalto pape.
«A leur rentrée, dit un historien du Conclave \ on vit
les cardinaux qui étaient restés à leurs places, les uns
pâlir, les autres rougir. » Sans perdre de temps, Ales-
sandrino et-San Sislo s'avancant ensemble, allèrent
embrasser et adorer Montalto, s'écriant : Papa^ Papal
— « Nous vous avons fait pape, » se félicitant avec lui ;
et San-Sislo lui dit : — « Je vous prie de prendre le
nom de Sisto, » ce qu'il lui promit de faire. A cette
vue, les cardinaux qui n'étaient point dans le secret
restèrent stupéfaits : mais ils furent invités à ne pas
quitter leurs places, et tous ensemble, renonçant au
scrutin, donnèrent ouvertement leurs suffrages au
cardinal di Montalto, qu'ils proclamèrent pape. Pour
lui, fidèle à sa promesse, il vota en faveur d'Alexandre
Farnèse. Il déclara ensuite prendre le nom de Sisto -
Quinto, afin de renouveler celui de Sixte IV, qui avait
1. TompesU, loc, cit.^ n' xv, p. 86.
VIE DE SIXTE-QUINT. 43
appartenu, comme lui, à Tordre^des mineurs conven-
tuels de Saint-François, et aussi pour tenir sa parole
donnée au cardinal San-^Sisto ^
. Alors commencèrent les cérémonies appelées le no-
viciat du pape.
Après que tous les cardinaux eurent donné leur
vote, on apporta le siège pontifical que Ton plaça dans
la chapelle Pauline, devant la table du scrutin, et
Sixte s'y étant assis, reçut de tous les cardinaux le
baiser sur la bouche, selon Tusage. Cette première
cérémonie achevée, la table du scrutin fut emportée,
et le nouveau pape fut revêtu de ses habits pontificaux.
Ensuite, assisté de deux cardinaux de Tordre des
diacres, il s'assit sur l'autel et il admit tous les car-
dinaux, en chapes violettes, au baisement des pieds,
de la main et de la bouche. Pendant qu'on lui ren-
dait ces hommages, le cardinal de Medici montra la
croix au peuple, par l'ouverture pratiquée dans la
porte du Conclave, disant ; — « Je vous annonce une
grande joie: nous avons pour pape l'illustrissime
et révérendissime seigneur cardinal di Montalto, qui
s'appelle Sixte-Quint. » •
Après cette proclamation, le nouveau chef de l'Église,
placé sur le siège pontifical, élevé sur les épaules des
porteurs, fut descendu, précédé de la croix et des car-
dinaux, dans la basilique de Saint-Pierre, où il alla
d'abord adorer le Saint-Sacrement. Il fut ensuite porté
au maître autel, devant lequel il fit sa prière, et après,
on entonna le Te Deum, Pendant qu'il était chanté, il
1. Le père Tempesti veut que Saint-Félix, capucin, ait prédît,
en 1552, la papauté au père Montalto: il fait aussi remarquer qu'il
fut créé pape un mercredi, jour heureux pour lui , puisqu'il prit
l'habit de religieux, fut fait général de son ordre et cardinal un
mercredi, t. Il, lib. VI, n» I, p. 91.
4i VIE DE SIXTE-QUINT.
admit de nouveau les cftrdinaux aubaisement des pieds,
de ]a main et de la bouche. Le 7!? Deum terminé, le
cardinal Farnëse chanta Toraison, et, dès qu'elle fut
achevée, le pape, se lenant devant Tautel, et ayant ôté
sa tiare, donna sa bénédiction au peuple accoaru en
foule, en chantant : SU nomen Domini benedictum. Il fut
ensuite reporté sur le siège, ayant le triregno, ou tiare,
en tête, et conduit processionnellement aux chambres
du Vatican, ordinairement réservées aux souverains
pontifes ^.
Après avoir pris possession de son appartement,
rheureux élu voulut commencer son règne en acquit-
tant les dettes de reconnaissance contractées envers
les cardinaux qui avaient le plus contribué à sa nomi-
nation. Il contirma Giacomo Buoncompagni, neveu de
Grégoire XIII, et frère du cardinal di San-Sisto, dans
le généralat des troupes de l'Église, et il lit le marquis
d'Aciano son lieutenant; il nomma gouverneur du châ-
teau Saint-Ange un de ses parents, Niccolo Todini,
gentilhomme anconitain ; gouverneur du Borgo , le
marquis Altemps, frère du cardinal; secrétaire d'État,
le cardinal Rusticucci; dataire, monsignor Aldobran-
dini; gouverneur de Rome, monsignor San-Giorgio,
neveu du cardinal Sforza; maître des cérémonies, mon-
signor d'Aliffa; camériers secrets, ceux qui Tavaient
servi comme camériers pendant son cardinalat. Il
disposa en môme temps d'autres offices. Il ne pouvait
oublier le cardinal Alessandrino, qui avait conduit et
assuré son élection : mais se méfiant de son caractère
•impérieux et hautain, il ne voulut pas Tinvestir d'une
1 . Ce récit edt emprunté au journal du maître des cérémonies
Alaleone, témoin oculaire. — Tempesti, t. I, lib. Vf, n<>Ml et 111,
p. 92.
VIE DE .SIXTE-QUINT. 4.*)
dignité nouvelle ou d'une fonclion déterminée. En
qualité de neveu de Pie V, ce cardinal avait habité le
palais du Vatican, et dirigé en grande partie le gouver-
nât de ce pontife. Sixte lui demanda de venir re-
prendre possession de son ancien appartement, lui
laissant espérer qu'il aurait la haute main sur les af-
faires publiques, en reconnaissance du service signalé
qu'il lui avait rendu dans le Conclave. Mais cette ap-
parence de faveur dura peu ; Âlessandrino et Sixte ne
pouvaient vivre ensemble et s'accorder longtemps;
l'un « ne voulant pas d'égal, etl'autre pas de maître.»
Le neveu de Pie V s'efforçait de dominer le nouveau
pape, comme il avait autrefois dominé son oncle, tan-
dis que Sixte n'entendait obéir qu'à ses seules inspi-
rations. Le cardinal se vit donc obligé bientôt de
quitter le Vatican, pour n'y plus rentrer, se repentant,
sans doute, ainsi que le lui avait prédit, dans le Con-
clave, son collègue Santa-Severina, de s'être donné un
maître, en croyant faire nommer un vieillard soumis
à ses volontés.
Le soir du même jour mercredi. Sixte admit au bai-
.sèment des pieds les ambassadeurs, les cardinaux, les
princes romains et les principaux fonctionnaires.
Le lendemain jeudi, 25 avril, il continua de donner
audience à toutes les personnes qui, par leur noblesse
ou leurs titres, avaient le droit d'être admises. Parmi
celles qui se présentèrent, on vit Paolo Giordano Qr-
sini, duc de Bracciano, l'assassin du neveu de Sixte.
Le jour même de l'élection du pontife, Orsini s'était
hâté d'épouser VittoriaAccorambuoni, veuve de Fran-
cesco Peretti. Craignant sans doute le ressentiment du
pape, il s'était fait accompagner par son beau-frère, le
cardinal Ferdinando di Medici, et par le comte d'Oli-
46 VIE DK SIXTE-QUINT.
varès. Admis avec eux en audience particulière, après
s'ôlre prosterné aux pieds de Sixle, il essaya de lui
exprimer ses félicitations sur son avènement; mais
terrifié par les regards indignés du pontife, il s'arrêta
court, n'osant pas continueràdébiterdes compliments
àlasincéritédesquelsilsavait bien que Sixte ne croyait
point. S'apercevant de son trouble, le pape se borna,
d'un air grave, à lui adresser les paroles suivantes :
« Soyez assuré, duc, que personne plus que nous ne
désire que la vie de Paolo Giordano soit digne, àl'ave-
nir, de votre illustre sang et d'un vrai prince chrétien.
Quant à ce qui est arrivé dans le passé contre la mai-
son et les personnes des Peretti, nul ne peut mieux
vous le dire que voire conscience. Soyez certain, au
moins, d'une chose, c'est que, de même que nous
vous pardonnons volontiers ce que vous avez pu faire
contre Francesco Peretti et contre Felice, cardinal
Montalto, de même nous ne serons jamais disposé à
vous pardonner ce que vous pourrez entreprendre
contre Sixte. Allez sur-le-champ, renvoyez de votre
maison et de vos États les bandits auxquels, jusqu'à
présent, vous avez donné refuge et protection : allez
et obéissez M »
Cet ordre n'admettait pas de réplique. Aussi, sortant
immédiatement de l'audience, le duc de Bracciano,
d'après les conseils de son beau-frère et d'Olivarès, se
n)it en devoir de congédier les assassins à sa solde, et
deux mois après il quitta Rome avec sa nouvelle épouse.
Le bruit de cet événement s étant répandu dans la
ville, qui fourmillait alors de bravi entretenus pistr la
noblesse et les riches pour commettre tous les crimes,
1, Tempesli, ut snpra, no* V, VI, p. 93.
VIE DE SIXTE-QDINT. 47
la population paisible, toujours la plus nombreuse et
toujours victime de la scélératesse d'une poignée d'hom-
mes déterminés, prii confiance, espérant de meilleurs
jours. Quantaux Arau«,lesuns, craignant d'étrepoursui-
\is, se hâtèrent de s'éloigner de Rome; les autres, avec
l'insouciance ordinaire aux hommes endurcis dans le
crime, résolurent d'y rester, se flattant qu'il en serait de
Sixte comme de ses prédécesseurs, lesquels avaient fait
quelques démonstrations de sévérité dans les premiers
Jours de leur règne, mais s'étaient vus contraints bien-
tôt, par la force des circonstances, de laisser aller les
choses comme précédemment, en fermant les yeux
pour ne rien voir. Ceux qui se berçaient de cet espoir
ne connaissaient ))as encore l'homme qui venait d'être
appelé à gouverner les États de l'Église : ils ne de-
vaient pas tarder à l'apprendre à leurs dépens.
Le vendredi 26 avril, Sixte reçut en audience so-
lennelle les Japonais convertis au christianisme, ame-
nés à Rome par les Pères jésuites, qui les présen-
tèrent comme des ambassadeurs du Japon.
Le mercredi 1®' mai, jour fixé pour son couronne-
ment, le pape, vêtu de ses habits pontificaux, fut porté
à midi dans Saint-Pierre en grande cérémonie. L'am-
bassadeur de France tenait la queue de son manteau
ou chape, un des Japonais lui donna l'eau pour se
laveries mains avant de célébrer la messe, et le cardi-
nal Farnèse lui tendit le linge pour s'essuyer. Après le
couronnement et la bénédiction, on jetait, conformé-
ment à un très-ancien usage, des pièces d'or et d'argent
à l'efligie du nouveau pape, au peuple rassemblé sur la
place de Saint-Pierre. Mais Sixte s'y opposa, parce
qu'il arrivait presque toujours, dans cette circonstance,
que plusieurs personnes périssaient étouffées ou fou-
4*^ VIE DE SIXTE-QUINT.
lées aux pieds, et que (railleurs c'était une occasion
favorable aux voleurs pour dépouiller les assislanls.
Au lieu de ces largesses inutiles et mêmes dangereuses,
il fit distribuer des aumônes aux vrais pauvres, à do-
micile, ainsi que dans les hôpitaux.
Le premier dimanche de mai, accompagné de trente-
quatre cardinaux, et d'un magnifique cortège d'am-
bassadeurs, de prélats, et de toute la noblesse romaine,
il alla en grande pompe à la basilique patriarcale de
Saint-Jean de Latran, prendre définitivement posses-
sion de la papauté. Cette cérémonie est la dernière
consécration de l'élection du souverain pontife. Après
avoir donné dans cette église, la première de la ville
et du monde ^ sa bénédiction à la foule qui se pressait
sur la place, il se rendit à sa villa, près de Sainte-
Marie-Majeure, et il y resta seul quelques heures. Bien
que ses espérances et ses vœux se trouvassent comblés,
il se rappelait sans doute avec satisfaction les longues
années de calme qu'il avait passées dans ce délicieux
séjour, au milieu de sa famille, bornant alors ses dis-
tractions à l'étude et à l'embellissement de ses jardins.
Sans regretter son élévation, peut-être commençait-il,
ainsi qu'il est arrivé à beaucoup d'autres, à sentir le
poids du fardeau qu'il avait à porter.
Il voulut inaugurer dans sa villa le premier acte ad-
ministratif de son gouvernement. Grégoire XIII avait
autorisé, en 1583, une société de spéculateurs à amener
de l'eau sur plusieurs collines de Rome, et spéciale-
ment sur l'Esquilin. Étant cardinal. Sixte avait pris le
plus vif intérêt à ce projet, qui devait fournir de l'eau
1. Sacrosancta Lateraneusis ccclesia omnium urbis et orbis
ecclesiarttm mater et caput, — Inscription placée sur les murs exté-
rieurs de celte basilique.
VtE DE SIXTE-QUINT. 49
à sa villa. En rentrant de Saint-Jean de Latran, il en
signa le décret d'approbation, et cet acte fut comme
l'indice des travaux utiles et des embellissements qu'il
allait entreprendre dans sa capitale ^
Après avoir dîné dans sa villa, lepaperevintà Saint-
Pierre, et là finit tout ce qu'il avait à faire pour son
noviciat.
Le il mai, il tint, au palais du Vatican, un consis-
loire public, dans lequel il remit le chapeau à plu-
sieurs cardinaux récemment arrivés à Rome, parmi
lesquels se trouvait le cardinal français de Joyeuse.
Le 13 mai, il présida un consistoire secret, dans lequel
il nomma cinq légats, pour administrer les provinces
ecclésiastiques ^ savoir : le cardinal Gesualdo, pour la
marche d'Ancône; Salviati, pour la province de Bo-
logne; Canano, pour la Romagne; Spinola, pour
rOmbrie; et Colonna pour la campagne de Rome.
Comme le cardinal Simoneta était mort le 1" mai, il
nomma pour le remplacer son propre petit-neveu,
Alexandre Damascène Peretti ®, qui n'était encore âgé
que de quatorze ans. Dans cette circonstance, le nou-
veau pape agit à l'imitation de plusieurs de ses prédé-
cesseurs, et notamment de Paul III, qui avait créé
Alexandre Farnèse, son neveu, cardinal, également à
l'âge de quatorze ans. Beaucoup d'autres, surtout
parmi ceux issus de familles princières, ont été faits
1 . Nibby, Roma neWanno MDCCCIIXVIII, parte modema, t. H,
p. 2. — Ce savanl auteur, dans le passage cité, a commis une erreur
en fixant au t2 avril la prise de possession de Siiie à Saint-Jean-
de-Latran, puisqu'il ne fut élu pape que le 24 avril.
2. Le duché de Ferrare n'était pas encore réuni aux États de
l'ËgHse.
3. Fils de Maria Felice Peretti, sœur de Francesco Peretti, et
petit-tUs de Gamilla Peretti, soeur de Sixte.
4
50 VIE DE SIXTE-QUINT.
cardinaux encore plus jeunos^ Néanmoins, le choix du
petit neveu de Sixte ne passa pas sans opposition. Le
cardinal Santorio, dans ses Mémoires, raconte que la
nomination du jeune Àlessandro fut d'autant plus mal
accueillie, que le nouveau pape étant religieux de
Tordre de Saint-François, cette infraction aux lois de
l'Église paraissait encore plus répréhensible. Aussi, le
vieux cardinal Caraffa, neveu de Paul IV, refusa d'assis-
ter à ce consistoire, ne voulant pas paraître approuver
cette nomination. On commençait alors à trouver que
la dignité de cardinal, la plus élevée de rËglise, après
la papauté, ne devait pas être conférée à des enfants
ni à des adolescents. La faiblesse qui portait les papes
à favoriser ainsi leurs neveux, était blâmée par les
hommes les plus graves et les plus religieux, non-seu-
lement dans le clergé, mais parmi les laïques. D'un
autre côté, les protestants tournaient en dérision ces
nominations de cardinaux incapables, par leur âge, de
se gouverner eux-mêmes, loin de pouvoir gouverner
rËglise, et ils s'en faisaient une arme d'opposition
contre la Cour de Rome et le catholicisme. On doit
donc déplorer que Sixte ait cédé à Tafifection qu'il por-
tait à sa sœur et à son petit neveu. Il est juste, toute-
fois, d'ajouter que le cardinal Peretti, ou comme on
l'appela, Àlessandro Montalto, parvenu à un âge plus
avancé, ne trompa pas la confiance de son illustre pro-
tecteur : car les historiens s'accordent à louer sa piété,
la régularité de sa vie, et surtout son inépuisable
charité !
1. ËntreautreB, Léon X, qui fut créé cardinal à treize ans, en oc-
tobre 1488. Mais il ne prit possession de cette dignité que le ^ mars
1492, Voy. Roscoé, Vie et pontificat de Léon J¥^, t. 1, p. 20 à 32.
2. Tempesti, 1. 1, lib. Vi, n» xxi, p. 98-99.
VIE DE SIXTE-QUINT. 51
Pour atténuer l'effet de cette nomination et former
le jeune cardinal aux grandes affaires, sous un maître
recommandable par son instruction et par son expé-
rience, Sixte lui donna pour secrétaire le savant Fla-
vius Biondus; ce prélat écrivit, au nom du cardinal
Alexandre, les dépêches les plus importantes aux non-
ces et aux légats résidant à l'étranger, et souvent
cette correspondance était dictée par Sixte lui-môme.
Pour terminer ici ce qui se rapporte à la famille
du nouveau pape, ajoutons que cinq, mois plus tard,
il nomma gouverneur du Borgo de Saint-Pierre et ca-
pitaine général de la garde du corps, son autre petit
neveu, Michel Perelti, frère du cardinal, qui avait
à peine atteint sa huitième année. Il lui attribua en
outre tous les pouvoirs et tous les bénéfices attachés
à ces deux charges par les constitutions de Pie IV et
de Jules III.
Ces deux nominations prouvent que Sixte ne savait
pas résister, mieux que ses prédécesseurs, à Tinfluence
de sa famille, et particulièrement de sa sœur Camilla,
qui le dominait dans son intérieur. Le caractère im-
périeux du pontife, sa disposition naturelle à la justice
et à la raison cédèrent, dans ces circonstances, à la
tradition du népotisme qui fut, pendant si longtemps,
une des plaies de TÉglise catholique.
ÏLllM DEUXIÈME
GOUVERNEMENT TEMPOREL
CHAPITRE III
Triple tâche imposée aa souverain pontife. — État de Rome et des provinces
ecclésiastiques à l'avènement de Sixte-Quint. — Répression du brigandage.
— • Supplice de deux frères porteurs de petites arquebuses à rouet.— Rulle
contre les bandits. — Édit du gouverneur de Rome. — Licenciement de'
soldats étrangers. •— Recrutement de nouveaux sbires. — Audace de Cur-
zietto dal Sambuco.— • Les prêtres Guercino et Jean Yalente, chefs de bri-
gands. — Curzietto arrêté à Trieste ; ses menaces ; il est embarqué et se
jette à la mer. — Conventions pour Textradition des criminels. — Strata-
gème du duc d'Urbin pour se défaire de trente brigands.— Crainte inspirée
aux malfaiteurs par Sixte; sa sévérité excessive. — Pasquinade de saint
Pierre et de saint Paul. — Pardon, général accordé par Sixte.
Depuis un grand nombre de siècles, rautorité des
souverains pontifes comprend trois objets distincts,
également essentiels à l'exercice de leur pouvoir.
D'abord, en tant que vicaire de Jésus-Christ et chef
de TÉglise catholique apostolique et romaine, le pape
doit maintenir dans le monde entier cette église, ses
dogmes, sa discipline et son culte.
Depuis le dernier concile de Trente, il y pourvoit
54 VIE DE SIXTE-QUINT.
seul, OU aidé des cardinaux et des évéques, par des
décrets, des encycliques et des bulles.
Ensuite, comme prince temporel, le pape est in-
vesti du soin de gouverner et administrer les États
de l'Église.
Enfin, en sa double qualité de chef des catholiques
et de prince souverain, il entretient des relations avec
les autres puissances, autant et plus encore dans Tin-
térôt de la religion qu'il représente, que dans celui de
ses sujets.
Dès son avènement , Sixte comprit les obligations
que lui imposait cette triple tâche ; il résolut de les
remplir avec le dévouement, le zèle et l'ardeur dont il
était animé à l'égard du catholicisme, et de ses États.
Mais pour mieux parvenir à faire respecter au de-
hors son pouvoir et ses conseils, il reconnut qu'il était
d'une urgente nécessité de commencer par rétablir la
justice, l'ordre et la sécurité dans les États de l'Église.
Ces États, comme presque tous les autres en Europe,
s'étaient formés successivement, et ils devaient sur-
tout leur agglomération et leur extension à l'habile
politique des papes. Profitant de l'anarchie, du désor-
dre et de l'abandon dans lesquels l'Italie resta plongée
pendant plusieurs siècles, après la chute de l'empire
d'Occident, les souverains pontifes cherchèrent d'a-
bord à s'affranchir de la résistance du peuple de
Rome, afin de s'assurer là libre domination de cette
ville^ Ils s'efforcèrent ensuite de se créer une puis-
sance territoriale, en prenant possession des provinces
attenant à l'ancienne campagne de Rome. Une persé-
vérance inébranlable, aidée de circonstances heureuses,
telles que l'appui de Charlemagne au moyen âge et
plus tard d'autres princes, avait, du temps de Sixte,
VIE DE SIXTE-QUINT. 55
considérablement agrandi ces États. Ils s'étendaient,
dans toute la largeur de l'Italie, de la mer Méditerranée
à l'Adriatique, comprenant les ports de Civita-Vecchia
et d'Ancône, comme stations principales sur ces deux
mers. En longueur, ils descendaient des confins de la
Toscane jusqu'au delà de Terracine, à la frontière du
royaume de Naples. Mais ils n'avaient pas encore ac-
quis les duchés de Fèrrare et d'Urbin, et la province
de Bénévent n'était qu'un fief relevant de l'Église, ad-
ministré par la vice-royauté de Naples, appartenant
alors à l'Espagne. En outre, à l'extrémité du royaume
dé France, du côté de la Provence , le pape possédait
le comtat d'Avignon, où plusieurs pqntifes avaient ré-
sidé de i309 à 1378, et qui était gouverné par un vice-
légat.
Depuis longtemps, les provinces ecclésiastiques
d'Italie étaient administrées par des légats, le plus sou-
vent pris parmi les cardinaux, quelquefois aussi choisis
parmi les autres dignitaires de la Cour de Rome, et
toujours nommés par le pape. Ils résidaient dans les
villes indiquées comme chefs-lieux de leurs provinces
respectives, qui étaient au nombre de cinq. Ces hautes
fonctions étaient fort recherchées, parce qu'elles
rapportaient des revenus considérables , et qu'elles
conféraient aux titulaires une autorité presque abso-
lue. Aussi, chaque pontife nouvellement élu s'empres-
sait de récompenser quelques-uns de ses adhérents
dans le Conclave, en leur conférant cette dignité. Sixte,
on l'a vu, s'était conformé à cet usage, en nommant,
dans le consistoire secret du 13 mai, les cinq légats
des provinces hors de Rome. Il n'ignorait pas que
l'état de cette capitale et des provinces était déplora-
ble, et qu'il exigeait, dans l'intérêt de la sécurité de
;iti VIE DE SIXTE-QUINT.
tous, remploi des moyens les plus énergiques. Après
avoir accordé une indulgence plénière, en publiant
un jubilé à Toccasion de son avènement, usage imité
depuis par ses successeurs, et visité processionnelle-
ment les principales églises de Rome, pour invoquer
Taide et la protection divine, il se mit courageusement
à l'œuvre.
Le nouveau pontife était d'un tout autre caractère
que son prédécesseur Grégoire [XIII. Celui-ci, d'un
naturel doux et bienveillant, se résignait à supporter
patiemment les atteintes les plus graves portées, dans
Rome même, soit à son autorité souveraine, soit à la
sécurité publique. Il croyait avoir assez fait pour pu-
nir les criminels, lorsqu'il avait édicté contre eux des
mesures sévères, dont il ne surveillait presque jamais
l'exécution, l'abandonnant à des subalternes, trop
souvent intéressés, par la crainte ou la corruption, à
ménager les coupables. Aussi, avait-il laissé prendre
à des ministres qui le trompaient un pouvoir absolu :
ils en abusaient, pour arracher au pontife, porté à
pardonner, la grâce d'hommes souillés des crimes les
plus monstrueux, et qui étaient la terreur de Rome et
des États de TÉglise.
Tous les historiens de cette époque s'accordent à
faire de cette capitale et des provinces ecclésiastiques
le plus désolant tableau. Non-seulement les routes
étaient infestées de bandits le jour comme la nuit,
mais les villes, les châteaux et les autres lieux soumis
à l'autorité pontificale étaient devenus des repaires de
scélérats armés, qui, grâce à la faiblesse du gouverne-
ment et à la connivence de ses agents, se croyaient as-
surés de l'impunité. On n'entendait parler de tous
côtés que de meurtres, d'empoisonnements, de rapi-
VIE DE SIXTE-QUINT. 57
nés, de viols, d'enlèvements, enfin des crimes les plus
abominables. L'inquiétude, la terreur causée par une
situation qui se prolongeait depuis près de treize
années ', avait donné naissance à Rome à un dicton
qui, selon l'attestation de l'historien Tempesti*, avait
encore cours vers le milieu du siècle dernier. Lors-
qu'on voulait y exprimer la faiblesse du pouvoir et
l'audace des malfaiteurs, on répétait : « Corrono i
tempi Gregoriani, — Nous sommes au temps de Grégoire; »
comme on dit encore en France, en souvenir des ex-
cès de 1793, — « sous la Terreur. »
• Plusieurs villes étaient agitées par les restes des an-
ciennes factions Guelfes et Gibelines : Bologne, par
exemple, était déchirée parles Pepoli et les Malvezzi,
deux partis acharnés à se persécuter et à se détruire,
les uns protégés par le duc de Ferrare, les autres par
le grand duc de Toscane. On trouvait partout les chefs
ou les protecteurs puissants d'une foule de scélérats,
sicaires, voleurs, incendiaires, prêts à tout entre-
prendre à prix d'argent, et ne reculant devant aucuns
moyens pour assurer la réussite des pactes les plus
odieux. Tous ces bandits se moquaient ouvertement de
la justice et du gouvernement papal : ils foulaient aux
pieds ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes; ils
pénétraient à toute heure dans les habitations parti-
culières, enlevaient tout ce qui s'y trouvait à leur
convenance, massacraient les hommes, faisaient subir
aux femmes les derniers outrages, et n'étaient pas
môme arrêtés par le respect des églises et des couvents,
qu'ils mettaient à sac, se tenant presque toujours sûrs
d'échapper au châtiment.
t. Grégoire XIU :i ri^gné (in 13 mai 1572 au 10 avril 1586.
2. T. I, lib. IX, f|0 IV el suiv., p. 133 et suiv.
58 VIE DE SIXTE-QUINT.
En effet, les fonctionnaires publics, magistrats, gou-
verneurs des villes, commandants militaires ven-
daient leurs offices, en se réservant une partie des bé-
néûces ou revenus. Les acquéreurs de ces charges, afin
de pouvoir en payer leprix et vivre dans lesjouissances
du luxe, n'hésitaient pas à établir et à exiger les taxes
et les impôts les plus arbitraires, sans autres limites
que la mesure de leurs besoins ou de leur rapacité. Ils
allaient jusqu'à s'entendre avec les assassins et les vo-
leurs, auxquels ils promettaient Timpunité, moyennant
le partage du produit de leurs crimes. Ce traflc des
charges publiques avait fait naître des abus mon-
strueux : ils sont énumérés dans la bulle Et si nos de
Sixte. On y voit que les populations étaient exposées à
des monopoles et à des vexations incroyables. Pour
acquitter les impôts énormes dont elles étaient acca-
blées, les communes rurales en étaient réduites à
vendre leurs biens à vil prix, même à des étrangers,
aliénation alors interdite, comme on le voit par les
bulles Jnier varias et SoUicitudo, Les terres restaient
incultes, la campagne n'offrant aucune sécurité aux
laboureurs, jamais certains de conserver leurs denrées.
Le blé, le vin, Thuile d'olive étaient devenues très-
rares ; le peu qu'on en récoltait était caché avec soin,
afin de le dérober aux recherches des malfaiteurs..
Dans les villes, et particulièrement à Rome; régnait
un luxe scandaleux, avec son cortège ordinaire d'im-
moralité, de jeu , de passions effrénées, d'excès en
tous genres. Les mères vendaient l'honneur de leurs
filles, les couvents de femmes étaient devenus des ré-
duits d'amour. Pour se procurer de l'argent, les plus
grands seigneurs ne reculaient devant aucune infamie :
les faux en écriture publique ou privée, la production
VIE DE SIXTE-QUINT. 59
de témoins subornés ou corrompus étaient les moyens
journellement employés à l'effet de s'approprier des
successions ou des créances, et de nier les dettes. A tous
ces crimes on mêlait la superstition la plus grossière,
et l'astrologie, les sortilèges et la nécromancie jouaient
un rôle important au milieu de la démoralisation
générale.
Le tableau que nous venons de présenter de la so-
ciété, tant à Rome que dans les provinces voisines, en
1585, époque deFavénement de Sixte-Quint, n'est point
inventé à plaisir : il est, au contraire, fidèlement peint
d'après les historiens contempoi'ains, et il se trouve
confirmé d'une manière irrécusable par plusieurs bulles
du nouveau pontife, parmi lesquelles nous citerons :
Cum unaquaque^ — Ut litium, — Cœli et terrœ Crea-
tor. — Ces trois bulles, ainsi que celles précédemment
indiquées, font, des abus et des crimes qui affligeaient
les États de l'Église, la peinture la plus énergique et là
plus vraie. Aussi,| le Père Tempesti conclut-il, après
les avoir rappelées, « que l'on voyait alors s'étaler
dans ces États tous les vices, comme sur un char
triomphal. »
Mais c'était à Rome que les désordres et les méfaits
dépassaient toute imagination. Le cardinal di Santa-
Severina écrit dans ses Mémoires, «qu'on y voyait
journellement jeter les sbires de la police par les fe-
nêtres, et assaillir dans leurs carrosses et assassiner
les ministres les plus honorables du souverain; que les
cardinaux et autres grands seigneursy donnaient asile
à des exilés et à des bandits de la pire espèce, en ré-
sistant ouvertement aux ordres de la (^our. » Un a.utrc
historien, Graziani, ajoute « que ces scélérats étaient
protégés publiquement par les princes et les gouver-
GO VIE DE SIXTE-QDINT.
ueurs des provinces. » Les juges, terrifiés ou cor-
rompus, vendaient la justice, condamnaient les inno-
cents et acquittaient les coupables. Les ofDces vacants
ou non vacants et les bénéfices ecclésiastiques étaient
devenus l'objet d'un trafic qui, loin de procurer des
ressources à la chambre apostolique, tarissait au con-
traire une des sources de ses revenus. La trésorerie
générale était dans le plus grand désordre par Tinfidé-
lité des employés : les caisses étaientvides, et, selon le
témoignage du cardinal di Santa-Severina, « Sixte se
plaignit amèrement de ne trouver aucuns fonds au
château Saint-Ange, et de n'avoir à sa disposition au-
cuns revenus, parce que le précédent pape avait laissé
manger le pontificat de Pie V et le sien ; se lamentant de
l'état dans lequel il avait trouvé le siège apostolique. »
Heureusement pour les peuples, le nouveau pape
n'était pas de nature à tolérer plus longtemps ces abus
effroyables. La situation exigeait des remèdes prompts
et efiîcaces : Sixte-Quint sut les trouver seul dans
rénergie de son caractère, et une fois à Tœuvre, il
s'appliqua sans relâche à extirper cette gangrène mo-
rale qui menaçait ses Etats de dissolution.
Il appartenait à un ordre dans lequel le tribunal de
rinquisition recrutait ses membres les plus ardents et
les plus sévères. Depuis plus de quarante ans. Sixte
était attaché au Saint-Office, et il avait successivement
exercé toutes les fonctions déléguées par cette redou-
table juridiction, depuis les plus humbles, jusqu'à celle
de grand inquisiteur. Cette vie entière, employée à
poursuivre les hérétiques, que l'intolérance de l'époque
faisait considérer comme les plus dangereux criminels,
avait préparé le nouveau pontife à une grande sévé-
rité. Le caractère du cardinal di Montalto était natu-
VIE Di: SIXTE-QUINT. (H
rellement hautain. Les démêlés qu'il eut à Venise avec
le Sénat de la sérénissime république en sont la preuve
manifeste. Si, plus tard, il se fil humble pour arriver
aux premières dignités de TÉglise, il reprit tout son
esprit de domination lorsqu'il vit son ambition satis-
faite par robtention de la papauté. Il n'admettait
aucune opposition, aucun obstacle à l'exercice de son
pouvoir soit spirituel, soit temporel. Il voulait que ses
ordres fussent toujours exécutés sans hésitation, se
montrant en cela tout l'opposé de son prédécesseur,
constamment porté à revenir contre ses premières ré-
solutions et à en adopter de nouvelles, à l'instigation
de ses familiers ou de ses ministres.
Quatre jours après son élection. Sixte voulut mon-
trer aux cardinaux et au peuple de Rome, que sa ma-
nière de gouverner ne ressemblerait pas à celle de
Grégoire. Celui-ci, dès la seconde année de son règne,
en 1573, avait prohibé, sous les peines les plus sévères,
le port et l'usage des petites arquebuses à rouet, que
Ton considérait alors comme des armes très-dange-
reuses, permettant d'atteindre et de tuer de loin, en
laissant à l'agresseur les moyens de s'érchapper ^ Mais
cette ordonnance, comme tant d'autres, était tombée
en oubli et n'était point exécutée. Aussi, pendant toute
la durée du pontificat de Grégoire, un grand nombre
d'assassinals avaient été commis en plein jour dans les
rues de Rome, à l'aide de ces arquebuses, et les jeunes
seigneurs se faisaient publiquement accompagner par
1 . Cette défense était renouvelée de la Bulle do Pie IV Cum
vices, — Guerra, t. I, p. 4T, l'« col., — qui interdisait de porter
des armes à feu de moins de deux palmes de longueur ; c'est-à-dire
de 42 centimètres 40 millimètres. — C'est avec une de ces petites ar-
quebuses que Francesco Peretti avait été assassiné.
62 VIE DE SIXTE-QUINT.
des sicaires à gages, portant ostensiblement ces armes.
Le lundi 29 avril 1585, le peuple de Rome vil punir
du supplice du gibet, sur le pont Saint-Ânge, deux
frères appartenant à une noble famille, qui avaient été
rencontrés dans les rues tenant à la main de petites
arquebuses à rouet. Arrêtés immédiatement selon les
ordres du pape, ils furent conduits au lieu de Texécu-
tion et suspendus au gibet, où leurs corps restèrent
exposés pendant plusieurs jours. Leur grâce avait été
demandée au pape par un grand nombre de cardinaux
et par d'autres personnages considérables ; mais Sixte
demeura inflexible, voulant faire comprendre aux Ro-
mains qu'il considérait la sévérité comme absolument
nécessaire pour ramener la sécurité de tous.
Le lendemain 30 avril, confirmant les édits de ses
prédécesseurs contre les brigands, les bandits et les
malfaiteurs de toute espèce, qui infestaient les États
de rÉglise, Sixte publia la bulle Hoc nostri^, renfer-
mant les prescriptions suivantes :
L Tous les ducs, princes, marquis, comtes, barons,
seigneurs, et toutes les communes de FËtat ecclésias-
tique étaient obligés de garder leurs domaines respec-
tifs contre les attaques des bandits, agresseurs, sicaires,
incendiaires, etc., etc., sous peine de deux mille écus
d'or par commune, de mille par université, de cinq
mille par principauté, duché, etc., outre son indigna-
tion encourue, et outre la peine édictée pour la viola-
tion du précepte de sainte obéissance au siège aposto-
lique, qu'il prononçait contrôles contrevenants.
n. Toutes les fois que les sicaires venaient h trà-
1. Guerra, t. I, p. 476, X^ col.
\
VIE DE SIXTE-QUINT. 53
verser leurs États et domaines, les susdits devaient
les faire immédiatement arrêter, et les consigner aux
magistrats; et s'ils ne se trouvaient pas assez forts pour
exécuter cet ordre, ils devaient réclamer du secours
aux domaines voisins, selon le temps qu'ils avaient à
leur disposition.
III. Tout particulier, de quelque grade ou condition
qu'il fût, qui entendait sonner la cloche d'alarme, ou
voyait arborer un signal, était tenu de prendre les
armes, sous peine de cinq cents écus, outre les autres
peines édictées dans la bulle, suivant la faute, pouvant
s'étendre jusqu'à la peine du dernier supplice.
IV. Les barons, ducs, princes, communes, qui n'exé-
cuteraient point les prescriptions contenues dans la
constitution apostolique, ou qui auraient facilité l'éva-
sion des brigands, les auraient cachés, et leur auraient
procuré les moyens de commettre des crimes, devaient,
outre les autres peines encourues, être condamnés à la
réparation des dommages occasionnés par ces bandits.
V. Les particuliers, lorsqu'ils ne pouvaient pas les
arrêter, étaient obligés de les dénoncer, de convoquer
les voisins, et d'accuser ceux qui se montreraient cou-
pables de négligence, sans qu'on pût avoir égard à au-
cune excuse pour cause de privilèges, parenté, ou
autre.
VI. Enfin, Sixte terminait sa bulle en exhortant
tous les princes, dont les domaines étaient situés en
dehors de l'JÉtat ecclésiastique, à poursuivre les bri-
gands et à en faire justice, ou à les consigner à son
bras, lorsque les bandits seraient des sujets du saint-
siége, ou lorsqu'ils auraient commis des méfaits dans
les États de FÉglise, leur promettant d'agir de la même
manière pour la tranquillité de leurs États.
«V VIE DE SlXTE-QUlNT.
Celte bulle n'était que le commencement d'un
système de répression, entièrement dû à Tinitialive du
pontife, et à sa connaissance approfondie du caractère
et des mœurs du peuple qu'il était appelé à gouver-
ner. Sixte savait bien que la garan lie la plus certaine
de la destruction du brigandage consistait à intéresser
les populations elles-mêmes à faire aux bandits une
guerre acharnée, d'abord par la crainte des peines et
des amendes, ensuite par l'appât des récompenses.
La bulle Hoc nostri avait pourvu au premier point;
un bando ou édit du cardinal de Saint-Georges, Fran-
cesco Sforza, gouverneur de Rome et de la campagne
environnante, vint mettre àprixles têtes des brigands,
et exciter leurs chefs et leurs compagnons à les livrer
morts ou vivants au gouvernement pontifical.
Ce bando fut publié le 1" juin 1585 : en voici la tra-
duction littérale, sur l'italien du Père Tempesti •.
« L'expérience ayant démontré que la récompense
facilite l'extirpation des bandits, voleurs, homicides,
sicaires, et semblables scélérats, qui, ayant déposé la
crainte du seigneur Dieu, du prince et de la justice, ne
cessent de répandre le sang humain, d'intercepter les
roules, de dévaliser les passants, de commettre des in-
cendies, rapines et autres abominables délits, par ordre
exprès de notre seigneur, extrêmement préoccupé du
salut et du repos de ses peuples, afin que les susdits
malfaiteurs reçoivent promptemenl, sous son très-saint
pontifical, un châtiment mérité, on notifie, par le pré-
sent bando public, les récompenses, encouragements,
et grâces, lesquels seront inviolablement observés.
« Si un chef de bandits tue ou consigne vivant dans
1. T. l, lib. IX, noXL, p. 147 el suivantes.
VIE DE SIXTE-QDINT. 65
les mains de la cour un autre semblable chef, il ob-
tiendra sa grâce et celle de quatre de ses compagnons
bandits comme lui, qui auront aidé à la réussite de
son entreprise.
« Et si c'est un autre bandit qui ne soit pas chef,
qui tue un chef de bandits, il obtiendra également
grâce pour lui, et il pourra obtenir la grâce de deux
autres bandits ordinaires, à son choix, avec deux cents
écus de prime, et, s'il le livre vivant, trois cents.
« Et si plusieurs bandits se réunissent pour une
telle entreprise, indépendamment de la prime pécu-
niaire susdite, ils pourront obtenir la grâce de quatre
d'entre eux, à leur choix.
« Et si ceux qui auront tué ou pris le susdit chef sont
de la même compagnie ou de sa suite, ils obtiendront
la grâce dé leurs camarades jusqu au nombre de huit.
« Déclarant que, sous le titre de chefs de bandits,
on doit entendre ceux qui notoirement guident une
compagnie d'autres bandits, et sont réputés tels, ou
autrement, selon l'appréciation qu'en fera à sa volonté
l'officier auquel une telle déclaration sera faite.
(f Si un bandit ordinaire, qui n'est pas un chef,
vient à tuer un autre bandit semblable, il obtiendra
grâce pour lui-môme ; et si le mort est son camarade
de la même compagnie, il gagnera de plus cinquante
écus, et cent, s'il le livre vivant.
« Ittfm, Si un particulier, qui n'est ni bandit ni dé-
linquant, tue un chef de bandits, on lui payera immé-
diatement une prime de trois cents écus; et s'il le
prend vivant et le livre entre les mains de la force pu-
blique de la Cour, six cents, et dans les deux cas il
pourra obtenir la grâce de deux autres bandits, à sa
désignation.
5
66 • VIE DE SIXTE-QUINT.
« Et si le mort ou le prisonnier n'a pas été un
chef, en le livrant vivant le particulier gagnera cent
écus, et en le luant cinquante, avec le droit d'en dé-
signer un autre pour être gracié, ainsi qu'il vient
d'être expliqué.
« Sa Sainteté veut encore que les soldats et officiers
de la Cour commandés, ou seulement désignés ou
obligés de quelque manière que ce soit à servir la Jus-
tice, bien qu'ils y soient tenus ex debito officii (par le
devoir de leur charge), obtiennent les mômes primes
pécuniaires indiquées dans les deux articles précé-
dents, à partager entre eux, s'ils sont plusieurs en-
semble à exécuter l'entreprise, le tout à la volonté du
supérieur, selon les mérites de chacun.
« En outre de toutes les susdites faveurs, les grâces
et payements seront immédiatement expédiés partout
gratis^ sans caution judiciaire, et sans que ceux qui
voudronten jouir comparaissent en personne, ou se
constituent prisonniers, pour justifier de leurs inten-
tions, nonobstant la bulle de Pie IV, de sainte mé-
moire, assurant chacun que les primes seront, sur-le-
champ, sans exception, opposition ou retard aucun,
payées par le seigneur dépositaire de la Révérendis-
sime chambre (apostolique), qui en a reçu Tordre ex-
près de notre Seigneur.
«En outre, pour ce que les homicides, voleurs,
agresseurs et semblables scélérats ne sont pas tous
bannis ou condamnés, la Cour ne possédant pas peut-
être les renseignements particuliers sur leurs noms
et prénoms, à cause de leur multitude, et parce
qu'ils ne sont pas connus des victimes de leurs mé-
faits, on déclare que le présent édit comprend, non-
seulement les condamnés et les bannis par sentences
VIE DE SIXTE-QUINT. «7
spéciales, à Tégard desquels un délit est exigé même
en état de contumace, selon le style de la Cour, mais
encore ceux qui notoirement sont homicides, voleui-s,
sicaires, agresseurs, criminels, ou accusés par le cri
public de semblables scélératesses capitales (en écar-
tant néanmoins toute fraude dans l'appréciation de la
culpabilité).
(( Item. Tous ceux qui ont été trouvés en état de
flagrant délit, commettant les crimes capitaux sus-
dits, et qui vont dans la campagne avec les autres
précédemment bannis, ou non, armés, se réunissant
dans des conventicules, exigeant des rançons, déva-
lisant les passants, volant et détruisant le bien d'au-
trui avec leurs adhérents, complices , fauteurs et re-
celeurs, Sa Sainteté veut qu'ils soient considérés, dès
aujourd'hui, comme ennemis publics, et restent sou-
mis aux peines ci-dessus dites.
« De plus, pour lever toute difficulté, on déclare
que, par une seule agression, c'est-à-dire voler sur la
route sans tuer personne, quand même l'objet volé
serait de peu d'importance, la peine du dernier sup-
plice sera néanmoins encourue, en outre des autres
punitions susdites, et c'est ainsi que les juges doivent
exécuter les présentes.
« Item, Que la minorité, pourvu qu'elle ait dé-
passé la quatorzième année, ne devra pas être une
cause d'excuse à aucun des susnommés.
a Donné à Rome, le 1" juin 1585. »
Il ne faudrait pas juger ce bando avec les idées
modernes : la répression qu'il organisait, les peines
qu'il édictait, les encouragements au meurtre, à la
trahison qu'il renferme, ne pourraient plus, de notre
temps, être employés, même contre les plus affreux
«8 VIE DE SIXTE-QUINT.
scélérats. Mais, vers la fln du seizième siècle, cet édit
ne paraissait que sévère, et sa rigueur, admise comme
nécessaire aprè$ tant de crimes, était accueillie avec
satisfaction par la grande majorité des sujets du non-
veau pape.
Pour compléter son système. Sixte adopta une troi-
sième mesure, qui excita d'abord la surprise et Tin-
quiétude des populations, mais dont l'opportunité fut
bientôt reconnue. Il ordonna le licenciement des sol-
dats que le gouvernement de son prédécesseur avait
. cantonnés et disséminés dans les provinces de TÉtal
ecclésiastique. Grégoire XIII, ayant plus de confiance
en des troupes étrangères que dans ses propres sujets,
avait fait venir et entretenait à grands frais huit cents
soldats corses, qu'il avait répandus par petits déta-
chements dans la campagne de Rome. Ces étrangers,
soit qu'ils eussent été gagnés par les chefs de bandits,
soit qu'ils demeurassent indifférents aux attaques des
brigands, se bornaient à les poursuivre mollement, et
à engager avec eux des escarmouches sans résultat,
se hâtant de se retirer dans les villes et les forteresses
à la première apparence d'une résistance sérieuse. Le
cardinal di Montalto avait pu juger depuis longtemps
de l'inutilité de cette troupe, qui coûtait fort cher au
gouvernement pontifical. Il ordonna donc son licencie-
ment, et prescrivit le départ des Corses pour leur pays.
En outre, il défendit aux communes de continuer à
contribuer à la solde des officiers, auxquels il enleva
leurs grades : il réorganisa ensuite le corps des soldats
connus sous le nom de centurions, qui tenaient garni-
son dans les châteaux fortifiés et dans les villes, les
obligea de rester à leurs postes, et de se tenir con-
stamment à la disposition des atitorités. Enfin, faisant
VIE DE SIXTE-QUINT. bî)
un choix parmi les nombreux sbires de la police rq-
maine, il ne conserva que ceux reconnus d'une fidé-
lité et d'une énergie éprouvées.
Telles furent les mesures adoptées par Sixte-Quint
pour la répression du brigandage dans sesÉtats. Par la
première, il rendait les possesseurs de flefsetles com-
munes responsables des crimes commis sur leurs ter-
ritoires respectifs. Par la seconde, il semait la méfiance
et encourageait la trahison parmi les bandits eux-
mêmes, intéressés, par de fortes primes et par la cer-
titude de la grâce, à se détruire ou à se livrer les uns
les autres. Enfin, par la troisième, il assurait Texé-
cution de ses ordres, au moyen d'une force publique
épurée, fortement constituée, et à l'abri de la crainte
et de la corruption.
L'adoption de ce système et sa miso à exécution à
Rome et dans les provinces, avec une sévérité inexo-
rable, produisirent bientôt les résultats que le sagace
pontife avait prévus. Traqués par les populations, aux-
quelles Ténergie de leur souverain avait rendu la
confiance et le courage, les brigands ne tardèrent pas
les uns à être pris et tués, les autres à se disperser et
à se cacher dans les retraites les plus inaccessibles.
Mais manquant de vivres et n'osant se remettre en
campagne, se méfiant d'ailleurs les uns des autres, ils
s'empressaient de saisir les occasions de se trahir
pour gagner les primes promises, et obtenir la grâce
de leurs méfaits. En quelques mois, la campagne de
Rome fut presque entièrement délivrée de ces mal-
faiteurs, et il fallut beaucoup moins de temps pour
rendre à la ville elle-même sa complète sécurité.
Néanmoins, comme il arrive souvent en présence du
danger, quelques chefs de ces bandits redoublèi*ent
70 VIE DE SIXTE-QUINT.
d*audace, de forfanterie et de férocité, en apprenant
que leurs tôles avaient été mises à prix. L'histoire
contemporaine a conservé les noms de plusieurs de
ces scélérats, et raconté leurs derniers exploits.
Un d'eux, Gurzietto dal Sambuco, à l'annonce de
la bulle de Sixte et du bando du cardinal de Saint-
Georges, pour afficher le mépris que ces actes lui
inspiraient, réunit vingt-cinq de ses compagnons,
eut la hardiesse de traverser la campagne de Rome,
et de se présenter la nuit à Tune des portes de cette
ville. Poussant des cris, il frappait à la porte en se
nommant, et demandait ironiquement qu*on le laissât
entrer, se moquant du pape et du gouverneur. Les
soldats de garde , réunis à des sbires , firent une
sortie pour le poursuivre; mais il se réfugia dans une
église près de Saint-Paul hors des Murs, et s'y fortifia.
On envoya contre lui un détachement de chevau-
légers du pape, auxquels il résista avec avantage. La
nuit suivante, craignant d*étre attaqué par des forces
plus nombreuses, il parvint à s'échapper avec sa
troupe, traversa la rivière de Givita-Vecchia, puis, par
un long détour, il réussit à gagner TAbruzze. De là,
passant près d'Ascoli, il se joignit à Marco di Sciarra.
Réunissant alors une bande de soixante-dix brigands
des plus déterminés, ils revinrent ensemble dans la
campagne de Rome assouvir leur rage, insultant à
Tautorité du pape et commettant toutes les atrocités.
Redoutant néanmoins sa vengeance, ils ne tardèrent
pas à se séparer. Gurzietto, laissant la plupart de ses
compagnons, gagna la Marche d'Ancône, et nolisant
un navire, s'embarqua pour la Dalmatie. Nous verrons
plus tard la fin de ses aventures à Trieste.
Un autre chef de sicaires infestait encore la partie
VIE DE SIXTE-QUINT. 1\
de la campagne située entre Terracine et Rome. C'était,
dit rhistorien Galesini, un indigne prêtre, connu
sous le nom de Guercino, Dans les lettres qu'il écrivait et
dans les actes qu'il publiait, il prenait le nom de Roi de
la campagne. Par une dérision sacrilège, il avait dé-
fendu à l'évoque d'Anagni l'exercice de ses fonctions
sacerdotales, et il avait ordonné au clergé, ainsi qu'aux
fidèles du diocèse , de le reconnaître lui seul comme
leur évoque et leur roi.
Ce bandit battait le pays delà frontière du royaume
de Naples jusqu'à Rome. Peu de temps après l'introni-
sation de Sixte, il avait rencontré, près de Terracine,
Antonio Caraffa, frère de Ferdinando, duc de Luceria,
qui venait de Rome, où il avait été envoyé par son
frère, pour prêter foi et hommage au nouveau pape.
L'attaquer, lui enlever ses bagages et le laisser presque
nu sur la route, fut pour le prêtre Guercino l'affaire
d'un moment. Le pauvre ambassadeur parvint à grand'
peine à gagner Terracine, d'où les autorités se hâ-
tèrent d'expédier un courrier au pape, avec des chevaux
préparés, afin qu'il arrivât plus promptement. Sixte
parut vivement affecté de ce coup audacieux : il s'em-
pressa de pourvoir aux besoins de l'ambassadeur, mais
il ne voulut pas qu'on poursuivit Guercino. a Or sus,
dit-il après un moment de réflexion, ce misérable ne
mérite pas que nous- lui fassions l'honneur insigne
d'envoyer à ses trousses des soldats ou des sbires; mais
notre bulle saura l'atteindre. » Il dit vrai, car peu
de jours après, Guercino fut pris, on lui coupa la tête,
et elle fut envoyée immédiatement à Rome, entourée
par dérision d'une couronne dorée, et elle fut ainsi
exposée au château Saint-Ange.
Un autre prêtre, tout aussi criminel, paya bientôt
72 VIE DE SIXTE-QUINT.
après la peine de ses iniquités. C'était un certain Jean
Valente, autrefois prôlre à Ardée. Il se faisait remar-
quer par sa forfanterie et par ses cruautés raffinées. Il
parcourait l'ancien Latium dont il était la terreur,
tuant, pillant et traitant les malheureux habitants avec
la dernière barbarie. Il se faisait accompagner par une
troupe nombreuse et bien armée qu'il entretenait a sa
solde : il promulguait des édits, auxquels la popula-
tion, laissée jusqu'alors sans défense, était obligée
d'obéir, sous peine des plus affreuses persécutions. A
l'exemple des souverains légitimes et par dérision, il
inscrivait en tête de ses actes les qualifications sui-
vantes : « Nous, Jean Valente, autrement prêtre Ar-
deate, exilé très-habile et très-puissant, prince de
toute la plage marine et de toute la région monta-
gneuse. » Poiir affirmer sa souveraineté, il avait établi
un hôtel de monnaies, où il faisait frapper des pièces
à son effigie.
Le cardinal Colonna, légat de cette province, avait
essayé de tous les moyens pour l'avoir mort ou vivant
entre ses mains, sans pouvoir réussir. Craignant d'en-
courir le blâme de Sixte, il crut devoir écrire au pon-
tife : « Qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu : mais que
le seul moyen qui lui parût efficace pour le prendre,
c'était de diriger contre lui une galère bien armée,
parce que , depuis la capture du prêtre Guercino , ce
scélérat avait appris à se garder, était en mouvement
continuel de la mer sur terre et réciproquement, et
commettait les plus affreux assassinats. »
Sixte fit répondre au cardinal ce peu de mots : « Sa
Sainteté dit que pour s'emparer de ce scélérat de si-
caire, il n'est nul besoin de galère armée, ayant Dieu
contre lui; et Sa Sainteté, se confiant en Dieu, a la
VIE DE SIXTE-QUINT. 73
pleine assurance que, sous peu, Dieu lui-même Tarrê-
tera. » « Cette réponse, ajoute l'historien Galesini, fut
une prophétie ; car la bulle du pape , exécutée fidèle-
ment par les princes voisins de TËtat ecclésiastique, fit
tomber Valenle sous les forces d'un souverain qui
commanda qu'on lui tranchât immédiatement la tête,
et qui s'empressa de l'envoyer à Rome en tribut d'obéis-
sance au pontife. Les complices de ce brigand, à mesure
qu'ils étaient arrêtés, servaient d'exemples au peuple
de la puissance et de la justice de leur souverain, étant
les uns tirés à quatre chevaux, les autres pendus ou
attachés à la roue, selon la diversité de leurs méfaits.
Et c'est ainsi que cette province fut délivrée, les hon-
nêtes gens ne se lassant pas de rendre grâces à Dieu
de ce qu'ils pouvaient désormais respirer en paix, et
jouir en sûreté de leur bien, de leur honneur et de leur
vie. »
On a vu que Curzietto dal Sambuco, après avoir été
braver Sixte jusqu'à l'une des portes de Rome, s'était
embarqué pour la Dalmatie, afin d'échapper à son res-
sentiment. Il voulait voir Venise, et gagna cette ville,
avec quatre de ses compagnons et un de ses frères en-
core très-jeune. De Venise, où il ne se trouvait sans
doute pas en sûreté, il se rendit à Trieste, croyant se
mettre entièrement à Tabri des poursuites du pape,
dans une ville soumise à l'autorité de l'empereur : il se
trompait. A peine entré à Trieste avec ses compagnons,
amplement fourni d'armes, d'argent et d'objets de
toutes sortes, dépouilles de tant de victimes assassinées
par lui et par les siens, il fut arrêté par l'ordre du gou-
verneur, et enfermé dans la citadelle. Connaissant la
bulle de Sixie, et voulant s'y conformer, le gouverneur
avait expédié de suite un envoyé au pape, pour lui ap-
74 VIE DE SIXTE-QUINT.
prendre cette capture, et lui offrir de lui livrer vivant
son prisonnier. Informé de celle ambassade, et n'igno-
rant pas le sort qui lui était réservé, s'il était remis au
pape, Gurzietto profita de la négligence du comman*-
dantdu château, et parvint, à l'aide de ses compagnons,
à barricader la porte de la prison située dansTintérieur
delà forteresse : s'emparant ensuite de l'arsenal, abon-
damment garni de munitions et d'artillerie, il intima
Tordre aux habitants deTrieste qu'on eût à les laisser,
lui et les siens, sortir en liberté, ou bien qu'il mourrait
au moins vengé, en faisant sauter la citadelle, et avec
elle une grande partie de la ville.
Effrayés des menaces de cet audacieux brigand, les
Triestins s'empressèrent d'aller trouver le gouverneur,
le priant, pour éviter de grands malheurs, de mettre
Gurzietto en liberté. lUe leur promit, et le fit sortir de
l'arsenal, l'autorisant à rester dans la ville de Trieste,
avec ses compagnons, jusqu'à ce qu'il eût reçu de l'em-
pereur l'ordre de disposer de leur sort. Cet ordre ne
se fit pas attendre. Il prescrivait au gouverneur d'obéir
à la bulle du pape, et de lui livrer le prisonnier et ses
camarades.
Aussitôt, pour mettre ces bandits dans l'impossibilité
d'opposer aucune résistance, le gouverneur, qui s'était
chargé de leur fournir des vivres, leur fit servir du vin
fortement mêlé d'opium. Accablés d'un sommeil pro-
fond et léthargique, les brigands furent facilement
arrêtés, liés et embarqués sur une frégate préparée
pour les conduire à Ancône.
« L'orgueilleux Gurzietto frémissait, comme un tau-
reau furieux, de se voir inévitablement condamné à
mort par le bras vengeur de ce pontife, auquel il avait
témoigné tant de mépris sous les portes de Rome.
VIE DE fiIXTE-QUINT. 7o
Aussi, ne voulant pas mourir de la main du bourreau,
comme il s'en était vanté souvent au milieu des siens,
bien qu'il eût les fers aux pieds et les menottes aux
mains, s'étant enlacé avec un de ses compagnons,
en se passant les bras autour du cou , ils se jetèrent
à la mer, sans qu'on pût le prévoir, et s y noyèrent
tous les deux. Le ffère de Curzietto fut conduit à
Rome, et de cette ville à Naples, selon les conven-
tions établies; mais comme il était tout jeune, et qu'il
ne s'était rendu coupable d'aucun crime , il fut mis en
liberté ^ »
On voit que la bulle de Sixte, qui exhortait tous les
princes dont les domaines se trouvaient limitrophes de
ceux du Saint-Siège à lui livrer les bandits, était ac-
ceptée et mise à exécution même par l'empereur d'Al-
lemagne, dont les États se trouvaient fort éloignés de
ceux de l'Église.
Les autres souverains ne montrèrent pas moins
d'empressement à se conformer à ses désirs; il en ré-
sulta qu'il s'établit entre eux et le pape, une sorte de
droit d'extradition appliqué aux criminels, que Sixte
avait mis, par sa bulle et par le bando du gouverneur
de Rome, hors de la loi commune.
Ainsi, le roi d'Espagne, Philippe II, maître des pro-
vinces napolitaines, ordonna au duc Pietro d'Ossuna,
son vice-roi à Naples, d'obéir, en tout ce qui intéres-
sait la répression du brigandage, à la volonté du pape,
comme à la sienne propre. Pour exécuter cet ordre
sans rencontrer aucun obstacle, le vice-roi écrivit au
pontife et le supplia, par l'entremise de Ferdinando
délia Torre, son agent à Rome, de fulminer une bulle
1. Teœpesti, ni tupra.
76 VJB DE SIXTE-QUINT.
en faveur du royaume de Naples, afin que les bandits
ne pussent plus se réfugier en sûretô dans les lieux
d'asile anciennement établis parles officiers de TËglise,
mais pussent y être arrêtés et consignés au bras sé-
culier du roi. Il promettait de promulguer de son côté
des mesures absolument identiques. Le pape accepta
cette proposition : il édicta la constitution Alias felicis^
par laquelle il commandait à tous les légats, vice-légats
et particulièrement au gouverneur de la province de
Bénévent, de ne plus donner aucun refuge aux bandits
du royaume de IJaples, de ne leur assurer aucun asile,
et de ne pas les protéger, mais de les livrer immédiate-
ment au vice-roi. Il leur ordonna en môme temps de
faire punir ceux des bandits, natifs des États de
rÉglisie, qui auraient commis des crimes dans le
royaume de Naples, et qu'ils détenaient alors entre
leurs mains. De plus, il accorda aux officiers du vice-
roi la faculté de poursuivre les bandits sur le territoire
ecclésiastique, jusqu'à la dislance de dix milles (envi-
15 kilomètres), même dans les domaines, villes et
terres non fortifiées; de les transférer à Naples; de
pouvoir rechercher les brigands dans l'intérieur des
églises, monastères et cellules des religieux, aussi bien
dans le royaume de Naples que dansles États deTÉglise,
avec l'assistance des supérieurs et des ordinaires (évê-
ques ou prêtres) du lieu. La même faculté fut accordée
au grand-duc de Toscane, aux ducs d'Urbin, de Fer-
rare, de Mantoué, de Savoie, ainsi qu'aux républiques
de Venise, Gênes et Lucques.
Par suite de celte entente, le grand-duc de Toscane
refusa d'accueillir dans ses Etats Lamberto Malatesta,
fléau de la province Flaminienne, qu'il parcourait en
tous sens comme la foudre, selon l'expression d'un his-
VIE DE SIXTE-QUINT. 77
lorien de ce pays\ commettant tous les excès. Traqué
par ordre du pape, il s'était réfugié à Florence à l'aide
d'un déguisement. Le grand-duc, informé de sa pré-
sence, prescrivit de l'arrêter : mais, protégé par un
personnage puissant de sa famille, car il appartenait à
la haute noblesse, Malatesta parvint à s'échapper. Se
croyant en sûreté, il eut l'imprudence de traverser les
États pontificaux; reconnu et saisi à Pérouse, il fut
conduit à Rome, et puni du supplice de la roue.
Le duc d'Urbin, Francesco Maria II délia Rovere,
usa d'un moyen souvent employé dans le sixième siècle,
pour se défaire d'une bande de trente brigands, reste
de la bande de Curzietto. Depuisle départ de leur chef,
ces sicaires s'étaient réfugiés dans les montagnes les
plus abruptes du duché d'Urbin, où ils étaient par-
venus à échapper à toutes les poursuites, mais où ils
souffraient souvent de la faim, ne pouvant que très-
difficilement se procurer des vivres. Le duc feignit
d'aller à la chasse, avec une suite nombreuse, et il en-
voya en avant plusieurs mules, ostensiblement chargées
de provisions, comme pour faire un somptueux repas
au milieu de la partie. A la vue de ces comestibles,
étalés à dessein, les brigands se hâtent de descendre
de leurs repaires, et, comme des bêtes féroces affamées,
ils se jettent sur les provisions préparées en apparence
pour le duc et sa suite; se moquant du prince qui leur
avait offert ce repas : mais les vins et les mets étaient
empoisonnés : aussi, presque aussitôt en proie à dos
convulsions violentes, les trente bandits, hors d'état
de se défendre, furent entourés par les soldats du duc
et eurent la tête tranchée. Le prince envoyâtes trente
1 . Le gentiliiomme d'Aqufla, cité par Tempesti.
78 VIE DE SIXTE-QUINT.
létes au pape, comme un trophée, et elles restèrent,
selon Tusage, longtemps exposées sur les murailles du
château Saint-Ange.
Après ces exemples, la crainte inspirée aux brigands
parle long bras de Sixte était telle, qu'ils se laissaient
arrêter et conduire sans môme essayer de se défendre.
Le Père Tempesti raconte qu'un homme du peuple,
retournant à Rome, fut accosté en chemin par un si-
caire fameux qu'il reconnut, bien que le bandit ne s'en
fût pas aperçu. Ils voyagèrent ensemble et lièrent con-
versation comme deux camarades, jusqu'à ce qu'ils
fussent arrivés à l'une des portes de Rome. Mais, à
peine entré, surexcité par le désir de gagner la prime
promise à qui livrerait vivant un bandit, le Romain se
jeta sur son compagnon déroute, lui attacha une corde
au cou, et, tenant un poignard d'une main, le conduisit
ainsi jusqu'à la Cour, sans qu'il fît mine de résister.
Un autre fait prouve quelle était la crainte que Sixte
inspirait. Deux domestiques de cardinaux s'étant pris
de querelle, l'un d'eux se jeta sur son adversaire, le
renversa, et, tirant son slylet, s'apprêtait à le poignar-
der, lorsque, s'arrêtant subitement, il dit à l'autre
à demi-mort de peur : « Rends grâce à Sixte, qui
m'épouvante; car sans la crainte qu'il m'inspire, je
t'aurais déjà égorgé. » Il y avait alors, en effet, une
phrase qui courait les rues de Rome, et qui retenait les
assassins : o Rappelez-vous, se disaient les gens du
peuple, que Sixte règne, » et ces mots mettaient fin à
toutes les querelles.
Toutefois, la terreur qu'inspirait le pape, n'empê-
chait pas les pasquinades, arme d'opposition de tout
temps fort en vogue à Rome contre le gouvernement.
lin matin, on vit la statue de saint Pierre, qui dé-
VIE DE SIXTE-QUINT. 79
core le pont Saint-Ange, enveloppée d'un manteau,
des souliers aux pieds, et portant une valise de voyage.
On trouva également la' statue de saint Paul, qui est
en face, avec un écriteau, demandant à son voisin la
cause de ses préparatifs de départ : « Mon collègue, ré-
pondait saint Pierre, je veux fuir de Rome, parce que
je crains que Sixte, qui fait réviser les anciens procès,
ne veuille me faire un grief de Toreille que j'ai coupée,
il y a quinze cents ans, à l'un des sbires de la cour de
Pilate, dans le jardin de Getsemani. » On ajoute qu'en
apprenant cette pasquinade, qui était attribuée à un
grand seigneur prolecteur de bandits. Sixte se con-
tenta de dire en secouant la tête : « Les pasquinades
des méchants font notre gloire, parce que les honnêtes
gens nous louent, les princes nous aident, et Dieu
nous soutient, nous donnant la force et les secours né-
cessaires pour rétablir la sécurité dans nos États et en
Italie K »
Ayant ainsi, en moins d'une année, purgé ses États
et ceux limitrophes des scélérats qui les infestaient.
Sixte résolut de couronner son système de répression
par un acte de clémence. Dans ce but, il publiasa bulle
Cumprimum, par laquelle il accordait un pardon et une
absolution générale à tous ceux qui avaient entretenu
des relations avec les bandits, ou qui leur avaient prêté
aide et assistance.
«Nous commandons, disait le pontife, à nos
chers fils leslégals des provinces, vice-légats, gouver-
neurs et leurs lieutenants, que toutes les personnes
de l'un et Tautre sexe, tant à Rome que dans les
autres provinces, cités, terres, châteaux et domaines,
i. Tempestt, t. I, lib. XII, n<»xxxv, p. 200.
80 VIE DE SIXTE-QUINT.
soumis à nous et au siège apostolique, direclement
ou indirectement, aussi bien laïques qu'ecclésias-
tiques, prêtres séculiers ou réguliers de quelque
ordre, dignité et grade que ce soit, qui ont eu des re-
lations avec les susdits homicides, sicaires, etc., etc.,
ou qui les ont reçus de quelque manière que ce soit,
ou leur ont donné la nourriture, de Targent, des vê-
tements, de la poudre, des balles, du plomb, des
armes, etc., ou leur ont écrit des lettres, en ont reçu
d'eux, ou leur ont prêté des chevaux;
nous commandons que si elles se repentent réelle-
ment de leurs méfaits, et si elles se proposent de
s'abstenir à Tavenir de semblables fautes, et sifelles
demandent humblement l'absolution, elles soient
absoutes et pardonnées miséricordieusement, sans
payer quoi que ce soit, elles soient rétablies dans leur
patrie, réintégrées dans leur honneur et leurs biens,
pourvu que ces derniers n'aient pas été réunis au
fisc; — que toute infamie ou toute incapacité encourue
soit abolie à leur égard, et que tous les procès inten-
tés soient annulés.
(c Et nous commandons à tous les gouverneurs^
podestats, commissaires, capitaines, préteurs, etc., etc.,
eu égard à la sainte obéissance qu'ils nous doivent, et
sous peine de mille écus d'or à verser dans la caisse
de la chambre apostolique, de se garder de molester
et d'inquiéter en aucune manière les personnes ainsi
absoutes par nous, et qu'ils cassent et annulent tous
les procès et autres écritures, afin que le tout reste
enseveli dans un éternel silence ^ »
1. Tt-mpesti, !. 1,111». XI, n<*xxxix,p. 186 et suiv.
VIE DE SIXTE-QUINT. 81
Tel fut Tacte de clémence par lequel Six le-Quinl ter-
mina sa campagne d'extermination entreprise contre
le brigandage. Malheureusement, son pontificat ne
dura que cinq années (du 24 avril 1585 au 24 août
1590) . Après sa mort, les mesures qu'il avait pres-
crites pour la destruction des bandits furent négligées,
et tombèrent bientôt en oubli. Le résultat de celte
faiblesse fut, que Rome et ses provinces se trouvèrent
exposées de nouveau aux crimes les plus audacieux et
les plus effrénés.
G
CHAPITRE IV
Mesures à l'aide desquelles Siile-Quint procure de l'argent au Trésor puntj>
fical.— Création d'offices; augmentation de la finance de ceux existant. —
Fondation de nouveaux Luogi di Monte. -^ Inip6t sur les boissons. — Pe*
cunia Sistina, trésor déposé au Château Saint-Ange. ^ Liquidation des
dettes des communes.
En prenant possession du Saint-Siège, Sixte s'était
plaint de trouver le trésor public vide. La faiblesse
de son prédécesseur avait laissé introduire, dans la
perception des impôts et dans Tadministration des fi-
nances, les plus criants abus. Trompé par son en-
tourage, Grégoire XIII s'en rapportait à des déclara-
tions mensongères, et môme, quelquefois, à des états
de recettes et dépenses fabriqués à dessein et enta-
chés de faux. Gomme il n'avait ni la volonté ni le
temps de vérifier par lui-môme, chaque année de son
long règne augmentait les embarras du Trésor apos-
tolique, et entravait les services publics. Le nouveau
pontife savait depuis longtemps que le mal provenait
de l'infidélité , des malversations dos employés des
finances. Sans hésiter, il résolut, quelques jours après
son élection, de remplacer les coupables, et de confier
la gestion des deniers publics à des agents choisis par
lui avec le plus grand soin, et sur l'intégrité desquels
il croyait pouvoir compter.
En outre, il jugea nécessaire de modifier l'assiette
yiB DE SIXTE-QUINT. 83
de certains impôts, pour augmenter les revenus de
TÉtat, tandis qu'il établissait Tordre le plus rigoureux
dans les différentes branches des dépenses publiques.
Grégoire XIII avait laissé arriérer la rentrée des im-
pôts : il y en avait qui étaient dus depuis plusieurs
années. Son successeur fit poursuivre les retardataires
avec une extrême rigueur, ce qui, tout d'abord, le fit
accuser d'avarice et de dureté. Lorsque ces différentes
mesures eurent été mises à exécution, et que les re-
cettes commencèrent à affluer au Trésor pontifical,
Sixte eut la pensée de créer un fonds de réserve,
auquel on ne pourrait toucher que dans des cas de
nécessité absolue, et sous les conditions déterminées
par ses bulles et acceptées par les cardinaux. 11 com-
mença ces importantes réformes par la révision des
anciens offices, et par la création de charges nou-
velles.
On sait que, pendant un grand nombre de siècles,
depuis uiïe époque reculée, les principaux emplois lu-
cratifs, dans presque toutes les Cours de l'Europe,
furent érigés en charges ou offices, soit héréditaires,
soit personnels, les uns transmissibles au gré des ti-
tulaires, les autres réversibles par la volonté du prince.
Ces olHces, concédés dans Torigine comme récom-
penses de services rendus au souverain ou au pays, ne
tardèrent pas, pour la plupart, à être transformés en
charges vénales, dont les princes augmentaient le
nombre et Vimportance, selon que Texigeaient les
circonstances et la pénurie de leur Trésor. La Cour de
Rome, presque toujours gênée, en dépit des sommes
immenses qu'elle tirait de tous les pays catholiques,
n'avait pas échappé au triste expédient de la création
d'offices moyennant finances. Bien avant Télection de
«4 VIE DE SIXTE-QUINT.
Sixlc-Quint, on en comptait un ^rand nombre à Rome
et dans les États de l'Église. Parmi ces offices, les uns
comprenaient des dignités et des fonctions impor-
lanlos, dont les revenus compensaient, et au delà, les
intérêts du capital ou finance engagée pour les ac-
quérir. Les autres, au contraire, pouvaient être con-
sidérés plutôt comme une satisfaction d'amour-propre
et de vanité, que comme une spéculation. Tels étaient
notamment les titres de chevaliers de Lorette, de
Saint-Pierre et de Saint-Paul, qui avaient droit à cer-
taines prérogatives plus glorieuses que lucratives ^
Sixlo, qui connaissait bien le cœur humain, augmenta
le nombre des titulaires de ces derniers offices, en
même temps qu il obligea les possesseurs des charges
productives de revenus, pour les conserver ou en être
investis, à verser de fortes sommes à la Chambre
apostolique. Par exemple , son prédécesseur avait
aliéné la charge de trésorier général pour quinze
mille écus d'or en or à monsignor Ridolfo Buonfi-
gliuoli, lequel, pour en tirer parti avec bénéfice, avait
sous-traité avec des parents et à des amis du droit de
percevoir les impôts et les taxes, tant à Rome que dans
les provinces. Ces traitants, de leur côté, pour ne
pas perdre à ce marché, pressuraient les contribuables
avec la dernière rigueur, imposant môme des taxes
arbitraires, et exerçant des poursuites qui avaient
excité des plaintes générales, quelquefois même des
troubles. Neuf jours après son élection. Sixte obligea
Buonfigliuoli à résigner son office, et il le remit à
Benedctto Giustiniani, Génois, prélat intègre, qui
Voy. dans Tcmpc.sti la liste de tous gli uffizi vacabili enon vaca-
bili, à réiîoqiic de Sixte-Quint, 1. 1, lib. XVI, p. 254 et suivantes.
VIE DE SIXTE-QUINT. vSo
versa dans le trésor cinquante mille écus, sur lesquels,
après avoir remboursé les quinze mille écus d'or en
or à son prédécesseur, il resta encore à la caisse pon-
tificale vingt-cinq mille deux cent-cinquante écus,
dont le pape put se servir immédiatement pour ré-
primer le brigandage ^
Plus tard, il fit une opération également avanta-
geuse au Trésor, avec l'office du camerlingat, c'est-à-
dire celui qui constituait Texercice des fonctions du
cardinal camerlingue. Le 23 mars 1588, Sixte Tattri-
bua au cardinal Enrico Gaetano, qui déboursa cin-
quante mille écus pour l'obtenir. Mais, des revenus
attachés à cet office, le pape détacha une rente de
six mille écus par an, avec laquelle il créa le Mont du
camerlingat^ dont il vendit les actions à raison d'un
rapport de neuf pour cent, ce qui lui procura une
somme considérable.
Il agit de la même manière à l'égard des autres
offices, augmentant, pour les uns, la finance à verser
au Trésor, élevant, pour les autres, le nombre des ti-
tulaires, également obligés à fournir une finance nou-
velle : à l'aide de ces moyens, il parvint, en peu de
temps, à remplir les coffres du Trésor.
Mais c'est surtout par la création de Monti, ou par
l'extension de ceux qui existaient déjà, qu'il releva
les ressources de la Chambre apostolique, et la mit
à môme de pourvoir facilement à tous les services
publics.
I. Tempestl, t. I, lib. XVI, n»» XII à XVII, p. 259 à 261. — W
résulte de ce passage qu'à Rome, du temps de Sixte, Técu d'argent
ordinaire, connu encore sous le nom de scudo et qui vaut aujour-
d'hui 5 Ir. 30, était à Vécu d'or en or comme \ à 1 ,60, environ. Par
conséquent, l'écu d'or en or représentait environ 8 fr. 50.
86 VIE DE SIXTE-QUINT.
A la différence des ofl9ces ou charges vénales, dont
les possesseurs étaient tenus à Texerclce de certaines
fondions, les Monii ne consistaient que dans la création
d'un certain nombre de rentes perpétuelles ou viagères,
dites Luogki di Afonti, servies, comme fruit ou intérêt
du capital versé pour les acquérir, sur le produit d'un
impôt, ofBce ou domaine spécialement affecté à cet effet,
sans que les rentiers ou actionnaires fussent astreints
à aucun travail ou obligation quelconque. Les Monti^
qu'il ne faut paâ confondre avec les Monti di pietà^
étaient fort anciens à Rome : ils constituèrent pendant
le moyen âge la dette publique de la Chambre aposto-
lique, et môme de certaines corporations et congréga-
tions, et les titulaires ou possesseurs des actions de
ces Monts, ne peuvent être mieux comparés qu'aux
rentiers actuels des fonds publics des différents États
de l'Europe, ou aux actionnaires des chemins de fer et
autres entreprises; car le capital de quelques Monts
romains servit également a des travaux et à des amé-
liorations publiques. Malheureusement, l'administra-
tion des Monti était presque toujours mauvaise : il s'y
glissait des abus et des fraudes qui forçaient le gou-
vernement; d'aboW à diminuer le taUx de la rente
servie aux actionnaires, presque toujours, àd bout
d'uh certain temps, à manquer complètement aux en-
gagements contractés dans l'origine. Ces Catastrophes
devinrent plus fréquentes lorsque la Réforme eut tari,
dans beaucoup de contrées autrefois catholiques, la
source des revenus de la Cour de Rome. Néanmoins, du
temps deSitte, les finances pontificales inspiraient en-
core une telle confiance, qu'il ne lui fut pas diffi-
cile de faire affluer à Rome le versement dé sommes
considérables dans les caisses publiques, en an-
VIE DE SIXTE-QUlNT. 87
noncant la création de nouveaux Monts et Texten-
sion des anciens. Les actions, ainsi émises, pi*ocurèrent
au pape un capital très-important.
Il compléta son système financier par tine augmen-
tation de l'impôt sur les boissons, applicable seulement
à celles débitées en détail par foglietta^ dans les hô-
telleries et autres maisons ouvertes au public, et en-
core seulement dans les provinces, les villes de Rome
et de Bologne demeurant exceptées ^
Ces mesures furent soumises dans plusieurs consis-
toires à Tapprobation des cardinaux, et leur exécution
surveillée avec la sévérité la plus rigoureuse. Les agents
du Trésor apostolique, titulaires d'offices, reçurent des
instructions détaillées pour la tenue de leurs écritures
et de leurs caisses, et pour la justification de leurs re-
cettes et de leurs dépenses. L'ordre et l'économie suc-
cédant aux détournements et aux malversations, il en
résulta que non-seulement Sixte put facilement assurer
tous les services, entreprendre à Rome et dans les pro-
vinces des travaux utiles et des embellissements, sub-
ventionner à l'étranger des princes catholiques pour
faire la guerre aux Réformés, mais en outre, créer un
fonds de réserve pour parer aux besoins imprévus de
l'Église et des États pontificaux.
Le 21 avril 1586, trois jours moins une année après
son avènement, il déposa dans le château Saint-Ange,
un million d'écus d'or (environ 8,500,000 fr.) , prove-
nant des ressources qu'il s'était procurées pendant ce
court intervalle de temps, et qui restaiëht libres
d'emploi.
1. Sorte de bouteUle, contenant selon V Annuaire des longitudes^
environ 40 centililres.
2. Tempesli, ut supra j p. 274.
S8 VIK IJE SIXTK-QUINT.
l*cir sa bulle Ad clavum ', Sixte exposait les motifs
qui le déterminaient à faire ce dépôt :
« Pour beaucoup de causes, dont quelques-unes
sont urgentes; pour combattre la perversité des héré-
tiques qui tendent des embûches au Saint-Siège; pour
résister aux entreprises des Turcs qui cherchent à
s'emparer des provinces chrétiennes; pour soutenir
les.droits du Saint-Siège et défendre la dignité pontifi-
cale, il lui paraissait nécessaire de tenir à la disposition
du Saint-Siège une certaine somme d'argent.
« En conséquence], il ordonnait de déposer dans le
château Saint-Ange un million d'écus d'or qu'il avait
réunis sans créer aucun impôt.
ce II prescrivait de fabriquer six clefs de la caisse dans
laquelle cette somme devait être déposée, et d'en don-
ner une à chacun des trois cardinaux chefs des ordres
des évêques, des prêtres et des diacres, présents au
consistoire, et, en leur absence, aux trois qui doivent
les remplacer dans les mêmes ordres. La quatrième
clef devait être remise au cardinal camérier, la cin-
quième au doyen des clercs de la Chambre, et la
sixième au trésorier de la même Chambre, le gouver-
neur du château Saint-Ange restant responsable de
la somme d'argent déposée.
« A leur création, tous les cardinaux devaient jurer
par serment de conserver cet argent. Ils devaient faire
do nouveau le même serment dans le Conclave, et le
pape élu, également avec les cardinaux, et à cet effet,
11 ordonnait de lire sa bulle dans le Conclave.
« Que si les papes, ses successeurs, venaient à en-
freindre cette bulle, il voulait que les cardinaux qui
I. Guerra, t. 1, p. 44!, 2ecol.
VIE DE SIXTE-QUINT. 89
auraient consenti à cette violation fussent tenus à ré-
tablir la somme détournée.
« Il décidait qu'on ne pourrait toucher à ce dépôt
que dans les circonstances suivantes :
« Pour recouvrer la Terre sainte ;
« Pour prendre part à une expédition générale contre
les Turcs, et alors seulement qu'une armée de terre et
une flotte mise en mer seraient prêtes à les attaquer;
« Dans le cas où il deviendrait nécessaire de pour-
voir d'un prince chrétien quelque province, afin d'em-
pêcher qu'elle ne tombât entre les mains des infidèles
ou des hérétiques;
« Dans le cas où la guerre serait portée en Italie
contre lesÉtats de l'Église;
«Enfin, s'il devenait nécessaire de remettre sous la
domination de l'Église une ville de l'État ecclésiastique
qui s'en serait affranchie. Il dédia cet argent à Notre-
Seigneur Jésus-Christ, à la bienheureuse vierge Marie
et aux saints apôtres Pierre et Paul. »
Le 6 novembre 1587, Sixte déposa au château Saint-
Ange un second million d'écusd'or, et le 27 avril i588,
un troisième, sous les mômes injonctions et défenses,
répétées dans ses bulles Anno superiori et Si nos multis ' .
Ces trois millions d'écus d'or représentaient plus de
vingt-six millions de francs, somme très-considérable
pour cette époque, et qui équivaudrait à plus de cent
millions, valeur actuelle.
On verra qu'indépendamment de cette réserve, mise
en lieu de sûreté. Sixte avait encore trouvé le moyen
de faire un fonds de deux cent mille écus d'argent (plus
d'un million de francs), pour assurer l'abondance des
I. Guerra, t. I, p. 4U, 2^ col.
90 VIE DE SIXTE-QUINT.
vivres et faire baisser le prix du pain dans ses États.
• Ainsi, en moins de trois années, le Trésor pontifical
se trouvait riche dans le présent, et abondamment
fourni, par la haute prévoyance du chef de TÉglise,
contre les éventualités de l'avenir. Malheureusement,
les successeurs de Sixte ne surent pas respecter ces
sages prévisions. Innocent X, en 1644, fut le dernier
qui' prêta dans le Conclave le serment prescrit de ne
pas loucher à cet argent ; serment illusoire, qu'il eut
la faiblesse de ne pas observer. Depuis cette éqoque,
le Saint-Siège est retombé, pour ne plus se relever,
dans tous les embarras financiers auxquels Sixte, par
sa fermeté, sa droiture et sa prévoyance avait su le
soustraire.
Aprèsavoir rétabli les finances de TËtat, il s'occupa de
celles des communes. Par une bulle d^oclobre 1586,
Inter varias \ il ordonna que les communautés d'ha-
bilants et les villes qui avaient contracté des dettes
seraient tenues de les rembourser dans Tespace d'une
année. Il leur défendit d'en contracter de nouvelles,
d'aliéner leurs biens ou de les hypothéquer pour payer
leurs engagements, comme aussi d'envoyer des ambas-
sadeurs au souverain pontife aux frais de la caisse de
la commune. Et pour que sa volonté fût connue de tous
les habitants, il prescrivit d'afficher dans toutes les
communes la traduction de celte bulle en langue ita-
lienne.
t. Guerra, 1. I, p. 540, 2^ col.
CHAPITRE V
Hiver rigoureux de 1586. — Disette à Rome et dans les provinces. — Sixte
s'efforce de maintenir à bon marché le prix du blé et des autres denrées
alimentaires. — Prohibition de Tendre des terres à des étrangers , d'aliéner
les domaines des églises et de les louer À longs terfaies. — Interdiction abx
fonetionnaires de céder leurs charges. •— Police du camaYal; protection
accordée aux Juifs.
L'année 1586 commença en Italie avec un froid très-
vif, qui se fît sentir particulièrement à Rome et dans
les Étals pontificaux. Pendant le mois de janvier, 11
tomba une énorme quantité de neige, laquelle, durcie
par la gelée, couvrit la terre longtemps. Le gibiet*, les
oiseaux, ne pouvant plus trouver leur nourriture, tom-
baient de faim et périssaient en grand nombre '. Les
habitants pauvres souffraient d'autant plus cruellement^
de cette saison inusitée, qu'à la Hgueur du froid se
joignait une grande rareté des choses nécessaires à la
vie. Le blé, la farine, l'huile d'olive avaient presque
disparu des marchés publics, et il était très-difficile de
s'en procurer, même à des prix excessifs. Les historiens
contemporains ne disent pas, néanmoins, que la ré-
colte de l'année précédente eût manqué : il est donc
probable qu'elle avait été ordinaire. Mais, depuis long-
temps, d'autres causes contribuaient, dans les États de
l'Église^ à rendre rares et à faire enchérir les denrées
1. Tempesli, t. 1, llb. XII, li^ jtxVii, p. 198.
02 VIE DE SIXTE-QUINT.
nécessaires ù la subsistance de rhomme. D'abord, il
n'y avait que très-peu de voies de communication;
les anciennes routes romaines n'ayant pas été entre-
tenues, étaient devenues, sur beaucoup de passages,
impraticables pendant la mauvaise saison. Ensuite,
Tair vicié de la campagne de Rome en avait chassé
presque tous les habitants : les terres y restaient, pour
la plus grande partie, incultes et abandonnées. Le
peu de blé qu'on y récoltait ne pouvait pas suffire à la
consommation de la ville de Rome; il fallait, comme
au temps des empereurs, en faire venir de Sicile et
d'autres pays, pour nourrir sa population agglomérée,
qui s'élevait alors à environ soixante-dix mille âmes ^
Mais le commerce des grains, soit par mer, soit dans
l'intérieur des provinces, n'était ni libre, ni sûr. En
mer, il était constamment inquiété par les vaisseaux
turcs et par les corsaires de Barbarie; àTintérieur,
des droits énormes gênaient les importations venant de
Tétranger, et des règlemenls surannés gênaient la li-
berté des transactions. Enfin, la crainte des bandits
avait jusqu'alors arrêté les transports de toutes les
* denrées, sur les marchés même les plus rapprochés des
producteurs. Une dernière cause nuisait encore plus,
peut-être, que les précédentes, au libre commerce des
subsistances : c'était celle qui résultait des privilèges
et des monopoles accordés à certains offices publics,
qui avaient le droit de prélever à leur profit des taxes
considérables sur les ventes et l'emmagasinage des
i . Voy. dans les Etudes statistiques sur Rome^ par M. le comte
de Tournon, t. 1, p. 21G et suivantes, le chapitre sur la population
de la ville de Rome dans l'antiquité, le moyen âge et jusqu'en 1814.
Sous Pie Y, en 15GG, M. de Tournon l'évalue ù CG,UOO habiUinlsi
elle devait être à peu près la même, en 158G.
VIE DE SIXTE-QUINT. i»3
denrées, taxes qui, comme toujours, retombaient à la
charge des consommateurs.
Les prédécesseurs de Sixte s'étaient émus d'un état
de choses aussi déplorable : Pie V, par un édit du
11 octobre 1566, avait défendu aux seigneurs de forcer
leurs vassaux à vendre leurs grains : en outre, il avait
garanti, par un sauf-conduit général, la liberté des cul-
tivateurs, pendant les semailles et les moissons, ainsi
que celle des personnes qui conduisaient du blé aux
marchés, les mettant à l'abri aussi bien des poursuites
.de la justice, que de celles de leurs créanciers. Ces
mesures, coïncidant avec des années abondantes,
avaient favorisé la culture du blé et son commerce.
Mais, bientôt, la terreur inspirée parle brigandage
avait fait de nouveau abandonner les terres de la cam-
pagne de Rome au pâturage, en éloignant les fermiers
des marchés.
La rareté du grain et de la farine, et la cherté du
pain avaient excité la sollicitude de Sixte dès le
commencement de son règne. Mais, à ce moment,
n'ayant trouvé dans le Trésor apostolique aucuns fonds
disponibles, il avait dû se borner à promulguer un
édit par lequel il fixait, sous les peines les plus sévères,
le prix de la farine à cinq quattrini la livre '.
Des fonctionnaires, connus sous le nom de conserva-
teurs de Rome,'étaient alors chargés du soin de veiller,
dans cette ville, à ce que le pain fût de bonne qualité,
du poids exigé, et vendu au prix dé la taxe. Mais celte
.surveillance ne s'exerçait pas gratuitement. Soit qu'ils
se prêtassent, moyennant finances, aux fraudes des
t. Ou un hajocco^ — environ 6 centimes; — mais la livre romaine
ne pèse que 11 onces et 1/2 gros, soit 339 gramme/.
JH VIE DE flIXTE-QUINT.
boulangera, soit qu'ils eussent le droit d'exiger d'eux
un salaire, les conservateurs reliraient de leurs fonc-
tions un revenu considérable. Aussi , laissaient-ils fa-
briquer et mettre en vente du pain à peine cuit, et dont
la pâte était môiée de substances nuisibles à la santé.
Ces abus excitaient les plaintes du ,bas peuple, qui
soufTrait à la fois de la disette et du froid. Sixte en fut
informé, et il résolut, avec sa fermeté ordinmre, d y
mettre un terme.
C'était alors l'usage, comme de notre temps, que les
principaux fonctionnaires publics vinssent compli-
menter le souverain à l'occasion du premier jour de
Tannée. Les conservateurs de Rome se présentèrent
donc le 1" janvier 4586 au palais du Vatican, et
furent reçus par le pontife-roi. L'un d'eux ayant com-
mencé à débiter son discours de circonstance, Sixte
l'interrompit après quelques phrases et leur dit « ; Or
•us, laissons un peu de côté ces cérémonies, et par-
lons de ce qui me préoccupe extrêmement. Je suis
porté à penser que vous autres, vous êtes décidés à
perdre le peu qui vous est resté, par pure bienveil-
lance du saint-siége, de l'administration publique.
Vos ancêtres, par leur mauvaise conduite envers les
pontifes mes prédécesseurs, ont perdu, comme vous
en faites l'expérience aujourd'hui, tous leurs anciens
droits et privilèges. Il ne vous reste actuellement que
cette fonction minime de présider à l'abondance et à
la vente des denrées; et cependant, vous la remplissez
si mal, que vous me forcerez à vous l'enlever, afin que
les pauvres ne souffrent pas par votre propre faute, à
mon grand déplaisir. » Après ces paroles, il les con-
gédia d'un air irrité \
i, TempeiU, ut supra, n^ xxvni, p. 198.
VIE DE SIXTE-QUINT. 95
Il est nécessaire d'expliquer, que les conservateurs de
Rome étaient chargés d'assurer Tabondance et le bon
marché des denrées nécessaires à Talimentation des
habitants. Ils composaient une magistrature divisée
en trois tribunaux connus sous les noms de : Annona
frumeniaria, Annona olearia el Annona délia grascia,
U Annona frumentaria veillait à l'exécution des lois
sur l'ensemencement des terres, fixait les prix des
grains et des légumes, et achetait des approvision-
nements qu'elle revendait aux boulangers, en fixant
la taxe du pain. Aucun fermier ou cultivateur ne pou-
vait vendre sa récolte sans son autorisation.
V Annona o/eana s'appliquait au commerce de l'huile:
elle avait le droit d'obliger tous les producteurs à lui
céder cette denrée, qu'elle conservait pour la revendre,
à des prix fixés par elle, à des marchands au détail.
Enfin, le tribunal de V Annona délia grascia étendait
son pouvoir sur presque tous les autres objets ser-
vant à la consommation, et spécialement sur les bes-
tiaux et sur les produits du laitage. Il obligeait les
éleveurs à livrer les animaux aux bouchers de Rome ;
il prohibait l'abattage des agneaux blancs (à cause de
la couleur de leur laine), permettant seulement la
consommation des agneaux noirs; il fixait le prix du
fromage et en permettait ou prohibait l'exportation ^
Ces attributions étaient les seules, on Ta vu par les
paroles du pontife, qui eussent été laissées aux magis-
trats laïques qu'on appelait, comme par dérision, les
conservateurs de Rome. Pendant le long cours de
leur domination, les papes avaient réussi à enlever
aux citoyens romains, ainsi que l'avait exprimé Sixte,
1. Etudes statialiques sur Rome^ par M. le comte de Tournoo,
t. I, p. 366.
04 VIE DE SIXTE-QUINT.
boulangers, soit qu'ils eussent le droit d'exiger d'eux
un salaire, les conservateurs retiraient de leurs fonc-
tions un revenu considérable. Aussi , laissaient-ils fa-
briquer et mettre en vente du pain à peine cuit, et dont
la pâte était mêlée de substances nuisibles à la santé.
Ces abus excitaient les plaintes du .bas peuple, qui
souffrait ù la fois de la disette et du froid. Sixte en fut
informé, et il résolut, avec sa fermeté ordinaire, d'y
mettre un terme.
C'était alors Tusage, comme de notre temps, que les
principaux fonctionnaires publics vinssent compli-
monter le souverain à l'occasion du premier jour de
l'année. Les conservateurs de Rome se présentèrent
donc la 4*' janvier 1586 au palais du Vatican, et
furent reçus par le pontife-roi. L'un d'eux ayant com-
mencé à débiter son discours de circonstance. Sixte
l'interrompit après quelques phrases et leur dit « ; Or
sus, laissons un peu de côté ces cérémonies, et par-
lons de ce qui me préoccupe extrêmement. Je suis
porté à penser que vous autres, vous êtes décidés à
perdre le peu qui vous est resté, par pure bienveil-
lance du saint-siége, de l'administration publique.
Vos ancêtres, par leur mauvaise conduite envers les
pontifes mes prédécesseurs, ont perdu, comme vous
en faites l'expérience aujourd'hui, tous leurs anciens
droits et privilèges. Il ne vous reste actuellement que
cette fonction minime de présider à l'abondance et à
la vente des denrées; et cependant, vous la remplissez
si mal, que vous me forcerez à vous l'enlever, afin que
les pauvres ne souffrent pas par votre propre faute, à
mon grand déplaisir. » Après ces paroles, il les con-
gédia d'un air irrité \
1, TempesU, ut supra, n® xxvni, p, 198.
VIE DE SIXTE-QUINT. 95
Il est nécessaire d'expliquer, que les conservateurs de
Rome étaient chargés d'assurer l'abondance et le bon
marché des denrées nécessaires h Talimentation des
habitants. Ils composaient une magistrature divisée
en trois tribunaux connus sous les noms de : Annona
frumentaria, Annona olearia et Annona délia grascia,
V Annona frumentaria veillait à l'exécution des lois
sur Tensemencement des terres, fixait les prix des
grains et des légumes, et achetait des approvision-
nements qu'elle revendait aux boulangers, en fixant
la taxe du pain. Aucun fermier ou cultivateur ne pou-
vait vendre sa récolte sans son autorisation.
V Annona o/eam s'appliquait au commerce de l'huile:
elle avait le droit d'obliger tous les producteurs à lui
céder cette denrée, qu'elle conservait pour la revendre,
à des prix fixés par elle, à des marchands au détail.
Enfin, le tribunal de V Annona délia grascia étendait
son pouvoir sur presque tous les autres objets ser-
vant à la consommation, et spécialement sur les bes-
tiaux et sur les produits du laitage. Il obligeait les
éleveurs à livrer les animaux aux bouchers de Rome;
il prohibait l'abattage des agneaux blancs (à cause de
la couleur de leur laine), permettant seulement la
consommation des agneaux noirs; il fixait le prix du
fromage et en permettait ou prohibait l'exportation ^
Ces attributions étaient les seules, on l'a vu par les
paroles du pontife, qui eussent été laissées aux magis-
trats laïques qu'on appelait, comme par dérision, les
conservateurs de Rome. Pendant le long cours de
leur domination, les papes avaient réussi à enlever
aux citoyen3 romains, ainsi que l'avait exprimé Sixte,
1 . Etudes atatiitiques sur Rome^ par M. le comte de Tournons
t. I, p. 366.
04 VIE DE SIXTE-QUINT.
boulangera, soit qu'ils eussent le droit d'exiger d'aux
un salaire, les conservateurs reliraient de leurs fonc-
tions un revenu considérable. Aussi , laissaient-ils fa-
briquer et mettre en vente du pain à peine cuit, et dont
la pâte élait mêlée de substances nuisibla» à la santé.
Ces abus excitaient les plaintes du .bas peuple, qui
souffrait h la fois de la disette et du froid. Sixte en fut
informé, et il résolut, avec sa fermeté ordinaire, d'y
mettre un terme.
C'était alors l'usage, comme de notre temps, que les
principaux fonctionnaires publics vinssent compli-
menter le souverain à l'occasion du premier jour de
Tannée. Les conservateurs de Rome se présentèrent
donc la i" janvier 4586 au palais du Vatican, et
furent reçus par le pontife-roi. L'un d'eux ayant com-
mencé à débiter son discours de circonstance. Sixte
l'interrompit après quelques phrases et leur dit « ; Or
sus, laissons un peu de côté ces cérémonies, et par-
lons de ce qui me préoccupe extrêmement. Je suis
porté à penser que vous autres, vous êtes décidés à
perdre le peu qui vous est resté, par pure bienveil-
lance du saint'Siége, de l'administration publique.
Vos ancêtres, par leur mauvaise conduite envers les
pontifes mes prédécesseurs, ont perdu, comme vous
en faites l'expérience aujourd'hui, tous leurs anciens
droits et privilèges. Il ne vous reste actuellement que
cette fonction minime de présider à l'abondance et à
la vente des denrées; et cependant, vous la remplissez
si mal, que vous me forcerez à vous l'enlever, afin que
les pauvres ne souffrent pas par votre propre faute, à
mon grand déplaisir. » Après ces paroles, il les con-
gédia d'un air irrité \
I, TempesU, ut supra, n? xxviii,p. 198.
VIE DE SIXTE-QUINT. 95
Il est nécessaire d'expliquer, que les conservateurs de
Rome étaient chargés d'assurer Tabondance et le bon
marché des denrées nécessaires à Talimentation des
habitants. lis composaient une magistrature divisée
en trois tribunaux connus sous les noms de : Anmna
frumentaria, Annona olearia et Anncma délia grascia.
VAnnona frumeniaria veillait à Texécution des lois
sur Tensemencement des terres, fixait les prix des
grains et des légumes, et achetait des approvision-
nements qu'elle revendait aux boulangers, en fixant
la taxe du pain. Aucun fermier ou cultivateur ne pou-
vait vendre sa récolte sans son autorisation.
VAnnona olearia s'appliquait au commerce de l'huile:
elle avait le droit d'obliger tous les producteurs à lui
céder cette denrée, qu'elle conservait pour la revendre,
à des prix fixés par elle, à des marchands au détail.
Enfin, le tribunal AeV Annona délia graseia étendait
son pouvoir sur presque tous les autres objets ser-
vant à la consommation, et spécialement sur les bes-
tiaux et sur les produits du laitage. Il obligeait les
éleveurs à livrer les animaux aux bouchers de Rome ;
il prohibait Tabattage des agneaux blancs (à cause de
la couleur de leur laine), permettant seulement la
consommation des agneaux noirs; il fixait le prix du
fromage et en permettait ou prohibait l'exportation ^
Ces attributions étaient les seules, on Ta vu par les
paroles du pontife, qui eussent été laissées aux magis-
trats laïques qu'on appelait, comme par dérision, les
conservateurs de Rome. Pendant le long cours de
leur domination, les papes avaient réussi à enlever
aux citoyens romains, ainsi que l'avait exprimé Sixte,
1 . Etudes atatiatiques aur Rome^ par M. le comte de TournoD,
t. I, p. 366.
04 VIE DE SIXTE-QUINT.
boulangera, soit qu'ils eussent le droit d'exiger d'eux
un salaire, les conservateurs retiraient de leurs fonc-
tions un revenu considérable. Aussi , laissaient-ils fa-
briquer et mettre en vente du pain à peine cuit, et dont
la pâte était mêlée de substances nuisibles à la santé.
Ces abus excitaient les plaintes du .bas peuple, qui
souffrait ù la fois de la disette et du froid. Sixte en fut
informé, et il résolut, avec sa fermeté ordinaire, d'y
mettre un terme.
C'était alors l'usage, comme de notre temps, que les
principaux fonctionnaires publics vinssent compli-
monter le souverain à l'occasion du premier jour de
l'année. Les conservateurs de Rome se présentèrent
donc le 1" janvier 4586 au palais du Vatican, et
furent reçus par le pontife-roi. L'un d'eux ayant com-
mencé à débiter son discours de circonstance, Sixte
l'interrompit après quelques phrases et leur dit a : Or
sus, laissons un peu de côté ces cérémonies, et par-
lons de ce qui me préoccupe extrêmement. Je suis
porté à penser que vous autres, vous êtes décidés à
perdre le peu qui vous est resté, par pure bienveil-
lance du saint-siége, de l'administration publique.
Vos ancêtres, par leur mauvaise conduite envers les
pontifes mes prédécesseurs, ont perdu, comme vous
en faites l'expérience aujourd'hui, tous leurs anciens
droits et privilèges. Il ne vous reste actuellement que
cette fonction minime de présider à l'abondance et à
la vente des denrées; et cependant, vous la remplissez
si mal, que vous me forcerez à vous l'enlever, afin que
les pauvres ne souffrent pas par votre propre faute, à
mon grand déplaisir. » Après ces paroles, il les con-
gédia d'un air irrité \
1, TempesU, ut supra, n^ xxviii, p. 198.
VIE DE SIXTE-QUINT. 95
Il est nécessaire d'expliquer, que les conservateurs de
Rome étaient chargés d'assurer l'abondance et le bon
marché des denrées nécessaires à Talimentation des
habitants. Ils composaient une magistrature divisée
en trois tribunaux connus sous les noms de : Annona
frumentaria, Annona olearia et Annona delta grascia,
V Annona frumentaria veillait à l'exécution des lois
sur l'ensemencement des terres, fixait les prix des
grains et des légumes, et achetait des approvision-
nements qu'elle revendait aux boulangers, en fixant
la taxe du pain. Aucun fermier ou cultivateur ne pou-
vait vendre sa récolte sans son autorisation.
V Annona olearia s'appliquait au commerce de l'huile:
elle avait le droit d'obliger tous les producteurs à lui
céder cette denrée, qu'elle conservait pour la revendre,
à des prix fixés par elle, à des marchands au détail.
Enfin, le tribunal de V Annona delta grascia étendait
son pouvoir sur presque tous les autres objets ser-
vant à la consommation, et spécialement sur les bes-
tiaux et sur les produits du laitage. Il obligeait les
éleveurs h livrer les animaux aux bouchers de Rome ;
il prohibait l'abattage des agneaux blancs (à cause de
la couleur de leur laine), permettant seulement la
consommation des agneaux noirs; il fixait le prix du
fromage et en permettait ou prohibait l'exportation ^
Ces attributions étaient les seules, on l'a vu par les
paroles du pontife, qui eussent été laissées aux magis-
trats laïques qu'on appelait, comme par dérision, les
conservateurs de Rome. Pendant le long cours de
leur domination, les papes avaient réussi à enlever
aux citoyen3 romains, ainsi que l'avait exprimé Sixte,
1 . Etudes ataiialiques sur Rome, par M. le comte de TournoD,
t. I, p. 366.
t)4 VIE DE SIXTE-QUINT.
boulangers, soit qu'ilg eussent le droit d'exiger d'aax
un salaire, les conservateurs reliraient de leurs fonc-
tions un revenu considérable. Aussi , laissaient-ils fa-
briquer et mettre en vente du pain à peine cuit, et dont
la pâte était méiée de substances nuisiblai à la santé.
Ces abus excitaient les plaintes du .bas peuple, qui
souffrait à la fois de la disette et du froid. Sixte en fut
informé, et il résolut, avec sa fermeté ordiaaire, d'y
mettre un terme.
C'était alors Tusage, comme de notre temps, que les
principaux fonctionnaires publics vinssent compU^
monter le souverain à l'occasion du premier jour de
Tannée. Les conservateurs de Rome se présentèrent
donc le 1" janvier 4586 au palais du Vatican, et
furent reçus par le pontife-roi. L'un d'eux ayant com-
mencé à débiter son discours de circonstance, Sixte
l'interrompit après quelques phrases et leur dit « : Or
sus, laissons un peu de côté ces cérémonies, et par-
lons de ce qui me préoccupe extrêmement. Je suis
porté à penser que vous autres, vous êtes décidés à
perdre le peu qui vous est resté, par pure bienveil-
lance du saint-siége, de l'administration publique.
Vos ancêtres, par leur mauvaise conduite envers les
pontifes mes prédécesseurs, ont perdu, comme vous
en faites l'expérience aujourd'hui, tous leurs anciens
droits et privilèges. Il ne vous reste actuellement que
cette fonction minime de présider à l'abondance et à
la vente des denrées; et cependant, vous la remplissez
si mal, que voi;i8 me forcerez à vous l'enlever, afin que
les pauvres ne souffrent pas par votre propre faute, à
mon grand déplaisir. » Après ces paroles, il les con-
gédia d'un air irrité \
1. TempesU, ut supra, n® xxviii,p. 198.
VIE DE SIXTE-QUINT. 95
Il est nécessaire d'expliquer, que les conservateurs de
Rome étaient chargés d'assurer l'abondance et le bon
marché des denrées nécessaires à Talimentation des
habitants. Ils composaient une magistrature divisée
en trois tribunaux connus sous les noms de : Annona
frumentaria, Annona olearia et Annona délia grasct'a,
V Annona frurneniaria veillait à Texécution des lois
sur Tensemencement des terres, fixait les prix des
grains et des légumes, et achetait des approvision-
nements qu'elle revendait aux boulangers, en fixant
la taxe du pain. Aucun fermier ou cultivateur ne pou-
vait vendre sa récolte sans son autorisation.
V Annona olearia s'appliquait au commerce de Thuile:
elle avait 1 e droit d'obliger tous les producteurs à lui
céder cette denrée, qu'elle conservait pour la revendre,
à des prix fixés par elle, à des marchands au détail.
Enfin, le tribunal AqV Annona délia grascia étendait
son pouvoir sur presque tous les autres objets ser-
vant à la consommation, et spécialement sur les bes-
tiaux et sur les produits du laitage. Il obligeait les
éleveurs à livrer les animaux aux bouchers de Rome ;
il prohibait l'abattage des agneaux blancs (à cause de
la couleur de leur laine), permettant seulement la
consommation des agneaux noirs; il fixait le prix du
fromage et en permettait ou prohibait l'exportation '.
Ces attribations étaient les seules, on l'a vu par le»
paroles du pontife, qui eussent été laissées aux magis-
trats laïques qa^on appelait, comme par dérision, lei>
conservateurs de Rome. Pendant le long cours de
leur domination, les papes avaient réussi à enlever
aux citoyens romains, ainsi que l'avait exprimé Sixte,
1 . Etudes 9taii9tûpÊa nw Borne, par M* le ecmiie de ToomoOi
t. I, p. 366.
96 VIE DE SIXTE-QUINT.
toute participation sérieuse au gouvernement. Les
conservateurs le savaient aussi bien que lui, et ils
n'avaient pas la moindre envie de résister à ses
ordres. Ils avaient d'ailleurs appris, par les mesures
inexorables employées pour la répression du brigan-
dage, à craindre son autorité : ils s'empressèrent donc
d'obéir à ses injonctions. Ils publièrent les ordon-
nances les plus sévères pour obtenir la diminution du
prix du pain et des autres denrées : ils achetèrent
des approvisionnements considérables de blés qu'ils
livrèrent à prix réduit aux boulangers, les obligeant à
vendre le pain à bon marché, à le fabriquer de bonne
qualité et aie livrer au poids voulu; ils poursuivirent
ceux qui furent trouvés en contravention, et firent
condamner à mort un d'entre eux, convaincu d'avoir
mêlé de la cendre à la farine.
Apaisé par ces mesures, le pape admit à une nou-
velle audience les conservateurs, et leur dit: —
« Allez, ne craignez rien, faites bien votre devoir, et
pour le reste, laissez-en le soin à nous seul. »
Ensuite, il fit mettre en liberté tous les prisonniers
condamnés pour dettes contractées envers les bou-
langers : il paya lui-môme ces dettes sur son revenu
particulier, et, en outre, il distribua aux prisonniers
élargis, à titre d'aumône, six cents écus d'or, à ré-
partir entre eux tous. Enfin, pour encourager les
boulangers à observer les règlements, il renouvela
en leur faveur les anciens privilèges qui leur avaient
été accordés par Léon X, Jules III et Grégoire XIII.
En conséquence, il prescrivit que les crédits qu'ils
feraient pour vente de pain seraient préférés à tonte
autre dette, voulant que les procès intentés pour cette
cause pussent Hre jugés, non-seulement pair leurs
VIE DE SIXTE-QUINT. 97
consuls, mais par tous autres tribunaux publics, aux-
quels les boulangers auraient le droit de s*adresser.
Il fit ensuite publier, par les surintendants de
Tabondance, un édit défendant à ceux qui possédaient
dans leur maison du blé ou de la farine, d'acheter du
pain chez les boulangers publics, « afin que le blé ne
devînt pas plus rare et plus cher de jour en jour, par
Tavarice des hommes. »
Il réunit en conseil les cardinaux Gaëtano, Cesi,
Guastavillano, le sénateur de Rome, Giovani Pellicano,
le trésorier général, Benedetto Giustiniani, et Fabio
délia Corgna, clerc de la chambre, et il leur prescri-
vit de faire sur-le-champ rechercher tout le blé tenu
caché. Avant de faire procéder à cette perquisition,
il fit publier un édit obligeant tout détenteur de blé à
le déclarer et à le vendre à la Chambre apostolique, au
prix que lui-même se réservait de fixer. L'exécution de
ces mesures amena, en peu de temps, à Rome et dans
les provinces, la découverte d'une très-grande quan-
tité de blé, que les détenteurs livrèrent au prix fixé.
Comme cet approvisionnement ne suffisait pas pour
assurer les besoins de la consommation, il fit venir
du froment de la Sicile, et il employa pour payer ces
différents achats» plus de cent mille écus de son re-
venu particulier, ou, comme on dit aujourd'hui, de
sa liste civile. Il fit ensuite revendre ce blé au prix,
relativement inférieur, de sept écus le rubbio^.
1 . Il y a deux espèces de mesures portant le nom de rubbio dans
les Étals romains : l'une est le rubbio de superficie qui équivaut h
18,484 mètres carrés, ou 184 ares 84 centiares; l'autre est une
mesure de capacité pour les grains, et elle contient 294 lit. 465 mil-
lilit. — Voy. l'ouvrage de M. de Tournon, t. I, p. 27, et l'jln-
nuaire des longitudes^ pour 1848, p. 83.
7
98 VIE DE SIXTB-QCINT.
Il employa les mômes moyens pour procurer aux
habitants de Rome deThuile d'olive. Il ordonna que
tout ce qui existait de cette denrée, dans un rayon de
quatre-vingts milles (120 kilomètres environ), serait
transporté dans cette ville, menaçant des peines les
plus sévères ceux qui la cacheraient ou la transpor-
teraient ailleurs.
Non content de pourvoir aux nécessités du présent,
le pontife, par sa bulle Abundantes^ de février 4588 ^,
fonda une caisse de la boulangerie, pour éviter que
Rome pût être jamais atteinte par la disette. Â cet
effet, il constitua un fonds de deux cent mille écus,
à perpétuité, « destiné, dit-il, à combattre la faim, si
elle venait à se faire sentir parmi le peuple » . Il voulut
que cet argent ne fût jamais dépensé, mais plutôt
augmenté ; et comme il avait institué des cardinaux
afin d'assurer l'abondance, il les députa pour veiller à
l'exécution de cette bulle : que si un de ses successeurs
venait à se servir de cet argent pour une autre usage,
il veut qu'on puisse poursuivre les cardinaux qui ne
s'y seront pas opposés. — «C'est ainsi, ajoute un his-
torien % quô Sixte donna un noble exemple aux gou-
vernements, en leur faisant connaître que la disette,
bien souvent, provient de la cruauté des particuliers. »
De toutes ces mesures, la dernière était la meilleure,
la seule que ne désavoueraient pas aujourd'hui les
principes modernes de réconomie politique. Mais vers
la fin du seizième siècle, ces principes étaient mé-
connus chez toutes les nations de l'Europe. Sixte lui-
même, plus avancé que la plupart ies autres souve-
1. Gueira, 1. 1, p. 602, 2e col.
2. Tempeatl, 1. 1, lib. XIÏ, n<» xxxiii, p. 199.
VIE DE SIXTE-QUINT. 99
rains, n'obéissait, dans cette circonstance, qu'à son
dévouement à ses sujets, et u sa charité toute chré-
tienne envers ceux qui étaient réduits à un état voisin
de rindigence.
Pour encourager l'agriculture et retenir la popu-
lation dans ses États, il prescrivit deux autres me-
sures. Des lois anciennes défendaient aux sujets du
Saint-Siège de vendre leurs biens à des étrangers;
mais ces règlements étaient tombés en désuétude: par
une bulle de juillet 1585^ SnlUcitudo pastoralis^^ Sixte
les remit en vigueur, et défendit à ses sujets de vendre
leurs biens immeubles à des étrangers non établis
dans le pays. Il déclara nulle toute aliénation consentie
à un étranger, lorsque celui-ci aurait laissé passer
deux années sans venir se fixer dans la commune où
était situé le bien vendu.
Une autre bulle, d'avril 1586, renouvela la défense
faite par Pie V d'aliéner les biens des églises, et or-
donna de rechercher ceux qui avaient été vendus^
afin de les faire rentrer à la Chambre apostolique.
Enfin, sachant que les terres de la campagne de
Rome étaient louées par des baux emphytéotiques, à
très-longs termes , à des fermiers qui les aban-
donnaient au pâturage des bestiaux, sans y cultiver
du blé, il défendit de louer les biens des églises pour
plus de trois années \
Ces actes attestent la vigilance de Sixte, et le soin
qu'il prenait de ne pas laisser s'amoindrir le patri-
moine des églises, ainsi que la population de ses Etats.
L'époque du premier carnaval depuis son avéne^
i, Oderra, t. 1» p. 445, 20 eol.
%, Guerra, t. I,p. 444, 2» col.
100 VIE DE SIXTE-QUINT.
ment approchait : le pontife n'avait nallemenl Tin-
tention de s'opposer à ces réjouissances, qui ont rem-
placé les anciennes saturnales. Il savait que le peuple
île Rome attendait avec impatience Touverture de ces
divertissements. Le froid avait cessé, une abondance
momentanée succédait à la disette et à la cherté des
subsistances : les bandits, les sicaires à gages avaient
disparu de la ville et des provinces, et la sécurité pu-
blique, rétablie, attirait à Rome un immense concours
de voyageurs de toutes les parties de l'Europe. Sixte,
qui veillait avec une attention scrupuleuse au maintien
de l'ordre et à la sécurité des personnes, jugea néces-
saire, dans cette grande réunion d'hommes venus de
tous les pays, de frapper de terreur la populace et les
malintentionnés, qui, à la faveur du carnaval, com^
mettaient chaque année des vols et des assassinats.
Afin de prévenir le retour de semblables excès, il fit
dresser, à l'extrémité du Corso^ deux potences : l'une
était destinée à punir du dernier supplice ceux qui se
seraient laissé emporter à commettre des meurtres ou
des blessures graves; l'autre devait servir, à l'aide
d'une corde, à suspendre et à balancer par les bras
ceux qui auraient levé la main pour frapper. La vue
de ces instruments de supplice suffit pour inspirer une
crainte salutaire à tout le peuple, et pour retenir les
hommes portés aux violences.
Cependant, le bruit s'était répandu que le pape
était décidé à défendre les mascarades, et les autres
réjouissances traditionnelles du carnaval romain.
C'est pourquoi, un grand nombre d'habitants avaient
résolu de ne pas paraître au Corso. Mais le pontife fit
savoir qu'il ne voulait pas empêcher les divertissements
même les plus vifs : seulement, qu'il ne souffrirait
VIE DE SIXTE-QUINT. 101
pas, qu'à Taide des déguisements et des masques, on
commît des insolences et de grossiers outrages. Pour
prouver que telles étaient ses intentions, et montrer
en môme temps qu'il avait à cœur de prendre les plus
grandes précautions, afin de préserver les spectateurs
des accidents occasionnés par les courses des chevaux
libres dans le Corso, il fit placer de chsique côté de
cette magnifique rue, de fortes barrières, en dedans
desquelles les assistants purent se placer en sûreté,
tandis que le milieu de la rue fut réservé pour
les courses. De cette manière, on ne vit plus se re-
nouveler les accidents qui se reproduisaient chaque
année, lorsque les chevaux, étant lancés au milieu
de la foule, renversaient et foulaient aux pieds les
personnes qui n'avaient pas d'abri pour éviter leur
choc.
Rassurée sur les intentions de Sixte par les pré-
cautions qu'il avait prises, la foule accourut au Corso
plus nombreuse qu'elle n'avait jamais été auparavant.
Mais au lieu de s'y livrer à tous les excès, notamment
de poursuivre les passants d'invectives, d'injures, et
même de coups, comme autrefois, les masques, rete-
nus par la crainte du châtiment, se bornèrent à des
bouffonneries inoffensives. Ce carnaval vit une autre
innovation, qui est encore en usage à Rome, celle des
confetti^ espèce de petits bonbons en plâtre, jetés aux
spectateurs, au lieu des pierres, des cendres et des
immondices, avec lesquelles on les poursuivait les
années précédentes. Aussi, les contemporains remar-
quèrent, comme une circonstance nouvelle et singu-
lière, que les juifs eux-mêmes, exposés depuis plu-
sieurs siècles à tous les outrages pendant le carnaval,
purent, cette année, assister en sûreté aux divertisse-
lOÎ VIE DE SIXTE-QUINT.
ments publics, et furent respectés par les masques et
la populace, comme les autres spectateurs*.
Cette absence de tout désordre, an milieu de l'ef-
fervescence populaire des jours de carnaval, fut ob-
servée pendant toute la durée du pontificat de Sixte-
Quint. Les contemporains, peu accoutumés à jouir
d'une sécurité si complète pendant la licence de tous
les plaisirs, faisaient des vœux pour que le souverain
qui la leur avait assurée, prolongeât son existence,
afin de pouvoir eux-mêmes profiter longtemps du plus
grand des biens \
La protection que Sixte accorda, dans plusieurs cir-
constances, aux juifs de Rome et de ses États, mérite
d'être particulièrement signalée. On aurait pu présu-
mer , qu'ayant appartenu pendant toute sa vie au
tribunal du Saint-Office, le pape se serait montré into-
lérant et dur envers les sectateurs de la loi de Moïse.
Telle ne fut cependant pas sa manière d'agir à leur
égard. Il s'efforça, au contraire, de les mettre à l'abri
des insultes et des mauvais traitements, auxquels ils
étaient exposés de la part des chrétiens. A celte fin, II
fit publier par le cardinal Rusticucci un bando^ défen-
dant aux Romains de vexer ou d'insulter les juifs, rap-
pelant aux premiers que les Hébreux s'endurcissaient
1. Secure Judxus ludot tpeetavit^ speetavirB omnes infimorum
ordines pet licentiam nobilium aut imolentiam maie habiti^ cœno,
roboantibus inter strictos densi papyracei nodos ignibus ^ interdum
et latcrihus, saxisque, — Guido GuaUerto, cité par TempesU, t. î,
Ilb. XII, p. 202, n» XL, et ad notam (11).
^ 2. Diet carnavalenses ad felicitaimam permançniiam retinerijussit,
cum in magna hominum hilaritate ac licentia incredibilis quiesatque
tranquillita$ extiterit. Itaque, cum Sixtus quintus tiobfs hsec otia
fecerit^ diuturna illi maxima vita optanda etty ut tanto bono, quo
nullum in vita hominum majus est^ perfrui quam diutissime possi-^
mus.— Guido Gualterio. — Tempestî, ut iupra, note (13), p. 202.
VIE DE SIXTE-QUINT. 103
d'autant plus dans leur impénîtence et leur impiété,
qu'ils se voyaient exposés aux outrages des chré-
tiens : qu'en conséquence, les fidèles devaient s'appli-
quer à les gagner à Jésus-Christ' par la douceur, eu
leur montrant l'exemple d'une sainte vie.
Conformant sa conduite à ce conseil , Sixte refusa
d'autoriser le cardinal Santorlo di Santa Severina à
exercer des poursuites contre des juifs qui sollicitaient
l'autorisation de faire imprimer le Talmud. Au lieu
de les livrer à Tinquisition, ainsi que le demandait le
cardinal, le pape se borna, pour apaiser son zèle, à
renvoyer l'examen du livre à la congrégation de l'In-
dex, décision digne d'éloges par sa tolérance.
Mais l'acte le plus remarquable de son pontificat à
l'égard des juifs, fut sa bulle Christiana pietas, du
22 octobre 1586 \ Entraîné par une ardeur mal en-
tendue pour la religion catholique. Pie V avait expulsé
tous les juifs de ses États, à l'exception de ceux de
Rome et d'Ancône. Sa constitution Hehrœorum
gens^ du mois de mars 1569 *, ne leur avait accordé
que trois mois pour partir; menaçant de poursuites,
d'amendes, de confiscations de biens, et d'emprison-
nement, ceux qui seraient trouvés après ce court dé-
lai. Cette mesure avait produit dans les provinces et
dans les villes pontificales de déplorables résultats.
Les juifs, bien que constamment persécutés, formaient
dans les États de l'Église une population considérable,
adonnée au commerce, aisée et paisible. Sixte com-
prit le tort causé par leur expulsion. Il s'empressa de
les rappeler, en leur offrant des garanties pour la sû-
1. Guerra, t. ï, p. 194, l'ecol.
2. Ibid.
104 VIE DE SIXÏE-QUINÏ.
relé de leur personne et de leur négoce, et ce qui est
encore plus digne d'être noté, pour Texercice de leur
culte.
A l'exception des campagnes et des lieux ouverts,
il leur accorda le droit de résider partout dans TËtat
ecclésiastique, en leur concédant les avantages sui-
vants : « Les bouchers étaient obligés de leur vendre
la viande au prix ordinaire ; les propriétaires devaient
leur louer des maisons à des prix modérés. Les juifs
pouvaient vivre en se conformant à leurs usages, et il
était défendu de les troubler : les impôts personnels
qu'ils avaient à payer étaient proportionnés à leur
âge. Ils avaient la faculté de construire des'synagogues
et d'ouvrir des cimetières; ils pouvaient exercer leur
commerce avec la permission de la Chambre apostoli-
que; leurs procès devaient être jugés parles magis-
trats dans les formes ordinaires : il était défendu de
poursuivre les juifs criminels qui se réfugiaient dans
les États de TÉglise, à moins qu'ils ne fussent coupa-
bles d'homicide, du crime de fausse monnaie ou de
rébellion. Lorsqu'ils étaient en voyage, et dans les
foires et marchés, ils ne pouvaient pas être contraints
de porter leur costume distinctif (de couleur jaune).
Trois fois par an, ils devaient être convoqués par les
ordinaires (évêques ou curés) pour venir entendre la
parole de Dieu. — Les médecins juifs étaient autori-
sés à soigner les malades chrétiens. »
Ces sages prescriptions, si éloignées des persécutions
barbares du moyen âge, produisirent immédiatement
l'effet que le pontife éclairé avait espéré. Les juifs
rentrèrent en foule dans ses États, et à Rome seule-
ment, on en comptait alors plus de douze mille dans
le Ghetto. Malheureusement, il en fut de ces mesures
VIE DE SIXTE-QUINT. " iO'i
comme de beaucoup d'autres adoptées par Sixte : elles
furent mises à néant après sa mort, et nous voyons
un de ses successeurs, Clément VIII, par sa bulle
Cœca et obduraia, du mois de mars 1393, expulser
de nouveau les juifs des provinces et des villes de sa
domination, Rome, Ancône et Avignon seules excep-
tées ^
Après avoir détruit le brigandage, rétabli les
finances, ramené pour quelque temps le bas prix des
denrées, et garanti la sécurité de tous, sans distinction
de religion. Sixte entreprit de mettre ses sujets à Ta-
bri des abus de pouvoir de ses propres ofliciers. Il
n'ignorait pas que les gouverneurs ou commandants
des villes, les chefs de la police, les magistrats, les
receveurs des deniers publics trafiquaient de leurs
charges, au détriment du service qui leur était confié,
ou des fonctions qu'ils devaient exercer. Il défendit
ce trafic, considéré par lui comme simonie, et il
poursuivit les délinquants avec la plus grande ri-
gueur*.
I. Guerra, t. I, p. 194, 2» col.
ï. Tempesli, t. I, lib. IX, n* xxx, p. 143.
CHAPITRE VI
Eneouragementt accordés aux loduatries de la laine et de la soie. -^ Aneàne
déclarée port franc. «- Cinta-Yeccbia fournie d'eau , ses chianê niaes e»
culture. — Port projeté près de Terracine. — Detséchemeat d'une partiç
des marais Fontlos.
L'oisiveté des habitants dans les villes, et principa-
lement à Rome, était une des plaies des États de TÉ-
glise. L'absence de toute industrie, jointe à la facilité
d'obtenir des secours distribués sans discernement,
entretenait une partie considérable de la population
dans la paresse, et l'amenait à l'état de mendicité et
de vagabondage. Sixte essaya de remédier à cette
triste et dangereuse situation, en remettant en^hon-
neur le travail de la laine, si apprécié chez les anciens
Romains, et alors presque totalement négligé. Il espé-
rait qu'un certain nombre d'hommes et de femmes,
qui ne vivaient que des charités des couvents et des
églises, pourraient être employés au filage et au tissage
de la laine, et que l'amour du gain les arracherait à leurs
funestes habitudes. Dans ce but, il fil un traité avec
Alexandre Capocefalo, et Fenicio Alifano, tous les deux
marchands de laine : il leur concéda le monopole de
la fabrication, et leur avança dix mille écus, à la con-
dition de les restituer à la Chambre apostolique dans
l'espace de dix années. De plus, il mit à leur disposi-
tion, sans les obliger à la rendre, une somme de deux
VIE DE SIXTE-QUINT. i07
mille écus, destinée à pourvoir aux dépenses des mé-
tiers et autres objets nécessaires.
Sa bulle Cum alias, du 17 décembre 1585^, ac-
corda aux marchands de laine, pour ce qui leur se-
rait dû, un privilège préférable à celui des commer-
çants du port de Rippetta. Il les autorisa à élire leurs
consuls pour trois annnées; à donner de la laine à
préparer aux ouvriers manquant de travail, avec. le
droit d'infliger des peines à ceux qui se conduiraient
mal. Il leur accorda en outre la faculté de modifier leurs
statuts, et de juger les contestations nées de Texercice
de cet art, et même de la part des juifs, lorsqu'ils y
seraient intéressés. Il chargea le cardinal Santa-Croce
de veiller à l'exécution de ces dispositions, et de faire
en sorte que ses sujets pussent en profiter*.
Comme complément de ces mesures, il voulait ap-
proprier les restes du Colisée à l'habitation des ou-
vriers; en attendant, il fit établir près de la fontaine
de Trévi, qui n'était pas alors telle qu'on la volt au-
jourd'hui, un lavoir public pour nettoyer la laine : à
l'étage supérieur, Il avait fait placer un grand nombre
de métiers, pour fabriquer des pièces de drap. Sur la
façade de cet édifice, on lisait l'inscription suivante :
Sixtus V. Pont. Max.
Lanariœ arti et FulIoniaB
Urbis commoditati paupertatiq.
Sublevandœ œdificavit
An. MDLXXXYIPontif.IP.
1. Guerra, 1. 1, p. 496, 2« col.
2. Tempesli, t. I, lib. IX, n» xxxi, p. 143.
3. Voy. Touvrage do Domenico Fonlana, \^ 103.
108 VIE DF SIXTE-QUINT.
Il résolut ensuite d'encourager également l'indastrie
de la soie, florissante en Toscane depuis plusieurs siè-
cles. Il fit publier, par le cardinal Castrucci, un bando
dans lequel il notifiaitàsessujets qu'il avait nommé pré*
fet ou intendant de lasoie, un certain PietroValentini,
citoyen romain, mais originaire de Pienza, en Toscane.
Voulant que cette industrie pût être exercée facilement
dans toutes les provinces de ses États, il ordonna, par
sa bulle Cum sicut^ du 28 mai 1586 S aux propriétaires
de vignes et de vergers de planter un mûrier dans cha-
cun de ces champs. Il prescrivait également à toutes
les communes de planter cinq mûriers dans chaque
domaine leur appartenant, ou appartenant aux églises
et aux couvents, et ce, dans l'espace de quatre ans,
sous peine d'être poursuivies.il voulut que les feuilles
des mûriers fussent employées à nourrir des vers à
soie, et il fit des règlements pour l'établissement de
filatures de soie, et pour l'usage et le service des eaux
nécessaires aces fabriques.il décida que les provinces
et les communes seraient tenues de contribuer en ar-
gent, et pour la somme que Valentini estimerait né-
cessaire, à l'acquisition des terres propres à recevoir
des plantations de mûriers : « Ordonnance très-utile,
dit un historien ^ non-seulement pour procurer un
bénéfice aux citoyens, mais afin d'obliger les hommes
oisifs, que Sixte ne pouvait souffrir, à s'occuper par
un travail honnête. »
Le pontife n'était pas moins soucieux de favoriser le
commerce maritime, à l'aide duquel les matières pre-
mières et les denrées nécessaires à la consommation
1. Guerra, t. 1, p. 49G, 2*^ col.
2. Lelio Pellegrini, cilé par TempesU, ut supra, p. 144.
VIE DE SIXTE-QCINT. i09
étaient importées dans ses Etats. Le port d'Ancône
était depuis longtemps le plus important et le plus fré-
quenté des domaines de TÉglise, et il avait obtenu de
nombreux privilèges des papes. Les Anconitains jouis-
saient du droit d'élire leurs magistrats, d'être jugés
par eux en première instance et en appel, de choisir
des notaires pour les causes criminelles, de retenir,
pour les besoins de la ville, les deux tiers des amendes
prononcées contre les coupables, d'élire leur podestat,
pris exclusivement parmi eux, et d'exiger, pour leur
ville, des redevances en blé des cultivateurs voisins.
Sixte avait confirmé ces différents avantages ^; mais il
accorda, en outre, une faveur beaucoup plus signalée
au port d'Ancône. Pressé par la pénurie d'argent, Gré-
goire XIII avait imposé aux navires qui fréquentaient
ce port un droit d'entrée d'un écu d'or pour cent, sur
la valeur des marchandises importées. Mais, loin de
procurer des fonds au Trésor apostolique, cette taxe
avait déterminé les armateurs de l'Archipel grec à
abandonner le port d'Ancône. Sixte comprit le tort
causé à cette ville et à ses États parle nouvel impôt :
il l'abolit, et déclara Ancône port franc, afin d'y rappe-
ler les vaisseaux marchands. Cette mesure eut un plein
succès : les navires grecs et autres reprirent là route
d'Ancône, y apportèrent, comme autrefois, les mar-
chandises de l'Orient, et en exportèrent les blés de la
Romagne et des Marches. Pour y attirer les négociants
chrétiens grecs de l'île de Pathmos, Sixte confirma, par
sa bulle du 10 mai 1587, Dudum felids *, les privilèges
accordés par son prédécesseur à ces négociants, d'élire
1. Voy. les bulles citées parGuerra, t. 1, p. 515, in fine ^ 2« col.,
et 5tC, F« col.
2. Guerra, t. l,p. 517, I™ col.
iiO VIE DE SIXTE-QUINT.
un consul, ainsi que les autres Orientaux en avaient
le droit, et de jouir d'autres avantages ^
On ne voit nulle part que Sixte ait traité Givita-
Vecchia aussi favorablement qu'Âncône : il est assez
difficile d'expliquer la raison de Tinfériorité dans la-
quelle il laissa le port le plus rapproché de Rome, et
qui servait surtout, alors comme aujourd'hui , à son
commerce et à son approvisionnement. Quoi qu'il en
soit, s'il ne le déclara pas port franc, il le dota d'eau
douce, avantage non moins apprécié par les na-
vigateurs étrangers que par les habitants \ Cette
eau fut amenée, par un conduit souterrain, d'une
source située à six milles de la ville : Giovanni Fon*
tana, frère aine de Domenico, dirigea les travaux.
Il trouva, selon le témoignage de ce dernier ^ l'eau
en si grande abondance, qu'elle pouvait fournir
l'approvisionnement à cent galères, sans être épui-
sée. Aussi, le pape fit creuser un réservoir duquel
l'eau est conduite jusque dans le port, pour la plus
grande commodité des navires, et sur la place délia
Rocca il fit établir une fontaine en arcade sur deux
colonnes de marbre, avec ses armes et l'inscription
suivante :
Sixtus V. Pont. Max.
^ Centum cellas
Aquœ inopia
Laborantes
Sublevavit
Ânno MDLXXXIX
Pont. IV. •
1. Guerra, t. I, p. 517, 1'^ col. — Voy. la bulle de Gré-
goire XllI, Dudum tmanerimti, de février 1673.
2. Tempesli, 1. 11, lib. ÏV. n^iwii, p. G5.
a. Voy. son livre, P> 103.
VIE DE SIXTE-QUINT. . ill
Il rendit à Civita-Vecchia un service peut-être en-
core plus précieux, en ordonnant le dessèchement des
chiane, marécages qui s'étendaient sur son territoire
et sur ceux des communes voisines de Monte*Leone,
Pieve et Ficalli. Grégoire XIII, mal conseillé par ses
ministres, avait fait Tacquisition de ces terrains in-
cultes, moyennant quatre-vingt-deux mille écus, en
vue de les dessécher, de les faire cultiver et d'assainir
la contrée. Mais cette entreprise n'avait pas même été
commencée. Sixte la reprit en agissant autrement :
sachant que l'intérêt personnel est le mobile le plus
puissant des actions humaines, il revendit pour le
même prix les chiane aux habitants des communes, en
les obligeant à en effectuer le dessèchement et la cul-
ture; et pour assurer l'exécution des mesures qu'il
avait prescrites, il créa le Monte di Civita- Vecchia,
dont le revenu était garanti par l'intérêt du prix de
ces biens communaux ^
Sixte trouvait le port de Civila* Vecchia insuffisant et
mal placé : comme Jules César, il aurait voulu creuser
un nouveau port du côté de Terracine', non-seulement
poilr l'utilité de la navigation, mais afin de donner un
écoulement aux eaux stagnantes des marais Pontins,
dont il méditait le dessèchement. Au commencement
d'octobre 1388, le pape se rendit à Terracine, visita
les petites villes de Piperno et Simoneta, et revint par
les rivages de la mer. Le 23 du môme mois, il réunit les
cardinaux en consistoire et leur raconta son voyage,
ïl leur dit : « Qu'il avait trouvé les populations de ce pays
jouissant d'une profonde tranquillité^ depuis qu'elles
1. Tempesli, 1. 1, lib. XVII, n®» xxxv-xxxvii, p. 277-8.
2. Suétone, Plutarque et Dion parlent de ce projet, dont ^ mort
de J. César empêcha l'exécution.
H2 VIE DE SIXTE-QUINT.
n'élaient plus inquiétées par les bandits; qu'il avait
visité les bords de la mer, et les avait examinés, afin
de s'assurer s'ils permettraient d'y creuser un vaste
port, qu'il avait résolu de creuser dans ces parages,
pour la commodité du commerce et pour entretenir
l'abondance ; qu'il avait entrevu des difHcultés à l'exé-
cution de ce projet, mais que ce n'était pas la dépense
qui l'arrêtait le plus; qu'il craignaitseulement, qu'après
avoir creusé un port commode pour l'usage de ses su-
jets, il ne servit plutôt à favoriser les entreprises de
ses ennemis, parce que les endroits habités étaient
Ires-éloignés du seul lieu où il fût possible d'établir le
port : qu'en conséquence, avant de commencer, il fal-
lait y réfléchir mûrement. Mais qu'il était résolu à
entreprendre immédiatement le dessèchement et la
culture des marais Pontins, afin de ramener l'abon-
dance du blé ^ »
Ce dessèchement a, depuis plus de deux mille ans,
préoccupé tous les gouvernements qui se sont succédé
à Rome, et jamais, jusqu'à présent, aucun n'a pu le
mener à fin. Les marais Pontins forment un vaste bas-
sin couvert de marécages, dont la longueur est de
quarante-deux mille mètres et la largeur de dix-huit
mille, environ. Ils sont bornés au nord par les plaines
sèches de Sezza, Sermonela et Cisterna; à l'ouest, par
une chaîne de dunes de dix à douze mètres d'élévation,
qui les sépare de la mer, en s'appuyant d'une part sur
le cap Astura, et de l'autre sur le mont Gircé; au sud,
par les mêmes dunes abaissées à six à huit mètres, et
unissant cette montagne à la chaîne apennine, près de
Terracine; enfin au sud et à l'est, par ces mômes mon-
i. TempcsU, t. Il lib. IV, n°* xxvi h xxxi, p. 65-66.
VIE DE SIXTE-QUINT. il3
tagnes et par les monts Lepini ^ Ces marais, déserts et
inhabitables depuis si longtemps, faisaient partie,
dans les premiers siècles de Rome, du territoire des
Volsques, et ils étaient alors si peuplés que, selon le
témoignage de Pline ^ on y comptait vingt-trois villes.
Elles furent détruites pendant les longues guerres que
ce peuple soutint contre les Romains, et c'est depuis
cette époque que cette plaine, privée de la présence de
rhomme, fut envahie par les eaux et devint un im-
mense marécage insalubre. Les principales rivières
qui la traversent sont l'Amazena, TUffente, la Ninfa,
la Tepia et la Cavata. Dans Télé, ces cours d'eau sont
presque à sec : mais après les pluies ou les orages, ils
deviennent torrentueux, et débordent sur tout ce vaste
espace, où leurs eaux, arrêtées par des plantes et des
détritus de toute espèce, ne trouvent pas assez de
pente pour s'écouler vers la mer.
Appius Claudius, 340 ans avant Jésus-Christ, ouvrit,
îi travers ces marais, la voie romaine qui porte son
nom. 11 y fit creuser des canaux, bâtir des ponts, élever
des chaussées et des digues dont il existe encore des
parties considérables. Cent cinquante ans après, faute
d'entretien de ces ouvrages, les eaux avaient envahi et
recouvert leur ancien domaine, et détruit, sur beaucoup
de points, les travaux d'art exécutés par Appius. Ces tra-
vaux furent réparés ou repris par le consul Cornélius
tlethegus, qui dessécha de [nouveau une partie de ces
marais et les rendit à la culture.
Auguste les trouva encore submergés: pour en
1. Etudes statistiques sur Rome et les Etats romains, par M. de
TournoD, t. II, p. 214.
2. Lit). VI. — « il Circeiis palus pontina est, quem locum vi-
ginti trium urbium Mucianus ter consul prodidit.,, »
8
<14 VIE DE SIXTE-QUINT.
chasser Teau, il fil creuser, le long delà Via Appia,
le grand canal sur lequel Horace commença son
voyage à Brindes. Mais telle est Texubérance de la
végétation dans ces marécages, sous Tinfluence da
soleil ardent de ritalie, joint au peu de pente que
trouve l'écoulement des eaux vers la mer, que dès le
règne de Néron ce canal exigea des réparations con-
sidérables; sous Trajan, les travaux d'Auguste ne
pouvaient plus servir, selon le témoignage de Pline le
Jeune ^ : il était devenu nécessaire de les refaire.
Après Trajan, aucun empereur romain ne s'occupa
plus de ces marais, et il faut descendre jusqu'à Théo-
doric, roi des Goths, et maître de l'Italie, pour re-
trouver leur nom dans l'histoire. On voit, dans les
lettres de Gassiodore, son secrétaire, qu'ils furent con-
cédés à Gécilius Décius pour les dessécher. Si l'in-
scription qui existe à Terracine est vraie, on pourrait
en conclure que cette entreprise aurait eu alors un
succès complet; mais ce résultat, s'il fut obtenu, ne
dura pas longtemps, et pendant tout le moyen âge le
sol des marais Pontins resta envahi par les eaux.
Boniface VIII, élu en 1294, fut le premier pape
qui essaya de reprendre leur dessèchement. Mais les
travaux qu'il fit exécuter n'ayant pas été mieux entre-
tenus que les précédents, n'eurent pas non plus longue
durée. On attribue à Martin V, vers 1417, le Rio-
Martino^ canal qui conduit les eaux à la mer, par la
ligne la plus courte, en coupant une colline, bien que
des auteurs recommandables ^ veuillent que ce travail
soit un ouvrage des anciens Romains.
1, Lettre XXVI, c. iv.
2. Delalande, Yo^agu en Italie , t, VI, p. 442.
VIE DE SIXTE-QUINT. 115
En 4514, LéonX donna ces marais en loule pro-
priété à Julien de Médicis, son neveu, sous la .con-
dition de rhommage au Saint-Siège, et d'une rede-
vance de cinq livres de clro, payables la veille de la
fête de saint Pierre. Julien, adoptant le plan de Jean
Scotti, ingénieur florentin, fit travailler au dessè-
chement de la partie la plus basse; près de Terracine,
au moyen du Portatore di Badina^ canal qui débouche
dans la mer au pied du mont Circello, vers l'ancienne
tour Oléola, opération qui assécha les terrains infé-
rieurs. La famille de Médicis posséda toute l'étendue
de ces marais pendant soixante-neuf ans, sans pousser
les travaux plus loin K
Sixte lui reprit la partie qu'elle n'avait pas dessé-
chée, et voulant profiter du Portatore di Badino pour
Técoulement des eaux dans la mer, il fit creuser un
canal de ceinture, qui porte encore le nom de Fiume
Siêto^ et qui conduit dans le Portatore les eaux des
terrains supérieurs. Ces travaux furent commencés à
la fin de 1587, et ils durent occuper un grand nombre
d'ouvriers : jusqu'à la fin de son règne, c'est-à-dire
pendant plus de deux années, ils furent poussés avec
vigueur, mais seulement pendant les saisons qui per^-
mettaient aux travailleurs de résister aux miasmes
putrides occasionnés par le mauvais air. Le pape dé-
pensa plus de deux cent mille écus à cette entreprise,
qu'il suivait avec le plus grand intérêt, et qu'il alla
inspecter en personne plusieurs fois. Vers le milieu
du dernier siècle, on voyait du côté de Sezza, et peut-
être existe-t-elle encore aujourd'hui, une construction
nommée le pavillon de Sixte, où il logeait lorsqu'il
1 Delalande, Voyage en Italie, t. VI, p. 453-4.
ilTi VIE DE SIXTE-QUINT.
venait visiter les travaux. Ona prétendu ^ quMls avaient
rendu à la culture une superflcie de vingt milles (en-
viron 30 kilomètres) de longueur, sur sept de largeur;
mais ce résultat parait douteux : il n'est appuyé sur
aucune preuve positive, et le peu de temps employé
au dessèchement suffirait pour démontrer qu'on a exa-
géré son importance. Ce qui parait plus certain, c'est
que, dans les derniers mois de son pontificat, Sixte
ayant voulu se rendre à Terracine , à une époque de
Tannée où Tair n'avait pas été assaini suffisamment
par les premiers froids de l'hiver, il y contracta les
germes de la maladie à laquelle il succomba peu après.
De la tentative opérée par Sixte, il ne reste plus que
le canal qui porte son nom , et bien que Pie VI ait
poussé beaucoup plus loin les travaux, repris, pendant
Iroppeu de temps, par Tadministration française sous
le premier empire *, cette vaste plaine est revenue à
Tétat de marécage, et elle attend encore son dessè-
chement pour être rendue à la culture et à là salu-
brité.
1. TempesU, t. Il, lib. lY, n^xxx, p. 65.
2. Voyez l'ouvrage de M. le comte de Tournon, t. H, p. 118 et
suivantes, et, dans Vatlasqui raccompagne, la carte du département
du Tibre.
CaiAPITRE VU
Attachement de Sixte pour la Tille de Montalto et pour la Marche d'Anc6ne.
•— Avantages qu'il leur accorde. — Agrandissement de Lorète. — Répres-
sion , à Bologne, des Pepoli et des MaUezzi. — Collège Montalto fondé à
Bologne. — Différends apaisés entre cette ville et Rarenne. — Promotion
de Gifido Pepoli au cardinalat. — Interdiction des chevauchées.
Un des traits distinctifs du caractère de Felice Pe-
retti, c'est l'amour qu'il conserva toujours pour, la
ville de Montalto, et pour la province de la Marche
d'Ancône dans laquelle il était né. Peu de temps après
son élection, il fit don à la ville de Montalto de treize
cents écus, destinés au traitement d'un maître d'école,
avec obligation de donner des leçons à quinze enfants
des environs. Il y créa un gouverneur et y établit la
résidence d'un prélat, avec juridiction sur les prêtres
voisins. Enfin, par sa constitution Sane cupientes^ il
érigea la cathédrale en évôché, avec un chapitre de
dix chanoines, et l'exempta pendant dix ans de tous
droits et redevances à la Chambre apostolique. En
outre, il fit cadeau à cette église de vases sacrés, d'or-
nements et de costumes magnifiques pour célébrer
les oflBces.
La Marche d'Ancône ne fut pas moins bien traitée :
il commença par accorder aux terres* et aux univer-
1 . Les terres étaient les Tillages non érigés en villes.
H8 VIE DE SIXTE-QUINT.
sites de cette province, par son bref Vestra erga hane
sedem, une entière liberté pour le commerce des
grains. Il érigea en villes Tolentino et San-Severino, et
créa dans cette dernière un évôché. A Macerata, il
institua un tribunal de Rota, pour juger les procès de
la province. Il promut Tévéché de Fermo au titre
d'archevêché, et renouvela les privilèges de Tuni-
versité, ce qui détermina les habitants à lui élever,
sur la porte du palais public, une statue en bronze ^
Une autre statue du même métal , ouvrage d'Antonio
Berardi, de Recanati, lui fut érigée, aux frais- de la
province de la Marche, dans la ville de Lorète, au bas
de l'escalier de la Santa Casa^ dont il avait élevé la
façade, décorée de portes en bronze, travaux auxquels
il dépensa quarante mille écus d'or.
En outre, la ville de Lorète fut dotée d'un évôché,
d'un Mont de piété, d'un palais de justice et d'une
foire qui devait, chaque année, s'y tenir du 35 no-
vembre jusqu'à la fin de décembre. Pour augmenter
sa population^ il avait accordé des privilèges et des
exemptions d'impôts à tous ceux qui viendraient s'y
fixer, et qui bâtiraient des maisons nouvelles ^. Ces me-
sures attirèrent à Lorète d'assez nombreux habitantSi
et l'on peut dire que cette ville doit à Sixte une grande
partie de son accroissements
Il ne négligeait pas les autres cités de ses États, et
spécialement l'importante ville de Bologne, la plus
considérable de toutes après Rome. Depuis sa con-
quête et sa réunion, par Jules II, aux domaines de
1. Tetiipâsii, ti 1, p. 21 s, l'attribue al famoso Samovino ;—
mais il se trompe, cet artiste étant mort en 1510.
2 . Ibid. , . n° xxiiii et suiv.
VIE DE SIXTE-QUINT. 449
l'Église, cette ville et la province dont elle est la ca-
pitale avaient été constamment agitées par des tenta-
tives de rébellion, excitées par les principales familles
de la noblesse. Mais ces familles, qui se réunissaient
dans une haine commune contre le gouvernement des
légats, étaient profondément divisées entre elles, et
se faisaient une guerre acharnée dans les campagnes
et jusqu'au milieu des rues de Bologne. On y comptait
alors deux factions également hostiles au pape, ayant
pour chefs. Tune lesPepoli, l'autre les Malvezzi. Les
premiers étaient soutenus par le duc de Ferrare, les
seconds par le grand-duc de Toscane. Foulant aux
pieds les bulles de Sixte contre les bandits, ces deux
familles riches et puissantes entretenaient à leurs
gages des bravi^ qu'elles employaient comme des in-
struments de leurs vengeances et de leurs passions, et
elles inspiraient une véritable terreur aux citoyens
paisibles. Les Pepoli étaient les maîtres des montagnes
qui entourent Bologne; les Malvezzi dominaient dans
la plaine : àTaide d'une armée de sicaires, ces deux
factions, comme au temps des Guelfes et des Gibelins,
se faisaient une guerre acharnée, et, depuis longtemps,
elles s'étaient rendues redoutables aux souverains
pontifes.
Sixte résolut de mettre un terme à un état de choses
qui portait la plus grave atteinte, non-seulement à son
autorité, mais à la sécurité de ses sujets. Dans un
consistoire du mois de septembre 4586, le pontife
avait déclaré : — « qu'il ne craignait que le péché,
mais nullement les hommes; et qu'encore que les
criminels l'accusassent de cruauté, il était décidé à
faire une sévère justice, tant que les scélératesses
n'auraient pas cessé, parce que cela était nécessaire
120 VIE DE SIXTE-QUINT.
au bien public ^» En conséquence, il avait transmis au
cardinal Salviali, son légat à Bologne, les instructions
les plus péremptoires pour réprimer les factions qui
troublaient cette ville. Mais, en politique prudent, il
ne voulut pas engager la lutte contre les deux partis
à la fois. Il commença par attaquer les Pepoli, dans
la personne le leur chef Jean, personnage possédant
d'immenses richesses, doué de la plus grande audace
et souillé des crimes les plus abominables. Contrai-
rement aux édits de Sixte, qui avaient ordonné de
livrer les bandits à la justice, Jean Pepoli gardait
dans un de ses châteaux forts un sicaire inculpé d'un
grand nombre de meurtres. Les partisans des Mal-
vezzi avaient dénoncé ce fait au légat, comme une
atteinte portée à Tautoritê du pape. Le cardinal fit
venir Pepoli et lui ordonna de remettre le bandil.
Mais Taudacieux seigneur lui répondit avec insolence :
('. qu'il ne le livrerait pas, parce que tenant le château,
dans lequel il le gardait en fief, de TEmpereur, il
considérait ce domaine comme exempt de la juri-
diction de tout autre prince : qu'en conséquence, il
appartenait à lui seul , comme feudataire de l'Empe-
reur, de faire du prisonnier ce qu'il lui plairait, soit de
lui infliger le dernier supplice, soit de le relâcher. »
Le légat répliqaa que, selon la bulle du pape, tous
les fiefs, non-seulement situés dans les États de l'É-
glise, mais môme ailleurs, étaient, pour ce qui con-
cernait la répression du brigandage, soumis à l'auto-
rité du souverain pontife et du Saint-Siège aposto-
lique. Mais Pepoli, se laissantemporter par son orgueil,
1. Galesini, cité par Tempesli, t. 1, lib. XVIII, n° xxxvii;,
p. 293, et ad notam (It).
VIB DE SIXTE-QUINT. 121
I
répondit tout jrrité:«que, eu égard à son fief, il
n'était sujet que de Dieu, et qu'il ne reconnaissait ni
pape, ni siège apostolique, ni aucun autre prince. »
Indigné de cette arrogance, le légat le fit arrêter sur-
le-champ et conduire en prison. Il envoya ensuite un
courrier extraordinaire au pontife, pour lui rendre
compte des faits et demander ses instructions. Crai-
gnant sans doute rinfluence des partisans des Pepoli à
Bologne, Sixte résolut de faire instruire la cause à
Rome, en Tabsence du prisonnier. Pendant la pro-
cédure, on intercepta des lettres écrites par Pepoli
dans lesquelles il réclamait à ses amis, le duc de Fer-
rare et les Benlivoglio,^ de Bologne, des secours pour
résister au pape, dont il parlait dans les termes les
plus méprisants. En outre, il avait fait mettre en li-
berté le sicaire cause première de sa résistance. Ces
deux circonstances firent hâter son procès : il fut con-
damné à mort par les juges de Rome, sans avoir été
mis à mêmede se défendre, et Sixte envoya l'ordre au
légat de procéder contre Pepoli comme sujet rebelle
et coupable de lèse-majesté. Aussitôt cette dépêche
reçue, le cardinal, sans tenir aucun compte des récla-
mations du duc deFerrare, accorda seulement au pri-
sonnier le temps de se confesser, et aussitôt après,
il le fit décapiter à Bologne. Son supplice remplit
d'effroi tous les nobles ses partisans.
Ils étaient encore sou& 1 impression de la crainte
inspirée par cet exemple de Tautorité absolue et de
la justice sévère du pontife, lorsque Sixte, débarrassé
des Pepoli, commanda à son légat de procéder (prout
et de jure) ^ contre les Malvezzi. Ceux-ci, pendant le
pontificat de Grégoire XIII , avaient fait incendier,
sans être poursuivis, un grand nombre de fermes ap-
^22 VIB M SIXTE-QUINT.
partenant à la famille Bianchetta. Le^ légat Salviati,
les ayant fait venir à son audience, leur ordonna, au
nom du pape, d'avoir à réparer, dans un délai déter-
miné, les dommages causés aux Biancheltl, sous peine
d'être considérés comme rebelles , s'ils refusaient
d*obéir. L'exécution récente de Jean Pepoli leur enleva
tout courage de résister à cette injonction; mais, ne
voulant pas Texécuter, ils se hâtèrent de quitter Bo-
logne et de se réfugier à Florence. Un seul , Pirro
Malvezzi, homme hautain et déterminé, qui était leur
chef, osa rester, comme pour déOer l'autorité de Sixte.
Mais le cardinal le cita en jugement, sous l'accusa-
tion d'avoir fait assassiner Bartholommeo Bolognetti,
un des habitants les plus recommandables. Cet ajour-
nement remplit Pirro d'une telle épouvante, que, pour
sauver sa vie, il prit précipitamment la fuite; mais
Sixte le fit déclarer coupable de lèse-majesté ^
Les deux factions des Pepoli et des Malvezzi ainsi
comprimées, Bologne et tout son territoire recou-
vrèrent leur ancienne tranquillité. Après les avoir
pacifiés. Sixte trouva le moment venu d*embellir la
ville, et de contribuer à l'avancement des lettres et
des sciences dans cette contrée. Par ses bulles Cathe-
dram militaniis et Inter cœteras^ d'octobre 1586 et de
décembre < 588, considérant que la noble cité de Bo-
logne s'était toujours distinguée par son amour pour
les lettres, les sciences et les arts libéraux, il déclara
vouloir y fonder un collège du nom de Montallo. Il
prescrivit que cinquante jeunes gens de la province
de la Marche seraient reçus et instruits dans cet éta-
blissement, dont huit au choix du protecteur, huit de
1. Tempesti, ut supra, p. 292.
VtlS DB SIXTE-QUINT. 123
la Ville de Montalto, huit de Ferme, et les autres des
différentes localités de cette province. Il fit don à ce
collège de trois mille ducats de revenu, voulut que
les écoliers y fussent nourris, et que le réfectoire et la
chapelle leur servissent en commun : il lui accordâtes
privilèges dont Jouissaient les autres collèges de Bo-
logne, exempta les élèves et les maîtres de tous impôts,
comme aussi de la juridiction de Tarchevéque et du
légat, pour ne relever, directement, que de celle du
Saint-Siège. Enlln, il institua protecteur son petit ne-
veu, le cardinal Alessandro Montalto, et décida que le
patronage de ce collège appartiendrait à perpétuité à
la famille Peretti^
Grégoire XIII, de la famille Buoncompagno de Bo-
logne, avait érigé en archevêché le siège épiscopal de
cette ville, et détaché de l'archevêché de Ravenne plu-
sieurs suffragants qu'il avait soumis à celui de Bologne.
Il en était résulté, entre les deux villes, des plaintes et
des récriminations. Pour les faire cesser. Sixte forma
une congrégation des cardinaux Santa-Groce, Lance-
lotto et Àldobrandini , qui parvinrent à terminer ces
différends.
Quelques années après, pour montrer à la noble et
puissante famille Pepoli qu'il n'avait conservé contre
elle aucun ressentiment, mais qu'il avait seulement
voulu, par la condamnation de Jean Pepoli, assurer
le cours de la justice^ il promut le 30 novembre 1589,
à la dignité; de cardinal, GUido Pepoli, un de ses
membres.
Les troubles de Bologne apaisés, Sixte ne montra
pas moins de vigueur à contenir deux puissantes fa^
1. Guerra, t. I, p. 315, l^e cel*
124 VIE Dfi SIXTE-QUINT.
milles romaines, dont les prétentions opposées ame-
naient souvent de sanglants conflits dans les environs
de la capitale. Pendant tout le moyen flge, la cam-
pagne de Rome avait été le théâtre de luttes acharnées
entre les principaux possesseurs de fiefs. Ces luttes
avaient recommencé du temps de Sixte, entre les
Gaelani, seigneurs de Sermoneta, et les Colonna, pro-
priétaires de Nettuno, à l'occasion du bornage de
leurs domaines, et de l'usage des eaux qui les traver-
saient. Les chefs de ces anciennes familles, au lieu de
recourir aux tribunaux pour faire juger leurs diffé-
rends, avaient préféré, méprisant les bulles du pontife,
réunirleursvassauxarmés, et entrer en campagne pour
décider leurs démêlés en combattant. Ces réunions
désignées dans les bulles sous le nom de cavalckatœ^
chevauchées^ étaient depuis longtemps interdites : mais
celte défense était tombée en désuétude, comme
beaucoup d'autres. Sixte, qui venait de réprimer le
brigandage, et qui avait abattu les factions de Bo-
logne, ne pouvait pas tolérer, jusqu'aux portes de
Rome, une sorte de guerre civile. Sa bulle, Dum pro
communia du mois de mars 1587 ^ prohiba de nouveau,
sous les peines les plus sévères , ces prises d'armes,
même de la part des communes et des universités,
parce que, dit-il, ces chevauchées sont le foyer prin-
cipal de la réunion des sicaires et des bandits. En
conséquence, il déclara coupable de lèse-majesté
quiconque les convoquerait ou y serait intervenu, et
il recommanda aux gouverneurs et aux juges de rem-
plir leur devoir. Il ne permit ces chevauchées que
dans trois circonstances ; pour se défendre dès ban-
l. Guerra, 1. 1, p. 476, 2« col.
VIE DE SIXTE-QUINT. iVo
dits, pour les poursuivre jusque dans leurs refuges, et
pour s'opposer aux descentes des Turcs et des Barba-
resques sur les côtes de ses États. Dans toutes les au-
tres occurrences, il voulait que personne n'eût Tau-
dace de rassembler une suite armée , sans l'expresse
permission du Saint-Siège, à moins d'un danger
imminent, et encore dans ce cas, il interdit [de se
réunir sans l'autorisation du ministre du siège apos-
tolique le plus voisin. — La publication de cette bulle
suffit pour calmer l'ardeur belliqueuse des Gaetani et
des Golonna, et mit fin à leurs différends.
CHAPITRE YIII
Lois eontra le luiet — Licence des oouvenU réprimée. — Tricheries au jeu
poursuivies. — Astrologie Judicieire défendue. — Prophétie du Père Félix,
capucia.— Miracles attribués à Slxte.'^U protège ses siyets contre les abus
de pouvoir des fonctionnaires publics. — - Il améliore les bâtiments et le
régime des prisons.— Il rachète et délivre des chrétiens esclaves des Turcs.
Dès la seconde année de son pontificat, frappé da
luxe effréné qui régnait à Rome, Sixte entreprit de
renouveler les lois somptuaires édictées par ses pré-
décesseurs, contre les dépenses de vêtements, de table
et autres, source de ruine pour un grand nombre de
familles. Il convoqua les conservateurs et le sénateur
de Rome, et leur dit : « qu'il avait résolu de promul-
guer de nouveau , non-seulement les défenses décré-
tées par Clément VII , Pie IV et Pie V, mais encore
celles que les empereurs avaient publiées dans le
temps de la magnificence de Tancienne Rome, contre
les excès du luxe scandaleux qui appauvrissait les
familles; qu'il était donc décidé à faire un règlement
sur cette matière : mais comme il savait qu'eux, en leur
qualité de laïques, connaissaient parfaitement ce qui
convenait au siècle, il voulait qu'ils lui fournissent
toutes les informations nécessaires pour réformer ces
abus.» Le sénateur et les conservateurs, pour obéir au
désir de leur maître, convoquèrent des délégués, au
nombre de sept, pris dans les différentes classes de la
VIE DK SIXTE-QUINT. i27
population ^ et après s'être mis d'accord avec eux sur
les réformes à proposer, ils rédigèrent un projet,
qu'ils soumirent aux trois cardinaux Santorio, Aldo-
brandini et Salviati, délégués à cet effet. Ensuite, ils
le présentèrent au souverain pontife, qui, l'ayant
approuvé, le sanctionna définitivement par sa bulle
Cum unoquoquey du l^' janvier 1586^. dont il remit
Texécution aux conservateurs du peuple de Rome.
Cette bulle comprend onze titres, et elle avait pour
objet les réformes suivantes :
1° Les vêtements des hommes; 2° ceux des femmes,
et spécialement des femmes mariées ; 3° les habits de
noces; 4° ceux des veuves; 5" les dots, qui ne peuvent
s'élever au-dessus de cinq mille écus ; 6° le» cadeaux
de noces; 7** les dépenses des repas; 8° celles des lits;
9" les présents à éviter entre les parrains et marraines,
le jour du baptême des enfants; 40° les funérailles;
il** et les peines établies contre les personnes qui
violeraient ce décret.'
Les prescriptions qu'il renfermait, les pénalités qu'il
édictait contre les délinquants, restèrent impuissantes,
et cette bulle tomba promptement en oubli et en dé-
suétude. Le luxe se releva plus hardi, plus scandaleux
que jamais; car ce n'est point avec des menaces et des
peines qu'on peut le combattre, mais seulement par la
raison et les mœurs. Comme tant d'autres, Sixte obéis-
sait aux idées anciennes, et il croyait plutôt à l'effica-
cité du châliment qu'au libre résultat de la modération
dans l'opulence et des bons exemples de conduite.
Les mesures qu'il adopta pour ramener les religieuses
1. Tempesli donne leurs noms, t. I, lib. XXV, n» xv, p. 395.
2. Guerra, t 1, p, 483, F* col.
128 VIE DE SIXTE-QUINT.
à Tobservation du vœu de chasteté, sont empreintes
d'une rigueur excessive. H commença par menacer de
châtiment ceux qui, sans une permission expresse du
cardinal vicaire ou du souverain pontife, attireraient
les religieuses à la porte des couvents pour causer
avec elles. « Il régnait alors, dit un historien^, une si
grande licence, que les parloirs étaient constamment
remplis d*oisifs, lesquels entretenaient les religieuses
dans des conversations continuelles, les détournaient
de leur vocation et excitaient les plus grands scan-
dales. Comme il était arrivé que des jeunes gens
avaient violé des religieuses, et que d'autres, pour
pénétrer dans un couvent, avaient forcé avec effraction
les grilles et les fermetures des fenêtres et des portes,
Sixte exigea qu'ils expiassent sur-le-champ ce forfait,
en subissant le dernier supplice. Prié par la supé-
rieure d'avoir égard à l'honneur de son couvent, le
sévère pontife répondit : « L'honneur a été rendu
par nous, puisque nous avons fait disparaître les in-
dignes qui le lui avaient ravi avec tant d^ scandale, et
en donnant à d'autres de si mauvais exemples. Nous
avons fermé les yeux, tant que le respect, la piété et
la clémence nous le permettaient : mais là où l'amour
ne sert à rien, il faut employer la justice, et quand le
fer ne suiBt pas, il faut user du feu, autrement, cette
poix ne serait pas consumée. »
Par d'autres édits, il défendit, sous peine de mort,
les tricheries qui se commettaient en jouant aux dés
et aux cartes. Il établit aussi une police très-sévère
pour les femmes de mauvaise vie, chez lesquelles des
assassinats se commettaient journellement. Les blas-
t. Le père Tempesti, t. II, lib. 1, n^xu, p. 15.
VIE DE SIXTE-QUINT. 120
phémateurs furent également poursuivis avec une
cruauté empruntée au moyen âge; et Ton raconte
qu'il fit mettre à la torture et écarteler, après lui avoir
fait percer la langue avec un fer rouge, le cochçr d'un
grand seigneur, reconnu coupable de ce méfait. Enfin,
il ne montra pas moins de rigueur à Tégard des astro-
logues judiciaires, qui prétendaient prédire Tavenir :
il fulmina contre eux sa bulle Cœli et terrœ creator^
et les punit avec une sévérité implacable.
Il est vrai que ses ennemis soutenaient qu'il n'a-
vait défendu cette astrologie, que parce qu'il l'avait
pratiquée lui-môme pour arriver à la papauté. « Mais,
répond le père Tempesti, son astrologie judiciaire fut
la prophétie qui lui fuf faite par saint Félix, capu-
cin, et par d'autres serviteurs de Dieu. » 11 faut sa-
voir que, pendant qu'il était venu prêcher le ca-
rême à Rome, en 1552, le père Montalto s'était lié
avec un religieux capucin, nommé Félix, originaire
de Cantalice, du diocèse de Civita-Ducale, dans TA-
bruzze. Ce capucin étant mort à Rome, en odeur de
sainteté, en 1588, Sixte alla voir son corps exposé dans
l'église de Saint-Bonaventure, et il ordonna qu'on fît
sur-le-champ le procès-verbal pour sa canonisation, ce
qui eut lieu sous la surveillance du cardinal Santorio,
qui rapporte le fait. Or, un des miracles attribués au
nouveau saint dans les actes de sa canonisation , fut
précisément d'avoir prédit au père Montalto qu'il de-
viendrait pape ^
Un autre miracle à noter, c'est celui prêté à Sixte
lui-même. Voici comment il est rapporté par le père
Tempesti : « Puisque j'en suis à parler de Tillustre
1. Tempesti, 1. 1, lib. H, n» X/p. 25.
9
130 VIE DE SIXTE-QUINT.
Compagnie de Jésus, cela me rappelle un événement
célèbre, arrivé en la personne de Filippo Giusliniani,
patricien génois, lequel, après avoir abandonné le
monde pour passer sa vie dans cette vénérable com-
pagnie, fut renvoyé par la suite, à cause de ses infir-
mités incurables, de cette même société, qui a besoin
de sujets sains et capables de soutenir les fatigues con-
tinuelles qu'elle s'impose au bénéfice du prochain. Ce
Giustiniani, avant de retourner dans sa patrie, se
présenta, tout couvert de laplus affreuse lèpre, devant
Sixte. La vue de cet homme , ressemblant déjà à un
cadavre, émut le pontife jusqu'au fond des entrailles.
Après l'avoir exhorté à supporter en paix le fléau que
Dieu lui avait envoyé, il le congédia, avec le signe de
la bénédiction apostolique, et Giustiniani sortit guéri.
—Beaucoup racontent ce fait, ajoute Tempesti, et, en-
tre autres, Giovanni Pinadello le rapporte ^ Les enne-
mis jurés de Sixte tournèrent en ridicule Tadmiration
de Rome, et dirent que ce Giustiniani, étant un hypo-
crite fieffé, avait feint d'avoir la lèpre, pour tromper
Sixte, et lui arracher des mains quelque dignité. Mais
les écrivains qui l'accusent de cette fourberie, re-
connaissent cependant que Giustiniani avait été ren-
voyé de la Compagnie de Jésus, à cause de ses infir-
mités incurables. Le fait est qu'il demeura guéri. »
Au nombre des pièces de vers remarquables, qui
I . Dans son ouvrage intitulé : Invicti Quinarii numeri séries, etc.,
Roma 1589.— BibUothèque imp. de Paris, H, 1012.— Voici ce pas-
sage, p. 36.— « Kal, Januariif MDLXXXIX... eoipso diefelicissimo,
Philippus Giustinianus, Genuensis, Societaiis Jesu, cnm per sepien-
nîum graviter lepra laborasset, ubi primum a Sixto Qiiinto, sanc-
tiasimo pontifice, benedictionem accepity tum mundatus est, atque
illicb sanitali pristina est resiitutus. Proinde dicent posteri uberius
sanctitatem in tanto pontijice prœcipue enituisse.
VIE DE SIXTE-QUINT. i3i
furent publiées à Rome et envoyées dans les autres
pays, pour célébrer cette guérison miraculeuse, la sui-
vante mérite d'être rapportée :
t Ergo fugas asgro veterem de corpore morbum
Cum dextra signas^ maxime Sixte, crtwem?
Hoc Christi, hoc Fetri est ; Christi nam sceptra, viasque
Rite gens, Pétri jura thronumque tenes.
Magna fides œgri, major tua, Sixte, potestas,
VtraqiAB languorem^ ccu medicina levât.
Bine œdes alii, ductus mirentur aqiuirum,
Fontes, atque obelosy templaj sacella, vias,
Miror ego solo sanari corpora Signo ;
Scilicet illa hominis sunt opéra, ista DeiK
— a Ainsi, grand Sixte, tu chasses une maladie invé-
térée d'un corps qui souffre, en faisant de lamain droite
le signe de la croix. C'est l'œuvre du Christ, c'est l'œuvre
de saint Pierre, car tu tiens avec honneur le sceptre du
Christ, tu suis ses voies, et tu occupes le trône de saint
Pierre. La foi du malade est grande, mais ton pouvoir.
Sixte, est plus grand encore : l'un et l'autre enlève la
souffrance, mieux que le remède le plus efficace. Que
d'autres admirent ici tes monuments, tes aqueducs, tes
fontaines, tes obélisques, tes temples, tes palais, les rues
que tu as ouvertes : pour moi, j'admire le pouvoir de
guérir les corps avec le seul signe de la croix ; car les
premières œuvres sont celles d'un homme, la dernière
est l'œuvre de Dieu. »
Quoi qu'on puisse penser de la guérison de l'an-
cien jésuite Giustiniani, Sixte aurait fait un plus grand
miracle, si sa bulle Onus avait pu être exécutée. Il
l. TempesU, t. 11, llb. VU. n»' xxvii, xxviii, p. i06-10î.
132 VIE DE SIXTE-QUINT.
l'avait fulminée pour venir en aide à ses sujets, op-
primés par les abus et les excès de toutes sortes contre
les personnes et les propriétés, commis par les sei-
gneurs, les riches et les fonctionnaires publics. Il se
proposait surtout, par cet acte, de secourir les mi-
neurs, les jeunes filles et les veuves. Pour y parvenir,
il avait député les trois cardinaux Santa-Croce, san-
Marcello et Lancelotto, afin d'écouter leurs plaintes.
Il voulait que ces députés lui fissent tout connaître fi-
dèlement, et il se réservait de pourvoir, avec son au-
torité, aux réclamationsdontla vérité serait démontrée,
« afin que ses sujets ne fussent plus opprimés et tour-
mentés contre toutes les règles de la justice, » selon
les termes de sa bulle ^ « Il espérait, qu'à son exemple,
les autres princes chercheraient à bien mériter de
leurs sujets, en accomplissant les préceptes de la cha-
rité chrétienne. » Malheureusement, rien n'indique
que ces excellentes intentions aient produit le moindre
résultat.
Il porta son attention sur le régime des prisons.
Jusqu'alors, la même prison avait renfermé les prê-
tres, les juifs et les chrétiens, accusés ou condamnés.
Le cardinal Rusticucci, vicaire, ayant trouvé qu'il était
convenable de faire cesser cette confusion. Sixte ap-
prouva son projet de bâtir de nouvelles prisons, pour
séparer les détenus. A cet etîet, par une bulle, Quœ
ordini^ du 4 septembre 1589*, il autorisa son ministre
à faire l'acquisition d'une maison attenant au collège
1 . Ne contra jus et fas, justitixque normam vexentur et oppri'-
meniur,,. et alii principes ad bene de suis subdiiis merèndum, ac
charitati christianx complexendum, nostri eiiam exemplo invitentur.
— Tempesti, t. I, lib. IX, n? xxix, p. 143, eiad notant (32).
2. Guerra, t. I, p. 479, l'« col.
VIE DE SIXTE-QUINT. 133
germanique, dans le quartier du Pont, afin d'y trans-
férer une partie des prisonniers. Il assigna deux mille
écusde revenu à la confrérie délia Pietà, instituée par
le Père Jean Taglière, de la compagnie de Jésus, pour
secourir les détenus pauvres. Cette rente était destinée
à faire mettre en liberté, tous les ans, le jour de Pâques,
les débiteurs incarcérés pour une somme inférieure à
cent écus. Il accorda plusieurs privilèges à cette con-
frérie, entre autres celui de pouvoir délivrer, le lundi
après le premier dimanche de carême, un condamné
à mort, excepté pour crime de lèse-majesté, privilège
qui fut aboli par Innocent X '.
Une autre œuvre, d'une utilité plus pressante et
plus générale, reçut également du pontife des encou-
ragements et des subsides.
Depuis la prise de Constantinople, la Sicile et Tlta-
lie méridionale étaient livrées, presque sans défense,
aux incursions des Turcs et des Barbaresques, leurs
alliés. Les États romains, dont les côtes permettent
aux petits navires d'aborder facilement, se voyaient
surtout exposés aux entreprises de ces forbans, qui
descendaient à terre, avec des soldats déterminés, et
enlevaient à l'improviste les hommes, les femmes et
les enfants qu'ils trouvaient dans la campagne. Pour
obvier à ces surprises, le gouvernement de Naples et les
papes avaient fait construire tout le long du rivage,
depuis Reggio de Calabre jusqu'aux Maremmes de Tos-
cane, des tours élevées, fortifiées et armées de canons,
dont les garnisons devaient, à l'apparition des vais-
seaux ennemis, donner l'alarme, et se mettre en état
de défense. En outre, dès 1588, Sixte avait ordonné la
1. Tempesti, t. 1, lib. XVIll, 288.
434 VIE DE SIXTE-QUINT.
construction de dix galères destinées à protéger les
côtes de ses États. Mais ces précautions étaient sou-
vent insuffisantes, et les corsaires turcs et barbares-
ques trouvaient, chaque année, le moyen d'enlever et
de conduire en esclavage, soit à Gonstantinople, soil
sur la côte d'Afrique, un grand nombre de sujets du
pape, de la Toscane et du royaume de Naples. Ces mal-
heureux étaient vendus et assujettis aux plus durs
travaux. Cependant, comme Tamour de l'argent est
tout puissant sur le cœur de l'homme, leurs maîtres
consentaient à les rendre à leurs familles ou à des as-
sociations charitables, moyennant de fortes rançons.
Grégoire XIII, ayant à cœur de venir au secours de
ceux dé ses sujets qui étaient tombés dans les mains
des infidèles, avait encouragé la création à Rome de
la compagnie du Gonfalone^ dont les membres se dé-
vouaient au rachat des chrétiens esclaves chez les
musulmans. Dès la fin de Tannée 1583, Sixte, par
sa bulle Cum benigna^ confirma les privilèges de
cette compagnie, et l'autorisa en outre à recueillir,
dans tout l'État ecclésiastique, des dons et des au-
mônes, destinés à fournir la rançon des captifs.
Un événement arrivé à Tripoli de Barbarie ne tarda
pas à faire apprécier l'utilité de ces collectes. Hassan,
pacha de ce pays, se trouvant occupé en campagne,
avec la plus grande partie de ses troupes, à lever l'im-
pôt que les Maures refusaient de lui payer , les
chrétiens esclaves, très-nombreux dans la ville, réso-
lurent de profiter de cette circonstance, pour recou-
vrer de vive force leur liberté. Ils étaient obligés, tous
les jours, d'aller chercher à six milles de Tripoli des
pierres qu'ils rapportaient eux-mêmes, pour servir à
la construction du palais du vice-roi. Ils avaient re-
^
VIE DE SIXTE-QUINT. «35
marqué que leurs gardiens étaient peu nombreux, et
qu'il leur serait facile de s'emparer de l'arsenal, où ils
trouveraient une grande quantité d'armes. Ils es-
péraient pouvoir s'y établir en l'absence des trou-
pes, se fortifier dans le palais, résister aux habi-
tants, et finalement s'échapper avant le retour du
pacha. Mais le complot manqua, par la trop grande
impatience d'un des chrétiens, qui, avant le signal
convenu, se mit à crier : Liberté! Liberté I A ce cri,
répété par tous les autres, les gardiens fermèrent l'ar-
senal, appelant les habitants à leur secours, et ceux-
ci, accourant en foule, se jetèrent sur les chrétiens
sans armes, en tuèrent cent-cinquante, et en blessè-
rent plus de cent. Ceux qui échappèrent à ce massacre,
furent traités par le pacha avec la plus atroce bar-
barie. Dès son retour, il en fit écorcher un toutvivant,
empaler deux autres, tandis que seize de ces mal-
heureux étaient criblés de coups de yatagan sur tout
le corps, de manière à les faire horriblement souffrir,
sans mettre leur vie en danger. Parmi ces derniers, il
y avait trois prêtres, un capucin, un cordelier (fran-
ciscain) et un prêtre séculier de Pise, Orazio Franchi,
autrefois chapelain des galères du grand duc de Tos-
cane. Dès que leurs blessures le leur permirent, ils
s'empressèrent d'écrire à Sixte, pour lui exposer leurs
souffrances et leur affreuse situation. Le pontife, ému
de compassion, n'hésita pas à faire un fonds de plu-
sieurs milliers d'écus, lequel, joint aux dons et au-
mônes recueillis par la compagnie du Gonfalene^
devait être employé au rachat des pauvres prisonniers*
11 chargea plusieurs pères capucins de cette œuvre pie,
et leur promit d'ajouter la somme nécessaire à la
rançon de tous les captifs. Ces religieux se rendirent
«30 VIE DE SIXTE-QUINT.
à Tripoli, oùils exécutèrent fidèlement ses instracti ons.
De plus, étant revenus par Alger, ils y traitèrent du
rachat d'un grand nombre d*esclaves chrétiens, que le
Dey promit de rendre, moyennant la somme de quinze
mille écus. Les capucins ne l'avaient pas; mais con-
fiants dans la parole de Sixte, ils la demandèrent,
et le pontife ne trompa pas l'espérance qu'ils avaient
mise en sa charité. Ayant donc réuni tous ces chré-
tiens, rachetés avec les deniers du chef de l'Église,
les pères capucins s'embarquèrent avec eux pour Ci-
vita-Vecchia, où ils arrivèrent dans le mois de février
1587. Les chrétiens ainsi délivrés, au nombre de plus
de deux cents, firent leur entrée solennelle à Rome,
conduits par les religieux qui les avaient ramenés, et
précédés de la compagnie du Gonfalone. Ils allèrent
ensuite processionnellement , le dimanche de la
Passion, à Sainte-Marie-Majeure, se jeter aux pieds du
pape, qui, après leur avoir donné sa bénédiction, les
fit dîner, et les congédia ensuite en remettant à cha-
cun d'eux une somme suffisante pour regagner son
pays. Parmi ces hommes, il s'en trouvait qui avaient
enduré l'esclavage pendant quarante années consé-
cutives ^
1. Teinpcsti, t. I, lib. Xi, n"» xxvi à xxxi, p. 181 à 184. — A
mon premier voyage difalie, en 1826, j'ai vu dans la rade de IJ-
vourne, deux bàUments tunisiens, armés en course, et guellantleur
proie. D'après les usages maritimes admis alors, ils ne pouvaient
donner la chasse aux navires marcliands napolitains, romaius, es-
pagnols, et même toscans, que vingt-quatre lieures après la sortie
de ces navires du port où ils étaient, en relâche. Telle a été pendant
près de quatre siècles la conduite des corsaires barbaresques à l'égard
des chrétiens, et particulièrement des habitants des côtes de l'Âdria-
Uque et delà Méditerranée. Cette piraterie, ces avanies, qui étaient
la honte de l'Europe civilisée, n'ont cessé entièrement qu'après la
loricuse conquête d'Alger par la France, en 1830.
VIE DE SIXTE-QUINT. ^37
Telles furent les principales mesures qui marquè-
rent le gouvernement temporel de Sixte-Quint : on
voit que ce grand pontife avait à cœur de rétablir la
sécurité de ses sujets, en môme temps que le cours de
la justice, d'introduire l'ordre et Téconomie dans les
finances, de ramener le bien-être et la vie à bon mar-
ché, d'encourager l'industrie et le commerce, de ré-
primer les abus, enfin de se faire aimer des bons et
craindre des coupables : il y parvint en peu de temps
à Taide de mesures énergiques, quelquefois impi-
toyables, et sous son règne, malheureusement trop
court, les États de l'Église jouirent d'une prospérité,
d'un calme sans exemple depuis un grand nombre de
siècles.
LIVEE TROISIÈME
EXERCICE DU POUVOIR SPIRITUEL
CHAPITRE IX
Origine des cardinaux qui élisent actuellement le pape. -^ Sixte fixe leur
nombre et leurs titres, et les répartit en quinze congrégatiouB.— Beerétaire
particulier du pape. — Obligation aux évéques de visiter les tombeaux de
saint Pierre et de saint Paul. — Renouyellement des stations dans certaines
églises de Rome.
Le pouvoir spirituel des souverains pontifes n'est
pas borné, comme leur gouvernement temporel, aux
limites de leurs États. Il s'étend sur le monde entier;
car leur autorité apostolique, appuyée sur les conciles,
règle le dogme, la discipline, le culte et les consciences
catholiques: tâche immense, bien plus importante à
exercer qu'aucun gouvernement politique. Au temps
de Sixte-Quint, la réforme de Luther et de Calvin
avait violemment enlevé, au chef de l'Église romaine,
' la direction spirituelle de plusieurs contrées de TEu-
rope, parmi lesquelles il faut placer en première ligne
le royaume d'Angleterre. Mais Philippe II, resté le fl-
fidèle champion du catholicisme, luttait partout, de con-
UO VIE DE SIXTE-QUINT.
cert avec le pape, contre le principe nouveau et non
encore publiquement reconnu de la liberté de con-
science. Dans le livre suivant, nous exposerons la po-
litique que Sixte suivit au milieu de cette lutte, en
France, en Allemagne et ailleurs, et nous ferons con-
naître les mesures qu'il crut devoir adopter, en qualité
de chef de TÉglise catholique, contre les dissidents.
Nous nous bornerons à rapporter, dans celui-ci, ses
actes purement spirituels, c'est-à-dire ceux qui se rap-
portent exclusivement au gouvernement de l'Église, au
dogme et à la direction des consciences.
On se rappelle que Sixte avait été élu pape à l'una-
nimité des suffrages de quarante et un cardinaux, lui-
même ayant donné son vote au doyen du Sacré-Collége,
Alexandre Farnèse : il y avait donc eu quarante-deux
cardinaux présents au Conclave. Quelques autres
n'avaient pu s'y rendre; mais, en totalité, le nombre
des cardinaux à cette époque ne dépassait pas cinquante-
cinq. Ce nombre n'avait jamais été fixé d'une manière
définitive; les papes en variaient le chiffre au gré de
leurs affections, de leur politique, ou des influences
(ju'ils subissaient.
Les auteurs ecclésiastiques ne sont pas d'accord sur
l'origine de la dignité cardinalesque, inconnue sous
les premiers pontifes. Les uns veulent qu'on ait dé-
signé du nom de cardinaux, dans le commencement
de l'Église, les curés des différentes paroisses de Rome ^
D'autres soutiennent ^ qu'on appelait cardinaux, dès la
t . Voy. le traitté (sic) de l'origine des cardinaux du Saint-Siège,
et particulièrement des François, etc., — Cologne, Pierre ab Eg-
mont, 1665, petit in-18, — passim^ et spécialement p. 49 et sui-
vantes.
2. L'abbé Fleury, Histoire ecclésiastique^ t. VIII, p. 36.
^
VIE DE SIXTE-QUINT. 141
fin du sixième siècle, les évoques, les prôlres et les
diacres attachés à certaines églises, à la différence de
ceux qui ne les desservaient qu'en passant et par com-
mission. Quoi qu'il en soit, il paraît démontré que les
premiers successeurs de saint Pierre furent nommés
par le clergé de Rome et par les fidèles, et confirmés par
VEmpereur. Ce mode d'élection dura pendant plusieurs
siècles. On prétend qu'ensuite le droit de choisir le
pape fut remis à Charlemagne et à ses successeurs, dans
le concile tenu à Rome du temps du pape Adrien !•%
en 744. Mais le choix fait par les empereurs fut pres-
que toujours contesté par le clergé ou par le peuple
de Rome, et dès le dixième siècle, on était revenu au
mode d'élection anciennement pratiqué.
En effet, on trouve dans le recueil des lettres de
Grégoire VII, le procès-verbal ' de son élection, à la-
1. Itapporlé par Guerra, 1. l^r de Romano Pontifice, p. 349,
!'• col. — En voici le texte:
Régnante Domino nostro Jesu Christo^ anno clementissimx incar-
nationi» ejus millesimo septuagesimo tertio ^indictione et luna undr-
cima, decimo calendas majij feria secundo die xepulttirae Domini
AU'xandi bons memorix secundi Papx, ne sedes apostolica diu Itigent
proprio desiiiuta paslore^ Congregati in Basilica D, Peiri ad viii'
cula, nos Sauctx Romanœ^ Catholicae et Aposlolicx Ecclesix Cardi-
nales, Clerici, Àcolythi, Subdiaconi, Diaconi, Presbyteri^presentibus
venerabilibus episcopis et abbaiibus, clericis et monacliiSf conscu-
tientibus turbis utriusque sexus, diversiqut ordinis acclamuntibua :
elegimut nobis in Pastorem et summum Ponti/tcem, virum religiosum,
gemmx sciendx prtidentia pollentem^ «quitalis et juslitix praesian~
tissimum amatorem^in adversis fortem ^ in prosperis temperatum^ et
juxta apostoli dictum bonis moribus ornatum, pudicum, modesiitm,
iobrium, castum, hospitalem, domum suam bene gertntem^ in grc-
mio hujus matris ecclesix, a pueritia, salis nobiliter educatum et
doctum, atqiie pro merito in archidiaconatus honorem usque hodie
sublimaium, Hildebrandum videlicec archidiaconum , quem a modo
et usque in sempiternum esse et dici Gregorium Papam et Àposio-
Ucum voluwus et approbamus, — Placet vobis? — Placet, — Vnitis
lum? — Volumus, — Laudatis eum ? — Laudamus.
«42 VIE DÉ SIXTE-QUINT.
quelle le clergé et le peuple de Rome avaient pris part.
On y lit ce qui suit : «Sous le règne deNotre-Seigneur
Jésus-Christ, Tan delà très-salutaire incarnation 1073,
indiction et onzième lune, le iO des calendes de mai,
la seconde fête après le jour des funérailles du pape
Alexandre II, d'heureuse mémoire, voulant éviter que
le siège apostolique ne fût longtemps privé de son
propre pasteur, assemblés dans la basilique de Saint-
Pierre-aux-Liens, nous cardinaux de la sainte, catho-
lique et apostolique Église romaine, clercs, acolythes,
sous-diacres, diacres, prêtres, en présence des véné-
rables évéques et abbés, clercs et moines, d'une foule
de peuple de Tun et de l'autre sexe et de différentes
conditions, donnant son consentement et faisant en-
tendre ses acclamations, nous avons élu pour notre
pasteur et souverain pontife un homme religieux, dis-
tingué par sa prudence dans Tune et l'autre science,
ami très-décidé de la justice et de Téquité, fort contre
radversité, modéré dans la prospérité, et selon la
parole de TApôtre, orné de bonnes mœurs, pudique,
modeste, sobre, chaste, hospitalier, gouvernant bien
sa maison, élevé assez noblement depuis son enfance
dans le sein de cette mère Église, savant et promu
jusqu'à ce jour, à cause de sa vie, à Tarchidiaconat,
savoir Hildebrand, archidiacre, lequel, dès maintenant
et à toujours, nous voulons et approuvons qu'il soit dit
et appelé Grégoire pape et apostolique. — Vous plaît-
il? — Il nous plaît. — Le voulez-vous? — Nous le
voulons. — Le louez-vous? — Nous le louons, »
Cet acte prouve que, dans le onzième siècle, l'élec-
tion du souverain pontife était faite par tout le clergé
de Rome, séculier et régulier, et que le peuple ratifiait
cette élection. Plus tard, le peuple et le clergé furent
VIE DE SIXTE-QUINT. 143
écartés, et le droit d'élection ne résida plus que dans
un petit nombre de cardinaux, évoques, prêtres et
diacres, nommés eux-mêmes par les souverains pon-
tifes. Plusieurs conciles essayèrent de déterminer le
nombre et les prérogatives des cardinaux ; mais les
actes de ces assemblées, sur cette matière, furent pres-
que toujours éludés, soit par les papes, soit par les
cardinaux eux-mêmes.
Selon Onuphrius Panvinius\ Sixte IV fut le premier
pape qui, sans tenir compte du décret du Concile de
Bâle, augmenta beaucoup plus largement que ses pré-
décesseurs le nombre des cardinaux. Alexandre VI
suivit son exemple : néanmoins, ni l'un ni l'autre ne
dépassa le nombre de cinquante-trois. Léon X n'eut
aucun égard à cette ancienne tradition , acceptée
comme un statut. Par sa célèbre promotion de trente
et un cardinaux à la fois, il en porta le nombre à
soixante-cinq, ce qui ne s'était jamais vu depuis l'éta-
blissement de cette dignité *. Paul IV alla plus loin,
et sous son pontificat on compta jusqu'à soixante-dix
cardinaux.
C'est ce dernier nombre que Sixte résolut de con-
sacrer définitivement : sa bulle Postquam verus^ de
décembre 1586 ', explique les motifs de cette déter-
mination :
« De même, dit-elle, que le pontife représente la
personne du Christ, de même les cardinaux repré-
sentent les Apôtres.
t. In Hb» de Episcopalibuê liluUs et DiaconiU Cardinalium ^
p. 18. — n est cité par Guerra, t. ], p. 387, 2« col.
3. Voyez des détails intéressants sur cette promotion, dans la
Vie de Léon X par Roseoé, t. iU, p. 128 et suiv.
8. Guerra, t. i, p. 987, 1'« eol.
U4 VIE DE SIXTE-QUINT.
« En conséquence, le pontife doit apporter tous ses
soins à n'admettre dans le collège des cardinaux que
des hommes probes et recommandables par leur doc-
trine, puisque c'est parmi eux que doit être élu le
chef de TËglise.
« Les cardinaux seront soixante-dix, l'élection de
celui qui aurait été nommé au delà de ce nombre
sera nulle.
« Parmi eux, six seront évoques, quatorze diacres,
les autres, c'est-à-dire cinquante, seront prêtres.
« Les diacres auront vingt-deux ans, de sorte qu'ils
puissent, dans l'année, être promus au grade du dia-
conat. S'ils ne le reçoivent pas, il n'auront ni voix
active, ni passive '. Lorsqu'ils viendront à être or-
donnés prêtres, ils ne resteront pas moins cardinaux
diacres, jusqu'à ce que le nombre des diacres soit
complet.
« A la quatrième vacance, le diacre le plus ancien
sera promu, s'il a l'âge, à une église épiscopale.
« H y aura au moins quatre maîtres en théologie,
pris dans les ordres réguliers et mendiants, parmi ces
soixante-dix cardinaux.
« La création des cardinaux se fera les jours de
jeûne de décembre.
«On ne nommera que ceux qui sont aptes, de
toutes les nations*. Les enfants illégitimes et légitimés
1 . C'est-à-dire qu'ils ne pourront ni voter pour l'éleclion du
pape, ni être élus eux-m^mes.
2. « Non promoveantur uisi idonei eor omnibus nationibus, —
Guerra, loc, cit. — Les cardinaux étrangers ont toujours été en
très-infime minorité dans le Sacré-Collége, comparativement aux
Italiens, et surtout h ceux nés sujets des Ëlats de l'Ëglise. Celte
inrériorité numérique peut facilement Être justifiée par des raisons
politiques: mais elle n'est guère admissible au point de vue pure-
VIE DE SIXTE-QUINT. 145
par le mariage subséquent, auraient-Ils môme des
dispenses du Saint-Siège sur le défaut de leur nais-
sance, seront écartés du cardinalat. De môme, ceux
qui à raison de leurs infirmités sont repoussés des
ordres, ne pourront être cardinaux. Ceux qui, môme
en légitime mariage, auront des fils ou des petits-fils,
ne seront pas admis au cardinalat, de peur qu'ils ne
se laissent aller envers eux à trop de bienveillance. De
môme, ni deux frères germains , ni Toncle et le neveu
ensemble, ni le cousin germain, ni aucun parent au
premier et au second degré d'un cardinal existant, ne
pourront être cardinaux.
« Ceux qui seront promus en pays étranger, devront
se rendre à Rome dans Tannée, et, avant de recevoir
le chapeau rouge, ils prêteront serment d'accomplir ce
voyage dans le délai déterminé ; autrement ils seront
privés de Fhonneur du cardinalat. »
Depuis Sixte-Quint, cette bulle n'a pas cessé d'être
observée, quant au nombre des cardinaux, qui n'a
jamais dépassé soixante-dix. Mais elle a été moins
respectée dans plusieurs autres de ses dispositions.
Ainsi, bien qu'elle fixe l'âge des cardinaux-diacres à
vingt-deux ans, il est arrivé plus d'une fois que les
souverains pontifes ont créé des cardinaux plus jeunes.
Par exemple. Clément VIII, Aldobrandini, troisième
successeur de Sixte, n'hésita pas à nommer cardinal,
malgré Topposition de plusieurs membres du Sacré-
Collège, dans le consistoire tenu le 17 septembre 1603,
Silvestre Aldobrandini, son neveu, qui n'était alors
ment catholique, puisque la France, l'Espagne, rAUemagne et les
autres contrées de l'Europe et du monde entier, comptent un bien
plus grand nombre de catholiques que l'Italie seule, et surtout que
les ËtaU de l'Église.
\0
446 VIE DÉ SIXTE-QUINT.
âgé que (le quatorze ans ^ De même, les papes n'ont
pas toujours tenu compte de la défense d'introduire à
la fois^ parmi les cardinaux, deux parents au degré
prohibé. Néanmoins, aujourd'hui encore, la bulle de
Sixte-Quint est comme la constitution du Sacré-Col-
lége.
L'année suivante, en avril i589, Sixte désigna les
églises qui, à l'avenir, devraient donner leurs titres
aux cardinaux. Sa bulle Jteligiosa sanctorum ' rap-
pelle que , dès les premiers temps du christianisme,
plusieurs églises voisines de Rome furent nommées
cardinales et données aux cardinaux, et que quelques
églises dans les villes eurent des prêtres et des diacres.
C'est pourquoi Sixte désigne les titres presbytéraux
assignés aux cardinaux-prêtres, quatorze diaconats et
sept évêchés, pour autant de cardinaux-diacres et
évêques. Le titre perpétuel du vice-chancelier de
l'église romaine est San-Lorenzo in Damaso. Dans le
cas où quelques autres églises auraient joui du titre
cardinalesque, elles en demeureront privées. Les car-
dinaux devront fréquemment visiter leur église titu-
laire, y célébreront le culte divin, et admonesteront
le clergé.
Après avoir fixé le nombre et les titres des cardi-
naux, il résolut de les répartir dans quinze congré-
gations créées par lui, à l'effet de venir en aide au
souverain pontife, aussi bien dans l'exercice de son
pouvoir spirituel, que de son gouvernement temporel.
Ce n'est pas que, depuis leur origine, les cardinaux ne
1. Voyez les lettres de l'abbé d'Ossat, depuis cardinal, édition
in-12, d'Amsterdam, 1732, t. V, p. â27, lettre CGCLVIII, à
M. de ViUeroy.
2. Guen-a, t. I, p. 387, 2«col.
VIE DE SIXTE-QUINT. ' 147
prissent aucune part à la direction des affaires de
FEglise et à l'administration du patrimoine de Saint-
Pierre : mais leurs attributions n'étaient pas claire-
naent définies, et aucune constitution pontificale n'en
avait réglé l'exercice. Il en résultait des difficultés
fréquentes et des empiétements d'autorité auxquels il
était urgent de mettre un terme. C'est ce but que
Sixte se proposa d'atteindre en divisant les soixante-
dix cardinaux en quinze congrégations, dont la com-
pétence et les pouvoirs sont déterminés avec soin
dans sa bulle Immema œiemi Dei ^ Ce ne fut qu'en
1588 qu'il adopta cette mesure, « imitant, dit-il,
l'exemple donné par Jethro, à son gendre Moïse. »
Considérant la masse énorme d'affaires qui pèse sur le
souverain pontife, et voulant que ces affaires fussent
expédiées avec prudence et célérité, il institua ces
quinze congrégations de la manière suivante :
La première est celle de l'Inquisition de la foi , car
« la foi, dit-il, est la vertu sans laquelle il est impossible
de plaire à Dieu. » Il remit à cette congrégation le
soin de rechercher, de citer, d'instruire, de juger, de
retenir toutes les causes dans lesquelles il s'agit d'hé-
résie, de schisme, d'apostasie, de foi, de magie, de
sortilèges, de divination et d'abus des sacrements ; il
confirma tous les pouvoirs accordés à cette congré-
gation par ses prédécesseurs, et voulut que ses minis-
tres jouissent de plusieurs privilèges. Enfin, et ce
n'est pas la partie la moins remarquable de sa bulle,
il exhortait (f l'empereur, les rois et tous les princes
chrétiens, à défendre, selon leurs promesses, la reli-
gion catholique, et à prêter la main aux ministres du
1. Guerra, t. I, p. 395, ir«eol. et suivantes.
148 VIE DE SIXTE-QUINT.
tribunal de Tlnquisition, afin que ceux-ci se trouvant
assistés du bras séculier, pussent heureusement rem-
plir une si grande tâche, pour la plus grande gloire
de Dieu et pour Taccroissement de la religion catho-
lique. » •
La seconde congrégation a pour objet de préparer
la signature de grâce et de justice : comme il arrivait
constamment qu'un grand nombre de suppliques
étaient adressées à Rome au saint-père, pour obtenir
des faveurs, Sixte veut que cette congrégation les
examine, et en fasse sommairement rapport au sou-
verain pontife. Le cardinal grand pénitencier, prési-
dent de la signature de grâce, et celui de la signature
de justice et le dataire, devront toujours faire partie
de cette congrégation.
La troisième doit statuer sur les légitimes demandes
d'érection d'églises nouvelles, et pourvoir à tout ce
qui leur est nécessaire, selon les prescriptions du con-
cile de Trente : elle doit également examiner les dé-
membrements des bénéfices, leurs unions, etc.
Les attributions de la quatrième congrégation se
rapportent uniquement au gouvernement temporel.
Convaincu que le bonheur de son peuple dépend, en
grande partie, de l'abondance des récoltes et des
vivres. Sixte l'institua pour veiller à cette abondance.
Elle devra l'entretenir non-seulement dans la ville de
Rome, mais aussi dans tout l'État : surtout, elle veil-
lera strictement à ce qu'il ne soit rien détourné des
deux cent mille écus assignés par lui dans ce but ^
La cinquième congrégation est celle des rites sacrés
et des cérémonies : cinq cardinaux, délégués, sont
1 . Voyez ci-dessus le chapitre V.
VIE DE SIXTE-QUINT. 140
chargés d'inspecler les rituels, les pontiidcaux, et de
prescrire ou défendre ce qui doit être observé dans les
oflSces divins, les messes et les autres cérémonies de
r Église.
La sixième congrégation in'a trait, comme la qua-
trième, qu'au gouvernement temporel. Afin d'assurer
une complète sécurité aux habitants des côtes de ses
États, et d'empêcher que ni ses sujets ni leurs biens
ne soient troublés et molestés par les pirates, il insti-
tue une congrégation de six cardinaux qui veillera
aux préparatifs à faire pour armer dix galères des-
tinées à repousser les corsaires des côtes de l'État
ecclésiastique. Elle nommera les commandants de ces
navires, rassemblera les équipages, et pourvoira exac-
tement au payement de la solde et des autres dé-
penses, et elle fera choix de matelots expérimentés et
de soldats intrépides.
La congrégation de l'Index est la septième. Elle
connaît des livres qui contiennent des opinions hé-
rétiques; elle en dresse des tables [indices)^ et elle in-
vite les académies à rejeter ces ouvrages.
L'exécution et l'interprétation des décrets du con-
cile de Trente sont confiées à la huitième congré-
gation. Elle est chargée, en outre, de veiller à la ré-
forme des mœurs, à l'introduction de la discipline, à
la réunion, tous les trois ans, des conciles provinciaux,
ei à celle annuelle des synodes diocésains. Elle cor-
rige et modifie les décrets de ces synodes, qui doivent
être envoyés à Rome, et donne la solution des ques-
tions qui s'élèvent sur le sens des décrets du concile
de Trente.
La neuvième congrégation est chargée de pourvoir
au soulagement des sujets de l'État ecclésiastique, en
150 VIE DE SIXTE-QUINT.
ce qui concerne leurs intérêts temporels. Elle surveille
rétablissement et la perception des taxes et des im-
pôts, leur augmentation arbitraire, les abus des col-
lecteurs et autres fonctionnaires, les malversations,
les excès de pouvoirs, même de la part des juges.
La dixième congrégation est celle de Tuniversité
de Rome, ou collège de la Sapience. — Quatre uni-
versités célèbres avaient été spécialement placées,
depuis plusieurs siècles, sous la protection des souve-
rains pontifes : celle de Paris, celle d'Dxford, en An-
gleterre, devenue protestante depuis Henri VIII, celle
de Salamanque en Espagne, et celle de Bologne en
Italie. Il faut ajouter à ces universités celle de la Sa-
pience, qui, fondée par Boniface VIII, en 1303, fut
relevée et fortement encouragée par Léon X. A Tavé-
nement de Sixte, elle était bien déchue de son an-
cienne splendeur : il l'avait trouvée en pleine déca-
dence, et même endettée de vingt-deux mille écus,
sans aucun revenu, par conséquent, dans Timpossi-
bilité d'amortir sa dette et de pourvoir à ses dépenses.
Animé du zèle le plus louable pour les lettres et les
sciences, le pontife s'était empressé de payer sur sa
liste civile les vingt-deux mille écus, de faire élever
les deux ailes de l'ancien palais de la Sapience, afin
qu'on pût y ouvrir des cours publics et y loger les
maîtres et les élèves ^ C'est pour veiller à l'exécution
de ces différentes mesures, qu'il institua une congré-
gation de cinq cardinaux : il la chargea dé choisir les
meilleurs professeurs en théologie et en droit, e1 ceux
les plus versés dans la connaissance des langues an-
ciennes et étrangères, et d'inspecter leurs leçons.
1. PandroU, Tesori nascosii, p. tOB, — cité par Nibby, Roma
neW anno MDCCCXXXVIII, parte modema, t. H, p. 299.
VIE DE SIXTE-QUINT. 451
La onzième congrégation, composée de cinq car-
dinaux, doit connaître des différends qui s'élèvent
entre les ordres de religieux réguliers : elle les juge
selon les règles de ces ordres, et les décrets du concile
de Trente. Elle décide également les causes entre les
ordinaires (évêques) et ces ordres; elle reçoit les dé-
nonciations contre les supérieurs, examine les de-
mandes de passage, d'un religieux appartenant à un
ordre, dans un autre, et connaît des réclamations à
fin d'érection ou de suppression de couvents.
La douzième congrégation répond aux consultations
demandées par- les évoques, à l'occasion des doutes
qui peuvent s'élever dans leur esprit sur les règles de
conduite à tenir dans certaines circonstances. Elle
décide les contestations élevées entre les évoques sur
la visite des églises, sur l'administration de leurs
biens temporels, etc.
La surveillance des routes, des ponts et des con-
duites d'eau est confiée à la treizième congrégation.
Elle a le droit de contraindre les communes à entre-
tenir et à refaire ces ouvrages, et elle empoche qu'il
n'y soit porté aucune atteinte.
La quatorzième congrégation, de cinq cardinaux,
fut préposée à la typographie du Vatican, sur laquelle
nous reviendrons ^
Enfin, la quinzième et dernière, de même nombre,
a la censure des magistrats et autres fonctionnaires de
l'État ecclésiastique; elle s'assure s'ils remplissent
leurs emplois avec justice et équité, et connaît des
contestations élevées, môme entre le fisc et les parti-
culiers, les communes, les universités, et décide les
1. Voyez le chapitre XVUl.
152 VIE DE SIXTE-QUINT.
questions douteuses en matière civile et criminelle.
Sixte compléta ce système par la bulle Denique ^,
en adjoignant à chaque congrégation des secrétaires,
des théologiens , des canonistes et autres hommes
versés dans la connaissance de la matière spéciale
placée sous la compétence de chacune d'elles.
Dans une autre bulle, du H mai 1588, Snnctis-
simus ^ il donna lui-même la solution de plusieurs
questions qui avaient été soulevées par les cardinaux,
sur leurs attributions, et il accorda aux quinze con-
grégations le droit de recourir au gouverneur de
Rome, lorsqu'elles auraient besoin du bras séculier.
Ainsi, le pouvoir spirituel aussi bien que le gouver-
nement temporel du souverain pontife se trouvèrent
soumis, quant à leur exercice dans un très-grand
nombre de circonstances, à la surveillance, quelque-
fois môme à Tapprobation d'une des quinze congré-
gations de cardinaux. Ce système existe encore au-
jourd'hui, sauf les modifications apportées par le
temps et les événements; par exemple, depuis la con-
quête d'Alger par la France, la sixième congrégation
a dû cesser d'exister. Mais d'autres ont été créées, et
les anciennes ont été réorganisées. Pour la solution
des affaires qui demandent un jugement ou uneinter-
prélation, ce mode consultatif a sa raison d'être; mais
pour l'administration proprement dite, cette manière
de procéder ne peut qu'entraver toutes choses ; car,
«si juger est le ftiit de plusieurs, administrer est
celui d'un seul *. »
1. Guerra, loe, cit,, p. 397.
2. Ibid.
3. Exposé de la loi de pluviôse an VI 11, sur la création dei pré-
fectures en France, parM. Rœderer, conseiller d'État.
VIE DE SlXTE-QUlNT. io3
Innocent Vin et Pie V avaientdécidé que le souverain
pontife choisirait son secrétaire particulier dans le
collège des secrétaires apostoliques. Mais comme il
était arrivé que ce secrétaire avait exigé des émolu-
ments pour l'expédition de certains actes, Sixte or-
donna ^ qu'il serait désigné par ce collège, qu'il ver-
serait dans sa caisse la moitié de ses honoraires, et
lui rendrait compte du surplus. Il donna au mém&
collège la faculté de désigner trois personnes chargées
d'inscrire les brefs et d'enregistrer les bulles secrètes;
il exigea que les secrétaires apostoliques fussent doc-
teurs en théologie, et âgés de vingt-cinq ans au moins.
Enfin, il détermina les offices dont le cardinal vice-
chancelier avait le droit de disposer ^.
Dès les premiers temps de l'Église, l'usage s'était
introduit de faire prêter aux évèques, au moment de
leur consécration, le serment de venir en personne,
ou par un envoyé spécial, visiter à Rome les tombeaux
des saints apôtres Pierre et Paul. Cette coutume,
observée pendant plusieurs siècles, avait été aban-
donnée presque complètement, à l'époque où les papes
transférèrent leur résidence dans la ville d'Avignon.
Depuis leur retour à Rome, les troubles et les guerres
qui désolèrent cette ville ainsi que l'Italie, avaient
. empêché les évèques étrangers d'accomplir ce pèleri-
nage. Sixte le remit en honneur: sa bulle Romanm
pontifex fit une obligation à toutévéque, archevêque
et patriarche de venir à Rome visiter les Lieux saints,
et, en même temps, de prêter le serment d'obéissance
au vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Il fixa, suivant
1. Bulle Romani pontificis, Guerra, t. I, p. 37 1,!^'' col.
2. Ibid.f Cum sanctx, et les deux suivantes, p. 409, 2" col. —
Cette prérogative a été modiûéu.
154 VIE DE SIXTE-QUINT.
les distances, lesdélais dans lesquels ce voyage devrait
être accompli : il ordonna que chaque évoque devrait
s'engager par serment àjobserver cette règle, menaçant
celui qui ne s*y conformerait pas d'être suspendu de
Tadministration spirituelle et temporelle, et de Ja
jouissance des revenus ou bénéfices \
Il renouvela un aulrc ancien usage ^ pratiqué par
les premiers successeurs de saint Pierre. Un grand
nombre d'entre eux, notamment saint Léon et saint
Grégoire le Grand, avaient coutume de célébrer les
cérémonies sacrées dans différentes églises de Rome,
en présence du clergé et du peuple. Sixte proposa aux
cardinaux, réunis en consistoire secret, de se con-
former de nouveau à cette ancienne tradition. Mais
comme la basilique de Saint-Sébastien hors des murs
se trouvait au nombre des églises autrefois consacrées
à ces cérémonies, et qu'elle est très-éloignée du centre
de Rome, et surtout du Vatican, il désigna à sa place
l'église de Sainte-Marie du Peuple , située à côté de
la porte de ce nom. Il indiqua également les autres
églises, et détermina les jours où les fonctions ponti-
ficales auraient lieu dans chacune d'elles '. Il était
lui-même très-exact à les remplir, a Combien de fois,
raconte un témoin occulaire, avons-nous vu ce vieil-
lard visiter à pied les Lieux sacrés, suivi de la foule
du peuple romain ! Combien de fois l' avons-nous vu
se mettre en marche, pour aller loin de Rome célébrer
les saints mystères, tantôt par la chaleur la plus ar-
dente et une épaisse poussière, tantôt pendant la ri-
1. Tempesli, t. I, lib. IX, n«» xxxiii àxxxv, p. 144.
2. Connu à Rome sous la désignaUon^ de Pontificali funzioni,
ou de far Cappella.
3. Tempesti, ta supra, p. 1 45-146.
VIE DE SIXTE-QUINT. 155
gueur de l'hiver, ou au moment de pluies torren-
tielles, au grand détriment de sa santé ^ ! n Cette ar-
deur qu'il apportait dans l'accomplissement de ses
devoirs de chef de l'Église, il s'efforçait de l'inspirer
aux membres du Sacré-Collége. Le maître des céré-
monies, Paolo Alaleone, rapporte que Sixte exhortait
les cardinaux à n'avoir aucun égard à la fatigue,
lorsqu'il s'agissait pour eux de remplir leurs devoirs ;
en conséquence, à ne pas craindre de perdre leur
santé, mais à servir courageusement Dieu'. »
1. Lelio PeUegrioi, oraUon funèbre de Sixte.
2* « Nec laàori parcendum, ntc iimendum ut valetudo Imdatur^
sed strenue Domino ierviendum, — Tempesti, ut suprOf ad noiam (39).
CHAPITRE X
Oécisioa au sujet de la communion sous le* deux espèces en Allemagne. —
Droit aux dignités ecclésiastiques dans les Cercles du Rhin. — Contestation
a?ec la République de Venise, à Toccasionde la nomination de l'abbé cooi
mendataire de Murano.— Siite refuse au duc de Savoie la nomination des
évéques. — Il triomphe de l'opposition du Chapitre de Besançon. —
Question du libre arbitre. — DifGcultés avec le sénat de Lucerne. — Inter-
diction du mariage des eunuques en Espagne. — Approbation d'un con-
cile provincial au Mexique. — Création d'un évèché au Japon. — Confec-
tion du Saint' Chrême. — • Droits exigés sur le cumul des bénéfices.
Le règlement des affaires spirituelles à Rome n'était,
au seizième siècle, que la partie la moins importante
(les attributions du chef de TÈglise. Les décisions
([u'il avait à prendre* pour maintenir dans les pays
étrangers la pureté de la Foi, exigeaient encore plus
d'attention et de sollicitude que celles applicables seu-
lement dans les États de TËglise. Sixte ne se laissa
jamais détourner de ce devoir par aucune considé-
ration temporelle ou politique, et il exerça son pou-
voir spirituel, en toute occurrence, avec l'impartialité,
la justice et l'autorité qui doivent signaler les actes
du chef de l'Église catholique.
C'est en Allemagne, dans le duché de Clèves, qu'il
eut pour la première fois à intervenir.
Dans les années qui suivirent la réforme de Luther,
un grand nombre d'évéques avaient demandé l'auto-
risation de communier et de donner la communion
VIE DE SIXTE-Q.U1NT. 157
SOUS les deux espèces da pain et du vin. Comme cet
usage n'était défendu par aucune loi ecclésiastique, et
qu'il pouvait contribuer à maintenir les fidèles dans
le sein de la religion catholique, le concile de Trente
avait remis la faculté de le concéder à la prudence du
souverain pontife. En conséquence , Pie IV avait au-
torisé beaucoup d'évéques d'Allemagne à donner cette
permission, selon les exigences des temps, des pays
et des circonstances. Ces évoques étant morts, leurs
diocésains prétendirent avoir le droit de continuer à
recevoir la communion sous les deux espèces, et ils
s'adressèrent au successeur de Pie IV, pour la solution
définitive de cette question. Grégoire XIII l'avait ré-
solue en ce sens, que le droit accordé par Pie IV était
purement personnel aux évéques qui l'avaient obtenu :
qu'en conséquence, aucun de leurs successeurs n'était
autorisé a s'en servir. Sixte confirma cette décision.
Il écrivit le 6 septembre 4586 à Tévéque de Saltzbourg
un bref par lequel il lui ordonna de faire savoir aux
prêtres , autorisés à donner la communion sous les
deux espèces, qu'ils pouvaient continuer jusqu'à leur
mort ; mais qu'après eux, les fidèles devraient revenir
à la communion sous l'espèce du pain, ainsi qu'elle
est prescrite par le concile de Trente, et cet ordre fut
ponctuellement exécuté ^.
Il mit également fin à une contestation, pendante
depuis dix ans, entre les titulaires des églises situées
dans les cercles supérieurs et inférieurs du Rhin. La
noblesse des cercles supérieurs prétendait que celle
des cercles inférieurs ne devait pas être admise à
remplir les dignités de ces églises, par suite d'un pri-
1. Teinpesti, l. I, lib. XXIII, pasrim de la p. 359 à 364.
lâS VIE DE SIXTE-QUINT.
vilége accordé par Innocent IV. AMayence, cette que-
relle avait pris des proportions telles, que Tempereur
Rodolphe s'était vu obligé d'intervenir. Le pape,
auquel les deux partis s'adressèrent, fit examiner la
question, et la trancha en remettant en vigueur la
bulle d'Innocent IV, ce qui termina le différend*.
Peu de temps après, le pontife se trouva môle, un
peu malgré lui, à un débat engagé, depuis plus d'un
siècle, entre la république de Venise et Tune des plus
anciennes familles patriciennes de cette ville.
Jean Trevisano, patriarche de la basilique de Saint-
Marc, avait formé un recours au souverain pontife, se
plaignant de ce que le sénat s'opposait à sa mise en
possession de la comraende de l'abbaye de Saint-
Cyprien , dont il avait obtenu l'investiture de Gré-
goire XIII. Cette abbaye était située dansTlle de Mu-
rano, près de Venise : elle appartenait à Tordre des
Bénédictins, et bien qu'on n'y comptât que cinq reli-
gieux, elle possédait des biens très-considérables,
dont jouissaient les abbés commendataires. Au
douzième siècle, ce couvent dépendait de la célèbre
abbaye des Bénédictins de Mantoue; mais sous le pon-
tificat d'Honorius II, il avait été érigé en abbaye, à
la demande du doge et du sénat, dans Tintention
de promouvoir à la dignité d'abbé des personnages
choisis parmi la noblesse vénitienne. Toutefois, cette
érection avait eu lieu sous la réserve que ce dignitaire
devrait toujours être élu par Tabbé bénédictin de
Mantoue, et qu'il serait commendataire du Saint-
Siège , ce qui fut observé pendant une longue suite
d'années. L'abbaye de Murano avait été enrichie
1. TempesU, t. 1, 1U>. XIV, n^ xxxiii àxL, p. 234 à 23G.
VIE DE SIXTE-QUINT. 159
en 1108, par Pietro Gradenigo, Tancien, doge dejVe
nise, qui lui légua des propriétés importantes.
En 1307, un autre doge Gradenigo obtint du pape
Clément V une sorte de patronage sur celte abbaye,
et depuis, la famille Gradenigo avait élevé la préten-
tion d'exercer le droit de présentation de Tabbé. De
leur côté, les Trevisani, également illustres à Venise,
étaient en possession, depuis plusieurs siècles, de
fournir les abbés commendataires acceptés par le
Saint-Siège. Les prétentions des deux familles rivales
avaient agité plus d'une fois la sôrénissime répu-
blique: en 1549, le sénat, reconnaissant que le droit
de patronage sur l'abbaye de Murano appartenait aux
Gradenigo, avait ordonné aux Trevisani de renoncer
à toutes les prétentions qu'ils appuyaient sur des dé-
cisions de la cour de Rome, sous peine de voirmettre
les revenus de l'abbaye en séquestre. Cependant,
sans tenir compte de cette sentence, Jean Trevisani,
après la mort de son oncle, précédent titulaire, s'était
mis en possession de ces revenus, et avait pris lé titre
d'abbé de Saint-Cyprien, par la grâce de Dieu et du
Saint-Siège apostolique. Le sénat, indigné d'une con-
duite qui affectait le plus grand mépris pour les lois
de la République, l'avait fait avertir, par les deux
awagadori de la commune , qu'il eût à renoncer à
toutes ses prétentions, sous peine d'exil et de confis-
cation des biens. En sa qualité de noble Vénitien, Jean
Trevisani connaissait trop l'inflexible volonté du sénat,
pour oser lui résister; il se soumit donc à ses ordres.
Plus tard, il fut lui-môme nommé par cette assemblée
patriarche de la basilique de Saint-Marc, dignité qu'il
occupa pendant un grand nombre d'années.. Mais sur
la fin de sa carrière, influencé par sa famille, il essaya
160 VIE DE SIXTE-QUINT.
en secret de faire nommer abbé de Saint-Cyprien un
de ses neveux, Jean-Èmo, accepté par la cour de Rome.
La police vénitienne ayant eu connaissance de ses
démarches, le sénat renouvela son ancien décret. C'est
alors que le patriarche espéra pouvoir intéresser à sa
cause le souverain pontife, dont l'autorité spirituelle
lui paraissait méconnue par le premier corps de la
république. Il écrivit à Sixte, lui exposa la conduite
du sénat, et se plaignit de l'excès de pouvoir qui pri-
vait son neveu du bénéfice de l'investiture accordée
par le chef de l'Église.
Sixte n'avait pas oublié avec quelle hauteur et
quelle ténacité le sénat savait maintenir ses lois et
ses décisions à rencontre des prétentions de l'autorité
ecclésiastique : il en avait fait lui-môme l'expérience^.
Aussi, depuis son avènement, il s'était appliqué à
éviter toute occasion de conflit avec les patriciens de
Venise. Aussitôt après son intronisation , ils lui
avaient envoyé une ambassade extraordinaire, com-
posée de quatre sénateurs, qui avaient été reçus par
le nouveau pape avec le plus grand empressement et
créés par lui chevaliers de l'Éperon d'or. En échange
de cette distinction accordée à ses envoyés, la répu-
blique avait nommé sénateurs les deux petits-neveux
du pape, le cardinal Alessandro Peretti et son frère
Michel, gouverneur du Borgo*: nominations pure-
ment honorifiques, puisque les deux nouveaux titu-
laires n'avaient pas l'âge pour prendre part aux débats
du sônat vénitien. De plus. Sixte ayant manifesté
l'intention d'acheter à Venise, comme il l'avait fait à
Naples, un palais pour servir de résidence au nonce
1 . Voy. 1« chapitre I*'.
2. Tempesti, 1. 1, lib. X, no« ii à v, p. 154-155.
VIE DE SIXTE-QUINT. ICI
apostolique, le sénat vénitien s'était empressé de lui
en faire cadeau. Néanmoins, malgré ces différents
témoignages de bon vouloir, le pape n'hésita pas : il
fit venir à son audience l'ambassadeur de la répu-
blique à Rome, se plaignit de la conduite du sénat
qui osait empiéter sur les droits du Saint-Siège, ré-
clama la révocation des anciens décrets relatifs à
l'abbaye dé Murano, et ajouta que si sa réclamation
n'était pas accueillie, il était résolu à faire ce qu'exi-
geait l'honneur du siège apostolique. L'ambassadeur
ayant informé le doge des exigences du souverain
pontife, l'affaire fut portée au sénat, où elle fut
l'objet, pendant plusieurs jours, d'une discussion
animée ; car il était contraire aux habitudes de ce
corps de revenir contre ses précédentes délibérations.
Néanmoins, dans cette circonstance, il céda, parce
qu'il coimaissait le caractère du pape, et qu'il avait
appris sa résolution inflexible de rappeler son nonce
de Venise, après avoir congédié de Rome l'ambas-
sadeur de la république. Cet acquiescement des nobles
vénitiens aux désirs de Sixte était toutefois plus ap-
parent que Féel : il n'avait eu lieu qu'en vue de procu-
rer un notable avantage au commerce maritime de la
reine de l'Adriatique. En effet, le sénat, par son am-
bassadeur, fît déclarer au pape que le dévouement
de la république pour sa personne était tel, que, uni-
quement en considération de lui seul, il s'était déter-
miné à ne pas faire exécuter ses anciennes décisions :
ce qui voulait dire, en langage diplomatique, qu'il se
réservait d'y revenir plus tard, sous un autre pape.
Mais, en retour de cette satisfaction accordée, l'am-
bassadeur était chargé d'obtenir du souverain pon-
tife le redressement des griefs et des dommages aux-
11
1«2 yiB DE SIXTE-QUINT.
quels les vaisseaux marchands vénitieils ne cessaient
d'être exposés de la part des chevaliers de Tordre de
Malte. Ceux-ci, qui avaient fait vœu de guerre per-
pétuelle contre les sectateurs de Mahomet, non-seule-
ment attaquaient les bâtiments turcs et barbaresques,
mais s'arrogeaient le droit de visiter les navires vé-
nitiens , pour s'assurer qu'ils ne transportaient pas
des armes, des vivres et des munitions de guerre des-
tinés à leurs adversaires. Les chevaliers s'emparaient
de ces objets, sans tenir compte de l'opposition des
capitaines vénitiens, ni même des déclarations consi-
gnées sur les registres du bord. En rentrante Venise,
les armateurs se voyaient exposés à des procès inten-
tés par les expéditeurs et les destinataires, et se
trouvaient quelquefois obligés de rembourser le prix
de la cargaison qui leur avait été enlevée de vive
force. Le grand Seigneur, de son côté, offensé de ces
agressions réitérées, menaçait de rompre la paix éta-
blie avec la république.
Le sénat vénitien avait retenti souvent des récla-
mations présentées par les victimes de ces actes de
spoliation. Mais il n'avait trouvé aucun moyen d'y
porter remède. A la fin, lassé des attaques réitérées
des chevaliers, il s'était décidé à répondre à leurs hos-
tilités par des représailles. Il avait fait armer des bâ-
timents pour combattre ceux de Tordre de Malte, et il
en était résulté une véritable guerre, dans laquelle
les vaincus étaient faits prisonniers, et, quoique chré-
tiens, réduits comme les Turcs captifs à ramer sur les
galères. Ainsi, Filippo Pasqualigo, gouverneur de Tile
de Candie, avait enlevé aux chevaliers trois de leurs
navires, et son prédécesseur, Jean-Baptiste Contarini,
leur avait pris un grand galion. Mais les chevaliers
VIE DB SIXTE-QUINT. 163
s'étaient vengés en s'emparant du vaisseau la Sul^
tane^ et, vers la fin de l'année 1586, d'un très-beau
galion appelé Santa-Maria^ appartenant à un certain
Colombo, lequel étant chargé de famille, et se voyant
ruiné entièrement par cette perte, en mourut de cha-
grin quelque temps après.
Ce dernier événement irrita si vivement la répu-
blique^ qu'elle fit séquestrer toutes les marchandises
destinées à Malte, existant à Venise, et elle se plaignit
avec tant d'amertume à tous les princes chrétiens et
au pape en particulier, qu^il promit de s'interposer
pour terminer à l'amiable ce différend. Aussi, dès
que Tambassadeur vénitien eut fait connaître au sou-
verain pontife la satisfaction accordée à sa réclamation
au sujet de l'abbaye de Murano, il le sollicita en
même temps de tenir sa promesse à l'égard des che-
valiers de Malte. Sixte s'empressa d'écrire au grand
maître de l'ordre qui était alors Ugo de Lubeux Ver-
dala, rinvitant à se rendre à Rome, pour conférer
avec lui au sujet des difficultés pendantes entre ses
chevaliers et la république de Venise. Mais le grand
maître s'excusa de ne pouvoir répondre à cette invi-
tation, et répondit sur le fond avec une certaine am-
biguïté. Cette réponse mécontenta le pape : il adressa
une seconde lettre intimant l'ordre exprès au grand
maître, en sa qualité de religieux sujet du Saint-r
Siège, de mettre fin aux hostilités. La négociation,
commencée dans les premiers mois de 1587, se pro-
longea jusqu'à la fin de juillet suivant. Il intervint
alorsi entre la république et l'ordre de Malte, un
traité, qui garantissait aux navires de Tune et l'autrç
partie une entière liberté de commerce dans toutes
les mers, et interdisait toutes visites de ces navires
<6V VIE DE SIXTE-QUINT.
dans les ports et autres lieux soumis aux deux puis-
sances. Le sénat fut Irës-salisfait de cet accord, qui
délivrait les vaisseaux vénitiens de la crainte du re-
nouvellement des actes de piraterie dont ils avaient
souffert pendant plus de trente ans. Le doge, au nom
de la république, en remercia le souverain pontife '.
Avec le duc de Savoie, Sixte sut également mainte-
nir intacts les droits du Saint-Siège. Ce prince avait
élevé la prétention, conforme au privilège qu'il sou-
tenait avoir été accordé à ses ancêtres par Nicolas V,
de nommer les évoques de ses États. A la mort de celui
de Verceil, le pape avait conféré ce siège au cardinal
Sarnano, sans aucune présentation du prince. Après
avoir protesté par son ambassadeur à Rome, le duc
avait fait inscrire ses réserves sur la bulle d'institution
du nouvel évéque. Mais Sixte refusa de les admettre,
il fit savoir qu'il n'y avait en Italie que le Roi Catho-
lique qui possédât le droit de pourvoir à vingt-quatre
évéchés dans le royaume de Naples, en exécution
d'une bulle de Clément VII; mais qu'aucun autre
souverain ne jouissait d'une semblable concession
du Saint-Siège. En conséquence, le duc de Savoie
ne poussa pas plus loin sa protestation.
Sixte n'eut pas si facilement raison de la résistance
du chapitre de l'église métropolitaine de Besançon.
Cet archevêché avait perdu, le 21 septembre 1586, son
titulaire, le cardinal Granvelle. Dès que le pape eut
reçu l'avis de sa mort, il s'empressa de nommer à ce
siège Ferdinand Rie, prêtre qu'il affectionnait beau-
coup, tandis que, de son côté, le chapitre et le clergé
de Besançon élisaient François de Grammont, doyen
t. Tempeâll, t. I, lib. XXIVdii n« xxgf, p. 381, à la fin du livre.
VIE DE SIXTE-QUINT. iQo
des chanoines, très-aimé dans le diocèse, et fort con-
sidéré pour ses vertus. Ce choix fait, le chapitre le
notifia au souverain pontife. Sixte répondit qu'il re-
grettait que la nouvelle de cette élection lui fût par-
venue trop tard, puisqu'il avait déjà pourvu lui-même
au remplacement de Tarchevôque. Le chapitre vit dans
cette réponse la violation de son droit, et ne voulut
pas admettre le titulaire nommé parle pape : il ajouta,
pour donner plus de force àson refus, que le roi d'Es-
pagne, auquel la Franche-Comté appartenait alors,
désirait, comme le chapitre, voir valider l'élection
du doyen. Le pape, bien que son parti fût pris de
maintenir la nomination de Ferdinand Rie, renvoya
la réclamation à l'examen de trois cardinaux et de
plusieurs casuistes, dont l'opinion fut conforme à la
sienne. Par suite, il adressa au chapitre un bref ré-
digé en termes sévères, dans lequel il repoussait sa
prétention d'avoir le droit d'élire l'archevêque, faisant
remarquer que cet usage n'était qu'une simple faveur
qu'il tenait du chef de l'Église : qu'ils devaient donc
lui obéir et non chercher à plaire aux princes sécu-
liers. Il terminait en les exhortant à recevoir leur
pasteur Ferdinand, nommé par lui, et le leur ordon-
nait même, avec son autorité apostolique, les aver-
tissant de se tenir pour certains, s'ils s'y refusaient,
qu'il les châtierait sévèrement de leur désobéissance.
Effrayé à la réception de cet ordre, le chapitre céda, et
reçut l'archevêque envoyé par l'impérieux pontife.
Le chef de l'Église s*empressa ensuite d'apaiser une
controverse élevée sur une des questions les plus dé-
licates et les plus ardues de la doctrine catholique.
Depuis plusieurs années, il s'était engagé entre l'uni-
versité de Louvain et l'ordre des Jésuites une discus-
166 VIE DE SIXTE-QUINT.
sion très-animée sur le libre arbitre. L'université
avait envoyé un de ses professeurs à la Sorbonne de
Paris, pour obtenir de ce corps célèbre l'approbation
de l'opinion qu'elle soutenait. Mais la Sorbonne
s'était, au contraire, montrée favorable à celle des
Jésuites. La querelle s'envenimait et commençait à
troubler, dans les Pays-Bas, les consciences catho-
liques : Sixte comprit qu'il était urgent de l'arrêter. Il
fit rédiger un bref, qu'il notifia aux deux parties, et
par lequel il leur témoignait son déplaisir de ces con-
troverses dangereuses pour la foi des fidèles, et il
leur enjoignit de les faire cesser, ce qui eut lieu sur-
le-champ.
Dans les cantons suisses restés catholiques. Sixte
essaya de régler des démêlés qui remontaient aux
premières années de la Réforme. Par suite des chan-
gements survenus pour cause de religion, il était
arrivé que Tautorité civile s'était attribuée l'admi-
nistration des biens ecclésiastiques, la collation des
bénéfices, la juridiction sur les prêtres accusés de
crimes et de délits, toutes matières que la Cour de
Rome revendiquait, comme étant de la compé-
tence exclusive de l'autorité ecclésiastique. Au mois
d'août 4586, le pape avait envoyé dans ces cantons un
nouveau nonce, Jean-Baptiste Santorio, son maître de
chambre, nommé depuis peu évêque de Tricarico. Ce
choix n'avait pas été généralement approuvé par les
cardinaux, qui reprochaient au nouveau nonce sa
hauteur, son inflexibilité, jointe à une complète inex-
périence des négociations politiques. Dans cette cir-
constance, Sixte avait cédé aux obsessions du cardi-
nal Santorio di Santa-Severina , qui protégeait son
parent.
j
VIE DB SIXTE-QUINT. 167
A peine arrivé à Lucerne, le nonce eut à répondre
aux réclamations du sénat du canton, ayant pour
objet : 1» d'obtenir le droit de nommer lui-même -et
de révoquer, au besoin, un vicaire apostolique pour
administrer les biens ecclésiastiques , attendu que
Farohevéque, le cardinal Altemps, dont le siège était
à Constance, résidait à Rome; 2^ de juger les crimes
commis par les ecclésiastiques; 3« d'appliquer les
amendes résultant de ces délits à des aumônes en
faveur de pauvres séculiers, d'églises ou autres œu-
vres pies.
Le nonce répondit que ces demandes étaient con-
traires aux saints canons et aux droits du Saint-Siège,
et qu'elles ne pouvaient être prises en considération.
Indigné de ce refus, le sénat de Lucerne, dès le
mois d'avril 1587, renouvela ses réclamations, en fai-
sant valoir le zèle et le dévouement dont les cantons
catholiques avaient fait preuve pour le soutien de la
religion et du Saint-Siège. Informé de ce qui se passait,
le pape craignit d'irriter les Suisses en refusant ce
qu'ils demandaient, et, par sa bulle In eœna Domini^
il essaya de les apaiser, sans leur faire néanmoins
aucune concession. Mais le conflit recommença, et
pour calmer TelTervescence populaire, Sixte se vit
obligé de rappeler l'èvôque de Tricarico^
En Espagne, le pape eut à résoudre une question
singulière. H paraît que Tusage, établi depuis long-
temps dans ce pays, y autorisait le mariage des eunu-
ques. Ces unions donnaient lieu aux plus graves dés-
ordres; car les femmes ainsi 'mariées s'empressaient
1. Tempe^li, l. I, lib. XV. n»» xix à xxii, p. 24r6, el lib. XIX,
n*" xxvii ad finem libri, p. 306 à 310,
168 VIE DE SIXTE-QUINT.
de réclamer le divorce, et il en résultait des procès
scandaleux. Informé de ces abus, Sixte réunit à
Rome une congrégation composée de théologiens et
de médecins, dont la conclusion fut que les eunuques
n'étaient point aptes à contracter mariage. En consé-
quence, par sa constitution Cum fréquenter^ le souve-
rain pontife déclara nulles ces sortes d'unions, et
plus tard, il rejeta les réclamations qui lui furent
adressées pour laisser subsister celles précédemment
contractées ^ Dans le cas de mauvaise conduite des
maris ou des femmes ainsi séparés, il édicta contre
eux la peine de mort, La même peine devait être in-
fligée aux mères qui vendraient Thonneur de lears
flUes, et aux parents au degré prohibé qui commet-
traient le crime d'inceste ^ Il défendit de recevoir
dans aucun ordre religieux les enfants naturels ou
adultérins, et il menaça d'excommunication tout su-
périeur qui les admettrait à prendre l'habit et à pro-
noncer des vœux*.
En i589, le pontife confirma les résolutions d'un
concile provincial tenu à Mexico, qui avait élaboré un
grand nombre de règlements sur la police ecclésias-
tique de ce pays.
Cédant aux instances de la compagnie de Jésus,
Sixte créa au Japon, dans la ville de Funaï, un arche-
vêché, avec droit de juridiction sur toutes les îles
voisines, faculté de nommer des chanoines et de con-
férer des bénéfices. Le premier titulaire fut le père
Sebastiano Morali, que le pape recommanda aux
princes de Bungo et d'Arima, dont les ambassadeurs
1. Tempesli, t. I, p. 327 ; — et Guerra, t. !, p. U, 2® col.
2. /«(/., lib Vll^ Tio»xxxvi-vii, p, 105.
3. lbid,f Bulles Ad compescendam et Volenfes quantum.
VIE DE SIXTE-QUINT. 16«
avaient été amenés à Rome par les Pères Jésuites,
missionnaires au Japon ^
Comme les Turcs, possesseurs de la Terre sainte,
de la Syrie, et des autres contrées de TOrient, avaient
détruit tous les planls de Tarbuste qui produit le
baume de la vallée de Jéricho, que l'Église romaine
avait riiabitude d'employer pour le saint-chrôme, le
pape autorisa les évéques à se servir de tout autre
baume indien pour sa composition*.
Enfin, dans un tout autre ordre d'idées, désirant
augmenter les ressources du Saint-Siège, il ordonna
de nouveau, par sa bulle Camerœ nostrœ^^ aux posses-
seurs de plusieurs bénéfices réunis, de payer à la
Chambre apostolique les mêmes droits, annates, dé-
cimes, que chacun de ces bénéfices aurait eu à ac-
quitter séparément.
Ainsi l'exercice du pouvoir spirituel s'étendait sur
le monde entier, et s'appliquait aux matières les plus
disparates, exigeant du chef de l'Église une vigilance
constante, un travail continuel et une intelligence
supérieure, pour maintenir intacts le dogme, la doc-
trine et la discipline de la religion catholique *.
1. TempesU, t. Il, lib. XVII. n» xii, p. 159.
2. Ibid., t. II, lib. XVII, n^xi, p. 159.
3. Guerra, t. I, p. 425, 2« col.
4. Pour faire connaître l'étendue, la diversité du pouvoir spiri-
tuel appartenant au souverain pontife, je n'ai cité qu'un petit nom-
bre de bulles d'une application générale ; on en trouvera beaucoup
d'autres d'un intérêt moindre, émanées de Sixte, dans le recueil de
Guerra, passim, et dans l'ouvrage de Tempesli, spécialement, t. 1,
p. 204.
CHAPITRE XI
CanoniMtions de saints : titre de Docteur Sér&phique donné à saint BonaTen--
turc. — Fondation du collège de ce nom. — Offices prescrits pour les
fêtes de différents saints. — Cardinaux de la création de Sixte-'Ooiiit.
Il y a très-peu de papes qai n'aient pas canonisé de
saints ou créé de cardinaux : ceux qui , depuis plu-
sieurs siècles, n'ont pas accompli Tune ou l'autre de
ces importantes attributions du vicaire de Jésus-
Christ, en ont été uniquement empêchés soit par la
trop courte durée de leur pontificat, soit par les trou-
bles et les guerres dont Rome et ritalie étaient alors
le théâtre.
Anhné d'un zèle ardent pour la religion, et plein de
confiance dans l'intercession des saints. Sixte en ca-
nonisa deux pendant qu'il fut à la tête de l'Église.
Le premier était un enfant de la ville de Trente, du
nom de Simon, que les Juifs, plus d'un siècle avant,
avaient été accusés d'avoir assassiné en haine de la foi.
Celle accusation était fréquente au moyen âge, pen-
dant lequel les Juifs vécurent dans un état continuel
de suspicion. Il était arrivé plus d'une fois, non-seu-
lement en Italie, mais dans les autres pays catholiques,
qu'ils avaient été persécutés sous le prétexte d'avoir
tué des enfants chrétiens, dontlesang et les membres,
coupés en morceaux, étaient destinés, selon leurs ac-
VIE DB SIXTE-QUINT. ITl
cusaleurs, aux plus abominables cérémonies. Tel avait
été, disait-on, le sort du Jeune Simon de Trente. Ce-
pendant Sixte IV avait suspendu le culte de ce nou-
veau martyr, par la raison qu'il ne lui avait pas paru
suffisamment prouvé que sa mort, par les Juifs, eut
été le résultat de violences commises en haine de la
religion de Jésus Christ. Mais Sixte-Quint fit reprendre
Texamen de la cause, et ayant reconnu que Simon
avait été martyrisé, il lui accorda, en 1588, un office
et une messe annuelle ' .
Vers le milieu de la même année, à la sollicitation
du roi d'Espagne, Philippe II, il canonisa la mémoire
du bienheureux D. Diego , autrefois religieux de
Tordre réformé de Saint-François, en Andalousie, et
celle du Père Félice, capucin, dont nous avons pré-
cédemment parlé.
Quelques mois avant, au commencement de mars,
imitant l'exemple de Pie V, qui avait admis au nombre
des docteurs de l'Église, saint Thomas d'Aquin, sous le
nom de Docteur Angélique, Sixte y ajouta saint Bona-
venture, cardinal et évoque d'Albano, et il lui donna
le nom de Docteur Séraphique, parce que ce grand
saint, entre tous les docteurs catholiques, est singu-
lièrement apte, suivant les paroles du savant Gerson,
« à illuminer l'intelligence, et à enflammer le cœur de
l'amour de Dieu *. »
Aussi, saisissant cette occasion pour flatter le pon-
tife, son poëte ordinaire, Silvio Anloniano, composa
ces trois distiques qui eurent beaucoup -de succès :
1. Guerra, t. I, p. 60, 2^ co!., bulle de Bonolst XIV, Beatus
Andréas t 3® paragraphe : In hoc secutus esl Sixti Qninti exem-
plunit etc.
2. Voy. le chapitre VIIÎ.
472 VIE DE SIXTE-QUINT.
Dum Bùruwentara eximios nwnerabitur inter
Doclorei, jusiu, maxime Sixte, tuo,
Tu quoque pontifices inter numerabere primos.
Quii scit an et major fama futura tibi?
Tufacis^ hic scripsit; tua grandia facta manebunt,
Ut Bonaventurœ grandia scripta manent *.
« Tant qae Bonaventure sera compté, par ton ordre,
grand Sixte, parmi les premiers docteurs de TÉglise,
tu seras compté aussi parmi les premiers pontifes.
Qui sait si l'avenir ne te réserve pas une plus grande
renommée? Tu exécutes, il a écrit; tes grandes ac-
tions resteront, comme les grand écrits de Bonaven-
ture sont restés. »
Ce saint avait été canonisé en 1482 par Sixte IV : il
avait appartenu, comme ce pape et comme Sixte-Quint,
à Tordre des mineurs conventuels de Saint-François,
dont le couvent à Rome est place des Saints-Apôtres,
à côté de Téglise de ce nom et du palais Colonna. En
mettant saint Bonaventure au nombre des docteurs
de l'Église, le pape résolut d'instituer dans ce couvent,
sous le nom du saint, un collège dans lequel sa théo-
logie serait expliquée publiquement. Dans ce but, il
lit réimprimer ses œuvres par la typographie qu'il
avait créée au Vatican, ainsi que nous l'expliquerons.
Il voulut que son office fût célébré sous le rit double,
fixa sa fête au 14 juillet, et accorda une indulgence
plénière aux fidèles qui se confesseraient et commu-
nieraient ce jour-là, soit dans le lieu de sa nais-
sance, soit à Lyon, où il est mort. Il donna en outre
une indulgence de dix années à ceux qui visiteraient
1 . Tempesii, t. Il, p. 23, u^ v et vi.
2 Guerra, t. I,j>.-56, t^*^ col., bulle Supernacœlestis,
VIE DE SIXTE-QDINT. Hl
»>
une des églises de Tordre auquel le saint docteur ap-
partenait *.
Pour terminer ce qui concerne le culte des saints,
ajoutons que Sixte éleva au rit double les offices de
saint Antoine de Padoue, de saint François de Paule,
et de saint Pierre martyr, tandis qu'il plaça dans le
rit simple ceux de saint Janvier, de saint Placide et de
ses compagnons *.
Pendant son pontificat, qui ne dura que cinq ans et
quatre mois, du 24 avril 1585 au 24 août 4590, Sfxte
créa, en sept promotions, trente-deux cardinaux.
1° La première, qui eut lieu le 43 mai 4585, peu
de jours après son élection, futcelle de son petit-neveu,
âgé de quatorze ans, Alexandre Damascene Peretti,
dont nous avons parlé, qui prit le nom de cardinal de
Montalto. C'était, selon lejugementde l'abbé d'Ossat,
dans une lettre adressée à la reine de France, veuve
de Henri III, Louise de Lorraine de Vaudemont ',
« un jeune homme de peu de paroles et d'encore
moins de cérémonies. » Il fut, en apparence, chargé
par son oncle de la correspondance diplomatique;
mais en réalité celte besogne, bien au-dessus de ses
forces et de son intelligence, était expédiée par son
secrétaire, le savant Flavio Biondo, sous la dictée ou
Vinspiration du souverain pontife lui-même. Ce der-
nier ne régna pas assez longtemps pour assurer à
son petit neveu de l'influence dans le sacré collège :
aussi, à sa mort, le cardinal de Montalto étant encore
trop jeune, fut laissé de côté, et ne jouit jamais d'un
grand crédit par la suite. Imitant les exemples mal-
1. Guerra, t. l*»*, p. 5C, Uc col., Triumphaus Jérusalem,
?. Ibid., p. 52, 65, 72. 94.
3. Citée par Tempesll, f. I, llb. VI, n® xxvii, p. 101.
174 VIE DE SIXTE-QUINT.
heureusement doniK^s par ses prédécesseurs, Sixte
Tavait enrichi, d'abord en lui attribuant sur la Cham-
bre apostolique un revenu considérable, non-seule-
menl comme cardinal, mais encore comme vice-chan-
celier de rÉglise, charge à laquelle il l'avait promu*
malgré sa minorité, et ensuite par lai collation de
plusieurs riches bénéfices.
Dans la seconde promotion, qui eut lieu aux pre-
miers quatre-temps de décembre 1585, huit cardinaux
furent créés, savoir:
2° Enrico Gaëtano, de rillustre famille des ducs de
Simonela, qui adonné plusieurs papes à TÉglise. En-
voyé d'abord à Bologne, il fut ensuite légat en France,
où il remplaça le cardinal Morosini, ainsi qu'on le
verra dans le livre suivaht.
3» Grégoire Drascovitz, noble hongrois, autrefois
ambassadeur de l'empereur Ferdinand au concile de
Trente. Il fut revêtu de la pourpre romaine sur les
sollicitations de l'empereur Rodolphe. Mais il ne jouit
pas longtemps de cet honneur : car s'étant mis en
route pour venir à Rome recevoir du pape son chapeau
de cardinal, il tomba malade à Vienne et y mourut.
4** Jean-Baptiste Castruccio , d'une très-ancienne
famille de Lucques ; il était sénateur de cette répu-
blique, et revint y mourir en 1595. II dut son élé-
vation à l'intimité qui l'avait attaché au cardinal Mon-
talto, avant son élévation à la papauté.
6° Frédéric Cornaro, de l'illustre famille vénitienne
de ce nom. Il était évéque de Padoue, fut envoyé au
concile de Trente par Pie IV, et mourut sous le ponti-
ficat de Grégoire XIV, qui voulut faire lui-même les
frais de son tombeau.
6* Dominique Pinelli, Génois, fils d'un sénateur de
VIE DE SIXTB-QUINT. 175
cette république. En 15.77, Sixte, alors cardinal, ayant
résolu de renoncer à Tévôché de Feriuo, jeta les jeux
sur le prélat Pinelli et le fit nommer à sa place par
Grégoire XIIL Devenu pape, pour le récompenser de
sa bonne volonté, il réleva à la pourpre romaine. Ce
cardinal mourut à Rome en 1611 , et son tombeau est
à Sainte-Marie-Majeure.
7** Hippolytede Rossi, de Parme, d'une noble fa-
mille, allié aux Gonzague par sa mère, évéque de
Pavie, jurisconsulte et théologien, qui. s'était fait re-
marquer au concile de Trente.
8° Decio Azzolino, de la ville de Fermo; il était se-
crétaire de Sixte avant son élection : c'était un des
familiers du pontife. Mais il ne porta la pourpre que
peu de temps, car il mourut à trente-sept ans, au mois
d'octobre 1587.
9*^ Hippolyte Aldobrandini, né à Fano, mais Flo-
rentin d'origine. Il devint pape sous le nom de Clé-
ment VIII, et fut le troisième successeur de Sixte-Quint.
La promotion de décembre 1586 comprit également
huit cardinaux. Elle eut lieu après la bulle qui avait
fixé à soixante-dix le nombre des membres du Sacré-
CoUége.
Selon le récit d'un historien ', la nonaination des
huit nouveaux élus par le pontife n'eut pas lieu sans
opposition. Lorsque Sixte eut fait, dans le consistoire,
l'éloge des vertus et des services de ces huit candidats,
le vieux cardinal Paleotto, qui aimait la contradiction,
lit observer que le Sacré-CoUége se trouvait assez
nombreux par suite de la dernière promotion, et qu'il
ne voyait aucune nécessité de l'augmenter, attendu
1. Cité par Tempesli, t. I, Ub. XV. n^'» xxx et xxxi, p. 2âO.
17«J VIE DE SIXTE-QUINT.
que le trop grand nombre était contraire à la dignité
de ce corps. Sixte répondit aussitôt : — « Dites-nous
monseigneur, quel besoin on avait de votre personne,
lorsque vous fûtes fait cardinal? » — Paleotto répliqua :
— « Très-Saint-Père, ce n'était pas à moi de dire si
on avait besoin de ma personne : la vérité est que,
lorsque je fus nommé, j'avais servi pendant de lon-
gues années la Cour pontificale, d'abord comme
simple prélat, ensuite comme auditeur de Rote, et
finalement, javais été employé plus d'une fois dans le
concile de Trente. » Cette réponse fut accueillie par
plusieurs cardinaux avec des signes d'assentiment.
Mais Sixte reprit en souriant : — « Que voulez-vous
que nous fassions, monseigneur, tout le monde ne
peut pas être auditeur de Rote, le concile ne dure pas
toujours, et c'est à nous de juger des besoins de
l'Église. » — Cette réplique, continue l'historien, fil
rire plusieurs des assistants, et tous, sans aucune autre
observation, dirent Placet enix nominations proposées.
Les huit cardinaux ainsi nommés furent :
10° Jérôme de la Rovère, de Turin, appartenant à
Tillustre famille de ce nom, qui avait donné deux papes
et onze cardinaux à l'Église. Dans sa jeunesse, il avait
terminé ses études à l'université de Paris, et il s'était
fait aimer et apprécier par le roi François P', pour
ses sermons latins et français, qui furent également
loués par le docte Latino-Latini et par d'autres savants.
Étant archevêque du Turin, le duc de Savoie l'envoya
en ambassade au roi Henri III, et c'est à la sollici-
tation de ce prince, ou plutôt de sa mère, Catherine
deMédicis, qu'il fut créé cardinal. Il mourut à Rome
en 1592.
11** Philippe de Lenoncourt, neveu du cîirdinal
VIE DE SIXTE-QUINT. 177
Robert de Lenoncourt, qu'il avait suivi dans sa jeu-
nesse à Rome, où il fut surnommé le beau chevalier
français. Il devint évêque de Châlons après son re-
tour en France, et il entra dans le conseil de Henri III,
qui renvoya en ambassade auprès du Sainl-Siége et le
fit nommer cardinal. Il fut substitué plus tard à Tar-
chevôché de Reims, à la place du cardinal de Lor-
raine, et il mourut en 1592.
12** Jérôme Bernieri, de Correggio : il était reli-
gieux dominicain, et avait été théologien de Gré-
goire XIII. Sixte l'avait fait évéque d'Ascoli, et, à la
recommandation du cardinal Altemps , il l'admit
dans le Sacré-Collége : il mourut en 1611.
13*» Antoine-Marie Gallo, d'Osimo; il avait été cha-
noine de Saint-Pierre, et devint évoque de Pérouse.
Il mourut en 1620, sous Paul V, étant doyen du
Sacré-Collége.
14* Constant Torri, né à Sarnano, bourg de la
Marche d'Ancône, qui fut appelé, par ce motif, le
cardinal Sarnano. C'était un simple religieux fran-
ciscain, qui avait été l'ami du père Montalto, et l'avait
aidé dans ses travaux littéraires. Il mourut en 1595.
15** Jérôme Mattei, appartenant à la première no-
blesse romaine, et distingué par son savoir et son
amour de la justice. Il mourut en 1603.
16° Benoît Giustiniani, noble génois, neveu du car-
dinal Vincenzo Giustiniani. Sixte l'avait d'abord
nommé trésorier général à la place du prélat Buon-
figlioli : satisfait de ses services, il le fil cardinal.
17° Ascagne Colonna, prince romain, littérateur
très-érudit, auquel le cardinal Augustin Valério, de
Vérone, dédia son livre de Ecclesiœ consolatione.
18° Au commencement de 1587, le pape nomma
12
178 VIE DB SIXTE-QUINT.
cardinal, oomme nouâ le raconterons, à la sollicitation
du roi d'Espagne, l'Anglais Guillaume Allan. Il était
docteur en théologie, et fort versé dans la controverse
établie entre les presbytériens et les ministres angli-
oans.
19^ âcipion Gonzaga, fils du marquis de Mantoue :
dans sa jeunesse, il avait été militaire, et fort remar-
qué pour la beauté de sa personne et Tagrément de
ses manières. Il savait à fond les langues grecque et
latine^ et fut recherché parles poètes et les littérateurs
les plus distingués. Il avait ouvert à Padoue, ville
qu'il habita longtemps, l'académie des Eterei, dans
laquelle il avait enrôlé un grand nombre de savants
et d'écrivains remarquables. Marc-Antoine Muret,
Batista Guarini et Torquato Tasso furent ses protégés,
et c'est à lui que ce dernier, fuyant les persécutions
d'Alphonse d'Esté, duc de Ferrare, adressa sa ton-
ehante justification, en tête de laquelle il fait le plus
magnifique éloge de Soipion Gonzaga, qui n'était en-
core que prince de l'Empire *. Sixte l'avait d'abord
nommé patriarche de Jérusalem : il le créa cardinal
du titre de Sainte-Marie du Peuple, église qu'il venait
d'ajouter à celles anciennement en possession du titre
oardinalesque.
20° Antonio-Maria Sauli, noble génois, vice-légat
eî^ Jlspagne et en Portugal pendant longtemps. Gréé
par Sixte archevêque de Gônes, le 27 novembre 1585,
il fut nommé cardinal et désigné légat a hterey pour
surveiller la flotte de dix galères que le pontife avait
armée contre les corsaires turcs et barbaresques.
2i** Gianvangelista Pallotta, de Camerino, arche-
1 . Voyez Prose fihsoficbe di ^or^uqjp Tamo, Firenxe. fer Akide
^arenti, 184?, vol. U,' p. 401 et suiv.
VIE DE SIXTE-QUINT. 179
Yôque de Cosenza, dans le royaume de Naples, mo-
deste autant que charilable.
22** Pierre Gondi, archevêque de Paris, ué df^ns
cette ville de parent» florentins, frère germain du ma-
réchal de Retz, nommé à la demande de Henri III,
23*» Stefano Bonucci, évoque d'Are?zo, religieux
servite : général de son ordre, il avait accompagné h
Tolède, en qualité de théologien, aipsi que le père
Montalto, le cardinal Buoncompagni s
24° Jean Mendo^za, Espagnol, d'unç des plusgraur
des famille? de ce pays. Il était chanoine de Sala-
manque et de Tolède, et fut fait cardinal à la sollici-
tation de Philippe II.
25° Ugon di Lubenz Verdala, grand maître de
Tordre des chevaliers de Malte, dont il a été question
à l'occasion de la guerre survenue entre cet ordre et
la république de Venise ". Invité h se rendre à Rome
par le pape, il y fit son entrée solennelle par la porte
Saint^Jeap de Latran, dans le mois de décembre
1587, et fut accueilli avec la plus grande distinction»
Après avoir prêté sermept d'obéissance au Saint-
Siège, il résida deux mois dans le palais du Vatican.
Le souverain pontife lui accorda le droit de faire grâce
de la vie aux condamnés, sans l'assentiment du con-
seil de l'ordre, ce qui était contraire à la règle des
chevaliers; il lui permit de surmonter ses armoiries
d'une couronne royale, et l'autorisa en outre à pré-
lever, pour ses dépenses particulières, cent-soixante
mille écus d'or (environ 1,300,000 fr.) sur les revenus
des biens de l'ordre. Enfin, il le créa cardinal en lui
suggérant Tidée de l'emparer de la Terra sainte,
1 . Voy. le chapitre i«',
2. Voy. le chapitre x.
«80 VIE DE SIXTE-QUINT.
avec son concours et Tappui de la république de Ve-
nise, projet qui ne reçut aucune exécution, par suite
de la mort du pape.
26'' Federico Borromeo, cousin de saint Charles,
et Tami le plus intime de saint Philippe de Néri, qui
était son confesseur, et dans la cellule duquel il pas-
sait en prières une grande partie de son temps ; ce qui
faisait dire qu'il était le cœur de Philippe. Le père
Tempesti fait toutefois remarquer que le cardinal
Santorio di Santa-Severina en dit beaucoup de mal
dans ses Mémoires, parce que Federico Borromeo
vota contre lui dans le conclave (après la mort de
Sixte) , et l'exclut de la papauté , à laquelle il préten-
dait, ce qui fit que Santorio ensuadusang^.
Le 44 décembre 1588, le pape promut seulement
deux cardinaux qui furent :
27o Agostino C4Usano, Milanais, correcteur de l'ordre
des Mineurs conventuels de Saint-François, qui avait
été théologien au concile de Trente ;
28° Et Francesco Maria Borbone, de la famille du
marquis del Monte di Santa-Maria, descendant du
sang royal de Bourbon, qui mourut en 4627, doyen
du sacré collège.
La dernière promotion faite par Sixte eut lieu dans
le mois de décembre 1S89.
Quatre cardinaux y furent créés, savoir :
29'' Mariano Pier Benedetti, d'une famille noble de
Camerino ;
30'' Gregorio Petrocchino, de Montelparo, dans la
Marche d'Ancône ;
* 1. Ma non coii scrive il cardinal di Santa-Severina, perché Fede^
rigo non fà per lui^ quando pretesc al papato, e si vide esclaso sino
a stidarne sangue, t. 1, lib. XXV, nPxui, p. 404.
VIE DE SIXTE-QUINT. iS\
31 ** Charles III, de Lorraine ;
32* Et Guido Pepoli, de Bologne, dont la nomina-
tion fut le gage de la réconciliation de cette puissante
famille avec le souverain pontife, ainsi que nous
ravons expliqué ^
1 . Voyez le chapitre yii.
mftE QUATRIÈME
POLITIQUE BXTBRIBURB
CfiAPlTRE Xll .
fitat de l'Europe à l'avénemeni de Sixie-Quint.
 répoque de son élection au trône pontifical^ le
24 avril i585, le nouveau pape trouva l'Europe pro-
fondément agitée par les conséquences de la Réforme
de Luther et de Calvin.
En France, le souvenir récent de la funeste journée
de la Saint-Barthélémy avait^ plus que jamais, enve-
nimé les haines entre les prolestants et les catho-
liques. Henri III, d'abord roi de Pologne, puis suc-
cesseur de son frère Charles IX, flottait irrésolu entre
les conseils de sa mère, Catherine de Medicis> et les
inspirations capricieuses et intéressées de ses deux
principaux favoris, les ducs de Joyeuse et d'Épernon.
Plus puissant que le roi, Henri, duc de Guise, aidé de
ses deux frères, Louis, cardinal de Lorraine, et Char-
les, duc de Mayenne, soutenait et encourageait la
Sainte-Ligue, espérant par elle se ménager l'accès à
la couronne. Le roi de Navarre, Henri de Bourbon,
184 VIE DE SIXTE-QUINT.
plus tard Henri IV, revenu, avec son cousin le prince
de Gondé, au culte calviniste, qu'ils avaient abjuré
par terreur le lendemain de la Saint-Barlhélemy,
était à la tête du parti protestant, et luttait à main
armée contre la Ligue et contre les catholiques restés
fidèles à Henri III. Tout était trouble et confusion
dans ce beau pays de France, si florissant moins de
trente années auparavant sous le sceptre de Henri II.
L'ambition effrénée des grands, le fanatisme du clergé
et d'une partie du peuple catholique, Tappréhension
des protestants, justifiée par les massacres, et leur
désir de vengeance, le mépris déclaré de Tautorité
royale de la paTt des uns comme des autres, tout
contribuait à fomenter et à entretenir une guerre
civile acharnée.
Le pape, trompé par le caractère du roi de France,
qu'il ne connaissait pas à fond, essaya, dans le com-
mencement de son pontificat, de Tencourager à re-
prendre d'une main ferme l'exercice de Fautorité
souveraine. Mais ses conseils échouèrent devant la
force d'inertie, la dissimulation et l'avilissement de ce
triste monarque, indigne, par ses vices, de gouverner
un grand peuple. Ne pouvant redresser la ligne de
conduite de Henri dé Valois, Sixte dut chercher à en
atténuer les conséquences, surtout lorsqu'elles lui
semblaient nuisibles à la religion catholique et aux
prérogatives du Saint-Siège. C'est pourquoi sa poli-
tique, à l'égard de la France, ne s'écarta jamais de
ces quatre points fondamentaux :
1° Faire prédominer dans l'esprit faible de Henri III
ridée de l'obéissance au souverain pontife, vicaire
de Jésus-Christ sur la terre, et supérieur à toutes
les puissances temporelles ;
VIE DE SIXTE-QUINT. 185
2** Extirper Thérésie, c'est-à-dire anéantir entiè-
rement le calvinisme en France, même par le fer et
par le feu, selon la règle de l'Inquisition ;
b® Écarter à tout prix du trône de France, comme
successeur de Henri de Valois, qui n'avait pas d'en-
fants, tout prince protestant, et particulièrement Henri
de Navarre, et y faire asseoir, au contraire, un prince
catholique, même le roi d'Espagne ;
A? Obliger le roi de France et les États-Généraux
du royaume à publier et recevoir, sans aucune réserve,
comme loi^ de TÉtat, les décrets du concile de Trente
et ceux du tribunal de Tlnquisition, et à renoncer aux
libertés de TÉglise gallicane.
Tels furent, à Tégard de la France, les principes de
conduite que Sixte adopta aussitôt après son introni-
sation : il les suivit avec une constance inébranlable
pendant tout son pontificat, subordonnant à ces quatre
objets principaux toutes les autres questions, regar-
dées par lui comme secondaires.
Au point de vue des grands intérêts du catholi-
cisme, la situation de TAngleterre était encore plus
triste que celle de la France. En effet, depuis près
d'un demi-siècle, ce royaume s'était violemment sé-
paré de l'Église romaine, et tous les efforts des prédé-
cesseurs de Sixte avaient échoué pour le ramener au
catholicisme. Attachée au protestantisme, aussi bien
par les traditions d^ sa naissance que par les résultats
heureux de son gouvernement, la reine Elisabeth oc-
cupait le trône de ce pays, depuis plus de vingt-sept
années. Elle avait résisté avec avantage à toutes les
tentatives des catholiques, encouragés et soutenus
par l'Espagne et la cour de Rome. Afin de mieux
déjouer les complots de ses ennemis, elle entretenait,
i86 VIE DE SIXTE-QUINT.
jusque dans le Sacré-GoUége, des espions à gages^ qui
lui rendaient compte des projets que le pape commu-
niquait aux cardinaux' dans les consistoires ^ Elle
tenait depuis longtemps en prison Tinfortunëe Marie
Stuart, qu'elle devait bientôt faire condamner au der-
nier supplice. Liée avec Henri, roi de Navarre^ elle
le secourut souvent soit par des subsides, soit par
renvoi de troupes auxiliaires. Appuyée sur Tamour
de sonpeuple, elle repoussait facilement toutes les
attaques du roi d'Espagne, et elle eut Theureuse
chance de voir la fameuse Armada détruite et dispersée
par les tempêtes, avant d'avoir causé aucun mal à
son royaume. Sixte échoua complètement dans ses
tentatives pour ramener la reine d'Angleterre et son
peuple, soit par la persuasion, soit par la force des
armes espagnoles, sous la sujétion du Saint^Siégei et
la perte de V Armada lui enleva, de ce côté, ses der-
nières espérances.
Philippe II, fils de Charles-Quint, lui avait succédé
comme roi d'Espagne, mais non comme empereur
d'Allemagne. Ce prince fut, après son père, le plus
puissant souverain de son siècle. Il avait épousé la
reine Marie d'Angleterre, avec l'ambition déclarée de
régner sur ce pays. Mais il ne put jamais parvenir à
s'y faire reconnaître roi. Quelques années avant l'élec-
tion de Sixte, il avait fait la conquête du Portugal,
réunissant ainsi sous sa domination toute la péninsule
ibérique. En Italie, il possédait le duché de Milan el
le royaume de Naples avec la Sicile. Charles-Emma-
nuel, duc de Savoie, avait épousé sa fille Marguerite,
et secondait la politique de son beau-père, dans Tes-
I. Temtmdli, I; IJib. VU, n^tm, p. 126.
VIE DS SIXTE-QUINT. 187
poir d'en profiter ponr s'agrandir. Le Roussillon, la
t'ranche-Comté, TÂrtois, les filandres, les Pays-Bas,
faisaient partie des Ëtats de Philippe IL Mais, depuis
environ vingt-cinq ans, une guerre terrible désolait
les provinces Belgiques et la Hollande, soulevées
contre l'oppression et le fanatisme intolérable de la
domination espagnole. Au commencement de la lutte,
bien que la disproportion des forces parût énorme, les
confédérés, soutenus par la haine de l'étranger et par
leur patriotisme, avaient résisté, sans trop de désa-
vantage. Secourus bientôt par les protestants du nord
de TÀllemagne et par la reine Elisabeth, ils ne tar-
dèrent pas à gagner du terrain, malgré les efforts du
roi d'Espagne et du pape, réunis pour maintenir dans
ces provinces la foi catholique., h Texclusion du pro-
testantisme. En Amérique, comme dans les Indes,
Philippe II avait d'immenses possessions. Sa marine,
jusqu'à la perle de V Armada^ dominait dans les deux
hémisphères; tandis que l'or et l'argent du Mexique
et du Pérou mettaient, constamment, à la disposition
de sa politique des ressources presque inépuisables.
Le fils de Charles-Quint avait hérité de l'ambition de
son pèi'e, et on le soupçonnait d'aspirer à la royauté
universelle. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il visait
au trône de France : les circonstances favorisaient
singulièrement cette prétention. A YnïAe de subsides
et de promesses, il avait fortement contribué à la
formation de la Ligue ; il s'était ensuite fait prier par
les chefs ligueurs, mis dans ses intérêts, d'intervenir
dans le royaume, pour la défense de la foi catholique \
1 . « Rogaturus état nisi togaretur, — il ÏH en aurait priés, ë^Jlg
ne l'en eus8«nl paB priéi — Donditll, -^ Dr reêks ht Qnilia ^esth afi
Âtexnndro FarnesiOf — cité par Tempusli, < . 1 , p. i\'4jad iwiatn (7j.
«88 VIE DE SIXTE-QU-INT.
et il n'y avait pas manqué. Ses soldats se tenaient
prêts à entrer en France, et même à occuper la capi-
tale. Le duc de Guise, principal fauteur de la Ligue,
qui aspirait à la dominer, ne voyait pas avec calme
les Espagnols prêts à venir contre-balancer son in-
fluence et son autorité. Mais il était obligé de les
ménager. Philippe, grâce au fanatisme, à Taveugle*-
ment et à la corruption de la majorité des catholiques,
se flattait d'écraser les protestants et le roi de Na-
varre, leur chef; ensuite, il espérait bien pouvoir
facilement se débarrasser du duc de Guise et de ses
partisans. L'assassinat de ce prince et de son oncle, le
cardinal de Lorraine, parurent rendre probable la
réussite des desseins du roi d'Espagne ; mais la bra-
voure chevaleresque de Henri IV, le patriotisme de
ses partisans et le génie de la France triomphèrent
encore cette fois de la domination étrangère.
La politique du pape, à l'égard de Philippe II, fut,
dans le commencement, entièrement conforme aux
vues et aux intérêts de ce prince. Mais, bientôt, la
crainte de contribuer à augmenter une puissance aussi
formidable refroidit l'ardeur du souverain pontife.
Placé entre le royaume deNapleset le duché de Milan,
il craignit pour lui-même Textension des possessions
espagnoles en Italie. Le souvenir de la prise de Rome,
en 1527, par le connétable de Bourbon, et le res-
sentiment de l'humiliation subie par Clément VII,
étaient encore très-vifs chez les Romains et parmi les
membres de la haute prélature. D'un autre côté, la
France ne possédant plus rien en Italie n'y paraissait
plus à craindre. Au contraire, ce royaume, bien gou-
verné, semblait naturellement destiné à faire contre-
poids à la puissance espagnole. D'ailleurs, avec le
VIE DE SIXTE-QUINT. 189
temps, les é^iénements tournèrent contre Philippe.
Son Armada invincible fut dispersée par les vents ;
la résistance prolongée des Provinces-Unies affaiblit
ses forces, et Henri de Navarre, dans plus d'une ren-
contre, battit la Ligue et les troupes espagnoles, bien
qu'elles fussent commandées par le Romain Alexandre
Farnèse, adversaire digne du Béarnais. Le courage,
l'esprit supérieur du roi de Navarre plaisaient à Sixte,
juste appréciateur des événements et des hommes.
Dans les derniers temps de son pontificat, le pape
penchait vers Henri IV, et il s'éloignait de jour en
jour de Philippe IL
Les princes du nord de l'Allemagne, le roi de Dane-
mark, les électeurs protestants, les villes libres hanséa-
tiques, les cantons suisses luthériens et calvinistes,
excités par Théodore de Bèze, favorisaient de tous
leurs efforts les protestants français et le roi de Na-
varre, ainsi que les confédérés des Provinces-Unies.
Rodolphe, roi de Hongrie et de Bohême, fils aîné
de Maximilien II, était empereur d'Allemagne et roi
des Romains. C'était un prince apathique, d'un carac-
tère irrésolu, flottant tantôt du côté des luthériens, tan-
tôt du côté des catholiques. Sa position, au milieu des
prétentions opposées, le plus souvent inconciliables,
des deux sectes rivales, était extrêmement embarras-
sante. Il craignait encore plus les protestants que les
Turcs, car il pouvait combattre avec avantage ces
derniers par la force des armes , tandis que l'expé-
rience de Charles-Quint avait démontré que la force
vient presque toujours se briser contre les idées et
les consciences. Rodolphe était mal disposé à l'égard
de Henri III, et il unissait ses efforts à ceux du roi
catholique pour favoriser la Ligue. La haine qu'il
190 VIE DE SIXTE-QUINT.
portait au roi de France avait son origine dans le
mariage contracté par Henri avec Louise de Lorraine,
lllle de Nicolas, comte de Vaudemont, qu'il avait
épousée pour sa beauté. L'empereur s'était flatté que
le roi de France aurait pris pour femme sa fille, la
veuve du roi CharlesIX.il considéra comme un affront
la préférence accordée à une princesse d'un rang
moins illustre que celui de la famille impériale, et, à
partir de ce moment, sans déclarer la guerre au roi
de France, il encouragea et excita ses ennemis. Ainsi,
loin de s'opposer aux levées des reitres protestants,
qui allaient rejoindre le prince de Condé et le roi de
Navarre, il ne fit rien pour les empocher, bien que
Sixte les eût défendues sous les peines les plus sévères.
Parmi les princes allemands, trois se faisaient re-
marquer par leur zèle pour la cause de la réforme :
l'électeur de Saxe, chef des luthériens, l'électeur Pa-
latin, chef des calvinistes, et le marquis de Brande-
bourg, qui préparait la grandeur de sa maison. Ces
princes étaient presque en lutte ouverte avec l'empe-
reur: ils avaient reçu, au mépris de la défense pro-
mulguée par la diète d*Augsbourg, les envoyés du roi
de Navarre, tandis qu'ils faisaient un reproche au
faible empereur d'avoir accueilli à sa cour un des
gentilshommes du duc de Guise.
L'électeur Palatin cherchait à propager de tout son
pouvoir les opinions calvinistes. Cette propagande
était encore plus redoutée du souverain pontife que
celle de la doctrine de Luther : « Car ce dernier, dit
l'historien Tempesti, s'était toujours maintenu dans
son repaire empesté, tandis que Calvin ne connaissait
ni terme ni limite, foulant aux pieds, comme un cheval
sans frein, toute sujétion, répandant partout son fiel
VIE DE SIXTE-QUINT. 191
et sa fureur, irréconciliable ennemi de toute paixV »
Le calvinisme iivail pénétré jusqu'en Hongrie, et les
ministres y avaient remplacé, dans un grand nombre
d'églises, les prêtres et les religieux catholiques.
Bans les cercles du Rhin, les choses n'étaient pas
en meilleur état : enfin, dans presque toute V\]le-
magne, la Réforme avait poussé des racines tellement
profondes, que le nonce Malaspina écrivait au pape
que c'était à peine s'il lui paraissait possible de la
combattre avec avantage *.
Au point de vue du catholicisme, la Pologne pré-
sentait au chef de TËglise un spectacle plus consolant.
Les Polonais formaient alors une nation puissante,
fort attachée à la religion romaine; aussi, les papes
s'étaient efforcés, depuis le commencement de la Ré-
forme, de maintenir ce pays dans le sein de la foi,
et d'en éloigner énergiquement tous les germes des
idées nouvelles. Dans ce but, ils étaient intervenus
plusieurs fois entre les chefs de la noblesse , alors
investie du privilège d'élire le roi , pour maintenir
la paix entre les différents compétiteurs au trône.
En i575 , après le départ de Henri HI , qui laissait
la couronne vacante, la lutte s'était engagée entré
Etienne Bathori et Maximilien^ archiduc d'Autriche,
frère de l'empereur. Le mariage de Bathori avec
Anne Jagellon, fille de Sigismond II Auguste, assura
le triomphe de sa candidature. Mais ce prince mourut
bientôt au milieu des préparatifs d'une expédition
contre le grand-duc de Moscovie, regretté de Sixte,
qui lui avait conseillé cette entreprise. Sa mort excita
\, T. I, Hb. Vn, n« uvii, p. U6-tt7.
2. Vi^ videbatur esse depelU, TempesU, loc, cit.t p. lU, «<l
noiam (8).
I«2 VIE DE SIXTE-QUINT.
de nouveau la convoitise des préteiidanls au trône de
Pologne, et ce malheureux pays redevint le théâtre
d'une guerre civile furieuse. Les nobles polonais
étaient divisés en trois factions : Tune soutenait Far-
chiduc Maximilien ; l'autre portait Sigismond, prince
de Suède; la troisième voulait pour roi un Polonais. Ce
fut Sigismond qui l'emporta. Maximilien, battu et fait
prisonnier, fut gardé longtemps dans une forteresse
par le vainqueur, et n'en sortit que grâce à l'éner-
gique intervention de Sixte.
En Italie, si le duc de Savoie, gendre de Phi-
lippe II, et le duc de Parme, Octave Farnèse, père du
gouverneur des Pays-Bas, étaient dévoués, par inté-
rêt, 4 la politique espagnole, la république de Ve-
nise, le duc de Ferrare et le grand duc de Toscane,
Ferdinand de Médicis, restaient les fidèles alliés de
la France. Les Vénitiens, par peur de Philippe, maître
du duché de Milan qui confinait à leurs frontières; le
duc de Ferrare, Alphonse II, à cause des anciennes
traditions de la famille d'Esté et des avantages qu'elle
avait reçus de la France ; le griand-duc, par haine de
la maison de Lorraine et du roi d'Espagne, ennemis
déclarés de Henri III, dont il était le parent par la
reine mère Catherine de Médicis.
Tel était l'état de complication dans lequel se trou-
vait l'Europe, lorsque Sixte s'assit sur le trône ponti-
fical. Il avait dû son élection à l'accord des cardinaux
partisans de la France et de l'Espagne, ordinairement
opposés entre eux. Mais les derniers étaient les plus
nombreux et les plus influents, car ils comprenaient
même les cardinaux français , attachés aux intérêts
de la Ligue. Ils étaient dirigés par le comte d'Oliva-
rès, ambassadeur de Philippe II, dont les intrigues,
VIE DE SIXTE-QUINT. i93
les sollicitations réitérées et même les menaces
étaient, suivant les expressions du cardinal San-
torio, (f comme autant de coups d'éperons donnés
au pape, en faveur du roi son maître *. » Le marquis
de Pisani, ambassadeur de Henri III, soutenu par le
cardinal de Joyeuse, faisait tous ses efforts pour lutter
contre la prépotence de l'envoyé de Philippe : mais
l'irrésolution du roi de France, sa faiblesse et sa du-
plicité compromettaient presque toujours les démar-
ches de son fidèle et habile représentant.
Nous allons essayer d'expliquer, avec la plus scru-
puleuse impartialité, à l'aide de documents diploma-
tiques peu connus en France, quelle fut, au milieu de
toutes ces complications, la ligne de conduite adoptée
par Sixte-Quint, pour sa politique extérieure.
1. TempesU, loc, ct'r., p. 120.
13
CHAPITRE Xni
kwàtêmadÊê ettrMrdlBaiKt «iToyétt ta pape à Tteetrien et m éMetiea^-^
Demaaiies oppotéa de la France et de TEipagne. — Siite cède aai selli-
ciUliMU àt cette dendère. — Il falnine reieommanicatioà de Henri de
Navarre et du prisée de Cumàé. -^ Proleatatloii da parlement de t*aris
et de Heflri de NaTarre.— Dillieiltét avee le rei de Fraaee, aa aajêt du
nonce Frangipani.— Héprii da pape pour Henri III. — Projet du doc de
Satolé eontre Genète. ^ Le toi de Franee réclaine le weoinrs do pit>e,
qai lé M HSiÊtt. ^ Affairt dit Yal de Tara : Aletaudfc Fanète. -*. Le Tè-
nitien M orofini entoyé eomme nonce en Franee. «— Gonfidencea <|«e lai
fait le maréchal de Retz. — Conduite de Henri III.
Dès que l'élection da suecésseur de Grégoire Xm
eut été connue, les principales puissances catholiques
de l'Europe s'empressèrent de lui envoyer des ambas-
sadeurs extraordinaires, pour le féliciter sur son avé-
nement, et protester de leurs bonnes dispositions à
l'égard du Saint-Siège. Nous avons raconté l'échange
de bons procédés qui avait eu lieu, dans cette cir-
constance, entre le pape et la république de Venise.
Celle de Gènes, sa rivale, ne voulut pas rester en ar-
rière ; elle envoya également quatre de ses sénateurs
complimenter le pontife, qui reçut, presque en môme
temps, l'archevêque de Léopold, ambassadeur du roi
de Pologne, le comte de Cimbria, conseiller de l'Em-
pereur, le duc de Feria, connétable de Castille, re-
présentant du Roi Catholique, le duc de Luxembourg,
envoyé du roi de France, le grand'maitre de Malte
Amédée, frère de Charles-Emmanuel, duc de Savoie,
VIE DE 8IXTE-Q0INT. 105
César d^Este, frère d'Alphonse II, duc de Ferrare, et
Ranuce, fils d'Octave Farnëse» duc de Parme.
A peine ces réceptions officielles étaient-elles ter^
minées, que le pape fut assailli de démarches et de
sollicitations faites dans un but diamétralement op-
posé. Le comte d'Olivarès, ambassadeur d'Espagne,
soutenu par le cardinal français Pellevé, l'agent le
plus actif de la Ligue à Rome, pressait arec hauteur le
pontife de fulminer l'excommunication contre le roi de
Navarre et le prince de Gondé^ chefs des protestants
français, de déclarer le premier exclu de la succession
à la couronne de France, et d'obliger Henri III à ex*
terminer l'hérésie sans paix ni trêve K De son côté, le
marquis de Pisani ^ ambassadeur ordinaire du roi de
France, appuyé par les cardinaux d'Esté, Santorio et
de Joyeuse, s'efforçait de détourner le pape d'adopter
ces résolutions, l'engageant à prendre conseil des
événements, et à ne pas brusquer des mesures aussi
graves; promettant d'amener le roi son maître à un
arrangement, qui donnerait une satisfaction suffisante
au Saint-Siège et à la religion catholique.
Mais, dans cette circonstance, ce fut l'influence es-
pagnole qui l'emporta. Cédant aux obsessions d'Oli-
varès, Sixte ordonna la révision du procès intenté
contre le roi de Navarre et le prince de Gondé, ac-
cusés d'avoir abandonné et renié la foi catholique,
qu'ils avaient embrassée et juré d'observer la lende-
main de la Saint-Barthélémy. Pressé par la Ligue qui
agissait alors à l'instigation du roi d'Espagne, Gré-
goire XIII avait fait commencer l'instruction de cette
1. Tempesti, t. 1, p. 155, adnotam (tt).
2. Jean de Vlvonne, marqula de PlMni, «efgneur de Sainl-Goard»
I9« VIE DE SÏXTE-QUINT.
cause par le tribunal de l'Inquisition : mais n'ayant
pas une entière confiance dans les chefs des ligueurs,
qu'il considérait comme les ennemis du roi de France,
il était mort laissant l'affaire pendante, sans avoir
pris aucune résolution. Olivarès se servit habilement
des événements qui troublaient la France, pour ob-
tenir de Sixte la reprise de ce procès. La guerre
civile désolait le royaume, et Henri HT, abandonné de
la plus grande partie des catholiques, avait été réduit
à consentir aux principales exigences de ses ennemis.
A la suite d'un congrès réuni à Nemours, le 7 juil-
let 1585, il avait promis d'exterminer les huguenots,
de donner aux chefs de la Ligue le commandement
des armées, d'accorder aux premiers d'entre eux, no-
tamment au duc de Guise, des gardes pour veiller à la
sûreté de leurs personnes, enfin de fournir des sub-
sides pour la levée de soldats catholiques allemands
et suisses.
En exécution de cet accord, Henri avait publié un
édit qui prohibait l'exercice du culte de la religion
réformée, sous peine de mort et de confiscation des
biens de tout contrevenant. Le roi de Navarre et le
prince de Gondé avaient protesté contre cet édit, et
bien qu'Henri HI eût envoyé Philippe de Lenoncourt
pour engager le premier à renoncer de nouveau au
calvinisme, il s'était contenté de répondre qu'il en
appelait au futur concile légitime, par lequel il vou-
lait être instruit.
Le pape témoigna une grande satisfaction des me-
sures adoptées par le roi de France, espérant sans
doute que ce prince, poussé par la Ligue, n'hésiterait
pas à les mettre à exécution. Il voulut, de son côté,
profiter de cette circonstance, pour ranimer le zèle
VIE DE SIXTE-QOIXT. 197
des princes calholiqnes d'Allemagne en favear de la
reli^on romaine. Il écrivit donc un bref à Temperenr,
ainsi qn^aux denx archidncs Charles et Ferdinand
d'Autriche, les suppliant de ne pas souffrir que les
hérétiques français fussent protégés et soutenus par
des souverains allemands, et les exhortant à s'opposer
aax levées des reitres, destinés à rejoindre en France
les troupes protestantes ^.
Bnsuite, trouvant Foccasion favorable pour hu-
milier le roi de Navarre, et flétrir son obstination per-
sévérante dans rhérésie calviniste, le 5 septembre
1585, il fulmina contre lui la fameuse bulle Ab hn-
YReit«a, qui fut pendant si longtemps le plus grand
obstacle que le Béarnais eût à surmonter, pourarriTer
a la possession non contestée de la couronne de
France.
Dans son préambule, le pape déclare que, dès leur
enfance, le roi de Navarre et le prince de Gondé
avaient suiTi les erreurs de Calrin : mais qu'ensuite,
cédant aux exhortations de Gharies IX, roi deTrance,
de la reine mère Catherine de Médicis, du cardinal de
Bourbon, oncle du roi de Navarre, et d'autres per-
sonnes, notanmient d'insignes théologiens, ils avaient
fait une solennelle abjuration du calvinisme, recon-
naissant la sainte Église catholique romaine et son
chef visible, vicaire de Jésus-Christ, Grégoire XIII,
duquel ils avaient obtenu Fabsolution par leur sup-
plique, jurant de vivre toujours et de mourir comme
de vrais et bons catholiques. Que malgré tout cela, ils
étaient revenus peu de temps après à l'hérésie, çonmie
le chien au vomissement, se faisant le soutien de Tin-
1. Teapsti, he. cU. p. U7,fll*x. et hBote(12).
^98 VIE DE BIXTE-QUINT.
fftme Calvin : et, comme il arrive ordinairement à
ceux qui abusent d'une grâce insigne, quMls s'étaient
précipités dans des excès plus répréhensibles et dans
une hostilité encore plus flagrante <c C'est pourquoi,
nous, obligé par le devoir de notre office ^ nous
servir de Tépée de la vengeance, nous regrettons vé*
ritablement d- avoir à remployer pour ces scélératesses
contre Henri, qui est de l'illustre famille des Bour-
bons, dans laquelle fleurirent de tout temps la can-
deur de la religion, Téclat de la vertu et le respect
constamment professé à regard du siège apostolique :
mais toutes ces choses étant publiques, manifestes et
notoires, et en étant nous-méme pleinement et légi-
timement informé, notamment par le procès com-
mencé au temps du pape Grégoire, d'heureuse mé-
moire, ainsi que par d'autres documents nombreux
et par les plus graves témoignages, etc avec l'au-
torité du Dieu tout puissant, nous prononçons et dé-
clarons que les deux Bourbons susnommés ont été et
sont hérétiques, retombés dans Thérésie et impéni-
tents. En conséquence, nous déclarons qu'ils ont en-
couru les condamnations, censures et peines pronon-
cées par les sacrés canons, les constitutions aposto-
liques, les lois générales et particulières, en vertu
desquels nous décrétons qu'ils seront privés de leurs
royaumes, de leurs biens et dignités, et qu'ils seront
inhabiles, non-seulement par eux-mêmes, mais par
leurs héritiers, à succédera la couronne de France. »
C'est pourquoi. Sixte délie leurs sujets du serment de
fidélité : ensuite il exhorte, prie et avertit le Roi Très-
Chrétien de se rappeler le serment solennel fait par
lui, au moment de son couronnement, d'exterminer
les hérétiques, de vouloir, avec sa tonte^^puissance,
VIE L)B SIXTS-QUINT. 190
autoriié, vertu et grandeur d'âme royale, poursuivre
la prompte exécution de la sentence qu*il vient de
rendre, pour faire chose agréable à Dieu, et pour
donner çae tribut d'obéissance à la sainte Eglise ro^
maine comme son fils aîné ; enfin, il eommapde, e^
vertu de la sainte obédience qui lui est due, k tpua les
ëvêques, archevêques et primats de France et de Na^
varre, qu'aussitôt qu'ils auront reçu les copies de
cette bulle, ils la fassent publier, et autant qu'il dér?
pendra d'eux, qu'ils en assurent TexéGution ^
L'effet produit par cette excommunication fut grand
à Rome : les agents de la Ligue et le comte d'ûliv^irèa
triomphaient. Les premiers voyaient le roi de Navarre
éeartë à toujours du trône de France; tandis quel'am^
bassadeur d'Espagne espérait bien, grâce à cette ex-<-
elusion, y faire asseoir un jour $on maître. Les car-»
dinaux partisans de la France et ceux qui flottaient
indécis entre les deux puissances, envisageaient aveo
appréhension les conséquences d'un acte aussi violent,
contraire à tous les précédents de l'Église, qui a tou-
jours avertîtes dissidents par unmonitoire lancé avant
Texcommunication , formalité qui n'avait pas été
remplie.
En France, dès que la bulle fut connue, vers la fin
de septembre, elle excita l'enthousiasme des ligueurs,
des Guise et de leurs partisans, qui se croyaient di^-
sormais assurés de la vieiioire, aussi bien sur le faible
Henri III, nm sur les huguenots et le roi de Navarre.
Mais cette excommunication affligea profondément^
tous les catholiques modérés, tous les Français restés
fidèles aux lois et aux traditions du royaume, foulées
1. Tempesti, 1. 1, lib. X, no» xi kuv, p. 157.
200 VIE DE SIXTE-QUINT.
aux pieds avec le plus insaltant mépris par le soa-
verain pontife.
Le Parlement de Paris se fit l^orgape de la première
protestation. « La Cour de Parlement^ rapporte un
contemporain ^, fit remontrance au fioy^ très-grave
et très-digne, disant pour conclosion qa*elle avait
trouvé et trouvait le style de cette bulle si nouveau et
si éloigné de la modestie des anciens papes, qu'elle
n'y reconnaissait aucunement la voix d'un successeur
des apôtres, et d'autant qu'elle ne trouvait point par
les registres, ni par toute l'antiquité, que les princes
de France eussent jamais été sujets à la justice du
pape ; qu'elle ne pouvait délibérer en ce fait que, pre-
mièrement le pape ne fit apparoir du droit qu'il pré-
tendait avoir en la translation des royaumes établis
et ordonnés de Dieu, avant que le pape fût au monde. «
Mais cette remontrance du Parlement de Paris était
bien modérée, si on la compare à la protestation vio-
lente et injurieuse que le roi de Navarre adressa au
pape. Ce prince commençait par s'opposer à la décla-
ration et à l'excommunication, et il en appelait comme
d'abus en la Cour des Pairs de France. En ce qui
louche le crime d'hérésie qui lui était reproché, il
accusait le pape d'être lui-môme hérétique, ce qu'il
ferait prouver en plein concile libre et légitimement
assemblé. Il terminait, en espérant que Dieu lui ferait
la grâce de venger l'injure faite à son roi, à sa maison,
à son sang, et à toutes les Cours du Parlement de
France, sur lui et ses successeurs. »
Cette protestation fut affichée à Rome, jusque sur
1. De rEstoiles, Journal de Henri 111, Henri IV et Louis XIJI;
édit. 1826, iii-8, t. I, p. 299.
VIE DE SIXTE-QUINT. 201
la porte da Vatican, le 6 novembre 4585. De plus,
on répandit dans cette ville plusieurs libelles ^ écrits
tant en latin qu^en italien, fort injurieux pour le pape
et outrageants pour la religion catholique : ces pam-
phlets eurent ensuite en France, en Angleterre, en
Allemagne et dans les Provinces-Unies, un grand
succès, parmi les luthériens, les anglicans et les cal-
vinistes.
Le pape ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait
donné dans un piège tendu par l'Espagne et la Ligue.
Le motif principal qu'on avait fait valoir pour le dé-
terminer à fulminer sa bulle, c'était l'accord fait par
le roi de France avec les ligueurs pour exterminer
les protestants. Mais déjà Henri III, avec sa duplicité
ordinaire, cherchait à éluder l'exécution de cetaccord,
qui ne pouvait manquer d'accroître la puissance des
Guise. Le pontife crut que l'hésitation du roi prove-
nait de la tiédeur du nonce, Giacomo Ragazzoni,qui ne
semblait pas exercer à la cour de France une influence
assez décisive. Il résolut de le rappeler, et de nommer
à sa place Fabio Mirto Frangipani, napolitain, arche-
vêque de Nazareth, qui connaissait bien la France, où
il avait représenté le Saint-Siège sous le règne de
Charles IX. En conséquence. Sixte manda le marquis
de Pisani à son audience, et lui communiqua son in-
tention, en manifestant l'espoir que le choix du
nouveau nonce serait agréé par le roi de France.
L'ambassadeur ne fit alors aucune observation : mais,
1. Entre autres : — Vavvho piacevole dato alla hella italia^ da
un giovane nobile Franciese^ dans lequel, dit Tempesti, avec Dante,
Peirarque et Boccace, on vomissait des outrages contre le pape, en
prouvant, avec ces auteurs, qu'il était le véritable Antéchrist. —
Un autre pamphlet intitulé : Fulmen brutum, était attribué à Fran-
çois Hotman. — Loc. cii,f n*' \xï, p. 161, t. P'.
202 VIE DB SIXTB-QUINT.
a|(rè6 randience, ayant canaé de ce choix avec les
cardinaux d'Esté et de Medicis, ila Ini firent remarquer
qae Frangipani était Napolitain, c^est^'à-dire snjet da
roi d'Egpagne, et, de pliu, aussi soumis à toutes ses
volontés qu'affectionné à ses intérêts ; qn*en conaé^
quence, le nouveau nonce soutiendrait la Ligue et
TEspagne, et augmenterait les embarras du roi de
France. Frappé de ces raisons, Tambassadeur de^
manda une nouvelle audience, et déclara au pape
qu'il savait de source certaine que Frangipani était
partisan de la Ligue, qu'en conséquence, au nom de
son souverain, il le refusait.
Sixte irrité répondit : « Tant que nous aurons un
souffle de vie, nous ne souffrirons jamais que d'autres
aient la nomination de nos nonces : nous avons dési»
gné Mirto, et nous vouions qu'il aille à Paris. S'il n*est
pas reçu, alors nous, et non d'autres, le ferons re-
venir k Rome, et ensuite nous verrons ce que nous
aurons à faire. »
Frangipani partit donc sur -le «-champ pour la
France. Mais arrivé à Lyon, Henri III lui ayant fait
dire de ne pas avancer plus loin, il retourna immé*
diatemant à Rome, se conformant aux instructions du
pape. En même temps, arrivait dans cette ville un
courrier du roi, transmettant à Pisani l'ordre d*aller
trouver le souverain pontife, et de lui expliquer que
le refus d'admettre son nonce ne devait pas être in-
terprété par Sa Sainteté comme un manque de respect,
mais comme une absolue nécessité. En effet, selon le
concordat conclu entre Léon X et François I«% le roi
de France ne pouvait pas recevoir, comme envoyé du
pape, un sujet du roi d'Espagne,
L'ambassadeur demanda audience, et s'étant pré-<
VIB DE SIXTB'QUINT. 203
sente pour entrer au Vatican, il se yit refuser la
porte par la garde suisse. A peine de retour dans son
palais, il reçut, sans aucune explication, Tordre de
quitter les États de TÉglise dans nn bref délai ^
Cet événement transporta de Joie le roi d*Espagne :
il écrivit au pape pour le féliciter de sa fermeté, lui
réitérant Tassurance du respect et de Tobéissance
qu'il professait pour Sa Sainteté, l'informant qu'il avait
ordonné à ses ministres en Italie d*obéir à Sa Béati-
tude comme à lui-même.
Quant à Henri III, attéré du renvoi de son fidèle
ambassadeur, il se décida ignominieusement à réclamer
lui-même le retour du nonce Mirto en Francei ce qui
détermina Sixte à laisser rentrer à Rome le marquis de
Pisani.
Au reste, le mépris du pape pour le roi de France
éclatait chaque jour. Le cardinal Santorio raconte,
c( qu*il avait montré au souverain pontife une lettre
du provincial des capucins de Paris, dans laquelle il
faisait connaître les jeûnes, les pèlerinages, les coups
de discipline reçus, les processions suivies, et autres
gemblables œuvres que le roi de France accomplissait
avec les pères capucins et d'autres personnes, prouvant
quMl était adonné entièrement à des exercices de dévo*
tion. » Le pape lut cette lettre et s'en réjouit ; mais il
ajouta : « Que le roi de France ferait beaucoup mieux
d'employer son temps à gouverner son royaume et les
peuples que Dieu lui avait confiés, et encore mieux de
veiller à Textermination de Thérésie, à purger ce flo^
1 . « On lui donna huit jours, mais il sortit le même soir de
Rome, disant que l'État du pape n'était pas si grand qnIL n'en
lorlU tn vingt-quatre heures. • — Journal de VEstoHê, 1. 1, p. )97|
ad noiafrt.
204 VIE DE SIXTE-QDINT.
rissant pays des troubles qui Tinfestaient, et à le ra-
mener à son ancienne splendeur : que cette tâche était
proprement celle d'un roi, et d'un si grand roi en-
gendré par des ancêtres très-chrétiens*, d Ainsi, loin
d'approuver les processions des pénitents et des fla-
gellants, dans lesquelles le roi de France jouait un si
triste rôle, le pape aurait voulu rappeler ce prince au
sentiment de son véritable devoir de souverain.
Une circonstance nouvelle vint ajouter au mécon-
tentement que la conduite de Henri avait inspiré au
chef de TËglise.
Le duc de Savoie, excité par le roi d'Espagne, son
beau-père, avait depuis longtemps formé le projet de
s'emparer par un coup de main de Genève. Cette ville
était le foyer et le rempart du calvinisme ; mais Charles-
Emmanuel la convoitait, plutôt pour agrandir ses
Ëtals que pour étouffer l'hérésie dans son berceau. De
son côté, Philippe II voyait dans cette entreprise un
moyen assuré de causer des embarras au roi de France,
allié des cantons suisses, et d'ailleurs intéressé, à
cause du voisinage, à faire respecter leur neutralité.
Quant au pape, il feignait d'entrer dans ce projet,
d'abord pour combattre l'hérésie, ensuite pour être
agréable au duc de Savoie et au roi d'Espagne ; mais,
en réalité. Sixte commençait à redouter la puissance es-
pagnole : il craignait, qu'à l'exemple de Charles-Quint,
Philippe n'eût la pensée de réunir les États de l'Église
au duché de Milan et au royaume de Naples, qu'il pos-
sédait déjà en Italie. Il espérait faire diversion à ce
projet, en excitant le duc de Savoie contre Genève ^
. 1. Tempesti, t. I, lib. X, passim^ p. 155 à 169.
2. Telle est au moins Topinion du père Tempesti. — « Quesio
maneggiOf che a prima vista comparve un primo moto del Duca e
VIE DE SIXTE-QUINT. 205
Il avait donc promis à ce prince des secours en hommes
et en argent.
Quel qu'eût été le secret gardé sur cette entreprise,
Henri III parvint à le pénétrer. Il fit représenter par
son ambassadeur, au souverain pontife, les dangers
d'une expédition qui ferait naître une guerre entre les
prolestants et les catholiques, guerre dangereuse pour
le Saint-Siège, et dans laquelle le roi de France aurait
beaucoup de peine à ne pas se trouver mêlé, attendu
que, depuis longtemps, la ville de Genève était sous la
protection de sa couronne. Mais Sixte, indigné des
tergiversations du roi à rencontre des hérétiques, ré-
pondit à Tambassadeur : « Nous vous avons déjà fait
entendre, et nous étions convaincu que vous en aviez
informé votre roi, que les affaires n'iraient jamais bien
en France, mais au contraire tomberaient de mal en
pis, tant qu'il n'aurait pas détruit cet asile de toute
abomination, duquel est née la corruption de l'Église
catholique dans son royaume. Sa Majesté se plaint à
chaque instant des princes de la Ligue, elle les accuse
de mépriser son autorité : mais elle devrait bien savoir
que tout le mal qui lui a été fait vient de Genève;
qu'elle détruise Genève, l'héritage de l'hérésie, qu'elle
poursuive sincèrement les huguenots, et elle verra la
Ligue se dissoudre ^ » Mais dans cette circonstance,
Henri ne céda point aux conseils du pape; il fit avertir
les Genevois, qui se tinrent sur leurs gardes, et
Charles-Emmanuel fut obligé de renoncer à toute ten-
tative contre le foyer du calvinisme.
delRèf fà in realta unafinissima arle di Sislo per divertirequi due
principi d^alVidee che nvevano formate sovra NapoH, sovra buona
parie d'Italia, e sovra il dominio Ecclesiaatieo , che divide NapoU
dalla Lombardia. » — T. ï, Mb. XII, n» i, p. 189.
1. Ibid.f p. 104, nos xviii-xix.
806 VIE DE SIXTE-Q0INT.
Peu de temps après^ menacé à la fuis par les ligueurs
et par les protestants, et cédant aux obsessions de sa
mère, le roi de France eut la faiblesse d'écrire au pape,
BOUS le prétexte de la collation de certains bénéfices
réservés à la cour de Rome, en réalité pour solliciter
des soldats et des subsides, afin de faire la guerre aux
hérétiques. Mais le pontife lui répondit avec dédain :
« £n ce qui concerne la demande d'argent, il est vrai
qu'en ce moment le Saint-Siège peut se procurer
assers facilement dôs fonds, et nous avons Tintention
d'augmenter ces ressources, dans le but de subvenir
aux nécessités publiques de la chrétienté. Mais, pour
parler franchement, nous ne pouvons pas avoir la
pensée de donner de l'argent, à cause de l'expérience
que nous avons du passé. Car alors que nos subsides
commenceraient à produire un bon effet, la reine,
votre mère, ne manquerait pas de se mettre à traiter
un accord, et ainsi tout résultat favorable se trouverait
perdu. Que si Votre Majesté veut réellement faire la
guerre, nous lui enverrons un prince, avec des forces
telles qu'on ne pourra plus le braver, ainsi, du reste,
que notre nonce lui fera plus amplement connaître
notre intention, n
Ce prince, dont parle Sixte, était Alexandre Far-
nèse, général de Philippe II dans les Pays-Bas, et les
forces , l'armée espagnole qu'il commandait. ~ C'est
avec ce mépris que Sixte osait traiter le roi de France.
Alexandre Farnëse était cher au pape à cause de son
origine, mais plus encore pour l'ardeur qu'il appor-
tait à faire la guerre aux hérétiques. Excité par les sol-
licitations de Sixte, il venait de reprendre sur les
bords du Rhin, une petite ville dont les protestants
s'étaient emparés par surprise. Le souverain pontife
VÎË DE BîXTE-QtJmT. «07
rivait félicité, ohaudément de cô sunsèd^ et lui avÀtt
promis son appui datii la cofite^tation peildante alors
entre le dac de Parme, Ottario Farnèse^ et l'empereur
d'Allemagne, au sujet de la possoMioii du val de Taro.
Rodolphe réclamait ce val comme ua flef de TËmpire^
et le duc de Parme refusait de se soumettre à eette
prâtentiott. L'empereur avait envoyé une ambassade
extr«tordiuaire au souverain pontife pour le gagner à
ses intérêts. Mais Sixte^ d'accord avec le roi d'Espagne^
qui ménageait la maison f'amëse, et ne voulait pas
voir reconnaître un fief impérial si voisin do duché
dé Milan, refusa d'accueillir les arguments allégués ait
nom de Rodolphe. Il lui écrivit pour lui faire remar*
quer que les titres du 8aint»8iége à la possession du
val étaient beaucoup plus anciens que ceux de rEm*"
pire ; qu'en conséquence, il lui était impossible de sou-
tenir sa demande : au surplus, il l'engageait à sou-
mettre cette question à la prudence du roi d'Espagi^
son parent, qu^il savait fermement décidé à repousser
la prétention de l'empereur.
Après avoir reçu cette réponse, Rodolphe n'insista
plus, et le duc de Parme resta en possession du val de
Tare, à la grande satisfaction d'Alexandre Farnèse,
qui espérait un jour succéder au duc Ottavio dans le
gouvernement du pays. Son dévouement à la cause de
VÊglise n'en devint donc que plus grand, et il atten-
dait avec impatience le moment où il recevrait, du roi
d'Espagne, l'ordre d'entrer en France, pour combattre
les huguenots*
Ge moment n'était pas encore arrivé, mais l'état du
royaume devenait de jour en jour plus déplorable. Le
duc de Guise, chef principal de la Ligue, mieux obéi
que le roi, menaçait ouvertement son autorité. De leur
208 VIE DE SIXTE-QUINT.
côté, les protestants attendaient ]*arrivée prochaine
des retires levés en Allemagne pour le soutien de leur
cause. Placé entre ces deux périls imminents, Henri 111
s'était adressé de nouveau à Sixte, réclamant an se-
cours en argent, et Tautorisation d'aliéner certains
biens ecclésiastiques. Hais le pontife montra dans sa
réponse encore plus de hauteur que la première fois.
— « Que Votre Majesté, répondit-il, fasse observer les
lois de la couronne, et elle n'aura besoin ni d'aliéner
les biens de TËglise, ni de solliciter notre subside :
car, selon les lois du royaume, tous les nobles sont
obligés, à leurs frais, de suivre le roi allant à la guerre
en personne. Votre Majesté n'a donc qu'à se mettre
elle-même à la tête de son armée contre les hugue-
nots^ y> Le malheureux monarque dut subir la nou-
velle humiliation de ce refus méprisant.
Sur ces entrefaites, le nonce Mirto Frangipani était
mort à Paris, dans le mois de mars 4587. Le pape choi-
sit pour le remplacer Gian Francesco Morosini, noble
vénitien, évéque de Brescia, lequel, avant d'entrer dans
les ordres, avait été ambassadeur de la république à
la cour de France. Ce prélat avait la réputation de
bien connaître les hommes et les choses de ce pays alors
si agité : il passait pour un négociateur à la fois prudent
et habile, et il avait, sur son prédécesseur napolitain,
l'avantage de n'être pas sujet espagnol , ce qui devait
ménager à ses conseils un meilleur accueil de la part du
roi de France. Le pape le fit venir en hâte de Brescia
pour lui donner lui-même ses instructions. En voici
le résumé, tel qu'il est rapporté par Morosini dans ses
propres Mémoires^ :
1. Tumposli, p. 237, n« xLiii.
2. Ibid., \\h, XVlll, n*» II, p. 282.
VIE DE SIXTE-QUINT. 209
4" Le pape voulait que le roi fût respecté et obéi- de
tous, principalement des priftee^dela Ligue;
2"* Que le roi cessât de protéger les protestants;
3" Qu'aucun hérétique ne .pût succéder à la cou-
ronne ;
4** Que le nonce obtînt Texécution de sa bulle rela-
tive à la visite des lieux saints à Rome ;
5» Que le concile de Trente fût reçu dans le royaume ;
6<» Et que, par dessus tout, il se souvînt qu'il repré-
sentait la personne d'un père commun, et qu'il ne se
laissât pas gagner plutôt par un parti que par un
autre, mais qu*il penchât seulement du côté de celui
qui, avec sincérité, procurerait la gloire de Dieu,
l'exaltation de la foi catholique, l'extirpation de l'hé-
résie et la paix si désirée.
Après avoir reçu ces recomii^andations, le nonce
partit et il arriva le 8 juillet 1587 à Lyon, où il fut
complimenté par Mandelot, gçndre du marquis de Vil-
leroy, conseiller d'État, et par les consuls de la ville.
Mandelot, qui s'était; lié avec Morosini, alors que ce
dernier était ambassadeur de Venise en France, l'as-
sura que Henri III se disposait à entrer en campagne
à la tête de son armée, pour s'opposer au passage des
troupes allemandes, qui allaient rejoindre les hugue-
nots. Il lui apprit également que le roi avait eu, à
Meiaux, une entrevue avec le duc de Guise, qui en pa-
raissait satisfait. Mais le nonce ayant voulu savoir d'un
père jésuite, quelles pouvaient être les véritables in-
tentions du roi, celui-ci répondit que les intentions
étaient excellentes, qu'il était tout catholique, très-
dévoué au pape, et très-obéissant au Vatican. Mais,
pressé par le nonce d'entrer dans des explications, le
révérend père se renferma dans un silence prudent,
2i0 yiB DE SIXTE-QUINT
se bornant à dire « qu'il louait le bon cœur du roi,
mais non sa conduite ' . »i
Continuant son voyage, le nonce rencontra, en ar-
rivant à Paris, une escorte composé de l'ambassadeur
de Venise, de Jérôme de Gondi et d'autres seigneurs
qui étaient venus au-devant de lui pour.raccompagner
à son entrée dans la capitale. Il obtint bientôt après sa
première audience du roi, et chercha ensuite à se
rendre compte de Tétat au vrai de la malheureuse
France. Dans plusieurs entretiens quUl eut avec Ca-
therine de Médicis, il avait appris que Henri parais-
sait redouter beaucoup l'arrivée des troupes alle-
mandes, et qu'il se plaignait d'être sans argent pour
mettre les siennes en campagne. Le nonce avait ré-
pondu que le pape ne se déciderait jamais à fournir
de l'argent, avant d'obtenir la certitude qu'aucun
nouvel accord ne serait conclu avec les hérétiques ;
que d'ailleurs, en s' alliant franchement au duc de
Guise, le roi pourrait facilement triompher de ses en-
nemis. Comme Morosini était lié depuis longtemps
avec le maréchal de Retz, qui avait toute la confiance
du roi, il résolut, avant d'écrire au pape, d'avoir avec
le maréchal une explication complète sur les affaires
publiques. Celui-ci, protestant de son dévouement au
roi, à la France, à la religion, et de sa haute estime
pour la personne du pape, dévoila au nonce ses plus
secrètes pensées en ces termes : — «Le roi s'est laissé
envelopper de telle sorte qu'on ne peut s'attendre à
autre chose qu'à sa ruine. Les conseils lui manquent,
parce qu'il a perdu ses anciens ministres, dont la pru-
dence avait jusqu'alors sauvé le royaume. La reine
t. Tempesti, p. 283, n°* viii-ix.
VtE DE SIXTE-QUINT. 2il
est animée de grands senliments, d'un sens royal;
mais finalement elle est mère et femme, très-avancée
en âge, et elle ne peut plus avoir sur son fils son an-
cienne autorité. Parmi les conseillers, les uns sont
incapables de connaître la vérit^les autres de la dire,
ou tout au moins ils n'osent pas la dire, et d'autres ne
peuvent inspirer une entière confiance. Les ducs
d'Épernon et de Joyeuse, trop favorisés, font le plus
souvent le contraire de ce qui a été décidé dans le
conseil . Le premier, ayant très-gravement offensé le
duc de Guise, est contraint, pour protéger sa vie, de
se tenir éloigné du roi, ce qui fomente et accroît les
méfiances dans le cœur du monarque. Le duc de Guise,
pour se réconcilier avec le favori, lui a fait proposer en
mariage sa fille aînée, nonobstant l'inégalité de rang :
mais le duc d'Épernon, attribuant au roi Pinjurieux
refus du consentement à cette union, a repoussé ce
magnifique mariage, paraissant disposé à épouser de
préférence la nièce du duc de Montmorency, afin de
Douer une alliance avec le roi de Navarre, et de se
mettre à l'abri du ressentiment des Guise. De ces in-
trigues provient la lenteur apportée aux préparatifs
pour s'opposer aux Allemands, qui, semblables à un
torrent impétueux, se mettent en mouvement contre
le royaume, soudoyés par les princes d'Allemagne et
par la reine d'Angleterre. Dans ces conjectures, il n'y
a de salut pour le royaume que dans l'union avec les
princes de Guise et Sa Sainteté, union qui devrait
consister à procurer au roi des soldats commandés par
des chefs qui ne dépendissent pas des Espagnols, ni
d'autres, mais de Sa Sainteté seule. Il n'est que trop
vrai néanmoins, que mon roi, trompé par ses flatteurs,
refuse les soldats et demande de l'argent. Mais la né-
212 VIE DE SIXTE-QUINT.
cessité lui ouvrira les yeux et le fera changer d'avis.
Ensuite, si Sa Sainteté «voulait, commepëre commun,
témoigner au roi une tendresse toute particulière,
elle pourrait lui fournir une certaine somme d'argent;
car le roi, se proposant d'entrer en campagne d'ici à
peu de jours, n'a pas un sou pour en faire la première
montre^».
Le nonce s'empressa de communiquer au pape ces
confidences du, maréchal de Retz.Ëmu du péril im-
minent que couraient la France et la religion catho-
lique. Sixte parut décidé à offrir à Henri III, un corps
auxiliaire de vingt-cinq mille fantassins et quatre mille
cavaliers, sous le commandement du duc d'Urbin, gé-
néral des troupes de TËglise : il consentait également
à mettre à la disposition du prince un subside en ar-
gent, pour faire face aux nécessités les plus urgentes.
Mais Henri frefusa l'envoi des troupes papales en
France, se bornant à réclamer le subside. On accusait
alors ce prince d'avoir follement dépensé plusieurs
millions pour le mariage du duc de Joyeuse, tandis
qu'il refusait de payer la solde des troupes suisses à
son service. En outre, on disait qu'il se proposait de
donner sept cent mille écus en dot à la fiancée du duc
d'Ëpernon, afin de traiter ses favoris sur le pied de
l'égalité. Indigné de ces profusions, Sixte donna ordre
à son nonce d'aller trouver Henri, et de lui faire con-
naître les bruits répandus, en protestant qu'il ne pou-
vait y ajouter foi. Le monarque, avec sa dissimulation
ordinaire, remercia le nonce de cette ouverture, et ré-
pondit que c'était une pure invention de ses ennemis :
1. Mémoires de Morosini, cUés par TempeBti, ut supra, p. 286,
VIE DE SIXTE-QUINT.
213
mais que, plus lard, la vérité finirait par se faire jour.
Il renouvela chaudement ses protestations de dévoue-
ment à la religion catholique, et pria le nonce d'in-
former le souverain pontife de la dévotion avec la-
quelle il accompliçsaij, les saintes cérémonies de la
Confrérie des pénitents, dans Téglise des pères Au-
gustins. A la réception de cette dépêche. Sixte de-
meura convaincu' qu'il n'y avait rien à espérer d'un
prince, qui'abanfionnaitle gouvernement de son peu-
ple pour sejliyrer'à des pratiques de dévotion incom-
patibles avec le devoir d'un souverain. Il résolut donc
d'attendre et de, prendre conseil des événements.
1 • »
" 1.
CHAPITRE XIV
Coadamoation de Marie-Stnart. — Sa lettre an pape. — « Démarches de Sixte
pour la sauter. — Ses mstructions à l'ambassadeur extraordinaire de
Henri III à Elisabeth. — Supplice de Marie. — Alliance du pape et de
Philippe II contre l'Angleterre.— Le roi de France refuse de prendre part à
l'entreprise. — > Espion d'Elisabeth à Rome exécuté. — Triste état de la
France ; embarras de Henri III. — Inutiles efforts du nonce pour le récon>
ciiier avec les Guise. — Proposition refusée du mariage du prince de
Joinville avec une petite-niè^ du pape. — Bref adressé au duc de Goiseà
l'occasion de ses succès sur ns reitres. — Nouvelles instructions du pape
à son nonce. — Tentatives d'accord entre le roi et les ligueurs. — Pro-
positions du roi d'Espagne. — Paix apparente. — Le nonce est créé légat;
recommandations qu'il reçoit du pape. — Excommunication d'Elisabeth.—
Manifeste de Philippe II aux Anglais. — Convention secrète entre ce prince
et le pape. — Préparatifs de VArmauia. — Conseil du duc de Parme re-
jeté. — Représentations de Sixte au roi d'Espagne au sujet de la nomina-
tion des évèques et des cardinaux. — La flotte espagnole est dispersée par
les tempêtes. — Explosion de joie en Angleterre et en Hollande. — Senti-
ments manifestés par le pape, le roi Philippe , Henri III, le duc de Guise
et le roi de Navarre.
Si la situation de la France, qui devenait chaque
jour plus menaçante, préoccupait vivement le souve-
rain pontife, il fut encore plus profondément im-
pressionné par la fin tragique de Tinforlunée Marie
Stuart. Après une très-longue captivité, la reine Eli-
sabeth s'était déterminée à faire passer sa rivale en
jugement, ou plutôt à s'en défaire, afin d'intimider le
parti catholique, et de s'attacher encore plus étroite-
ment les presbytériens et les partisans de l'Église éta-
blie par son père Henri VIII. La malheureuse reine
VIE DE SIXTE-QUINT. %{fi
d'Ecosse ayait été condamnée à mort par le parlement
anglais, le 21 octobre 4586. Elisabeth avait approtiyé
cette sentence le 4 décembre suivant; mais^ hésitant
d*abord à donner Tordre d'exécution, elle avait laissé
Fillustre victime attendre pendant plus de trois mois
le dédoûment fatal. Dans cet intervalle, Marie avait
trouvé moyen^en dépit des espions et des gardes,
d'adresser et de faire parvenir, par un messager
fidèle, au chef de rÉglise catholique, une lettre tou-
chante, ddns laquelle elle implorait sa protection.
Dans cette lettre, elle commençait par protester de
sa soumission à TÉglise universelle, apostolique et
romaine, et de son respect pour la personne du vicaire
de Jésus-Ghrist, successeur de saint Pierre : elle invo-
quait , en témoignage de sa foi , son sauveur Jésus-
Ghrist^ la bienheureuse Trinité, la glorieuse vierge
Marie, tous les anges et archanges^ tous lès saints et
saintes du paradis, et en particulier saint Pierre,
saint Paul, saint André et saint Georges.
« Étant le seul rejeton du sang royal anglais et
écossais resté attaché à la religion catholique, elle se
plaignait d'avoir été retenue en prison pendant plus
de vingt ans^ et finalement condamnée à mort par le
parlement hérétique du royaume d'Angleterre; et
parce qu'on lui avait enlevé son confesseur catho-
lique , elle considérait comme un devoir de se tour-
ner d'abord vers Dieu^ et ensuite de s'adresser du
fond du cœur à Sa Sainteté, pour lui faire connaître
toutes choses. Si elle n'était pas sûre de pouvoir lui
faire parvenir cette lettre avant de mourir^ elle se
flattait au moins que le pape serait pleinement in-
formé de la cause de sa mort. Cette cause devait cer-
tainement être attribuée aux tentatives faites par elle
216 VIE DE SIXTE-QUINT.
et par ses partisans, poar sabstitaer en Angleterre la
religion catholique au culte établi dans ce pays, et
pour défendre son droit à la couronne d'Angleterre.
« Elle appelait Tattenlion de Sa Sainteté sur le pré-
judice causé par sa condamnation, la priait de faire
réciter des prières pour le repos de son âme, de dis-
tribuer des aumônes, et de faire en sorte que les rois
catholiques agissent de même en faveur de ceux qui
survivraient à ce naufrage.
Il Elle promettait de confesser ses péchés selon le
commandement de rÉglise, d'en faire pénitence, et
de recevoir le viatique, si elle pouvait obtenir son cha-
pelain ou tout autre ministre de la légitime Église.
Pour le cas où cette satisfaction lui serait refusée,
elle se prosternait, avec un cœur contrit, aux pieds
de Sa Sainteté, et elle confessait à Dieu, à tous les
saints et à Sa Paternité, qu'elle était une indigne pé-
cheresse, méritant une damnation étemelle, à moins
que Dieu , qui est mort pour les pécheurs, ne voulût
bien lui être propice et la recevoir dans son infinie
miséricorde.
« Elle suppliait le pontife de lui accorder Tabsolo-
tion générale, et priait Dieu de la recevoir, malgré le
poids de ses péchés, comme un père reçoit son enfant
prodigue.
« Elle le suppliait, en outre, d'obtenir du Roi Très-
Chrétien qu'on payât toutes ses dettes avec sa dot, et
qu'on récompensât convenablement tous ses meil-
leurs serviteurs, attendu que ses ennemis ne lui
avaient rien laissé de ses biens.
« Elle invoquait le témoignage de ses fidèles servi-
teurs, pour affirmer à Sa Sainteté qu'elle aurait oflFert
volontiers sa vie pour ramener les hérétiques d'An-
VIE DE SIXTE-QtJINT. %n
gleterre à la religion catholique , apostolique et ro-
maine, et qu'elle aurait abandonné tous ses droits à
la couronne, si Elisabeth avait consenti à s'abstenir
de toute persécution contre les catholiques , n'ayant
ancun désir de régner, mais seulement de servir
rÉglise et de gagner des âmes'à Dieu.
ce Elle le priait, non sans une douleur plus poi-
gnante que la mort même, douleur causée par la dam-
nation de son fils, de s'interposer de toutes les ma-
nières; comme un véritable père, pour le gagner à la
foi de rÉglise romaine, et alors de lui faire contracter
une alliance avec le roi Catholique, afin qu'il aidât
Sa Sainteté à soutenir ses intérêts personnels, et afin
que, d'un commun accord avec le roi d'Espagne , le
pape essayât de le lier par un mariage.
a Mais si Dieu permettait, ajoutait-elle, qu'il de-
meurât dans son obstination, à cause de ses propres
péchés, sachant qu'il n'existe aujourd'hui aucun autre
prince qui soit mieux disposé en faveur de la religion
que. le roi Catholique, et qui puisse, avec ses forces,
mieux assurer la conversion de cette île, lui étant
d'ailleurs grandement redevable pour les secours en
argent que lui seul m'a fait parvenir dans les néces-
sités les plus urgentes, et pour les conseils qu'il m'a
donnés, je laisse à votre volonté et à celle du roi Ca-
tholique, la liberté de disposer du droit que je puis
avoir sur ce royaume, tant que mon fils demeurera ob-
stinément en dehors de TËglise.
a Si l'on parvient à Ty faire rentrer, je désire qu'il
soit aidé, défendu et dirigé par les conseils du roi Ca-
tholique et des Guise, nos proches parents, et je com-
mande à mon fils, pour dernière volonté, qu'après
Votre Sainteté, il les tienne pour ses pères, et qu'avec
tiS VIE DE BIXTE-QUIMT.
lear conseil et consentemeotf il oontraote mariage ayec
Tane de ces deuK familles.
« Oh! plut à Dieu qu'il devint digne d'être fait
gendre du roi Catholique! Yoiei le secret de mon
cœur, et la fin^ dans ce monde, de mes désirs, lesquels
tendent, je le crois, à Tavantage de TÉglise, et au sa-
lut de mon âme, et ce que je dépose aux pieds de Votre
Sainteté» lesquels je baise humblement.
c( On vous dira de quelle manière j'ai été persécutée
dans ces derniers temps, et ce qu'on a fait contre moi
et pour moi, afin qu'après avoir entendu la vérité^
vous puissiez réfuter les calomnies dont les ennemis
de l'Ëglise voudront me charger, et que la vérité se
fdsse jour : c'est à cette fin que je vous envoie la per^
sonne qui vous remettra mes lettrés.
« Finalement, je demande votre sainte bénédiction :
je fais mes derniers adieux à Votre Sainteté, et je prie
Dieu qu'il vous maintienne longtemps, gardé'par sa
grâce, pour le bien de l'Église et de votre troupeau
afïligé4 spécialement celui de cette île, que je laisse ici
bien dispersé; à moins que Dieu, avec sa miséricorde^
et vous, avec une paternelle sollicitude, vous ne dai-
gniez le secourir. 9 «De Fodringa, ce jourd'hui S3 no-
vembre (1586). n -^ « Pardonnes à la faiblesse de mon
bras ce qu'il fait connaître à Votre Sainteté. J'entends
parler, non sans une grande douleur, des coupables
relations de plusieurs qui sont à Rome près de votre
personne, desquels on dit qu'ils reçoivent de l'argent
de cet État, pour trahir la cause de Dieu. Et in eare
eardinaleà qUoque implicantur : (et des cardinaux sont
impliqués dans cette accusation). J'en donne avis à
Votre Sainteté^ afin qu'elle examine cette affaire, et
qu'elle surveillé un certain seigneur di San Giovanni,
VIE DE SIXTB-QUINT. 2Ï9
que beaucoup soupçonnent d'exploiter le grand tréso-
rier. Il y a réellement de faux frères : mais je puis af-
firmer à Votre Sainteté que ceux que je lui ai recom-i»
mandés sont fidèles. —De Votre Sainteté la très-humble
et trè&-dévouée ûlle, Marie, reine d'Ecosse, veuve de
France. »
A la réception de cette lettre, le cœur de Sixte tres-
saillit d'indignation et de pitié. Réunissant aussitôt
les cardinaux en consistoire il leur dit : a Que la Jéza*
bel anglaise donnerait au monde le plus mauvais
exemple, si elle faisait trancher la tête d'une reine in-
nocente, qui n'était pas sa sujette, mais seulement
celle de Jésus-Christ, le roi des rois, ainsi qu'elle le
confirmait dans sa lettre à son vicaire sur la terre. »
Il s'empressa d'adresser des copies de cette lettre au
roi Catholique, au roi Très-Chrétien et à différents
princes» pour les exciter à empêcher l'exécution de la
malheureuse Marie Stuart. Il obtint de Henri III d'en-
voyer à la reine d'Angleterre un ambassadeur extra-
ordinaire, pour la détourner de ce cruel dessein. Le
roi de France ayant choisi pour cette honorable mis-
sion un de ses plus sages conseillers^ Pomponne de
Bellièvre, le pontife fit expédier à cet ambassadeur
un bref, pour lui recommander de présenter à Eli-
sabeth, en faveur de la malheureuse reine d'Ecosse,
les considérations suivantes :
1° <r Que par l'exécution de Marie Stuart, on donne-
rait un exemple funeste et même opposé aux droits de
tous les princes; car^ en ne faisant aucune distinction
entre les personnes royales et les autres, tous Tes
princes se trouvaient désormais exposés à perdre ce
droit divin, en vertu duquel ils n'avaient pas de supé-
rieur sur la terre, à Texception de Dieu seul.
220 VIE' DE- SIXTB-QDINT.
2"" a Queiquand mégie' ïl serait vrai que Marie Stuart
eût donné son consentement aux tentatives des conju-
rés, pour lîa!rràchc|r:dîune:prison dans laquelle elle
était détenue depuis.' environ ? vingt années, elle n'au-
rait fait rien autre chose que de chercher à se procu-
rer son propre avantage, conformément aux lois ifi-
violables de la nature.: d'autant mieux, qu'elle était
exempte, d'après toute loi, de la juridiction d'Élisa-
belh, et qu'elle n'était pas la justiciable des juges qui
la condamnaient pour un crime : dont elle était inno-
cente. Et que même, sî on voulait supposer qu'elle
était leur justiciable, ils ne pouvaient ni ne devaient
exécuter leur sentence, parce qu'ils étaient à la' fois
accusateurs et juges.
3<» « Que le prétexte :de la condamner pour délivrer
Elisabeth des conspirations, était un prétexte affecté ;
puisque, si elle-même ne l'avait pas indignement te-
nue pendant si longtemps eh prison, il n'y aurait eu
aucune révolution : tellement, qu'en y réfléchissant
de sang-froid, et sans > passion, ce n'était pas iMàrie
Stuart, mais bien Elisabeth qui fomentait les conspira-
tions contre elle-même. ' ! :
4*» « Que les rois ont le droit incontestable dese se-
courir les uns les autres, par honneur et par:intérêt de
la majesté royale. .'
5** «Que, conformément àcedroitinviolable,lareine
d'Ecosse se voyant menacée de mort par ses sujets re-
belles, avait eii. recours à Elisabeth, non pour tramer
une rébellion, non pour usurper son trône, mais pour
trouver assistance en elleet par elle.
6» «Qu'alors qu'elle rpouvait se réfugier : seit en
France, soit en Espagne,! elle s'était adressée aune pa-
rente, à une femme de son propre sang ; et, circonstance
VIE DE SIXTE-QUINT. 221
qu'on ne pouvait rappeler sans horreur, elle s'était
adressée à celle qui; Pavait non-seulement appelée,
mais invitée, attirée, caressée, pour l'avoir entre ses
mains et la trahir : à ce point, que la pauvre reine,
trop confiante, avait même servi de bouclier contre
ceux qui haïssaient Elisabeth.. . .
7** « Que si le parlement et Elisabeth fondaient des
espérances de tranquillité sur l'exécution de Tinno-
cente Marie, ce n'était point un sage raisonnement;
parce que cet événement ne pouvait manquer de susci-
ter des guerres sanglantes à TAngleterre, étant très-
naturel que. ses parents, ses amis cherchassent à ren-
verser le trône anglican, avec les puissants secours de
tous les princes catholiques, puisque tous ils auraient
reçu, chacun pour sa part, comme faite à leur majesté
royale, une injure aussi atroce.
8** « Qu'Elisabeth elle-même devait bien ouvrir les
yeux, pour voir dans quel précipice l'entraîneraient
les conseillers, chez lesquels il n'y avait aucun amour
soit pour sa personne, soit pour son trône, soit pour
le bien public; mais seulement le désir de donner sa-
tisfaction à leur intérêt personnel, à leur propre avan-
tage, et à leur ressentiment particulier^ »
Bellièvre partit avec ces recommandations du sou-
verain pontife, emportant en outre les protestations du
roi de France et des Guise. Reçu par la reine d'Angle-
terre, il lui soumit verbalement et par écrit les raisons
politiques, les considérations d'humanité, les motifs
de haute convenance qui devaient la déterminer à ne
pas ratifier la sentence de mort prononcée par le par-
lement d'Angleterre, contre une malheureuse parente
1. Tempesti, t. I, lib. XX, n»» i et ir, p. 311 à 316, d'après
un manuscrit de la Libreria Barberina,
nt VIE DE SIXTR-QUINT.
qai s'élail confiée è sa parole. Ces démarches, cette
insistance de Tambassadeur parurent d'abord faire im-
pression sur l'esprit de riieareuse rivale de Marie :
elle sembla flotter indécise, et laissa écoaler plus d'un
mois sans prendre aucune résolution. Mais, par son
ordre, le 18 février 1587, l'infortunée reine d'Ecosse,
veuve d'un roi de France, fut conduite à Téchafaud.
Les témoins de son exécution ont attesté son courage,
sa fermeté d'âme, sa résignation toute chrétienne.
L'impression produite par cette mort effaça le souve-
nir de ses fautes, et la commisération générale qu'elle
inspira, rendit encore plus odieuse cette conduite d'E-
lisabeth .
Le supplice d'une reine catholique, qui avait porté
deux couronnes, ne tarda pas à exciter contre l'An^
gleterre, ainsi que l'avait prévu le souverain pontife,
une guerre terrible. Sixte ne pouvait compter sur la
co(H[>ération du roi de France, placé alors dans Tim-
possibilité absolue de disposer d'un seul homme,
menacé qu'il était en même temps par le roi de Navarre,
les reitres allemands, les Guise et les Ligueurs. Henri,
auquel le pape avait fait proposer par son nonce de
s'allier au roi d'Espagne, pour déclarer la guerre à
Elisabeth, s'était excusé sur l'état dans lequel se trou-
vait son royaume, et cette raison était malheureuse-
ment sans réplique. Sixte dut borner ses efforts à
exciter Philippe II, cet ardent champion de la foi
catholique, contre l'hérétique Angleterre. L'occasion
semblait favorable à ce prince pour faire valoir de
nouveau ses droits à la couronne de ce pays. Les
catholiques anglais et écossais, émus de la condam-
nation de Marie Stuart, s'agitaient sourdement, et pa-
raissaient n'attendre que le signal de secouer le joug
VIE DE SIXTE-QUINT. ' 223
tyrannique imposé à leur foi par l'Église établie.
Philippe promit au pape de préparer, dans le plus
bref délai, un armement maritime considérable, avec
lequel il espérait disperser la flotte anglaise, aborder
dans rîle, s'emparer de Londres, et proclamer de
nouveau la suprématie exclusive du culte catholique,
en se faisant reconnaître roi d'Angleterre. Mais, avec
sa prudence habituelle, il exigea du souverain pontife
une coopération plus efficace que celle de ses bulles.
Alléguant les dépenses excessives qu'il était obligé de
faire pour cet armement, Philippe demanda au pape
un million d'écus d'or (environ 8,500,000). Sixte qui
avait eu le talent, ainsi qu'on l'a vu, de rétablir les
finances de la Chambre apostolique dans l'état le plus
florissant, promit de donner cette somme. Mais il mit
à sa livraison deux conditions : la première, qu'il en
fournirait la moitié lorsque la flotte espagnole aurait
abordé en Angleterre, et s'y serait emparé d'un port ;
la seconde, qu'il remettrait l'autre moitié lorsque le
duc de Parme, Alexandre Farnèse, aurait battu l'en-
nemi en bataille rangée, ou pris Londres. Ces condi-
tions ayant été acceptées par le roi d'Espagne, le
traité fut signé secrètement à Rome, au nom du pape,
par les cardinaux CaraffaetSantorio di Santa Severina,
et, pour Philippe II, par son ambassadeur, le comte
d'Olivarès ^
Ensuite, pour complaire au roi Catholique, le pape
nomma cardinal, en consistoire, l'anglais Guillaume
Allan, docteur en théologie ; ce qui fit dire à plusieurs
membres du Sacré-Collège, que Sixte était le premier
1. Tempesli, loc, cit., p. 317, n^' v, selon les Mémoires du
cardinal Santorio.
224 VIE DE SIXTE-QUINT.
à violer sa propre bulle, par laquelle il avait décidé
que les créations de cardinaux ne ^e feraient qu'une
fois Tannée, aux qualre-temps de décembre. Mais il
répondit ;qu' il y était contraint par la nécessité, qui
n'admet pas de loi. Il écrivit à Philippe pour lui
annoncer cette nomination et Tinviler à ne pas perdre
de temps dans ses préparatifs militaires, — « afin que
les pauvres catholiques d'Angleterre n'eussent plus à
endurer de nouvelles persécutions ; car, en tardant,
ce que le roi avait jugé utile tournerait à mal. » Il
ajoutait qu'il avait consenti, pour cette entreprise, à
tout ce que le comte d'Olivarès avait demandé '.
Bien qu'il n'espérât aucune coopération du roi de
France, il résolut de faire de nouvelles tentatives pour
l'amener à entrer dans cette coalition. Ayant su par
son. nonce, que la reine mère se plaignait que son fils
n'eût pas d'argent pour s'opposer aux reîtres alle-
mands et au, roi de Navarre, le pontife consentit à
l'aliénation en France de certains biens ecclésiasti-
ques, jusqu'à concurrence de cinq cent mille écus,
demandant en même temps l'exécution de sa bulle sur
la visite des évéques aux lieux saints, à Rome, et
recommandant l'alliance avec le roi d'Espagne contre
l'Angleterre. Henri fit remercier le souverain pontife
de son consentement à la vente des biens de l'Eglise;
il s'excusa de ne pouvoir admettre la bulle sur la
visite des évéques, sans l'assentiment de son Parle-
ment, et quant à l'alliance avec l'Espagne, il répondit
au nonce : — « Qu'étant lui-môme assiégé de révolu-
tions et exposé de toutes parts à tant de périls, il lui
était impossible de songer à apaiser les troubles chez
1. Tempesli, p. 317, n»» vi-vii.
VIE DE SIXTE-QUINT. 22o
les autres, tant qu'il n'aurait pas rétabli la paix dans
son royaume et réprimé ses ennemis domestiques, et
qu'alors il montrerait à Sa Béatitude et à tout le
monde, combien il était jaloux de conserver et de
propager la religion catholique et d'extirper l'hé-
résie. » Le pape dut se contenter de cette réponse, et
abandonner tout espoir de voir le Roi Très-Chrétien
prendre part à l'expédition contre la reine Elisabeth.
Marie Stuart avait averti Sixte que des espions sa-
lariés par la fille de Henri VIII s'étaient glissés jus-
qu'au milieu de la cour pontificale et du Sacré-Collége,
et lui faisaient connaître à l'avance les résolutions
secrètes arrêtées dans le consistoire des cardinaux.
Sixte avait ordonné d'exercer une active surveillance
sur les lettres emportées de Rome par la poste. On ne
tarda pas à en intercepter plusieurs écrites par un
certain Annibal Capello, et adressées au secrétaire
d'Elisabeth et au duc \ie Saxe, chef des luthériens,
en Allemagne, dans lesquelles on révélait les desseins
du souverain pontife', en attaquant sa conduite.
Informé que ses lettres avaient été interceptées,
Capello prit la fuite, mais il fut poursuivi et arrêté
dans la Marche d'Ancône, ramené à Rome, traduit
en jugement et condamné à avoir la main, la langue
et la tête tranchées. Sixte se plaignit en consistoire
que les secrets d'État eussent été livrés ainsi aux
ennemis de l'Église, et il défendit aux cardinaux de
les révéler à personne, parce qu'il lui paraissait évi-
dent que Capello n'avair pu en être informé que par
quelques-uns d'eux ' .
Cependant le nonce, en France, continuait à repré-
1. Tempesti, loc, cit., n9 xxix, p. 323.
i5
226 VIE DE SIXTE-QUINT.
senter Tétat du royaume $0U8 les couleurs les plus
sombres. Les reîtres étaient entrés en Lorraine, et
bien que le duc de Guise eût surpris et défait leur
avant-garde, comme il n'avait sous ses ordres qu'un
corps de troupes très-inférieur en nombre aux Alle-
mands, les soldats hérétiques continuaient à pénétrer
dans le cœur du royaume. Effrayé de leurs progrès,
Henri III s'était décidé à se mettre lui-même à la tête
du peu de soldats restés fidèles à sa cause. Au moment
de son départ, le nonce était au Louvre ; il rendit
compte au pape de cet événement en ces termes : a Le
roi se leva du lit, et, sortant de la chambre de sa femme,
entra dans le cabinet, en chemise, ainsi qu'il se trou-
vait. Il se mit à genoux nus par terre, pria pendant
une longue heure, en versant tant de larmes, que ses
plus intimes courtisans, qui étaient présents, en res-
tèrent tout émus. Sortant ensuite du cabinet tout
joyeux, il se vêtit d'un pourpoint de toile, de bas
blancs, et par dessus d'un manteau gris, avec un cha-
peau à plumes de la même couleur, et ayant entendu
la messe dite en particulier, il y reçut la sainte Eu-
charistie. Entrant ensuite au conseil, qui dura deux
heures, pour décider les affaires relatives à son départ,
il fit appeler le Parlement, et tous les capitaines de la
ville, auxquels il en recommanda expressément la
garde et conservation. De là, ayant entendu publi-
quement une seconde messe, il accueillit avec beau-
coup de bienveillance les ambassadeurs des princes,
à l'exception de ceux d'Espagne et de Savoie, et je me
présentai aussi moi-môme. Ayant ensuite pris congé
de sa femme, il alla au palais de la reine-mère en
faire autant : il y monta à cheval, accompagné des
cardinaux de Bourbon, de Vendôme, de Vaudemont,
VIE DE SIXTK-QUINT. 227
de Lenoncourt, de plusieurs évéques et d'une nom-
breuse noblesse, au milieu d'un immense concours de
peuple^ à rinexprimable satisfaction du roi. Arrivé
au pont Notre-Dame, il descendit de cheval, alla à
pied jusqu'à Téglise, où il pria quelques instants, puis,
remontant à cheval, il fut accompagné, jusqu'en
dehors de la ville, par plus de soixante millepersonnes,
faisant entendre les plus bruyantes acclamations. »
Mais cette ovation, cet enthousiasme du peuplepour
un prince si peu digne de régner, n'était, comme il
est souvent arrivé à Paris et ailleurs, qu'une vaine dé-
monstration d'un moment, impuissante à le tirer d'em-
barras. Il manquait toujours d'argent pour payer sa
petite armée. Paraissant ne pas comprendre le véri-
table motif du refusde Sixte, il était revenue la charge
pour obtenir, non pas un subside, mais un prêt de
trois cent mille écus. Mais il avait éprouvé un nouveau
refus. D'un autre côté, nonobstant la bulle du pape et
les efforts de àon nonce, le clergé de Paris, soutenu
par les ligueurs, se refusait à l'aliénation des biens
ecclésiastiques, sur le prix desquels Henri avait compté.
Dans son extrême détresse, il n'avait trouvé que le
sénat de Venise, disposé à lui venir en aide. La séré-
nissime république lui avait prêté cent mille écus.
avec lesquels il put faire face à ses plus pressants
besoins.
Des intrigues de toutes sortes s'agitaient autour de
lui, à la cour, dans Paris, à l'armée du duc de Guise.
Le duc d'Épernon, invité par le nonce à se reconcilier
avec le chef de la Ligue, pour combattre avec plus
d'avantage les huguenots, accusait Henri de Lorraine
d'avoir tenté de le faire assassiner, et réclamait la pro-
tection du souverain pontife pour le soustraire à ce
228 VIE DE SIXTE-QUINT.
danger. Le duc de Guise, entré en campagne avant le
roi, se montrait extrêmement désireux de défaire seul,
avec les troupes qu'il commandait, les reîtres alle-
mands, afin d'augmenter sa gloire ei son influence
dans Paris, et de rabaisser celle du roi. Henri III
n'osait pas risquer dans une bataille le peu de soldats
qui lui fussent restés fidèles. Le roi de Navarre et le
prince de Gondé, chefs des huguenots, cherchaient à
tirer profit des embarras du roi de France, et atten-
daient, pour aller à sa rencontre, leur jonction avec
les reitres. Dans le Languedoc, le connétable de Mont-
morency ménageait les protestants et les catholiques,
afin de mieux assurer son autorité, presque indépen-
dante de celle du roi. Enfin, tout était trouble, con-
fusion et guerre dans la malheureuse France, et le
nonce Morosini était dans le vrai, en écrivant à Sixte :
« Qu'on y voyait à la fois des armées nationales et
étrangères, des factions d'État et de religion, des fac-
tions de catholiques et de protestants, des factions de
politiques et de ligueurs ^ »
Les choses étaient dans cette triste situation, lors-
que le pape apprit la victoire du roi de Navarre à Con-
tras, et la mort du duc de Joyeuse, qui commandait
dans cette journée l'armée catholique. Graignant que
le succès du parti protestant n'amenât le faible Henri III
à conclure un arrangement avec leur chef, et que ce
rapprochement n'ouvrît par la suite à un prince hu-
guenot le chemin à la couronne de France, Sixte s'em-
pressa de renouveler, par son nonce, ses efiforts et ses
instances pour déterminer un accord entre Guise et les
1. TempesU, lib. XX, ad finem, p. 318 à 343; et lib. XXI,
n«»» I et If, p. 344 el 34G.
VIE DE SIXTE-QUINT. 229
ligueurs d'une part, etj le duc d'Épernon et Henri de
Taulre; mais aucune des parties n'agissait avec la
moindre sincérité. Le duc de Guise visait au trône de
France, et il espérait se servir de la Ligue pour y ar-
river ; tandis que bon nombre de ligueurs, vendus au
roi d'Espagne, s'étaient faits les instruments de sa poli-
tique. Quant au duc d'Épernon, il aurait préféré, à dé-
faut de Henri HI, avoir pour maître le roi de Navarre.
Les nouvelles tentatives du nonce, essayées soit auprès
de madame de Nemours, mère des Guise, soit auprès
du duc d'Épernon, demeurèrent sans aucun résultat;
ce qui détermina l'envoyé du souverain pontife à lui
écrire : « Qu'il avait su de la reine-mère et du maré-
chal de Retz que le roi et les Guise tendaient à terminer
cette scène par une tragédie; » information qui troubla
profondément le pape^
Toutefois, comme il apprit bientôt le succès rem-
porté sur les troupes allemandes le 26 octobre 4567,
par le duc de Guise, à Vimory près de Montargis , il
adressa un bref à ce prince, dans lequel il le comparait
à Judas Machabée.
Soit que le duc de Guise , enflé par ce succès, eût
conçu encore une plus haute opinion de lui-même,
soit qu'il vît dans le bref du pontife une avance dont
il devait profiter, toujours est-il qu'il résolut de lui
demander en mariage pour son fils aîné, le duc de
Joinville , Flavia Peretli , petite nièce du pape , qui
épousa peu après Virginie Orsini, duc de Bracciano :
il écrivit donc lui-même à Sixte pour lui exposer cette
demande.
L'idée du duc, en faisant contracter cette alliance à
1. Tempesti, lib. XXII, n«" xli, p. 356.
230 VIE DE SIXTE-QUINT.
son fils, était de le pousser, si lui-même ne pouvait y
arriver, sur le trône de France ; il savait que Henri de
Valois, condamné par ses excès honteux à ne point
avoir d'enfants, était attaqué d'une maladie de lan-
gueur qui devait le conduire au tombeau. Aidé de
l'appui moral et de l'argent du souverain pontife , le
duc espérait faire accepter par la Ligue son fils
comme roi de France, en excluant les princes de
la maison de Bourbon, et particulièrement le roi de
Navarre, le principal fauteur de l'hérésie. Mais Sixte,
après avoir fait force remercîments au duc, refusa cette
proposition de mariage, prévoyant, dit un historien,
qu'il ne tarderait pas à s'élever entre la Ligue et le
roi de France les plus graves dissentiments, et ne
voulant pas donner soit au roi, soit aux Guise le moin-
dre prétexte de mécontentement*. — Cette raison ne
nous semble pas la vraie : il paraît plus naturel et
plus problable que, se trouvant engagé avec le roi
d'Espagne dans la grande entreprise contre l'Angle-
terre, Sixte n'ait pas voulu, dans la crainte d'exciter
les méfiances de Philippe, accorder sa petite nièce à
un prince qui paraissait alors, avec le roi de Navarre,
le compétiteur le plus dangereux que le Roi Catho-
lique dût avoir à combattre un jour, pour saisir la
couronne de France qu'il convoitait.
Le cardinal d'Esté et la république de Venise, qui
avaient découvert le secret du duc de Guise, et pénétré
la proposition d'alliance soumise par lui au chef de
rÉglise, en donnèrent avis à Henri III : ce prince en
conçut une haine encore plus violente contre les Guise,
et parut touché du refus du pape, auquel il fit dire par
]. Tempesti, lib. XXIII, noxxiii, p. 365.
VIE DE SIXTE-QUINT. 231
son nonce : «Qu'il avait agi comme le véritable sage,
n'étant attentif qu'à procurer la paix du royaume, sans
chercher des avantages pour les siens. »
La connaissance de cette tentative d'alliance, pro-
posée au pape par le duc de Guise, disposa Henri III
à un rapprochement avec le roi de Navarre. Les reî-
tres allemands, après avoir été surpris et battus dans
plusieurs rencontres, venaient d'obtenir un sauf-con-
duit du roi pour quitter la France et rentrer dans leur
pays. Henri se sentait plus fort, et moins exposé aiix
attaques des protestants. De son côté, le nonce insistait
tantôt auprès du roi et de sa mère, tantôt auprès des
Guise , et plus souvent encore auprès du duc d'É-
pernon, pour opérer un rapprochement entre eux. Une
réconciliation sincère eût été, en effet, le seul moyen
de combattre efficacement le roi de Navarre et l'hérésie,
but principal de toutes les démarches du souverain
pontife. Mais il n'y put jamais parvenir. Henri III ré-
pondit à toutes les ouvertures avec une dissimulatign
profonde; et s'il paraissait approuver les conseils et
les propositions du pape et de son envoyé, il faisait,
en réalité, presque toujours le contraire, soit qu'il y
fût naturellement porté par son caractère versatile,
soit qu'il se laissât diriger entièrement par la haine
irréconciliable que son favori, le duc d'Épernon, nour-
rissait contre le chef des Guise et de la Ligue. Ce der-
nier n'était pas plus sincère que le roi, et il ne son-
geait nullement à se soumettre à son autorité. S*il se
montrait obséquieux, et, en apparence, plein de respect
dans ses rapports publics avec le monarque, il de-
venait de jour en jour plus hautain dans ses exi-
gences. Il avait adressé au chef de l'Église un long
mémoire justificatif de sa conduite, dans lequel il
232 VIE DE SIXTE-QUINT.
chargeait le roi et le duc d'Épernon de nombreux
griefs. Sixte, à Tinstigation de Morosini, avait répondu
par un nouveau bref, dans lequel il complimentait le
duc de ses succès contre les Allemands, l'engageant à
se réconcilier avec le roi afin de combattre Thérésie^.
Mais, loin d'amener un accord, ce bref avait excité de
nouvelles méfiances dans l'esprit de Henri III» les
ligueurs ayant répandu le bruit que le pape leur était
entièrement favorable, et qu'il en donnait une preuve
évidente par cet écrit. Dans un long entretien avec le
secrétaire d'État Villeroy, le nonce s'efforça d'effacer
l'impression que ce bref avait produite ; mais il échoua,
bien qu'il eût communiqué à ce ministre une dépêche
écrite par le cardinal de Montalto, dans laquelle il
protestait de l'attachement du souverain pontife pour
le roi, affirmant que le chef de l'Église ne souffrirait
jamais que sa dignité royale fût mise en question ^.
Le nonce ayant voulu rendre compte au pape de
cet entretien, et de l'influence irrésistible que le duc
d'Èpernon exerçait sur le roi de France, Sixte se con-
tenta de dire : — « Que Henri de Valois voulait être
un autre Saûl des livres saints '. »
11 ne s'était pas trompé : peu de temps après eut lieu
la journée des Barricades, et le roi de France fut obligé
d'abandonner sa capitale, A la réception de cette nou-
velle, Sixte fit écrire au nonce par le cardinal de Mon-
talto une dépêche qui peint bien l'énergie de son ca-
ractère, mais qui ne montre pas moins l'esprit de son
temps. — « Notre seigneur, écrivait le cardinal, a perdu
le sommeil et l'appétit, prévoyant la ruine du royaume
1. Tempesli, Ub. XXV, n»" vr à xi, p. 391, 393.
2. Ibid., no» xi, xiï, p. 393-394.
3. ma., lib. XXIII, n» Li, p. 373.
VIE DE SIXTE-QUINT. 233
de France et de la chrélienté, et ne pouvant y porter
aucun remède, par la faute de celui qui règne... Le
Roi Très-Chrétien, ou considère le duc de Guise
comme ami, ou non : s'il le regarde comme ami, il ne
fallait pas lui donner sujet de craindre; s'il le regarde
comme ennemi, il devait le retenir auprès de lui, la
première fois qu'il y alla avec la reine mère, ou la
seconde fois qu'il s'y rendit pour lui donner la ser-
viette à table , et il ne pouvait craindre aucun tu-
multe , car, le chef étant perdu, chacun cherche à se
cacher * . » Il recommandait en môme temps à son
nonce d'aller trouver le duc de Guise, et de l'engager :
1° A rendre Paris au roi; 2** à introduire à Paris et
en France l'Inquisition ; 3** à faire publier le concile
de Trente ; 4® et à procurer par tout le royaume l'exé-
cution libre de l'autorité pontificale '.
Il parait difficile de concilier ces trois demandes,
faites par le pape au duc de Guise, avec le respect
dont Sixte venait de protester en faveur de l'autorité
royale. Quelle autre autorité, si ce n'est celle du roi
de France avec le concours des Parlements, aurait pu
accorder de pareilles concessions au chef de l'Église
catholique? Aussi, malgré son très-vif désir de se
rendre le souverain pontife favorable, le duc de Guise,
après s'être excusé de ne pouvoir rendre Paris au roi,
et avoir expliqué à sa manière la conduite du mo-
narque, n'osa pas accéder aux trois autres proposi-
tions du pape. Il demanda à en référer à ses conseil-
lers les plus intimes. Le lendemain , il lui envoya
l'archevêque de Lyon, Pierre d'Épinay, un des grands
1. Tempesti, t. 11, lib. I, n» xviii, p. 6.
2. [bid,, n^xxi-xxii, p. 6 à 9.
\
\
\
\
234 VIE DE SIXTE-QUINT.
fâutears de la Ligue, et ce prélat montra au nonce an
projet d*accord, duquel on avait soigneusement écarté
les trois propositions relatives à Tlnquisition , au con-
cile de Trente, et à la libre autorité du pape dans le
royaume. Le nonce en témoigna beaucoup de mécon-
tentement, commençant à douter que le duc de Guise
eût, au fond, aucun désir de défendre la religion ca-
tholique, dont il prenait la défense en paroles ^.
C'est dans ces dispositions, peu favorables à ce
prince et à la Ligue, qu'il écrivait au pape pour lui
faire connaître le véritable état de l'opinion publique
à Paris. Il disait dans sa dépêche : « Que les hommes
sages déploraient le mépris dans lequel était tombée
l'autorité royale ; que les plus furieux reconnaissaient
avoir été trompés sous prétexte de religion, s'aperce-
vant maintenant que, sans le roi, il était impossible
de rien faire contre les hérétiques ; c'est pourquoi ils
déploraient les derniers événements qui avaient obligé
ce prince à s'enfuir de sa capitale. » Le nonce envoya
en outre au pape la copie d'une lettre écrite à Henri III,
alors à Chartres, par les chefs de la Ligue, contenant
les conditions de l'accord proposé par le duc de Guise*.
Henri avait répondu à cette ouverture, en repoussant
ce traité, et en informant les ligueurs que son inten-
tion étant de donner satisfaction à son peuple , il avait
résolu de. réunir les États-Généraux du royaume à
Blois, le 16 août suivant (4588).
Cette réponse ne pouvait satisfaire ni les chefs de la
Ligue, ni le nonce : l'envoyé du pape n'insistait plus
néanmoins sur l'admission en France du tribunal de
l'Inquisition, non plus que sur le libre exercice de
1. Terapesti, n»xxii,p. 9.
2. Ibid., lib. II, no» i-ii, p. 16-17.
VIE DE SIXTE-QUINT. 235
l'autorité du pape dans le royaume; mais il était re-
venu à la charge pour obtenir des ligueurs que la pu-
blication du concile de Trente fût comprise au nombre
des conditions à proposer au roi, et à faire approuver
par les [États-Généraux. Après plusieurs conférences
avec le duc de Guise, le cardinal de Bourbon et l'ar-
chevêque de Lyon, le nonce alla trouver le roi à Ver-
non , afin d'essayer s'il réussirait mieux avec le faible
monarque ; mais il n'en obtint qu'une réponse éva-
sive, accompagnée de récriminations violentes contre
ses ennemis. Le pauvre prince alla jusqu'à dire :
« Qu'il espérait bien ne pas être abandonné, dans une
cause si juste, par les autres souverains de' la chré-
tienté, et spécialement par le pape ; mais que, s'il en
arrivait autrement, il lui resterait encore assez de
courage , ayant un poignard à sa ceinture, pour le
plonger dans le cœur de celui qui voudrait l'appro-
cher, fût-il certain d*y perdre lui-môme la vie *, »
Le nonce ayant échoué auprès de Henri, comme il
avait échoué auprès des Guise, revint à Paris, plus que
jamais convaincu de l'inutilité de ses efforts pour rame-
ner à un accord sincère des ennemis irréconciliables.
Repoussé par les ligueurs et par Henri HI, le nonce
tenta de se rapprocher du roi d'Espagne, dont les in-
térêts étaient opposés à la fois à ceux des Guise et du
roi de France. L'ambassadeur de Philippe à Paris
l'avait déjà entretenu d'un projet d'alliance entre son
maître et le Roi Très-Chrétien : le nonce voulut alors
savoir quelles pourraient être les conditions de ce
traité. L'ambassadeur d'Espagne les réduisit à trois
points fondamentaux.
1. TempesU, n® XIV, p. 28,
236 VIE DE SIXTE-QUINT.
Il demandait d'abord la restitation de Cambrai,
ville qui avait été enlevée an roi son maître. En second
lieu, il exigeait que le roi de France cessât de pro-
téger D. Antoine, prétendant à la couronne de Por-
tugal. Enfin, il proposait de faire reconnaître Phi-
lippe II comme souverain légitime du royaume de
France, proposition que repoussait Henri III. L'am-
bassadeur ajouta que Villeroy était le seul des conseil-
lers de Henri qui pût mener à bonne fin cette impor-
tante négociation. Le nonce, en conséquence, s'en
ouvrit avec ce ministre, qui promit d'en parler au roi.
Mais, avec sa versatilité ordinaire, ce prince, dans Tin-
tervalle, avait encore changé d'avis. Il s'était décidé à
ratifier les articles de paix proposés par les ligueurs.
Ils furent signés à Paris, le 15 juillet 1588, en son
nom par sa mère, Catherine de Médicis, et par le duc
de Guise et le cardinal de Lorraine, au nom de la Ligue.
Par ces articles, le pape obtenait l'assurance que
l'hérésie prolestante serait entièrement exterminée et
détruite dans le royaume ; qu'après la mort de Henri
de Valois, aucun prince hérétique, quels que pussent
être ses droits, ne serait admis au trône de France ;
que le concile de Trente serait publié le plus tôt pos-
sible, mais sans préjudice des droits et de l'autorité du
roi et des libertés de TÉglise gallicane, lesquels, dans
l'espace de trois mois au plus, seraient spécifiés et
déclarés par une congrégation de prélats et de ma-
gistrats de la Cour du Parlement (de Paris), et autres
que Sa Majesté députerait à cet effet. Les autres ar-
ticles avaient pour principal objet l'exécution de l'ac-
cord fait à Nemours le 7 juillet 1585, et Taccroissement
de la prépotence des Guise et de la Ligue, sur le parti
peu nombreux resté fidèle au roi de France.
VIE DE SIXTE-QUINT. 237
Mais, indépendamment du traité public, il y avait
des articles secrets, tels que Tobligation par le roi de
renoncer à toute alliance avec l'Angleterre, d'aban-
donner toute protection sur Genève, de n'accorder au
duc d'Épernon qu'un gouvernement éloigné de la
Cour, et de consentir à différents avantages au profit
du cardinal de Bourbon, du duc de Guise et de plu-
sieurs autres.
Ces dernières conditions n'avaient été acceptées par
Henri que comme contraint et forcé. Il avait exigé
quelles restassent très-secrètes, et il se promettait bien
de ne pas les exécuter, dès qu'il serait assez fort pour
s'y soustraire, sans danger pour sa couronne^
Aussi, cette apparence de paix, reçue à Paris avec
les plus grandes démonstration de joie, n'émut pas le
souverain pontife. Il partageait l'opinion de son nonce,
et pensait, comme lui, que la paix ne pouvait exister
en France que de nom ; que la réconciliation du roi
avec les ligueurs ne pouvait être sincère, que la né-
cessité seule l'avait contraint à dissimuler ses senti-
ments, mais que, plus tard, dès que Foecasion lui pa-
raîtrait propice, il ne manquerait pas d'user de son
autorité pour se venger de la rébellion de ses sujets^.
En attendant, ce prince, cédant aux instances du
nonce Morosini, avait demandé au pape et obtenu de
lui qu'il le créât cardinal et légat en France. Sixte, qui
avait à cœur de ménager le roi pour exiger de lui en
retour des concessions plus importantes, ne se fit pas
prier, et grâce à cette recommandation Morosini obtint
à la fois la pourpre romaine et le titre de légat a latere en
1. Tempesti, Ub. XXIV, n»» x-xi, p. 57 à 60.
2. IbUl., n® XII, p. 60.
238 VIE DE SIXTE-QUINT.
France. Le cardinal de Monlalto ]ui écrivit à cette oc-
casion, le 21 août 1588, pour stimuler son zèle, qui
venait d'être récompensé par les plus hautes dignités
de rÉglise. En outre, le pontife lui envoya de nou-
velles instructions, motivées sur Tétat de la France,
et la situation du roi vis-à-vis de la Ligue. On y voit
que Sixte penchait alors complètement du côté des
Guise et de la Ligue; il recommandait au nouveau
légat, entre autres choses :
1" D'obtenir que le concile de Trente fût reçu li-
brement en France, comme il lavait été dans les
autres Ëtats catholiques; qu'il le fallait absolument,
et que sans cela on ne devait faire aucun arrangement.
2^^ Que dans la réception en France des balles et
constitutions apostoliques, le Parlement, le Conseil ou
tout autre tribunal ne devait pas avoir la témérité de
les déclarer comme d'abus.
3** Que les hérétiques devaient être poursuivis à la
fois par les armes spirituelles et temporelles;
4k'' Qu'autant qu'on le pourrait, on devait faire une
loi très-sévère pour empêcher qu'aucun prince héré-
tique ne pût succéder au trône de France.
5o Que le duc de Guise et tous ses adhérents de-
vaient être embrassés et favorisés comme les pre-
miers promoteurs et défenseurs de la religion catho-
lique dans ce royaume : c'est pourquoi le Saint-Siège
apostolique les prenait tous sous sa protection spéciale.
6^» Que si le roi de Navarre avec ses partisans vou-
lait revenir à la foi catholique et à l'obéissance du roi,
il devait y être reçu selon la forme qui serait déterminée
à Rome; et que s'il s'y refusait, on devait lui faire la
guerre selon les lois canoniques et civiles.
Dans le môme temps que Sixte envoyait ces nou-
VIE DE SIXTE-QUINT. 239
velles instructions, le comte d'Olivarès le pressait vi-
vement de fulminerrexcommunication contre la reine
Elisabeth. Le pape réunit les cardinaux, leur fit con-
naître le traité signé avec le roi d'Espagne, et sa réso-
lution bien arrêtée de prendre part à l'entreprise di-
rigée contre TAngleterre. Ensuite , renouvelant .et
confirmant les excommunications prononcées par
Pie V et Grégoire XIII contre la fille de Henri VIII, il
exposa les raisons qui déterminaient le roi catholique
à faire de puissants armements, non pour la ruine,
mais pour le salut de l'Angleterre.
Et d'abord, il démontra qu'il était impossible de
réduire ces peuples à redevenir comme autrefois les
véritables sectateurs de Jésus-Christ, s'ils n'étaient
pas débarrassés auparavant du gouvernement tyran-
nique de leur prétendue reine, laquelle, imitant l'im-
piété que son père avait montrée dans ses dernières
années, et même la dépassant, persécutait particu-
lièrement tous ceux qui avaient encore conservé dans
ce royaume l'ancien zèle de la religion envers Dieu
et envers la sainte Église romaine. C'était pour ce
motif, qu'excité par les sollicitations réitérées de ces
Irès-fidèles catholiques, et spécialement sur les in-
stances du roi d'Espagne, il s'était décidé à porter re-
mède à ce mal, même pour le repos et la tranquillité
de toute la chrétienté.
Ensuite, il prouva qu'il était très-conforme au droit
et à la raison d'attaquer, avec les armes, cette femme
déclarée tant de fois hérétique et schismatique^ qui
avait certainement usurpé le trône, contrairement
aux conventions stipulées autrefois entre Alexan-
dre III, son prédécesseur, et Henri II, de n'admettre
jamais personne à la royale couronne d'Angleterre,
240 VIE DE SIXTE-QUINT.
sans le consentemenl du souverain pontife romain.
A l'appui de cet argument, il énuméra beaucoup d*in-
justices, d'extorsions faites ou permises par la fille de
Henri VIII, contre des sujets anglais et irlandais;
outre qu'elle avait excité, poussé, favorisé et secouru
les sujets des princes, ses voisins, contre leurs propres
souverains et naturels seigneurs, recevant, caressant
et fomentant les sujets rebelles. Après le bienfait in-
fini que Dieu avait accordé à Elisabeth, en la faisant
naître catholique, il lui reprocha d'avoir eu le cœur
assez dur pour répondre à cette grâce par une mons-
trueuse ingratitude, excitant et agitant les armes de
l'ennemi éternel des chrétiens contre les fidèles. Il
ajouta que des évoques, des prélats et d'autres person-
nages sacrés, recommandables par leur excellente
vie, avaient été traités par elle de la manière la plus
inhumaine; qu'elle avait, pendant longtemps, tenu
prisonnière la reine Marie d'Ecosse, appelée d^àbord
et assurée d'un sauf-conduit par elle-même, et fina-
lement mise à mort par son ordre avec la dernière in-
justice, à l'aide d'un prétexte supposé. Il rappela les
ruines, les profanations des églises et des monastères,
avec l'usurpation des dignités et des biens de l'Église
de Dieu, faisant ainsi trafic des lois divines et hu-
maines.
En conséquence, par ces motifs, il exhortait tous les
peuples, soumis jusqu'alors au joug de cette reine in-
truse, à secouer son autorité : leur ordoniïant d'aider
l'armée qui, sous la conduite du duc Alexandre de
Parme, devait entrer dans cette île, afin de la délivrer
de cette servitude insupportable; déclarant et protes-
tant que son intention, celle du roi catholique et du
duc de Parme, n'était pas d'opprimer leur patrie, ou de
VIE DE SIXTE-QUINT. 241
changer les bonnes lois et les bonnes coutumes du
pays; mais seulement de }eur rendre la liberté^ de
confirmer et d'accroître leurs privilèges, en rétablis-
sant la très-ancienne religion catholique, apostolique
et romaine, professée avec tant de gloire par leurs
ancêtres : finalement, il promettait une large et géné-
rale absolution de toutes ses fautes, à quiconque,
s'étant confessé et ayant communié, irait s'associer et
prendre part à cette entreprise ^.
Telle était la substance de la bulle de Sixte : il la
fit traduire en anglais par le nouveau cardinal AI-
lan, afin de pouvoir la répandre en Angleterre, dès
que l'armée catholique aurait débarqué dans cette
île.
Le roi d'Espagne, de son côté, venait de publier un
manifeste, par lequel il expliquait les raisons qui le
déterminaient à porter la guerre en Angleterre. Il y
disait qu'il avait reconnu, de l'avis de son conseil et du
duc de Parme, qu'il lui était impossible de posséder
paisiblement son patrimoine dans les Pays-Bas, tant
qu'il aurait pour ennemie la reine d'Angleterre, ou du
moins tant qu'il n'aurait pas affaibli ses forces. Il
ajoutait que par lui-môme et par ses ministres, il
avait usé de tous les moyens qui semblaient les pi as
convenables pour la détourner de fournir des secours
à ses sujets rebelles, mais qu'il n'avait jamais pu y
parvenir; qu'il ne lui restait donc que l'unique re-
mède de chercher à affaiblir tellement ses forces,
qu'elle se vît réduite à l'impossibilité de secourir, par
des soldats et des subsides, les sujets révoltés de la
couronne catholique.
1. TempesU, t. II, lib. V, iio«xxxiii à xxxvin, p. 80-81.
46
24a VIB DE SIXTB-QniNT.
Comme il arrive presque toujours^ à l'occasion des
traités d'alliance les plus importants^ la bulle d'excom-
munication et le manifeste du roi d'Espagne ne disaient
pas tout : il demeura convenu, par un acte secret^
qu'aussitôt que Philippe aurait soumis rAngleterre à
Tobéissance de TÉglise romaine, il recevrait les lois
du pontife et son investiture, et, en même temps, le
titre de Défenseur de la Foi, comme ayant bien mérité
de rÉglise, conformément aux conventions stipulées
par Henri II, et renouvelées par le roi Jean ' .
Après cet accord définitif, les préparatifs de Fexpé^
dition furent poursuivis, tant en Espagne qu'en Por-
tugal et en Flandres, avec la plus grande célérité. Le
duc de Parme, Alexandre Farnëse, qui commandait
les troupes espagnoles dans les Pays-Bas et s'était em-
paré d'Anvers, aurait voulu que l'amiral de la flotte
espagnole, qui devait être dans l'origine le duc de
Santa-Groce, remplacé ensuite par le duc de Mediitd
Sidonia, se fût assuré de la possession d'un port, avant
de rien tenter contre l'Angteterre. Ge port aurait servi
tout à la fois dé place d'armes et de lieu de refuge^
pour mettre les vaisseaux à l'abri des tempêtes si fré^
quentes et si dangereuses dans la Manche^ et surtout
dans le détroit du Pas-de«Galais. Il proposa dans ce
but plusieurs ports sur les côtes de la Hollande et de
la Zëlande, et, en dernier lieu^ le port d'Anvers.
Ce conseil, appuyé par d'excellentes raisons, et pro-
posé par un général d'une expérience consommée^ fut
1. Cotiifêntuinqtte in ttrcatto dietikTi Ut Phitippuê tegtinin ad jRtf->
man« ecclesiœ obedienîiam redactum , tanqnam éjux benefiektrhtm
juxta contractus ab Henrico secundo et Joanne regibus initi et reno-
vati , leges a ponti/ice cum titulo defensoris Fidei acciperet. —
SpondanOf eité par TempesU, ibid,, n» xxiix, p. 81 , arf mhm (6).
VIE DE SIXTE-QUINT. 243
accueilli avec une grande faveur par le pape. En ré-
pondant ail duc pour exprimer son adhésion, il lui fil
remarquer qu'il avait déjà garanti au monarque ca-
tholique le payement d'un million d'écus d'or^ que
par conséquent Sa Majesté était pleinement assurée de
ne pas manquer de fonds. Mais le prudent conseil du
duc de Parme ne fut pas approuvé à la cour d'Espagne.
Les envieux de sa gloire ne manquèrent pas de dire
que c'était uue politique du prince pour faire traîner
la guerre en longueur, et perpétuer dans les Pays-Bas
Tautorité de son commandement. Ils faisaient obser-
ver qu'il ne serait pas convenable de dépenser une
aussi forte somme pour se borner à s'etnparer d'un
port; et que, d'ailleurs, la réussite de cette entreprise
paraissait douteuse, attendu Tincertitude où Ton était
sur les dispositions du roi de France : ils concluaient
qu'il était préférable d'attaquer directement l'Angle-
terre, avec toutes les forces dont on pouvait disposer.
Le pape, informé que le roi d'Espagne ne voulait
pas consentir à la proposition du duc de Parme, écri-
vit à Philippe pour porter l'armée du prince à trente
mille hommeS) afin que, lorsque l'occasion se présen-
terait favorable, Farnèse pût embarquer ses troupes
sur des bâtinients de transport, et les diriger par la
Tamise vers Londres, dans l'espoir d'y réunir les ca-
tholiques anglais qui n'osaient pas encore se déclarer.
Peu de temps avant, Sixte avait appris que le Roi Ca-
tholique se proposait de proposer lui-même à là no-
mination du souverain pontife les évéques^ les arche-
vêques et même les cardinaux espagnols. Cette nouvelle
avait beaucoup irrité le chef de rÉgliâe< qui voyait
dans cette prétention un empiétement coupable sur
les droits du Saint-Siège. Il saisit l'occasion du traité
2U VIE DE SIXTE-QUINT.
conclu récemment contre Elisabeth , pour s'y op-
poser, et il écrivit ù Philippe II, de sa propre main,
en ces termes :
« Nous avons fait exécuter sur-le-champ tout ce que
le comte d'Olivarès nous a demandé, relativement au
concours que nous devons prêter à l'entreprise, et
nous croyons qu'il en a pleinement informé Votre Ma-
jesté. Avant de la commencer. Votre Majesté doit d'a-
bord se bien réconcilier avec Dieu Notre-Seigneur,
parce que le péché des princes détruit les peuples et
défait les royaumes, et que Dieu s'indigne plus de
l'usurpation de la juridiction ecclésiastique, que de
tout autre péché, ainsi qu'il appert des histoires sa-
crées et profanes.
« On a conseillé à Votre Majesté de comprendre
dans sa pragmatique les évoques, archevêques et car-
dinaux : c'est un très-grand péché, parce qu'EUe doit
excepter ces ministres de Dieu de cette pragmatique,
et en faire pénitence; autrement, il pourrait lui sur-
venir quelque châtiment. Que Votre Majesté n'ajoute
pas foi à celui qui lui conseille le contraire, parce qu'il
faut nécessairement qu'il soit ou un flatteur ou un
athée : mais qu'Elle ajoute foi aux paroles émanées de
nous, qui sommes son père donné par Dieu, et qu'Elle
croie à l'autorité de l'Église, qui est la mère à laquelle
Votre Majesté est obligée d'obéir — de necessitate salu-
tis (pour pouvoir être sauvée).
« Si vos conseillers sont versés dans la connaissance
de l'histoire, qu'ils consultent Eutrope; s'ils ont quel-
que notion des saints canons, qu'ils lisent la distinc-
tion 9i et 96; s'ils veulent recourir à la loi civile,
qu'ils lisent — de sanctis episcopis; s'ils sont disposés à
s'en rapporter à la théologie, qu'ils lisent le premier
VIE DE blXTE-QUlNT. 245
et le second opuscule de saint Thomas, et ensuite ils
ne donneront pas à Votre Majesté de mauvais conseils.
« César, Octave et d'autres empereurs avaient tant
de respect pour la juridiction sacrée, que, lorsqu'ils
voulaient faire quelque loi concernant les personnes
sacrées, ils se faisaient élire pontifes.
« Nous avons versé beaucoup de larmes pour le pé-
ché de Votre Majesté, et nous avons la confiance que,
si elle s'en corrige, Dieu lui pardonnera, ainsi que
nous le prierons toujours et pour cela, et pour qu'il lui
accorde tout autre bien et prospérité '. »
Cette lettre prouve que Philippe II subordonnait la
religion à sa politique, et que, de son côté, le pape
mettait Tautorité du chef de TÉglise bien au-dessus
de celle des rois. Nous ignorons si le fils de Charles-
Quint s'humilia devant les conseils impérieux et la
menace de damnation du souverain pontife ; s'il le fit,
son repentir fut impuissant à rendre le Dieu des ar-
mées favorable à sa cause. En effet, Y invincible Ar-
mada^ composée d'environ cent quarante navires, dont
plusieurs de première force, portant un corps de dé-
barquement considérable, à peine sortie des ports de
VEspagne et de Portugal, fut assaillie par de violentes
tempêtes, qui la dispersèrent dans toutes les directions
avant qu'elle eût pu gagner les côtes d'Angleterre.
Après beaucoup d'efforts pour la réunir, elle reprit la
mer le 20 août 1588, et fit voile vers le canal qui sé-
pare l'Ecosse de l'Irlande. Là, elle se trouva de nou-
veau exposée à une bourrasque furieuse, qui poussa
un certain nombre de bâtiments à la côte, endomma-
gea les autres, et les força de regagner, avec beaucoup
1. Tempesti, t. II, lib. VI, n» xxî, p. 83.
216 VIE DE 8IKTE-QUINT.
de diflicultés, les ports espagnols. Telle fut la fin de
ce grand armement, dont Tanéantissement porta le
plus rade coup à la puissance de Philippe II. Cet évé-
nement fut à la marine espagnole ce que la victoire
de Rocroy , environ un demi-siècle plus tard, fut à son
armée de terre. La dispersion de ce formidable arme-
ment excita en Angleterre et dans les Pays-Bas ras-
surés une explosion d'enthousiasme, qui se traduisit
par des prières et actions de grâces, et par des réjouis-
sances de toute espèce. Pour perpétuer le souvenir
d'un événement, dans lequel les puritains anglais et
les protestants hollandais voyaient un signe manifeste
de la protection divine, on frappa dans les deux pays
plusieurs médailles. Une des plus curieuses, comme
monument de Tépoque, est celle que les États des
Provinces-Unies firent composer et répandre en grande
profusion ^ Elle représente le pape, des cardinaux,
des évéques , Tempereur d'Allemagne et le roi d'Es-
pagne assemblés en conseil, ayant des oreilles d'Ane
et des bandeaux sur les yeux ; dans le haut de la mé-
daille on lit ce vers de Lucrèce :
0 cmeoi hommum iMntes, opeetora emea!
Oh! que l'esprit de l'homme est plein d'aveuglement!
Autour de la médaille, ce passage des Actes des apôtr^s,
chapitre neuvième :
Burum est contra stimulas recalcitrare.
]) est dur de regimber contre raiguilloq.
t , Klle est reproduite dans V Histoire métallique de la République
r^^ Hollande t par Bizot, gravures de Sébastien Leclerc. — Paris,
hunlol Hortemels, 1667, avec privilège du roi, 1 voi. in-4*, p. 59.
VIE DE SIXTE-QUINT* 247
Au revers, une flotte battue par la tempête avec ces
mots :
Veniy vidCj vive.
Tu Deus magnus et magna facis :
Tu solus Deus.
Viens , vois, vis.
Seigneur, vous êtes grand et vous faites les grandes choses :
Vous êtes le seul Pieu,
A Rome, la nouvelle de ce désastre réjouit les en-
nemi» du roi d*£spagne. Le pape déplora en sileaca la
funeftte issue d'une entreprise, dont la non-réussite
ajoutait à Torgueil et à la force de l'hérétique Elisa-
beth et des confédérés, qui luttaient contre le duo de
Parme : mais il ne se crut pas obligé de débourser le
ïpilUon d*or qu'il avait promis, aucune des d^ux con-
ditions imposées par lui à la délivrance de ce subside
n'ayant été réalisée, A partir de cet événement. Sixte
Q^a résister aux exigences du roi d'Espagne, al dans
sa politique avec la France, il se montra moins dis-
posé à seconder les desseins de Philippe JI,
Ce prince, en apprenant le sort de sa flotte, dissi-
mula son dépit et son chagrin, et ordonna de rendre,
dans tous ses Êt^ts, des prières d'actions de grâces au
Dieu des armées, de ce qu'il avait bien voulu permettre
qu'une partie des vaisseaux et des soldats espagnols
eussent échappé à une perte qui semblait certaine.
En France, les ligueurs, vendus à TEspagne, furent
frappés de stupeur. Mais le duc de Guise vit avec sa-
tisfaction rhumiliation d'un de ses rivaux à la cou-
ronne. Henri III et le petit nombre de ses sujets restés
fidèles apprirent également avec joie cet éclatant
échec. Quant au roi de Navarre, il s'empressa d'en
féliciter la reine Elisabeth, son alliée.
CHAPITRE XV
Intrifoet qui précèdent Pouverture des États de Blois. — Henri 111 ebaiig«
ses œinislres et refuse de les reprendre. — Il promet de Tciller i U sAreté
du duc de Guise. — Le pape ne veut pas s'associer aox projets de Phi-
lippe 11 sur la couronne de France. — OuTertnre des États de Blois. ->
Nouvelle de l'occupation du marquisat de Saluées par le due de Satme. —
Discussions sur la publication du concile de Trente. — Henrila repoasse,
malgré les efTorts du pape. — Le légat se rapproche de l'Espagne. — Siite
rejette ses propositions.— Les États déclarent Henri de Navarre incapable de
succéder au trtoe de France. — Puissance des Guise.^Relation dn légat éciite
au pape de l'assassinat du duc et du cardinal de Guise.— Démarches du légat
auprès du roi. — Réponse de ce prince; il se justifie par un bref obtenu
du pape. •— Indignation de Siite ; son allocution au Consistoire. — Le car-
dinal de Joyeuse.— Cardinaux chargés d'examiner la conduite de Henri III.
— Ce prince communique le bref du pape au légat. — Réponse de Sixte.
— Embarras du légat. — Alliance de Henri III avec le roi de Navarre. —
Excommunication du roi de France. — Le légat Morosini obtient son rap-
pel. — Assassinat de Henri III. — Singulières paroles du pape à ce sujet.
— Henri de Navarre nommé roi de France. — État de ce pays. — Le pape
favorise les vues du roi d'Espagne et fait alliance avec lui. — Le cardinal
Gaetano envoyé légat en France : ses instructions. — Succès de Henri lY ;
il envoie le duc de Luxembourg à la république de Venise et au pape. —
Sixte l'accueille avec bienveillance , malgré la protestation d'Olivarès. —
— Le légat à Paris. — Victoire d'Ivry. — Le pape repousse les préten-
tions d'Olivarès. — U penche du c6té de Henri IV. — Il tomt>e malade et
meurt.
Henri III, accompagné de sa cour, était arrivé à
Blois le !•' septembre 1588, se préparant à ouvrir en
personne les Etats-Généraux du royaume. Tenu dans
une crainte continuelle des Guise et de leurs adhé-
rents, il changea quelques-uns de ses ministres, qui
lui étaient devenus suspects, entre autres le chancelier
VIE DE SIXTE-QUINT. 249
de Chiverni, Bellievre, Villeroy, Pinard et Brulard,
conseillers d'Etal. Ce remplacement contrariait le
légat, qui avait des relations intimes et confidentielles
avec plusieurs d'en tr' eux. 11 résolut de faire une dé-
marche auprès du roi en leur faveur; mais il ne
réussit pas à le faire revenir de cette détermination.
Henri, dans cette circonstance, lui répondit en prince :
«Je veux entièrement, dit-il, apprendre du pape à
me faire obéir et craindre de tous; mon ambassadeur
près de Sa Sainteté m'écrit par son ordre que je dois
me faire obéir et craindre de mes ministres et de mes
sujets. J'ai maintenant trente-sept ans, et je veux, à
l'avenir, me consacrer entièrement au gouvernement
de mon royaume, et voir si, en le dirigeant à ma ma-
nière, je pourrai ramener les affaires publiques à un
état plus satisfaisant que celui qui a été la conséquence
des conseils de ces ministres. Alors même que je ne les
éloignerais pas du gouvernement, il arriverait proba-
blement que leur renvoi serait demandé par les États,
parce qu'ils ont servi d'instruments à beaucoup de
factions qui ont occasionné dans le royaume un grand
dommage, au détriment de mes peuples. » Cette ré-
ponse ferma la bouche au légat.
Toutefois, connaissant l'esprit versatile et irrésolu
du roi, il revint bientôt à la charge, poussé par le duc
de Guise, dont il paraissait alors servir les intérêts. Ce
prince lui avait montré une lettre écrite par un cer-
tain abbé d'Orbes, dans laquelle on l'engageait, au
nom même du pape, à se tenir sur ses gardes, parce
qu'il se tramait un complot contre sa vie. Le légat
ayant été trouver le roi, fit tomber adroitement la
conversation sur ce bruit, et ne craignit pas de repré-
senter au prince : « Que rien ne pourrait être plus in-
850 VIE DE 8IXTE-QUINT.
ftme pour son nom et plas dangereux pour son
royaume, que l'assassinat qu'il aurait laissé OKécuter
dans son propre château. » Henri répondit : « Qall
veillerait à la vie du duc de Guise comme sur sa
propre vie , et que ledit duc n'avait aucun motif de
craindre. * Le cardinal répliqua qu'il en était pleine-
ment convaincu , mais que , selon la voix publique
parvenue jusqu'au trône pontifical, il n'en était pas
ainsi. Il insista ensuite sur la nécessité d'un rappro-
chement sans réserve avec les Guise et la Ligue, afin
de combattre l'hérésie. Henri, avec sa dissimulation
habituelle, parut approuver le conseil du cardinal, mais
en réalité, il était encore, s'il est possible, moins sin-
cère cette fois que les précédentes, car il songeait
sérieusement à se défaire du duc de Guise.
De son côté, le légat n'ajoutait aucune foi aux pa-
roles du roi. Aussi, revenant à l'idée poursuivie par
l'ambassadeur d-Espagne en France, et abandonnant
la cause du duc de Guise, il écrivit au cardinal de
Montalto : « Que le moment lui paraissait favorable
pour que le souverain pontife reprît la négociation
précédemment ouverte, d*unir par un traité le Roi Ca-
tholique au Roi Très-Chrétien, parce que rien ne pour-
rait mieux servir à l'extirpation de l'hérésie et à la
tranquillité de la chrétienté. «Autrement, concluait-il,
jamais il n'y aura de paix ni en France, ni dans les
Pays-Bas. »
Mais Sixte répondit : « Que la déplorable issue de
Tenlreprise espagnole contre TAngleterre rendait sa
proposition intempestive, parce qu'il paraîtrait au Roi
Catholique qu'on ne lui faisait cette proposition que
pour le déshonorer, le croyant incapable de rétablir
ses forces; que, peut-être, Dieu avait réservé à la
VIE DB 8IXTE-QUIMT. 851
Fr^ce Tentreprise eoDtre TAngleterra, parc^ qu'^sn
portant la guerre au dehors, la tranquillté se rétabli-
rait au dedans, comme on Tavait toujours vu chez Im
Romains. » En ce qui concernait les soupçons conçus
par le duc de Guise, il faisait remarquer : « Que Sa
Majesté Tayant reçu en grâce, et le duc s'ôtant récon-
cilié avec Elle, on ne devait pas rappeler les événe-
ments £^rrivés à Paris ou ailleurs, mais pardonner tout,
copime il convient surtout aux princes, lesquels sont
obligés de montrer un cœur au niveau de leur gran-
deur, et disent eux-mêmes aussi àDieu Notre-8eigneur :
Dimitte nobis débita nostra, u Pardonnez -nous nos
péahés ^. »
Au milieu de toutes ces intrigues, l'époque fixée
pour r ouverture des Ëtats-G^néraux du royaume était
arrivée . EUo eu t lieu à Blois le dimanche i octobre 1 586,
par une procession solennelle, à laquelle assistèrent
le roi, les reines, le cardinal légat et les députés des
trois ordres. Pour appeler la protection divine sur les
délibérations de rassemblée, un jeAne de trois jours
(ut ordonné, comme préparation à la communion
générale qui devait avoir lieu le dimanche suivant.
Le lundi 3 octobre, Iqs trois ordres élurent chacun
son président, rassemblée reçut les communications
royales, et commença ses travaux au milieu d'une
sombre inquiétude.
Le 19 octobre, un courrier, envoyé à Catherine de
Mëdicis par le grand-duc de Toscane, arriva à Blois,
et apporta la nouvelle que le duc de Savoie venait de
s'emparer de toutes les places du marquisat de Sa-
laces. Aussitôt, le duc de Guise vint trouver le légat,
et se plaignit amèrement que cette usurpation serait
I. Tempesli, ibid,^ n®* xxxi à xxxv, p. 96-97.
252 VIE DE SIXTE-QUINT.
cause de la ruine de tout le royaume et de la religion
catholique, parce que le roi, afin de pouvoir faire la
guerre au duc de Savoie, s'arrangerait pour conclure
la paix avec le roi de Navarre, ne pouvant pas entre-
tenir deux armées à la fois.
Henri III se montra en effet extrêmement irrité
contre Charles-Emmanuel. La noblesse française par-
tageait son indignation, et demandait à marcher contre
ce prince. Mais le roi n'était pas en mesure d'envoyer
une armée reprendre les places que le gendre de Phi-
lippe II avait enlevées. D'ailleurs, les débats élevés au
sein des États sur la réception et la publication du
concile de Trente, toujours poursuivies par le sou-
verain pontife, etjusqu'alors éludées parle monarque,
absorbaient l'attention générale. L'affaire avait été
soumise à l'ordre du clergé, qui s'était divisé sur la
question. Après de longues discussions, il était tombé
d'accord de proposer au roi la publication du concile
au bout de deux ans, temps jugé nécessaire pour ré-
gulariser la composition des chapitres et Tadministra-
tion de certains biens ecclésiastiques ; mais, à la con-
dition de réserver l'autorité royale, les libertés de
l'Église gallicane, et les exemptions et privilèges par-
ticuliers accordés à plusieurs chapitres pour cumuler
la possession des bénéfices.
Mais Sixte, auquel les résolutions des députés du
clergé furent communiquées, s'opposa de tout son pou-
voir à ces conditions, et fit dire au roi que le concile
devait être reçu sans réserve aucune :
1° Parce que le concile de Trente était légitime et
général, et qu'un grand nombre de prélats français y
avaient pris part, avec le cardinal de Lorraine et les
ambassadeurs du roi ;
VIE DE SIXTE-QUINT. 253
2o Qu'il n'était jamais arrivé, dans l'Église de Dieu,
qu'un concile général fût reçu avec des exceptions;
3** Que ce qui avait été arrêté et confirmé par le
Siège apostolique, avec Taccord des pères les plus
doctes et les plus pieux de toutes les nations catho-
liques, et avec l'assistance du Saint-Esprit, ne devait
pas être jeté au vent par ceux qui n'avaient aucune
autorité, et que cet outrage causerait une douleur in-
finie au souverain pontife.
4** Que Sa Majesté, tenant le titre de Très-Chrétien,
n'aurait pas dû tarder si longtemps à publier le con-
cile, au grand scandale de toute la chrétienté, tandis
que c'était à lui de donner l'exemple aux autres; et
que cette hésitation ne manquerait pas de provoquer
l'indignation de Dieu contre lui et contre le royaume. »
Mais le roi, soutenu par le clergé inférieur, résista à
cesinstancesetàces menaces. Cependant, pour montrer
personnellement son désir d'être agréable au souve-
rain pontife, il autorisa le légat à écrire qu'il était
prêt à publier le concile, en écartant la réserve rela-
tive aux libertés de l'Église gallicane, et sous la seule
condition de la conservation des droits du roi et
du royaume, Salvis junbus régis et regni. Mais Sixte
ne voulut faire aucune concession : il fit répondre par
le cardinal de Montalto : « Que non-seulement il n'ac-
ceptait pas la clause Salvis juribus régis et regni ^ mais
qu'il la maudissait ^ et que le roi de France, qui
voulait faire des pactes avec Dieu, s'apercevrait bien-
tôt où cela le conduirait; car il devait bien savoir que
l. La clauiula, — Salvis juribus retjis et regni f. — nostro signore
non solo non Vaccetia, ma la maledice. — Tempesll, t. 11, llb. VH,
noxi.v, p. 113.
254 VIE DE SIXTE-QUINT.
les paroles des conciles généraux sont paroles de Dieu,
pnisqtie les pères disent : Vismn Ht Spiritui Soneio et
mbiê. il demeura donc inflexible , et cette négocia-
tion fut rompue.
Peu ayant cette rupture^ le pape atait dicté à son
petit neveu une dépêche destinée à être communiquée
au roi de France parle légat, dans laquelle il traitait
ce prince arec le dernier dédain, s'efforçant, pour
ramener à la publication pure et simple du concile,
de rintlmiderpar la menace de la vengeance divitie.
Mais le roi, contre ses habitudes^ ne changea pas de
résolution, et le pape flt dire au légat de ne pas
pousser plus loin ses réclamations.
Soit que, dans cette discussion, le cardinal eût été
mécontent du duc de Guise, soit que Tambassadeur
d'Espagne Teût amené par d'autres arguments à servir
les intérêts du roi son maître» toujours est-il qu'il
reprit avec lui la négociation précédemment entamée,
pour la conclusion d'une alliance entre Philippe II
et Henri de Valois. La raison apparente de cette union
était la destruction de l'hérésie protestante en France
et dans les Pays-Bas; mais en réalité, le but principal
de l'ambassadeur d'Espagne était d'amener le roi de
France à déclarer Philippe II son successeur^ à l'ex-
clUsioii du roi de Navarre et de tout autre. Depuis là
formation de la Ligue < le roi d'Espagne avait préparé
la réussite de oe projet, en soudoyant une partie des
ligueurs^ en intimidant les autres, en pesant de lout
son pouvoir sur leâ prêtres^ les religieux et les
évéques partisans de la sainte Union. Mais pour les
attacher définitivement à sa cause, il lui fallait l'appui
du souverain pontife : Mendoza, son ambassadeur en
France, lui avait gagné le légat; il s'agissait mainte-
VIE DE SIXTE-QUINT. 255
nant de décider le pape à prendre ouverlement ce
projet S0U8 son patronage.
A cette fin 4 rambassadeur de Philippe ayant été
inTité à diner ches le légats décourrit au cardinal le
fond de la pensée du roi son maître et ses intentions
les plus secrètes; il rassura, de plus^ qu'il en arait fait
déjà part au roi dé France, et qu'il Tavait trouvé si
bien disposé, qu'il en concevait le nieilleur espoir; en
outre, il lui remit une dépêche dictée par Philippe 11
lui-même^ qu'il venait de reoevoir4 dans laquelle ce
prince concluait : « Que si le Roi Très-Chrétien con-
sentait à s'unir avec lui contre l'hérésie^ il le trou-
verait bon ami et frère , et prompt à devenir une
môme chose avec lui, ainsi que ses œuvres le prou-
veraient, a
Le légat envoya sur-le-champ cette lettre au pape,
en le pressant d'entrer dans le projet d'alliance des
deux couronnes, et de l'appuyer de tout son pouvoir
auprès de Henri III et de la Ligue. Mais Sixte, plus
désintéressé que le cardinal, et qui, bien que de loin,
appréciait mieux l'état des choses en France^ accueillit
froidement cette ouverture. Il refusa de s^assocler aux
espérances de Philippe, prévoyant sans doute que le
patriotisme des Français opposerait ti ne barrière insur-
montable à l'ambition d'un roi étranger, et se tour-
nerait d'autant plus facilement du côté de l'hérétique
Henri de Navarre. 11 parut môme s'éloigner du roi
d'Espagne, en recommandant au légat de faire con-^
naitre à Henri III, qu'il avait écrit lui-même au duc de
Savoie, pour lui dire de restituer le marquisat de
Saluces, après qu'il en aurait extirpé l'hérésie : « Qu'en
conséquence, le roi ne devait pas s'en préoccuper,
mais prendre exemple sur Neptune, au premier livre
2ii« VIE DE SIXTE-QUINT.
de Y Enéide^ lequel s'élant aperçu que les Vents avaient
mis la main à son empire de la mer, les reprit et les
menaça : — Quos ego/... mais réfléchissant ensuite, il
pensa qu'il convenait mieux d'apaiser les flots : —
Sed motos prœstat [componere fluctus; lesquelles choses,
bien qu'elles soient des fictions, apprennent cepen-
dant à faire d'abord ce qui convient, et, par exemple,
de la part de Sa Majesté, à pacifier son royaume, et
ensuite à se tourner contre le duc de Savoie^ »
Sur ces entrefaites, les États-Généraux, poussés par
le duc de Guise, les partisans du roi d'Espagne et le
légat, avaient déclaré Henri de Bourbon roi de Na-
varre incapable de succéder à la couronne de France,
comme hérétique, relaps et excommunié. Informé de
cette résolution par l'archevêque d'Embrun, Henri HI
en avait paru satisfait. Cependant, il dit qu'il lui pa-
raissait convenable, avant de mettre cette loi à exé-
cution, que les Étals envoyassent au roi de Navarre
des délégués choisis par chaque ordre, lui-môme
devant en désigner un , de son côté, afin d'inviter ce
prince à rentrer sous l'obéissance de l'Église. Mais les
Etals refusèrent d'accepter cette proposition, sous le
prétexte qu'Henri étant excommunié, on ne pouvait pas
entrer en négociation avec lui. Le roi insista de nou-
veau sur ce que le pape lui avait écrit: « Qu'il jugeait
nécessaire, avant de déclarer la guerre au roi de Na-
varre, de l'exhorter à se réconcilier avec l'Église, la-
quelle recevait dans son sein, comme une pieuse mère,
tout fils repentant. » Mais les chefs qui dirigeaient les
États, et qui étaient gagnés soit aux Guise, soit au roi
d'Espagne, s'adressèrent au légat, le priant d'obtenir
1. Tempesli, t. Il, lib. Vni, n«« VI! îiix, p. llG-118.
VIE DE SIXTE-QUINT. 257
du souverain pontife de laisser passer outre, sans
exiger aucun avertissement préalable à Henri de Na-
varre. Et, de fait, Sixte, consulté, répondit au légat
par le cardinal de Montalto : « Que s'il était vrai qu'il
avait fait écrire qu'on devait inviter le roi de Navarre
à revenir à la vraie foi, c'était seulement à l'époque où
Henri III avait voulu lui faire la guerre : mais que
maintenant, et alors que les États le condamnaient et
refusaient de traiter avec lui comme élantexcommunié,
ils parlaient très-bien^ » Ainsi le pape voulait avec
les Guise, les ligueurs et Philippe II, qu'on condamnât
Henri de Bourbon sans l'avertir, et par conséquent
sans l'entendre.
Les Guise étaient alors parvenus à l'apogée de leur
puissance; ils disposaient entièrement de la majorité
dans les États du royaume, et^ chaque jour, ils se
montraient plus exigeants. Depuis quelques mois, le
duc de Guise avait été créé commandant en chef des
armées françaises. Mais il manquait d'argent, puis-
qu'il avait dépensé, à Timitation de Jules César, des
sommes énormes pour se faire des partisans. Il avait
des créatures et des espions jusque dans le conseil du
malheureux roi de France. Afin de se procurer de
nouvelles ressources, il déterminale légat à les obtenir
de ce prince. Le cardinal alla trouver Henri, qu'il
soupçonnait depuis longtemps de tramer un complot
contre son rival. 11 l'aborda en lui rappelant la néces-
sité de l'union, pour combattre avec avantage les en-
nemis de la religion, l'engageant à mettre à la dispo-
sition du duc de Guise les moyens qui lui permissent
d'exercer son commandeinent. Le monarque répondit,
1. Tempestî, t. U, lib. YIII, n» xvi, p. 119.
n
206 VIB DB BIXTB-QDINT.
avec sa fausseté habituelle, qu'il approuvait beaucoup
ce conseil , et il ajouta : « Dites-moi, et quel serait le
moyen, croyez^vouSf le plus efficace pour donner sa-
tisfaction au duc ?» Le légat répondit : c II y a trois
moyens : le premier est de Taimer en toute sincôrîté
de cœur; le second est de ne point prêter Toreille à
ceux qui rapportent à Votre Majesté du mal du duc;
le troisième est que le duc, étant pauvre et chargé de
dettes, Votre Majesté lui fournisse les moyens de aou^
tenir son rang, en le tenant toujours employé à quelque
entreprise conforme à son inclination.» Le roi se coii«>
tenta de répondre qu'il l'engageait à en causer avec
sa mère, laquelle, bien qu'étant malade, le recevrait
avec plaisir.
Quelques jours après cette conversation, Henri
écrivit au pape, pour le prier de donner au cardinal
de Guise la légation d'Avignon, devenue vacante par
la résignation qu'en a^ait faite le cardinal de Bourbon «
Dans sa lettre, le roi s'étendit tellement en éloges des
deux frères, que Sixte, complètement trompé par cette
apparence de réconciliation sincère, communiqua cette
dépêche aux cardinaux en consistoire, l'appelant une
recommandation merveilleuse^
Mais ces éloges, cette recommandation n'étaient qn'un
moyen employé par Henri de Valois pour tromper plus
sûrement le pape et pour dissimuler sa haine et ses
desseins de vengeance contre les deux frères.
En effet, quelques jours après avoir écrit cette lettre
au chef de TÉglise, le vendredi 23 décembre 4588^ le
duc de Guise tombait assassiné par les gardes du roi
de France, de l'ordre de ce prince, dans son palais, à
1, Tempesti, lib. Vlil, qos x^^vh | ^Ui p. 126-136.
VIE Dfi SIXTE-QUINT. 250
la porte même du cabinet royal. Et cependant, quel-
que» Instants avant ce meurtre, le roi venait d'appeler
son aumônier pour lui dire que ce jour se trouvant un
vendredi, il voulait, selon son habitude, se confesser
et recevoir la communion ' !
Voici la relation que le cardinaMégat, qui était à
Bloi», s'empressa d'envoyer ttu pape, le jour même de
ce tragique événement.
«Le roi, ayant été averti de plusieurs côtés de Titt-
tention sinistre que le duc de Guise nourrissait contre
sa personne, reçut, lê 18 décembre, la visite d'Al-
phonse (Ornano), Corse envoyé par le duc de Mayenne,
eu apparence pour la seule affaire du marquisat de
Saluces, mais venant apporter au roi Tâvis secret du
duc,) qu'il devait faire faire bonne garde, parce que
monseigneur de Guise, son frère, complotait contre
8a Majesté, et que lui-même serait venu à Blois, s*ll
avait cru possible d'y arriver assez à temps pour le
détourner de ses desseins.
«Le jour précédent, ledit duc de Guise avait dit au
roi^ que si les États du royaume ne s'étaient pas trou*-
vés en session, il aurait tué de sa main plusieurs de
ceux qui entouraient 8a Majesté, et qui inculpaient
constamment sa conduite, ajoutant beaucoup d'autres
paroles menaçantes.
« Henri, sans communiquer sa pensée à homme Vi-
vant, décida en soi-même de lui ôter la vie, et ré-
pandit le bruit qu'il sortirait le jour suivant pour aller
à la chasse. Il fit avertir ensuite plusieurs de ses In-
times (lesquels on ne nommait pas alors), de se trouver
à cinq heures du matin dans sou cabinet; ce qu'ils
i. îempesli, litre Vin, ti" xlv, p. 127-128.
200 VIE DE SIXTE-QUINT.
firent. Leur ayant exposé son intention, et les ayant
trouvés disposés à l'exécuter, il les retint dans sa
chambre, et envoya dire au duc de venir assister au
conseil d'Etat.
«Dès qu'il fut entré, le duc fut attaqué de chaque
côté par deux gardes, et jeté à terre par d'autres, percé
de coups de poignards, après avoir opposé en vain la
plus grande résistance avec les mains et les dents,
sans néanmoins avoir jamais pu tirer son épée. Pen-
dant ce temps, Sa Majesté se tenait retirée dans son
cabinet^ ayant auprès d'elle pour sa défense au besoin
le seul Alphonse, Corse.
« Le duc mort, le roi fit arrêter et enfermer en pri-
son le cardinal de Guise, qui se trouvait également
au conseil, les ducs de Nemours et d'Elbeuf, le mar-
quis de Joinville, l'archevêque de Lyon, le prévôt des
marchands de Paris, le président de Neuilly ; et il fit
placer des gardes à la porte du cardinal de Bourbon.
Jl alla ensuite faire visite à la reine mère, et lui ex-
pliqua les motifs qui l'avaient contraint à prévenir
les desseins du duc, pour préserver sa propre per-
sonne, et délivrer le royaume de sa tyrannie.
« La reine demeura stupéfaite et ne put répondre
une parole. En même temps, les gardes prirent les
armes et occupèrent toutes les portes de la ville, dans
laquelle aucun mouvement ne survint.
« Averti par mes serviteurs qu'on fermait les portes
du château, et que les soldats se réunissaient en ar-
mes, je cherchai à en savoir la cause. Mais il fut dit
que le roi voulait faire prendre un homme qui, dans
la chambre de Sa Majesté, l'avait menacé de son épée.
« A ce moment, voici que m'arrive un mot rempli
d'inquiétude que m'adressait la duchesse de Nemours
VIE DE SIXTE-QUINT. 2t)l
(mère des Guise), laquelle me priait, avec les plus vives
instances, de porter secours à ses fils, dont la vie était
en danger. Ce message me perça le cœur et me rem-
plit Fâme d'une affliction incroyable. Je m'avançai
vers le château, et j'en demandai l'entrée au capitaine
des gardes, promettant d'entrer seul avec un de mes
familiers.
« Il répondit qu'il avait reçu ordre du roi de ne
laisser entrer âme qui vive, et il resta inflexible, bien
qu'à trois reprises je cherchasse à vaincre sa résis-
tance, allant presque jusqu'à employer les injures.
Mais bientôt arriva le cardinal de Gondi, lequel, au
nom du roi, m'informa du fatal événement, et me fit
connaître les raisons qui avaient obligé le roi à faire
cette exécution, afin de sauver sa propre vie, par suite
de ce que lui avaient révélé, même les ducs de
Mayenne et d'Aumale.
« Je restai à demi mort à ce récit, et je répondis
brièvement que je déplorais la disgrâce de ces
princes, et que je priais Dieu que cet événement ne
tournât pas au plus grand dommage et à la ruine du
royaume.
« J'usai de tous les moyens en mon pouvoir pour
obtenir une audience du roi; mais je ne pus pas réus-
sir. Je ne cesserai pas de la demander pour m'em-
ployer, ainsi que je le dois, en faveur de ceux qui
restent vivants ; et, à cet égard, le cardinal de Gondi
m'a dit de tenir pour certain qu'on ne les ferait pas
mourir. » — Le légat raconte ensuite que le roi en-
tendit la messe, et dîna en public, sans montrer au-
cune altération sur son visage, et que le cardinal de
Vendôme lui donna la serviette pour laver ses mains.
Le lendemain matin, 24 décembre, le légat apprit.
2ti2 VIE DE SIXTE-QUINT.
par une seconde dépôche, au cardinal de Hontalto, que
le cardinal de Guiae av^t été mis à mort également par
ordre du roi, qui avait découvert que ce prélat avait
formé le dessein de s'échapper. Il ajoutait : « On a
répandu le bruit que le roi a fait interroger le secré-
taire du duc de Guise, lequel aurait déposé, entre au-
tres choses, que, quelques jours avant, le pape avait
écrit au duc une lettre de trois pages, tout entière de
sa propre main, en faveur du duc de Savoie, approu-
vant la surprise du marquisat de Saluces, et que le roi
avait dit à la reine, sa mère, que ce n'était pas là une
conduite digne du père commun des fidèles, et que si
Sa Sainteté voulait agir avec lui de cette manière, lui,
de son côté, ferait ce qu'il lui conviendrait. »
Henri III avait refusé jusqu'alors toute audience au
légat ; mais , le 25 décembre , il lui adressa , de sa
propre main , le billet suivant, qui atteste bien l'ab-
sence de tout sentiment moral dans la conscience de
cet indigne prince : « Monseigneur légat, maintenant
je suis roi, et j'ai pris telle résolution de ne plus souf-
frir les injures ni les mauvais procédés, si bien que je
continuerai à suivre , au risque de quiconque m'y
obligera, ma généreuse résolution, à l'exemple du
pape , notre Saint-Père ; m'étant bien souvenu de la
manière de parler dont il se sert continuellement,
qu'il faut se faire obéir et ch&tier ceux qui vous offen-
sent. Puisque j'ai obtenu cette fin, je vous verrai de-
main, s'il vous plait. Adieu. (Signé) Henri. »
Le lendemain, S6 décembre, le cardinal s'em-
pressa d'aller trouver le roi, qui se promenait dans
le jardin du château de Blois. Voici en quels termes
il rapporte, dans une dépêche au cardinal de Mqq-
tallo, l'entretien qu'il eut avec le monarque. Au mo-
VIE DB SIXTE-QUINT. ft03
ment où le cardinal Tabordalt, le roi lui dit: «81
vous n^aviez vu d^ vos propres yeux le mépris et
le mauvais traitement que me faisaient subir le duc
et le cardinal, Je vous en aurais plus amplement
iastrult que je n'ai Tlntention de le faire ; mais sa*
chant que vous en êtes pleinement Informé, et que
vous avez souvent employé vos bons offices auprès
d*eux , afin qu'Us ne me traitassent pas ainsi qu'ils
faisaient, je ne veux pas en dire plus long, si ce n'est
que, outre qu'ils me faisaient passer pour couard, le
cardinal avait dit, depuis peu, qu'il ne serait satisfait
que lorsqu'il m^aurait fait faire la tonsure de moine,
lui-même me tenant la tête pour me la faire raser, et
m'enfermant dans un monastère de capucins, afin
que J'eusse à y finir mes jours,
« De différents cétés, j'étais informé de leur mau*
vaise intention contre ma personne, et leur propre
frère, le duc de Mayenne, leur cousin, le duc d'An-
maie, m'avaient averti de me bien garder d'eux.
tt En outre, le duc, dans les Etats, s'opposait à
toutes les choses de mon service, et excitait les Ordres
à faire en sorte que je fusse obligé, à mon déshon-
neur, de consentir à des choses indignes et injustes.
Plus que jamais, ils continuaient à solliciter les peu^
pies, à m'alléner les cœurs de mes sujets, à tenir or-
dinairement oonseil pour rabaisser et annihiler mon
autorité ; et ils eft étalent Venus à ce point d'avoir cor-
rompu mes gardes, et, presque dans mon cabinet, ga-
gné mes valets de chambre.
« Me voyant dans cette affliction, et sachant que je
ne pourrais éviter les maux et les embûches qu'ils
m'avaient préparés, que par la mort de ces deux
frères, 11 m'a paru que, pour ma propre défense et par
264 VIE DE SIXTE-QUINT.
pure nécessité de sauver ma vie, je devais en arriver
à la résolution que j*ai prise, appelant le Seigneur
Dieu en témoignage que, pendant six jours consé—
ctttifs, j'étais demeuré fermement résolu à ne pas le
faire, craignant d'offenser Dieu. Mais, connaissant
que sa divine majesté m'avait fait naître roi, et que
toute raison voulait que je me fisse obéir comme tel,
me rappelant aussi ce que le pape m'avait fait dire par
monseigneur de Luxembourg, et avait souvent répété
au cardinal de Joyeuse et à mon ambassadeur, qu'il
fallait me faire obéir et châtier ceux qui m'offensaient,
je suis arrivé à la résolution de faire mourir ces
hommes plutôt que d'attendre qu'ils me fissent mourir.
« J'aurais plus volontiers exécuté cette justice par
la voie ordinaire que par celle que j'ai suivie, ayant
contre eux beaucoup de chefs de lèse-majesté, dont
chacun méritait la mort : mais ils avaient pris un tel
pied, et acquis tant d'influence dans le royaume et à
la cour, qu'il était impossible d'arriver à bonne fin
par cette voie, sans mettre tout en confusion. »
Le légat repondit : — « L'emploi et le rang que je
tiens auprès de Votre Majesté, et ma profession de
prêtre, excitent en moi une telle horreur de ce qui
vient d'arriver, que je ne puis me résoudre à croire
qu'il n'en résultera pas le plus grand dommage pour
le royaume et pour Votre Majesté. C'est pourquoi j'en
ressens une grande douleur, à cause de l'amour que
je porte à sa personne. Toutefois, puisqu'il n'y a plus
de remède à ce qui est passé, je l'exhorte à apaiser la
colère de Dieu, à faire pénitence sincère, etàsolliciter
du Saint-Siège l'absolution de son péché. En atten-
dant, je l'engage à s'abstenir d'aller à Téglise, à pour-
suivre avec vigueur la guerre contre les hérétiques,
VIE DE SIXTE-QUINT. 265
afin de montrer au monde entier que Yotre Majesté ne
yeut, en aucune manière, les supporter dans son
royaume. Voire Majesté verra bien que ce que je lui
dis vient de Tamour que je lui porte, et du désir de la
voir régner sur la terre, et, après la mort, aller au
ciel. »
Henri parut surpris de cette réponse ; il répliqua : —
« Je croyais n'avoir encouru aucune censure, les rois
de France ayant le privilège de ne pouvoir pas être
excommuniés. » — Mais le cardinal répondit : — «Je
ne sais rien de ce privilège, mais il ne me parait pas la
bonne voie pour apaiser la colère du ciel. Votre Ma-
jesté doit faire comme le roi David, lorsqu'il fut averti
de son péché par le prophète, après la mort d'Urie : il
confessa sur-le-champ sa faute, demanda pardon à
Dieu et l'obtint. » — - Le roi reprit : — a II n'est au-
cun prince qui, en cas de lèse-majesté, ne procède li-
brement, même contre les ecclésiastiques, et spéciale-
ment, lorsqu'il s'agit de la défense de sa propre vie,
et je ne dois pas être moins qu'eux. » — Mais le car-
dinal répliqua : — « Non, même en cas de lèse-ma-
jesté, il n'est pas permis de mettre la main sur les
ecclésiastiques, et, dans les choses qui regardent la
conscience, il ne faut pas disputer, mais se repentir,
s'humilier et reconnaître sa faute, parce que ce sont
les moyens les plus efficaces pour en obtenir de Dieu
le pardon. »
Le cardinal rendit compte au pape de cet entretien ;
mais Sixte se montra très-irrité contre son légat. —
« Comment, lui fit-il répondre par son petit-neveu, un
cardinal ayant été assassiné en présence de votre il-
lustrissime Seigneurie, légat a /o^ere, comment n'avez-
vous pas publié l'interdit, quand môme vous auriez
966 yiB ÛB tIXTB-QUINT.
risqué O60t foia voira viaf » *»* L« légat avait essayé de
juitifiar sa conduite daus une dépêche du 24 janyler
11189; niais quatorae jours auparavant, Sixte a^ait
adressé aux cardinaux, réunis en consistoire, ralloca-*
tion suivante^ :
a Nous sommes contraint de vous faire connaître
une ineffable douleur : elle nous enlève réellement
aujourd'hui la faculté de parler, et nous ne poUTons
rexprimer comme nous la ressentons, attendu que
c'est la perpétration du crime le plus inouï qui nous
cause un si grand chagrin,
« On a tué, oui, tué un prêtre cardinal, lequel était
en outre archevêque da Reims, sana procès, sans ju-
gement, sans loi, sans légitime pouvoir, avec les armes
séculières, sans notre autorité, ni celle da ce Saint-^
Siège, dont il était uu des nobles membres : comme si
nous n'étions pas dans ce monde, comme si ce Siège
apostolique n'existait pas, et finalement, comme »'il
n'y avait pas un Dieu dans le ciel et sur la terre!
« La loi divine oblige, sans axoeption, tout homme;
et la même loi divine lui commande : Tu ne iueru$ point.
A qui donc sera-^t-il permis de tuer? Certainement à
qui que ce soit, serait*il même roi. Et lorsque le prince
ou le juge, selon la loi humaine, fait mourir quel-
qu'un, on ne dit pas alors tuer, mais punir et châtier,
si on a observé toutefois les prescriptions da la loi et
des juges.
« Mais il a été tué sans avoir été jugé ni condamné
selon le précepte de la loi, et encore moins sans l'ordre
ou la permission de son supérieur, qui est nous.
< // a été tué comme un homme vil et plébéien, sans
1. Tefit|Nj8li, t. )l, lib. IX, tio* xxiil à xxy, p. t39 à 142.
VIE un SIXTB-QUINT. S67
qu'on ait eu aucun égard au droit et à Tordre ponti«
ticaU ni à la dignité et à rhonneur du cardinalat!
« Et il eit inutile de dire qu'il avait comploté, dit
ou fait quelque chose contre le roi, parce que cette ao*
cusation ne paraît ni vraie ni vraisemblable. Gar, peu
de joura avant, le roi nous avait écrit pour nous le
recommander, par le moyen de Gondi, son ambaisa»
deur, nous priant d'accorder audit cardinal la léga-
tion d'Avignon, vacante par la résignation du cardinal
de Bourbon; et dans ses lettres, le roi le reoomman^
dait merveilleusement.
«J'en appelle aux témoignages des deux ambassa-
deurs du roi, Tordinaire et ledit Oondi, lesquels, peu
de jours avant, nous présentèrent les lettres du roi,
au nom duquel ils nous prièrent avec instances d*ao^
corder ladite légation, et d'autres avantages en faveur
des Guise. Il n'est survenu depuis rien de nouveau qui
puisse faire supposer qu'il avait comploté contre le roi.
(iMais en admettant même qu'il eût dit ou fait, et
que les délits reprochés eussent été commis par lui, le
roi devait-il pour cela se précipiter dans un si grand
parricide sacrilège? même, le roi sachant avec quelle
sévérité nous procédons pour punir les mè(^ants et
les scélérats, ne pouvait-il nous le remettre, afin qu'il
fût puni par nous?
« Ne pouvait-il pas, en attendant, le tenir enfermé
en prison, bien gardé, ensuile nous écrire, et savoir
de nous ce qu'il devait foire de lui, et attendre nos
ordres '? Et quand môme il n'aurait pas voulu atten-
dre , ne pouvait-il pas se concerter avec le cardinal
Morosini, notre légat, et traiter avec lui du sort de la
1. £d mpettare i nosiri commandi? — Têmpeat^ltoc. clf., p. 141.
268 VIE DE SIXTE-QUINT.
personne du cardinal de Guise, ou le lui confier pour
le garder en prison? et s*il craignait qu'il ne prit la
fuite, le faire garder, en attendant, par ses propres
soldats?
« Il est pourtant cardinal-légat, il est pourtant son
confident, il a été pourtant fait cardinal par nous à
ses prières, à ses instances ; et à cause de Tamour qu'il
lui portait nous Tavons fait notre légsii a latere, avec une
si grande autorité, que nous n'y aurions pas consenti
si ce n'eût été pour contenter le roi lui-même!
«Et maintenant nous remercions Dieu de l'avoir
fait, parce qu'on ne peut pas nous reprocher en face
de ne pas avoir donné satisfaction au roi, comme on
dirait peut-être aujourd'hui que cela ne serait pas
arrivé si nous l'eussions créé cardinal et légat. Et
nous Tavons fait, même en nous exposant aux repro-
ches de ce Sacré-Collége, qui renferme des personnes
si remarquables par leur science, leur expérience, et
la pureté de leur vie, parmi lesquelles nous pouvions
choisir, pour envoyer en France comme étant conve-
nable, un autre légat a latere.
a Et néanmoins, nous n'en avons envoyé aucun
autre, et nous n'avons pas craint de blesser les cardi-
naux présents, pour donner satisfaction à la volonté
du roi. C'est ainsi que nous avons créé à la fois car-
dinal et légat un absent, uniquement pour faire une
chose agréable au roi, qui n'a tenu aucun compte de
tout cela, et n'a pas même voulu se concerter avec lui
sur la conduite qu'il devait tenir, n'accordant rien à
l'autorité et à la dignité de notre représentant.
(c Ainsi donc, le cardinal a été tué par la puissance
laïque, sans la permission du Siège apostolique.
« Nous rendons grâce à Dieu de ce qu'un tel fait.
VIE J)E SIXTE-QUINT. 209
un pareil excès soit arrivé de notre temps, puisque
telle a été sa volonté : mais nous espérons encore
dans la divine bonté avec laquelle il nous a toujours
soutenu depuis notre enfance, nous espérons qu'il
nous assistera et nous protégera, nous donnant conseil
et secours, afin que nous puissions porter remède à
de si grands maux.
« En vérité, nous sommes tellement accablé par la
douleur, que nous ne pouvons pas bien expliquer ce
qui est arrivé. Donc, l'ambassadeur du roi est venu
nous trouver, et prosterné humblement à nos pieds,
avec l'autre ambassadeur Gondi, il nous demandait
avec instances le pardon et l'absolution du roi ; ce
qu'ils sollicitèrent avec une si grande insistance, af-
firmant qu'ils ne se relèveraient pas et ne quitteraient
pas nos pieds avant d'avoir obtenu de nous l'absolution
et le pardon, qu'ils nous faisaient presque violence.
(c Nous répondîmes qu'ils nous demandaient l'ab-
solution, tandis que le roi dans ses lettres, que nous
avions reçues deux jours avant, ne faisait aucune
mention ni d'absolution, ni de pénitence, tant il était
éloigné de se montrer repentant et contrit de son sa-
crilège et parricide.
«Et l'ambassadeur nous répondant que lui, repré-
sentait à nos pieds la personne publique du roi, qu'en
conséquence on devait le croire, le roi lui en ayant
écrit, nous répliquâmes que le droit de représenter à
nos pieds la personne du roi, ne s'étendait pas à autre
chose qu'à la faculté de traiter les affaires temporelles
qui intéressaient le monarque ; mais qu'il ne pouvait
pas faire lui-même la confession des péchés du roi, at-
tendu qu'une partie de la pénitence est la confession
orale : d'où il suivait, qu'autre chose était traiter les
S70 VIS 08 8IXTK-QUINT.
affaires^ aalre ehose reconnaître sen péchés, les cotl*
fesser, en demander pardon à Dieu, et en recevoir
rabsoltttion de notre propre bonche^ C'est pourquoi
nous les avons congédiés, puisqu'ils n'avaient aucune
lettre ni commission pour nous demander Tabsolutlon
d'un si grand crime*
«Henri VU, roi d'Angleterre, fut accusé d'avoir fait
tuer le bienheureux Thomas, archevêque de Gantor-
berjf non qu'il eût commandé de le tuer, mais parce
qu'ayant avec lui des discussions et des controverses
relativement aux libertés ecclésiastiques^ 11 paraissait
avoir consenti à sa mort : en effet, les sicaires assassi*
nèrent le bienheureux Thomai, non par ordre du roi^
mais parce qu'ils crurent lui faire chose agréable en
le tuant ; ce qu'on lit dans les actes de sa passion, et
ce qui a été prouvé depuis*
« Néanmoins, le pape remit alors la cause et le
procès contre le roi à plusieurs prélats et cardinaux ;
le roi y envoya ses représentants, la cause fut informée^
le procès suivi près du Siège apostolique, et le roi se
justifia de l'accusation d'avoir donné l'ordre précis de
ce meurtre.
« Mais, comme il avait réellement proféré des pa-^
rôles qui montraient le désir de sa mort, il reconnut
sa faute» la confessa humblement, recevant la péni-
tence et l'accomplissant, se mettant pour cela en
pèlerinage avec tous ceux qui avaient commis ce sacri"
lége, y avaient consenti, en avaient été instruits, ou y
avaient participé de quelque manière que ce fût*
« £t cependant, Thomas n'était pas cardinal, mais
seulement archevêque. Et si quelqu'un alléguait quo
c'était un saint, nous répondrions que, pendant qu'il
vivait, il n'était pas déclaré saint, et que ce n'est que
VIE DH SIXTB-QUIÎfT. * 2H
plttt tard qu'il fut inscrit par l'Ëgliie dans le catalo*
gue des saints et qu'on décréta sa fête.
« Théodose Auguste, empereur, à cause du massa-
cre des Thessaloniciens, fut écarté et repoussé de
TÊglise par saint Ambroise, évéqué de Milan, et il
obéit avec humilités Et cependant Théodose n'était
pas une personne vile et plébéienne, mais un homme
aa-desstts des autres, un empereur éminent et très«
illustre^ qui atait remporté un grand nombre de vie»
toiros signalées, non sans la protection divine, ce qui
fit dire au poëte Glaudien :
0 Himium dilmite Dio^ tui militât tÊiher^
Et conjurati veniunt ad elaitka vmti^.
a Théodose était l'empereur du monde entier, et
non le maître d*un ou de deux royaumes, comme le
roi de France : même, avec Tempire romain, il possé-
dait tous les royaumes, puisqu'il avait les Gaules, c'est-
à-dire la France, l'Espagne, la Germanie, la Bohême,
la Hongrie, la Dalmalie, la Grèce ; et en outre, il pos-
sédait TÀsie, avec ses royaumes et ses provinces, la
Syrie, TÉgypte, l'Afrique.
a II n'était donc pas seulement roi d'un royaume,
mais il commandait en maître absolu à un grand nom-
bre de royaumes et d'empires; et néanmoins il con-
fessa son grave méfait avec larmes et avec un profond
regret, reçut la pénitence de saint Ambroise, la fit
avec la plus grande humilité, se montrant prêt à obéir
non aux ordres d'un pape, mais à ceux d'un archevô-
1 . « 0 Prince trop aimé de Dieu , pour lequel Tair lui-même
combat, et les vents favorables se réunissent au son de ses trom-
pettes... »
272 VIE DE SIXTE-QOINT.
que seulement, et c'est ainsi qu'il fat reçu dans
rËglise et admis aux sacrements.
«On dira peut-être qu'Ambroise était saint ; et nous,
nous répondrons qu'il était encore vivant, et qu'il
n'était pas encore admis au nombre des saints ; qu'il
était archevêque, et peut-être évêque, attendu que
l'Église de Milan n'était probablement pas encore
érigée en archiépiscopat. De là vient, que Dieu pro-
tégea Théodose et le favorisa, en faisant réussir toutes
ses entreprises. C'est pourquoi il eut des fils empe-
reurs et augustes. Si donc une personne qui n'était ni
basse, ni vile, mais un si grand empereur, obéit très-
humblement, reçut et fit la pénitence, combien plus
doivent la faire les autres princes et rois?
« Et cependant, quelques cardinaux ont osé, en
notre présence, excuser un si grand crime, non sans
noire profond étonnement; puisque, oubliant leur
propre dignité, ils veulent approuver un fait qui
tourne à leur honte, à leur péril et à leur détriment.
«Pour nous, nous vous affirmons et vous assurons en
toute sincérité, que nous ne voudrions pas être car-
dinal, et que, pour obtenir cette dignité, nous ne
ferions aucun traité avec aucun prince ou roi qui se
chargerait de notre cardinalat. Certainement, nous ne
voulons pas être cardinal, car cela importe peu à notre
personne, mais quant aux vôtres c'est très-imporlant.
« Et pour cela, réfléchissez bien si vous voulez que
nous vous privions et dépouillions de la liberté, de
l'autorité, des prérogatives, des prééminences et des
autres privilèges dont vous êtes investis. Si cela vous
convient, nous ferons en sorte que, avant peu, privés
d'honneur, de respect et de dignité, vous tombiez
dans le mépris des rois et des princes.
VIE DE SIXTE-QUINT. 273
(( Et nous VOUS assurons, à n'en pas douter, que si
nous dissimulons les outrages et les assassinats des
cardinaux, si nous les laissons impunis, il en pourra
facilement arriver autant au reste des cardinaux.
« Mais nous ferons justice, et ce qu'il plaira à Dieu,
et ce qui sera juste. Et si.on nous dit qu'il pourra en
arriver et qu'on devra en craindre beaucoup de maux,
nous répondrons qu'on n'a rien à craindre en faisant
ce qui est juste.
a II est écrit que Dieu lui-même fait la justice et le
jugement, que le Seigneur est juste et aime la justice;
c'est pourquoi nous n'avons rien à craindre, excepté
le péché, et c'est le péché qu'on doit craindre et non la
justice.
« Nous ne pouvons, tant est grande notre douleur,
dire autre chose ni parler plus longtemps, alors que
nous aurions beaucoup de choses à dire ; mais nous
déléguerons plusieurs cardinaux pour examiner entre
eux ces affaires, el, pour ce, nous prions Dieu qu'il
daigne protéger et secourir son ÉgNse dans ses besoins
pressants. »
Cette allocution, interrompue à plusieurs reprises
par l'oppression de la douleur et de l'indignation,
fut prononcée par le pape, selon le témoignage du se-
crétaire présent au Consistoire \ d'un ton grave et
sévère : Graviter severeque hœc verba locutus est.
Le passage dans lequel Sixte inculpe plusieurs car-
dinaux d'avoir osé, en sa présence, excuser le crime
commis par le roi de France, se rapporte à la défense
du roi, que le cardinal de Joyeuse avait prise dans le
Consistoire même. Le pape, suivant le récit du car-
1. Tempesti, n» xxiii, p. 139.
18
274 VIE DE SIXTE-QUINT.
dînai Santorio, présent à cette scène, loi ferma la
bouche avec un mouvement d'indignation, et le fil
sortir du Consistoire ; mais, lorsqu'il fut terminé, San-
torio s'approcha du souverain pontife, et s'efforça
d'excuser son collègue de Joyeuse, sur ce qu'étant
encore très-jeune, il ne connaissait pas encore les
usages' du Sacré-CoIlége. Sixte lui répondit de faire
ce qu'il jugerait convenable. En conséquence, Santo-
rio alla chez le cardinal français, qu'il trouva fort af-
fligé, et s'apprétant à quitter la Cour potitificale. Il
essaya de le consoler, et le détermina à se présenter
au prochain Consistoire et à se jeter aux pieds du pape,
pour lui demander pardon, ce qu'il fit ^
Cependant, la congrégation de cardinaux nommés
pour examiner la conduite de Henri de Valois, qui
était composée des cardinaux Santorio, président,
Santi-Quattro, Lancelotto, Pinellî et Mattei, sollicitée
sans doute par les ambassadeurs de France et par les
membres du Sacré-Collége attachés à celte couronne,
laissa écouler plusieurs mois sans prendre aucune ré-
solution. Sixte lui-même ne la pressa pas de conclure,
craignant sans doute d'exaspérer le pauvre prince, et
de le jeter dans les bras du roi de Navarre et des hu-
guenots.
Dans le mois de juin 1589, il réunit un Consistoire,
et y déplora les calamités qui affligeaient l'Europe et
particulièrement la ville de Rome, souffrant de là fa-
mine, et dévastée par une récente inondation du
Tibre. Pour apaiser la colère divine, qui châtiait les
peuples par les fléaux de la guerre et de la disette, il
déclara qu'il était décidé à publier un jubilé uni-
], Tempesti, n® xxvi, p. 143.
VIE DE SIXTE-QUINT. 275
versel ; il recommanda aux cardinaux de fréquenter
les saintes stations des églises, les exhorta à méditer
la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et leur dé-
clara qu'il avait l'intention de renouveler l'obligation
du jeûne, observé dans la primitive Église pendant le
saint temps de l'Avent, si toutefois la congrégation
des Rites donnait son assentiment à cette proposition.
Dans le même temps, Henri III, enhardi par le si-
lence du souverain pontife, envoya Révol, un de ses
secrétaires d'État, trouver le cardinal-légat pour lui
donner communication du bref qu'il avait obtenu du
pape l'année précédente, et en vertu duquel il avait
le droit de se choisir un confesseur, qui pouvait lui
donner l'absolution de tous ses péchés, môme de ceux
réservés au Saint-Siège par la bulle In cœna Domini.
Leroitiraitdubrefla conséquence, qu'alors qu'il aurait
commis un péché tombant sous la censure ecclésias-
tique, dès qu'il s'en était repenti et confessé à son
confesseur ordinaire, il ne devait pas encourir Tex-
communication du souverain pontife ^
Le légat transmit cette explication du roi au cardinal
de Montalto, qui la communiqua au pape. Mais Sixte
répondit avec amertume : « Nous ne nous rappelons
pas avoir concédé au roi la faculté de se faire absoudre
des parricides et des sacrilèges commis, en s'appuyant
sur un bref ; c'est pourquoi il ne suffit pas qu'il nous
demande par votre intermédiaire notre bénédiction,
ayant encouru, parle meurtre de notre cardinal, les
plus graves censures, à raison desquelles il a besoin
de notre absolution : outre que notre discussion avec le
roi n'est pas relative aux mérites ou démérites du duc
1. Tempesli, t. Il, lib. X, n» xl, p. 157-153.
270 VIE DE SIXTE-QUINT.
de Guise, non plus qu'aux privilèges que nous avons
pu lui accorder; mais elle consiste dans la question
de savoir s'il a pu, de quehfue manière que ce soit,
tuer un cardinal, et s'il peut en retenir d autres en
prison, nous seul ayant sur eux un pouvoir souve-
rain. D'où il suit, que l'obligation précise et indis-
pensable du roi devait être de nous communiquer
d'abord les démérites du cardinal, et ensuite d'obtenir
de nous Tautorisation et le mode de le châtier, dans la
mesure de ses attentats, sans offenser aussi nota-
blement l'Église. Et il ne sert à rien de dire que l'auto-
rité du cardinal avait fait de tels progrès dans ce
royaume, que si le roi ne l'avait fait disparaître avec
promptitude et stratagème, il lui aurait été impossible
de le faire emprisonner, puisque l'on voit manifes-
tement qu'il retient sûrement en prison le cardinal de
Bourbon, l'archevêque de Lyon et d'autres encore ^ »
Après avoir reçu cette réponse, le légat dut se bor-
ner à éviter avec le roi toute discussion au sujet de
l'absolution qu'il sollicitait, et concentrer ses efforts
pour obtenir la publication pure et simple du concile
de Trente, en excitant le roi à faire la guerre aux
huguenots.
Henri III semblait consentir à cette dernière condi-
tion, et il se montrait, en apparence, disposé à com-
battre les hérétiques. Mais il éludait constamment la
publication du concile sans la réserve : Suivis jurt^fug
régis et regni. Il alléguait l'opposition du Parlement
de Paris et du clergé, ainsi que la nécessité de conser-
ver ses propres privilèges.
De leur côté, depuis la mort du duc de Guise, les
1. TempesU. t. II, lib. XII, n° xxv, p. 187.
VIE DE SIXTE-QUINT. 277
ligueurs reconnaissaient pour principal chef le duc
de Mayenne son frère, et ils s'eflforçaient d'amener le
souverain ponlife à déclarer Henri de Valois excom-
munié, et à le proclamer déchu de tout droit à la cou-
ronne de France. Ils lui avaient adressé un mémoire
en ce sens, signé par le duc de Mayenne et ses princi-
paux adhérents, et ils lui firent également présenter,
par des envoyés spéciaux, une consultation de la Sor-
bonne, du 7 septembre 1589, qui concluait à la dé-
position de Henri de Valois.
Mais le pape ne prenait aucun parti : il se défiait de
la Ligue, et craignait, en proclamant Texcommunica-
tion et la déchéance du roi de France, de le pousser
dans les bras des hérétiques. Plusieurs mois s'écoulè-
rent ainsi, pendant lesquels Henri redoubla d'astuce
et de duplicité pour cacher ses véritables desseins, et
obtenir l'absolution du souverain pontife. Il assiégeait
le légat de sollicitations, et protestait de son respect
pour le Saint-Siège et de sa soumission à l'Eglise.
Mais le légat n'avait reçu aucune instruction du pape;
il était fort embarrassé de la conduite qu'il devait
tenir, pressé, en sens contraire, d'un côté par le roi,
de l'autre par les ligueurs. Plusieurs fois, il avait
informé le cardinal de Montalto de la situation déses-
pérée de la France, et de la politique de Henri HI, qui
cherchait à se rapprocher du roi de Navarre et des
huguenots. Le légat avait transmis au neveu du pape
la confidence qu'il avait reçue de monseigneur de
Saint-Germain, confesseur du roi, ecclésiastique sa-
vant et homme de bien. Ce prélat était venu trouver
le cardinal et lui avait dit : « Je me crois obligé,
pour obéir à ma conscience, d'avertir Votre Éminence
que je vois le roi si dégoûté des mauvais procédés
278 VIE DE SIXTE-QUINT.
qu'on lui fait subir à Rome, et de tout ce que les reli-
gieux, dans le royaume, en chaire et dans les confes-
sionnaux, font et disent contre lui, que je le vois en
grand danger de concevoir une haine implacable
contre tous les religieux, et de se précipiter lui-même
dans quelque mauvaise résolution. »
Le légat répondit : « Que le roi n'avait pas, jusque-là,
lieu de se plaindre de Sa Béatitude, puisque, alors
qu'elle avait pu sur-le-champ l'excommunier, elle
s'était contentée de renvoyer Texamen à une congré-
gation composée de cardinaux très-bien disposés en
faveur de la France. » Mais le confesseur de Henri
répliqua : (f Ce que Votre Ëminence me dit est vrai ;
mais on écrit de Rome qu'on traite dans cette congré-
gation des questions si outrageantes pour le roi, et
si préjudiciables à ses États, que je crains fort, si on
venait à les lui proposer, qu'il n'adopte toute autre ré-
solution plutôt que de les accepter. »
Henri IH avait quitté Blois et s'était retiré à Tours.
Le légat l'y avait suivi, fort inquiet de ce changement
de résidence, car le roi se trouvait ainsi beaucoup plus
rapproché du roi de Navarre, qui occupait, avec
l'armée calviniste, tout le pays au delà de la Loire.
Le cardinal demanda une audience, et insista de
nouveau sur la nécessité d'une réconciliation du roi
avec le duc de Mayenne, afin de réunir tous les catho-
liques contre les huguenots; il laissa même ent^jidre,
qu'à cette condition, il pourrait obtenir l'absolutioû
du souverain pontife. Henri, depuis quelque temps,
avait entamé des négociations avec le roi de Navarre,
afin de pouvoir résister plus facilement avec lui aux
armées de la Ligue; il parut néanmoins approuver la
proposition du cardinal. Il lui envoya peu de jours
VIE DE SIXTE-QUINT. 279
après Révol, son secrétaire, avec un écrit de sa maip,
dans lequel : — « Pour miiei}^ fo^re ppnnaître ^9,
bpQn.e intention, il consentait et offrait de remettre
à notre saint père le pape l'arbitrage des difficultés, à
rocca$|pn desquelles la guprre avait été déclarée par
ses sujets, afia d'en être Tamiablp çpmpositeur; Sa
Sainteté prenant avec lui pour adjoints, si bon )ui
semblait, le grand-duc de Toscape et le duc dp Lor-
raine. Promettant Sa Majesté, sur sa foi et honneiir,
d'observer la composition et Taccord qui seront f^its
par Sa Sainteté pour la pacification de la guerre,
Texaltation de la religion catholique, ensemble la
conservation deTatilorité de Sa Majesté. »
Le légat envoya cette proposition au cardinal de
Montalto ; mais avant son arrivée à Rome, il sut, qu'au
mépris de toutes ses pronaesses, le roi venait de con-
clur.e |iji tf aiié ^vec le roi de Navarre. L'année de la
Ligue, qui s'approchait sous le commandeoient du duc
de Mayenne, avait effrayé Henri III et Tavait déter-
miné à prendre cette résolution. Le roi la fit connaître
au lég^t, protestant qu'il vivrait et mourrait dans la foi
cathoUque, apostolique et romaine, et qu'il souffrirait
mille morts plutôt que d'abandonner sa religion ' , Le
légat répondit que si l'accord avec Henri de Navarrq
et les hérétiques devait se suivre, il priait le roi de
lui 4ûnn.er un passeport pour 3e retirer, puisqu'il
n'aurait plus besoin de ses services. Il en deinanda
uu égaleme^jt au duc de Mayenne, afin de pouvoir
traverser en sûreté les pays occupés par les troupes
de la Ligue.
1. Tempesti, t. il, Hb. XI «t XUt fi^Mimt el flpé«ialemoiit
p. 182 à 185.
280 VIE DE SIXTE-QUINT.
Avant de quitter la cour, le cardinal crut devoir en-
voyer à Rome son secrétaire Francesco Sini, avec un
mémoire justificatif de sa conduite, dans lequel il sol-
licitait son rappel ^ En attendant la réponse, il se ren-
dit d'Orléans à Chateaudun pour voir le duc de
Mayenne, et l'engager à faire la paix avec Henri III.
Mais il ne put parvenir à l'amener à aucune conces-
sion, et le frère du duc de Guise, en parlant du roi
de France, affecta même de l'appeler plusieurs fois
a un misérable, » auquel il ne devait ni ne pouvait se
fier*.
Convaincu, une fois de plus, de l'impossibilité de ré-
tablir la paix entre les ligueurs et le roi de France,
le légat revint à Orléans, et en repartit bientôt après
pour Moulins, où il attendit la réponse de Rome.
Pendant cet intervalle, le marquis de Pisani avait
fait de nouvelles instances auprès du pape, pour obte-
nir l'absolution de son maître. Mais Sixte avait con-
stamment répondu : «Qu'il était très-disposé à recevoir
dans le sein de l'Église un de ses fils bien-aimés, qui
donnait des marques de son repentir; mais que, pour
prouver sa sincérité, le roi devait d'abord remettre à
son légat le cardinal de Rourbon et l'archevêque de
Lyon, afin qu'ils fussent conduits à Rome, où lui seul,
comme leur juge légitime, voulait examiner leur cause
et rendre la sentence qui leur était due. Qu'il fallait,
en même temps, que le roi demandât l'absolution des
censures encourues pour leur incarcération. » Mais
Henri s'était excusé de ne pouvoir déférer aux désirs
du pape, par la raison que s'il relâchait le cardinal de
t. Tempesti, p. 190-194.
2. Ibid., lib. XIII, n®» viii à xil, p. 198-200,
VIE DE SIXTE-QUINT. 281
Bourbon, ce prélat serait sur-le-champ nommé roi par
la Liguée
Cette négociation était encore pendante, lorsque le
secrétaire du légat arriva, porteur du mémoire du car-
dinal Morosini. Admis sur-le-champ à l'audience du
souverain pontife, après lui avoir remis sa dépêche, il
lui dépeignit au vrai, de vive voix,ie misérable état
du royaume de France, l'agitation des villes et des
provinces, la guerre civile entre les catholiques de la
Ligue et les catholiques partisans du roi, la guerre
religieuse entre les huguenots et les ligueurs, enfin,
l'alliance conclue par le roi avec le parti protestant et
le roi de Navarre.
Sixte, ému de ce tableau, espéra néanmoins rame-
ner le roi de France à se soumettre à sa juridiction
ecclésiastique, en l'intimidant par un acte de vigueur.
Le 5 mai 1589, il réunit les cardinaux en Consistoire,
et leur proposa de lancer un monitoire contre Henri
de Valois. Dans ce décret, après avoir rappelé l'assas-
sinat du cardinal de Guise, l'emprisonnement du car-
dinal de Bourbon et de rarchevêijue de Lyon, les excès
commis par le roi, qui, après plusieurs admonitions,
ne s'était pas empressé de satisfaire, comme il le de-
vait, aux prescriptions du Saint-Siège apostolique., il
l'exhortait de nouveau à s'y soumettre, par l'affection
paternelle qu'il lui portait, le regardant comme fils
aîné de l'Église : il l'invitait par les entrailles de la
miséricorde divine, et l'avertissait avec l'autorité du
chef de l'Église, une première, une seconde et une
troisième fois, de remettre en liberté le cardinal et
l'archevêque, dans le délai de dix jours, à partir de la
1. Teaipeilijib. Xlll, ii» xxili, p. 207.
282 VIE DE SIXTB-QUINT.
publication da monitoire, et d'avoir à en informer le
Saint-Siège trente jours après les avoir délivrés : qu'au-
trement, le roi et ses adhérents seraient et demeure-
raient séparés de la saiqte Église. En outre, il le ci-
tait à comparaître à Rome soit en personne, soit par
un envoyé spéciij, dans le terme de soixante jours,
afin de se justifier en jugement de ses méfaits, et de
Temprisonnement du cardinal et de rarchevêque. Dans
lesdits soixante jours, il en assignait vingt pour le
prei^er avertissement canonique, vingt pour le se-
cond et vijigt pour le troisième.
Ensuite, s* adressant aux cardinaux, il leur parla
en ces termes, ainsi que le rapporte le secrétaire du
Consistoire. « Nous savons que les ministres du roi et
d'autres $e lamentent de notre résolution présente,
mais ils se lamentent à tort, car ils n'ont aucune ap-
parence de raison de se plaindre de nous comme pon-
tife, puisque nous l'avons (le roi de France] attendu
avec patience, silence et bonté pendant cinq mois
con^cutifs« et que nous n'avons jamais pu obtenir de
lui aucune marque de pénitence. 11 n'a jamais vou}u
délivrer 1^ prisonniers, ni demander l'absolution des
censures ancourues par leur incarcération : il s'est per-
mis de recevoir les sacrements et d'intervenir aux of-
fices divins; il s'^st fait nommer chanoine de Tours,
et, d^n3 uoe cérémonie solennelle^ il a pris place au
chiûdur, ne tenant aucun compte de rexcommunication,
non plus que de ses péchés. II s'est allié et à fait une
trêve avec le roi de Navarre, et son lieutenant, Al-
phonse Corse (d'Ornam)), en a fait autant avec Lesdi^
guières et avec les hérétiques. Tous ces faits sont
incontestables, et môme il s'est abouché avec le Na-
varrais excommunié et séparé de l'Église. » Ici, Sixte
VIE DE SIXTE-QUINT. 283
rappela rexcommunicatipn fulminée par le pape Con-
stantin contre l'empereur Philippe, et celle de l'em-
pereur qui avait envoyé en exil saint Jean Chryso-
stome. Il ajouta qu'il aurait pu, depuis longtemps,
imiter ces exemples, mais qu'il avait voulu attendre,
afin de voir si, par douceur, il pourrait obtenir la
soumission du roi. Il fit donner lecture des articles de
la paix conclue par Alphonse d'Ornano avec les héré-
tiques ; il continua, en faisant remarquer que le légat
aurait dû faire en sorte que Henri eftt demandé Tab-
solution sur-le-champ : « Et alors, ajouta-t-il, nous
n'aurions pas tardé à la lui accorder ; car le roi n'ignore
pas Tamour que nous lui portons : il sait tout ce que
nous avons fait dans son intérêt, alors que nous lui
avons permis de retirer un demi-million des biens ec-
clésiastiques, d'après ses instances réitérées, et no-
nobstanlTopposition du clergé, opposition injurieuse
au Saint-Siège. Nous lui avons offert vingt mille fan-
tassins et mille cavaliers entretenus, non à ses frais,
ni à ceux de son royaume, mais entièrement à ceux
du Saint-Siège, et le roi les a refusés. En outre, il y a
deux ans, nous ayant demandé notre intervention pour
empêcher le passage des reitres, nous nous sommes
employé pour qu'ils en fussent empêchés par les forces
de la Flandre espagnole. Nous lui écrivîmes alors pour
lui faire connaître entièrement nos intentions, l'infor-
mant que nous ne voulions pas lui envoyer de l'ar-
gent, parce que, lorsque nos fonds auraient commencé
h produire un bon effet, la reine-mère n'aurait pajs
manqué de conclure un accord, et qu'ainsi tout se-
cours se serait trouvé perdu. De plus, la paix négociée
avec tant d'efforts et de soins, avait enfin été obtenue,
grâce à notre vigilance, et nous ne savons pas ce que
284 VIE DE SIXTE-QUINT.
nous aarions pa faire de plus avantageux pour loi z et
néanmoins, méprisant nos attentions paternelles. Il a
voulu se perdre lui-même dans un précipice. Si nous
vous rappelons ces choses, ce n'est pas pour reprocher
aux autres nos bienfaits, mais pour que, instruits de
la vérité, vous puissiez, en temps et en lieu, rendre
témoignage de notre bon cœur envers ce monarque. »
En terminant, il intima à tous les cardinaux présents,
sous peine d'excommunication, de garderun silence ab-
solu sur ce monitoire, tant qu'il n'aurait pas été publié.
Prononcé le 5 mai en Consistoire, le monitoire fol
envoyé le 12, dans le plus grand secret, au cardinal
légat en France, afin qu'il en procurât l'exécution le
jour même où il devait être affiché à Rome, ce qui
eut lieu le 24 mai, dans les endroits ordinaires.
Dès le 20, le secrétaire du légat était reparti pour la
France, n'emportant ni instructions nouvelles, ni Tau-
lorisation pour le cardinal de revenir à Rome. 11
paraît que la dépêche du 12 mai, dans laquelle on lui
avait adressé le monitoire, fut perdue ou enlevée en
route : il ne put donc pas le faire publier le 24, en
même temps qu'il Tétait à Rome. Mais comme un
grand nombre de copies de cet acte avaient été déjà
répandues parmi les ligueurs, il fut lu, dès le mois de
juin, dans les cathédrales de Meanx et de Chartres, au
grand désespoir de Henri III, qui avait espéré, jus-
qu'au dernier moment, échapper à l'excommunication
pontificale.
Avant la publication du monitoire à Rome, le car-
d inal de Joyeuse et l'abbé d'Ossat quittèrent cçtte ville et
se rendirent à Venise, tandis que l'ambassadeur ordi-
naire, le marquis de Pisani, allait s'établir à Florence.
Le légat en France, ne recevant aucune instruction
VIE DE SIXTE-QUINT. «285
du cardinal de Montalto, qui se bornait à lui écrire
qu'il s'en remettait à sa prudence, prit le parti de
renvoyer à Rome son secrétaire, afin d'insister de
nouveau sur son rappel. Il l'obtint enfin, grâce aux
instances de son cousin, Alberto Badoer, alors am-
bassadeur de la république de Venise près du souve-
rain pontife ^
Après la publication du monitoire, Sixte se trouvant
affranchi de tout ménagement à garder envers le roi
de France, reprit ouvertement le projet d'encourager
le duc de Savoie à entreprendre la conquête de Ge-
nève. Le 6 juin 1589, en réponse à deux lettres du
prince précédemment reçues, il lui adressa de sa main
une dépêche pour l'inviter àperslster dans son dessein,
lui promettant, en cas de succès, un subside de cent
mille écus pour l'année 4589, sauf à déterminer plus
tard, d'accord avec le roi d'Espagne, dans quelle pro-
portion chacun d'eux devrait concourir à la dépense
exigée par cette expédition. Mais après plusieurs
combats de peu d'importance, cette entreprise n'eut
aucune suite.
Cependant Henri III, retranché du sein de TËglisc
par l'excommunication pontificale, avait été assassiné
à Saint-Cloud le 4" août 1589, par Jacques Clément,
moine dominicain. Cette nouvelle, parvenue le 4 au
légat, qui était alors à Lyon, fut transmise à Rome
sur-le-champ. Le M septembre Sixte réunit le Consis-
toire, et adressa aux cardinaux un long discours sur la
mort de Henri de Valois, dans lequel on trouve le
passage suivant, qui, dans sa naïveté singulière, peint
bien l'état des esprits à cette triste époque.
1. TempesU, t. Il, lib. Xlll, passim, de la page 195 à 210.
280 VIE DE SIXTK-QUINT.
« — La mort de Henri est digne d*exciter tant
d'admiration et tant do stupeur, que c'est à peine si la
postérité .pourra y ajouter foi. Un roi très-puissant,
alors occupé à faire le siège de Paris, un roi qui avait
réduit cette capitale à lui demander grâce, un roi
entouré d'une très-brave armée, un tel roi est tombé
mort dans son cabinet, tué par un faible moine, avec
un seul coup d'un petit fer. Certainement, cette chose
est arrivée afin que chacun reconnaisse en elle la
force des jugements de Dieu' Ce Saint-âiége a
coutume de célébrer un service solennel pour les funé-
railles des rois Très-Chrétiens : mais comme le roi
Henri, autant qu'il est permis à TÈglise de juger d'a-
près l'apparence, est mort impénitent, il n'est pas
permis de lui en célébrer, et cela ne doit causer aucun
préjudice au royaume, puisque le Saint-Siège refuse
les funérailles non à un roi de France, mais seulement
à Henri de Valois. »
Ce n'est, en effet, que longtemps après, sur les sol-
licitations de l'abbé d'Ossat^ que Clément VUI se dé-
cida à ordonner un service funèbre pour le repos de
l'âme du malheureux monarque.
Aussitôt après avoir appris la mort de Henri, le
t. 5ia;/o,,, parlando in ConsUiorio fcce una grave e copiosa ora-
zione sopra ta morte di Henrico 111, — « Degna di tanta ammiro'
x$êne edi tento êtupore, ehe appena iposieri favrebber ereduta; un
re poientitaimOf ntH' auuale vs$ëdi9 di Farigi^ che avea tidotta
questa capitale a chiederli misericordia ; un re circonvallato da vo*
lidissitno esercito ; un re nel suo medesimo gabinettOy da un ineirme
fratieelh eon un colpo solo di piccolo ferro è restato ucciso, Certa-
mente quesia eo9a h aceoduta^ acciocchè ciascuno conosca nella me-
desima laforza de' giudizii de Dio, » — Teaipesli, t. 11, lib. XIV,
n»xiv. p. 22t.
2. Voy. sa letlro à la reine veuvede Henri 111, citée par Tem-
pesti, ibid,^ p. 222.
VIE DE SIXTE-QUINT. 287
pape avait adressé un grand nombre de brefs aux prin-
cipaux seigneurs français, les exhortant à faire la paix
et à s'entendre pour élire un roî catholique. Il écrivit
également à Tempereur d'Allemagne, lui demandant
de s'opposer de tout son pouvoir* aux levées des retires
protestants, destinés à soutenir en I<^rance la cause
des hérétiques.
£n dépit de ces exhortations, le pontife reçut bientôt
la nouvelle c|ue Henri de Bourbon, roi de Navarre,
avait été proclamé roi de France par les principaux
chefs de la noblesse et du clergé.
Presque au même moment, le cardinal de Bourbon
était élu roi par ta Ligué, sous le nom de Charles X,
elles ligueurs envoyaient à Rome le frère Jacques dé
Dieu, commandeur de Tordre de Malte, pour obtenir
du pape la confirmation de cette élection, et une nou-
velle bulle déclarant inhabile à exercer l'autorité
royale de France le Navarrais, qu'il avait précédem-
ment excommunié, comme hérétit^ue relaps.
Avant de prendre aucun parti, Sixte voulut avoir
des renseignements cetlains sur l'état du royaume de
France. Le légat Morosini se trouvant en route pour
rentrer à Rome, le pape écrivit au grand-duc de Tos-
cane, auquel ra parenté avec la reine Catherine et
ses relations avaient créé beaucoup d'amîs dans ce
pays. Le pape apprit de ce prince que tout y était
^ trouble et confusion. On y croyait que le duc de
Mayenne aspirait au pouvoir souverain ; que les ducs
d'Aumale, de Nemours, de Mercœur et d'autres en-
core cherchaient à profiter de la guerre civile pour
augmenter leur fortune et leur influence; qu'ils as-
piraient à se rendre indépendants, chacun dans la
province où il commandait, et qu'ils songeaient à par-
288 VIE DE SIXTE-QUINT.
tager le royaume ; que le duc de Lorraine cherchait à
réunir Sedan, Verdun et d'autres places yoisines'à ses
États; et qu'on avait proposé au roi d'Espagne de faire
occuper la Bretagne par ses troupes, afin d'avoir en
France un pied assuré. Le pape sut également que le
duc de Savoie avait, dès le mois d'aoAt, fait présenter
ses prétentions à la couronne de France devant le
parlement de Grenoble. Il soutenait que, seul, il était
rhéritier légitime de Henri III, puisqu'il descendait
d'une tante de ce prince, c'est-à-dire, de Marguerite,
sœur de Henri II, père du défunt monarque, et qu'il
avaitpour femme l'infante d'Espagne, fille de. la sœur
du roi assassiné. Mais le parlement avait répondu,
qu'au milieu de tant de prétendants à la couronne, on
ne pouvait reconnaître, comme roi de France, que le
prince qui serait élu tel par l'Assemblée des États-
Généraux du royaume.
Tout au contraire, le parlement de Toulouse, sui-
vant l'exemple donné par celui de Paris, avait pro-
clamé roi, sous le nom de Charles X, le cardinal de
Bourbon, et lui avait reconnu tous les droits et toutes
les prérogatives dé la couronne.
Ces nouvelles laissaient le pape dans une doulou-
reuse perplexité. Il était fermement décidé à ne jamais
reconnaître comme roi de France un hérétique ; mais,
parmi les princes catholiques, quel était l'homme le
plus capable, par ses talents, ses vertus, son courage •
et son influence, de bien gouverner la ïYance, en y
maintenant la reli'gion romaine? Sixte considérait
le cardinal de Bourbon comme au-dessous de cette
difficile mission : il doutait également de la capacité
du duc de Mayenne : enfin, il craignait l'ambition
du roi d'Espagne. La république de Venise, dont la
VIE DE SIXTE-QUINT. 280
sagacité politique ne pouvait être mise en doute ,
venait de reconnaître le roi de Navarre comme suc-
cesseur de Henri lU. Cette reconnaissance avait pro-
fondément impressionné Sixte, qui paraissait craindre
qu'il ne fût très-difficile d'enlever à ce prince le trône
de France. Mais le comte d'Olivarès, qui avait vu
écarter du tréne, par des assassinats successifs, les
Guise et Henri de Valois, et qui redoutait pçu les
candidatures du cardinal de Bourbon et du duc de
Mayenne, redoublait d'efiforts en faveur de Philippe II,
son maître.
Effrayé des progrès de Henri IV, Sixte finit par
céder aux obsessions réitérées de l'ambassadeur d'jEs-
pagne. L'ayant fait venir au Vatican, il le chargea
d'écfire à Philippe que le moment était venu d'acqué-
rir une gloire immortelle, en secourant le royaume
de France et la religion, afin qu'elle n'y pérît pas;
qu'il y avait intérêt à cause de ses Etats voisins de
Flandres et d'Italie ; qu'en conséquence, ill'engageait
à mettre sur pied une puissante armée pour combattre
le roi de Navarre, et établir en France un roi catho-
lique : qu'il fallait donc qu'il se tînt sur ses gardes, et
donnât des ordres prompts et précis au duc de Parme
et à ses autres ministres, afin qu'ils n'y manquassent
pas de leur côté^
Ensuite, il chargea le cardinal Sanlorio de rédiger
le projet d'alliance avec le roi d'Espagne. Ce prélat
entra en pourparlers. avec le comte d'Olivarès et avec
le duc de Sessa, envoyé extraordinaire de Philippe,
qui lui firent connaître ce que leur maître désirait,
1. Mémoires du cardinal Santorio. — Tempesti, ut supra,
lib. XV, n» VIII, p. no.
id
290 VIE DE SIXTE-QUINT.
promettant de sa part une fidélité à toute épreuve à
exécuter ses engagements, et une reconnaissance sans
bornes à Sa Sainteté. Par cet accord, le pape s^enga-
geait à envoyer en France, au secours de la Ligne, nn
corps de quinze mille fantassins et huit cents cava-
liers, sous le commandement du duc d'Urbin, pour se
réunir à Tannée espagnole, qui devait être bien plus
nombreuse; et il était entendu que le pontife ne four-
nirait un subside, que lorsque le roi d'Espagne aurait
mis cette armée sur pied ^
Après avoir conclu ce traité. Sixte ordonna un ju-
bilé, fit, avec les cardinaux, des processions solennelles
aux principales églises de Rome, et implora Dieu par
ses prières en faveur du royaume de France.
C'est alors que le duc d'Olivarès, qui, depuis Tas-
sassinat de Henri III , paraissait exercer sur le pape
une influence irrésistible, lui suggéra l'idée d'envoyer
en France comme légat, en remplacement du cardi-
nal Morosini, le cardinal Gaêtano, sujet napolitain,
dont le neveu était au service du roi d'Espagne, et
dont le frère, le duc de Simoneta, recevait une pen-
sion de Philippe. Sixte, qui avait eu d'abord l'inten-
tion de choisir le cardinal Rusticacci, nomma Gaêtano
après quelque hésitation, lui assignant un traitement
de cent mille ducats, et mettant en outre à sa disposi-
tion^ pour la Ligue, vingt-cinq mille écus par mois,
et une réserve de cent mille écus; subsides que les
partisans de l'Espagne trouvaient insuffisants '.
Avant de quitter Rome, le nouveau légat reçut du
souverain pontife les instructions suivantes, que Sixte
avait rédigées lui-môme.
K Tempesli, n» XXIV, p. 23G,
2. Ibid,, 11»» IX àxH, p. 231.
VIE DE SIXTE-QUINT. 291
!• Qu'il eût à employer toute son industrie, toute
sa vigilance, pour faire en sorte qu'un roi véritable-
ment catholique fût créé en France , lui rappelant la
gloire acquise en Pologne par le cardinal Aldobran-
dini *, afin de Texciter, par l'exemple d'un de ses col-
lègues , à faire de même, en procurant une véritable
paix.
2* Qu'il obtînt la liberté du cardinal de Bourbon
et de l'archevêque de Lyon, l'introduction de la sainte
Inquisition, la rupture de l'alliance faite depuis long-
temps avec les Turcs, et l'annulation des privilèges
de l'Église gallicane, contraires àTautorité du Saint-
Siège.
3" Qu'il s'assurât si le cardinal de Bourbon, déclaré
roi par la Ligue, sous le nom de Charles X, avait été
réellement reconnu roi par tous les ligueurs sans ex-
ception ; ou s'il avait des opposants, et vers quel prince
du sang ceux-ci inclinaient; et si, parmi les princes du
sang qui avaient adhéré au parti du roi de Navarre,
il s'en trouvait quelqu'un qui fût disposé à s'attacher
au cardinal de Bourbon.
4» Quelles menées étaient pratiquées par le duc de
Vendôme et par le duc de Lorraine ; si elles étaient
en faveur du roi de Navarre ou du cardinal de Bour-
bon, ou même dans leur propre intérêt.
5" Qu'il considérât et protégeât la Ligue, unique-
ment comme soutien de la religion catholique, et
lé duc de Mayenne comme son promoteur; mais
qu'il cherchât, en toute sincérité, à découvrir si la
Ligue était une rébellion ou une réunion guidée par
1. Il venait d'obtenir la mise en liberté de rarchiduc Maximi-
\wn, et la soumission du roi Sigismond à rautorité du Saint-
Siège.
292 VIE DE SIXTE-QUINT.
le zèle pour la religion, et si le duc de Mayenne visait
au trône, ou avait en vue la destruction de T hérésie.
6« Qu'il essayât, par tous les moyens, de savoir
quelle était la conduite des princes du sang et du roi
de Navarre ; si véritablement ils observaient les con-
•ventions jurées, si le roi de Navarre se montrait hos-
tile aux catholiques, s'il donnait un espoir fondé de
se faire vrai catholique , et si, d'un autre côté, il y
avait lieu d'espérer sûrement qu'il pût être défait par
le duc de Mayenne.
7* Si les Parisiens aimaient le roi de Navarre, et
quelles pouvaient être les visées des ministres espa-
gnols; si c'était d'établir en France un roi catholique,
ou de constituer une monarchie universelle.
8"" En dernier lieu, il lui recommandait de s'in-
former des secours que l'Espagne donnait ou pourrait
donner à la Ligue , et de se bien garder de se faire
jamais fauteur de factions et de guerres ^
Muni de ces instructions, le cardinal Gaëtano prit
congé du pape le 25 septembre 1589, et il s'achemina
vers la France par Florence et Bologne. Dans cette
ville, il rencontra l'ancien légat Morosini, qui le mit
au courant, dans plusieurs entretiens, du déplorable
état du royaume de France.
Mais, avant l'arrivée de Gaëtano à Paris, les choses
avaient commencé à changer d'aspect, et la cause
de Henri IV avait gagné du terrain. Après plusieurs
entreprises heureuses, il venait, dans la journée d'Ar-
qués , de battre et de disperser l'armée de la Ligue
commandée par le duc de Mayenne. Sixte n'avait pas
1. TemposU, d'après un manuscrit de la bibliothèque Barberlna,
tif supra, lib. XV, n» xviii, p. 233-^234.
VIE DE SIXTE-QDINT. 203
encore reçu la nouvelle de cet échec, lorsqu'il apprit
Tarrivée à Venise du duc de Luxembourg, que Henri
envoyait en ambassade, remercier la sérénissime ré-
publique de ce qu'elle l'avait reconnu roi de France.
Dans son premier mouvement et à l'instigation du
comte d'Olivarès, Sixte ordonna à son nonce de quit-
ter Venise, avec les ambassadeurs d'Espagne et de Sa-
voie , ce qu'il fit, se retirant à Ferrare. Mais, informé
bientôt de l'éclatant succès remporté par Henri dans
la journée d'Arqués, Sixte donna l'ordre au nonce de
rentrer à Venise, où se trouvait le duc de Luxembourg.
Le i 4 octobre, le duc expédia vers Rome un de ses
gentilshommes, que le pape reçut et admit au baise-
ment des pieds; il le confia ensuite à un des prélats
de sa cour, pour le loger chez lui et en avoir soin.
Le gentilhomme ayant demandé un passeport ou sauf-
conduit pour l'ambassadeur, le pape lui répondit :
« Écrivez au duc qu'il vienne, que nous l'attendons,
et qu'un personnage tel que lui n'a pas besoin de
passeport. » Le duc, néanmoins, ne quitta Venise
pour Rome que dans le mois de janvier 4590; il était
arrivé à Rome le 26 du môme mois. Comme il y avait
été envoyé, quatre ans auparavant, en qualité d'am-
bassadeur extraordinaire par Henri HI, il connaissait
bien la cour pontificale, et les influences opposées qui
la divisaient et qui cherchaient à prévaloir dans l'es-
prit du souverain pontife. Et de fait, le comte d'Olivarès
et tous les cardinaux et prélats partisans de l'Espagne
et favorables à la Ligue^ avec l'ambassadeur du duc de
Savoie, montraient leur mécontentement de ce que le
pape avait laissé venir à Rome l'envoyé d'un héréti-
que excommunié, et des princes ses adhérents. Par
contre, l'ambassadeur de Venise, avec les cardinaux et
204 VIE DE 8IXTË-QUINT.
les prélats attachés à la France et à celte répabliqae,
parmi lesquels il faut noter le cardinal de Montallo,
comme un indice des dispositions du pape, louaient
Sixte de sa résolution ; ils voyaient dans la mission du
duc un gage de paix et de réconciliation du roi de
France avec TÉglise, et un acte de soumission de sa
partàTautorité du Saint-Siège.
Introduit à Taudience du pontife, renvoyé de Henri
en reçut un bienveillant accueil. Après Tavoir admis
au baisemenl des pieds, Sixte lui dit : u Nous avons
plaisir à vous revoir : venez donc, car vos pareils
n'ont pas besoin de sauf-conduit. Eh bien ! quelles
nouveautés nous apportez-vous de France ? i> Le duc
alors exposa Tobjet de sa mission, et remit au pape
le manifeste des princes du sang qui avaient élu roi
de France Henri de Navarre, à la condition expresse,
acceptée et jurée par lui, de maintenir inviolable la
religion catholique, promettant de se faire lui-même
catholique, après avoir été instruit de certains articles.
11 représenta le malheureux état du royaume, les
injustices criantes commises par les ligueurs contre
le véritable souverain, alors que lui-même avait pro-
mis d'observer précisément ce que réclamaient les
ligueurs.
Le discours de l'ambassadeur fit une grande im-
pression sur les cardinaux présents à cette audience.
Sixte répondit : « Nous avons déjà écrit au Roi Catho-
lique que jamais un hérétique ne régnera en France,
tant que nous régnerons à Rome. Les conditions de
Télection et les promesses du roi de Navarre nous
plaisent, mais avant de traiter la cause de sa réconci-
liation avec rÉglise, il faut qu'il mette en liberté le
cardinal de Rourbon^ son oncle, et ensuite nous exa-
VIE DS SIXTE-QUINT. 291»
minerons avec maturité ce qu'il sera coQvenable de
faire pour Faccueillir comme un fils qui revient au
repentir : qu'il cesse donc de persister dans son obsti-
nation, qu'il nous prouve son obéissance, et ensuite
nous le recevrons dans notre sein, parce que nous ne
haïssons en lui que la faute qu'il a commise. Et assu-
rez-le que s'il ne commence pas par exécuter nos
reconunandations, il lui est inutile d'essayer aucune
autre démarche ^. »
Le duc de Luxembourg envoya sur-le-champ au roi
le compte rendu de cette réception. Henri se réjouit
en voyant, qu'à la place de cette indignation dont on
l'avait menacé, le souverain pontife n'avait témoigné
que douceur et bonne disposition en faveur de sa per-
sonne et de la paix du royaume.
Après cette audience, le 29 janvier 1590, Si|[te
réunit le Consistoire et dit aux cardinaux : « Le duc
de Luxembourg est venu nous trouver, en qualité
d'ambassadeur des princes du sang, et nous l'avons
volontiers admis, parce qu'il devait traiter avec nous
de la conversion de Henri, roi de Navarre, qui nous
Tavait adressé à cette fin. Nous vous le. faisons savoir,
afin que vous puissiez répondre à ceux qui préten-
draient interpréter autrement cette ambassade, tandis
que nous vous assurons que, en toutes choses, nous
procéderons toujours avec la plus mûre délibération.
Nous voulons assurément accueillir tous ceux qui se
présentent, et ils doivent être tous indifféremment
accueillis par nous, qui sommes le père de tous et le
vicaire de Jésus-Christ. Et plût à Dieu que celle qui se
fait appeler reine d'Angleterre, que le duc de Saxe,
1. Tempesti, lib. XVHI, n«» t à xi, p. 276 à 379.
296 VIE DE SIXTE-QUINT.
que le Tare Ini-méme, noas eussent demandé la
même chose! Non-sealement nous Tondrions les rece-
voir avec bonté, mais nous serions prêt à les embras-
ser avec toute charité. 9 Cette allocution produisit son
effet, et les cardinaux dévoués à TEspagne n^osërent
t)lus accuser le chef de TËglise de pactiser avec ren-
voyé d*un hérétique. Satisfait du succès de sa pre-
mière démarche, le duc de Luxembourg, soutenu par
le cardinal de Montalto, gagnait chaque jour du ter-
rain dans le Sacré-Collége, au grand déplaisir du
comte d'Olivarès.
En France, la victoire d'Ârques n'avait pas terminé
la lutte : les catholiques de la Ligue, soutenus par les
troupes espagnoles, occupaient Paris, Lyon, Toulouse,
Rouen, le Havre, Calais, Orléans, Bourges, Nantes,
Marseille, et beaucoup d'autres villes importantes.
Le roi ne possédait que les trois ports de La Rochelle,
Dieppe et Boulogne, par lesquels il*recevait des se-
cours de la reine Elisabeth, son alliée. Il n'avait pour
lui que les deux parlements de Rennes et de Bor-
deaux, tandis que la Ligue en comptait six attachés à
sa cause. Le revenu du roi né dépassait pas deux mil-
lions d'écus; celui de la Ligue s'élevait annuellement
à plus de huit millions d'écus, non compris les sub-
sides du roi d'Espagne, celui promis par le pape, et
sans compter non plus le produit des confiscations des
biens des royalistes, ordonnées par les parlements li-
gueurs et exécutées avec la dernière sévérité^. Les
forces des deux partis se balançaient donc encore, et
même, à en juger par les seules apparence^, celles de
la sainte Union, appuyées sur les troupes espagnoles,
1. TempesU, lib. XVII, n» uxvi, p. 271.
VIE DE SIXTE-QUINT. 207
paraissaient supérieures. Mais Henri avait, pour servir
sa cause, d'abord son propre génie, son courage che-
valeresque, son activité, son entente de la guerre et
des négociations, et cet art de gagner les cœurs, qui
vaut mieux encore que celui de gagner des batailles. Il
avait su se faire des amis à toute épreuve, non-seulement
parmi ses compagnons d'armes calvinistes, mais encore
au milieu des catholiques nouvellement ralliés à son
parti. Parmi ses anciens et fidèles serviteurs, il comptait
Sully, un des plus grands hommes qui aient honoré
la France. Au contraire, du côté de la Ligue, tout était
défiance et confusion. Le duc de Mayenne redoutait
Tambition du roi d'Espagne ; ce dernier semblait sou-
tenir la Ligue, mais, en réalité, il cherchait à faire
prévaloir ses propres intérêts. Le désordre était parmi
les chefs comme au milieu du peuple ligueur. Les plus
sages membres séculiers du clergé gallican se déta-
chaient chaque jour de la sainte Union, dont les prédi-
cateurs avaient inspiré l'assassinat de Henri de Valois.
Enfin, le parti politique, prenant courage, par le
succès de Henri IV, avait osé publier la Satire me-
nippée sur les vertus du catholicon (TEspagne, et l'arme
du ridicule, de tout temps si puissante en France, va-
lait à Henri IV autant que plusieurs victoires.
C'est sur ces entrefaites que le légat Gaetano arriva
à Paris. Il y fit son entrée solennelle le dimanche
20 janvier 1590, au milieu d'un immense concours
de peuple, qui l'accompagna jusqu'à Notre-Dame en
criant : — <i Vive le pape Sixte-Quint et le Saint-Siège
catholique, apostolique et romain^. »
1. Tempesti, diaprés la relation latine d'Alaleone, muîlre des
cérémonies du pape, qui accompagna le légat Gaelano en France.
— Ibid., lib XVIll. n»i, p. 273.
298 VIE DE SIXTE-QUINT.
Dès 168 premiers jours de son arrivée, les chefs de
' la Ligue vinrent lui exposer rembarras dans lequel ils
se trouvaient. Depuis plusieurs mois, aucune solde
n'avait été payée aux soldais de la sainte Union, et il
était à craindre qu'une bonne partie n'abandonnât
ses drapeaux; Touché de leurs plaintes, le cardinal,
se conformant aux instructions du pape, autorisa la
remise entre leurs mains de cinquante mille écus d^or,
formant la moite des cent mille dont il était autorisé à
disposer en cas de nécessité, indépendamment du
subside mensuel de vingt-cinq mille écus qu'il derait
fournir. Rassurés par ces avances sur les dispositions
du souverain pontife, les principaux ligueurs reprirent
courage : ils se réunirent le il mars a Paris dans
l'église des Augustins, où le cardinal vint assister à
une messe solennelle. Us y firent serment entre ses
mains, en touchant les saints Évangiles, de ne jamais
abandonner la religion catholique, de ne jamais rece-
voir le Navarrais pour leur roi, et de tenir pour seul
roi de France, Charles X, cardinal de Bourbon».
Mais, quatre jours après, le bruit répandu dans Paris
de la victoire d'Ivry, remportée par Henri sur le duc
de Mayenne, le 14 du même mois de mars, mit en émoi
toute la population de celte grande ville. Parmi les par-
tisans de la sainte Union, les plus exaltés, les fanatiques,
ceux vendus à l'Espagne, accusaient ouvertement le
duc Mayenne de s'être attiré cet échec par son inca-
pacité ; les plus modérés osaient soupirer après la paix,
tandis que les politiques et les amis du Béarnais com-
mençaient à entrevoir pour la France des jours meil-
leurs.
1. Tempesti, n» xv, p. 281.
VIE DE SIXTE-Q0INT. *«9
Le légat s'empressa d'annonoer à Home cet impor*
tant événement ; il y était déjà eo&nu dès le 24 mars,
dans le moment même qae le comte d'Olivarès renou-
velait avec hauteur ses sollicitations, pour amener le
pape à prendre les résolutions les plus hostiles à Hen-
ri IV. L'ambassadeur de Philippe exigeait que le pon-
tife ne donnât plus d'audience au duc deLfixembourg,
qu'il ne suivit plus avec lui aucune négociation^ qu'il
exeonmmniât tous les princes du sang et tous les autres
catholiques qui avaient reconnu Henri comme roi de
France, et pour le cas où le pape se refuserait à faire
droit à ses demandes^ il ajoutait qu'il avait, comman-
dement de son maître de faire ses protestations. ^—
« Quelles protestations î..« Quelles protestations? ré-
pondit Sixte indigné; et élevant la voix :— « Vous
offensez la majesté de votre roi, dit«>il, vous offensez
notre majesté, et vous vous constituez coupable à
l'égard de Tune et de l'autre. Nous connaissons le
Roi Catholique , qui est un prince sage , prudeal et
de bien» incapable de ces bassesses; s'il avait voulu
se décider à faire des protestations, il l'aurait signifié
à notre nodce résidant auprès de lui. Mais nous
n'en avons reçu aucune information de notre envoyé.
L'amour que nous portons au Roi Catholique est
votre sauvegarde. — Vous m'avez entendu. » Et il le
congédia brusquement d'un air irritée Ensuite, le Si
mars, il convoqua les cardinaux en Consistoire secret
et leur dit :
« Ce n'est pas sans une extrême douleur que nous
vous faisons connaître les prétentions déraisonnables
de l'ambassadeur d'Espagne. 11 demande que nous
excommuniions les princes du sang, les nobles et tous
les catholiques qui ont adhéré au Navarrals déclaré
300 VIE DE SIXTE-QUINT.
roi, et que nous déclarions nul tout traité fait par les
mêmes princes avec le Navarrais.
a Mais nous avons jugé que nous ne pouvions ni ne
devions admettre ses demandes. Nous avons ordonné
précédemment à notre légat résidant à Paris, qu'il eût
à informer les catholiques de se séparer du Navarrais,
et qu'il menaçât les désobéissants des censures ecclé-
siastiques; et si cela ne su£9sait pas, et que le légat j a-
geât opportun de le faire, qu'il pût les excommu-
nier : nous attendons sous peu sa réponse à ce sujet.
cf Pour le reste, nous sommes très-décidé à admettre
à notre audience, lorsque nous le jugerons nécessaire,
l'ambassadeur des princes, afin qu'il puisse obtenir la
liberté du cardinal de Bourbon. Déjà, dans sa pre-
mière réception, nous le lui avons dit en des termes
qui n'admettent pas de réplique, lui ayant assuré que
si le Navarrais nous demande l'absolution, et nous
manifeste son désir de se réconcilier avec TÉglise ca-
tholique, il faut d'abord qu'il remette en liberté son
oncle le cardinal, et qu'ensuite nous déterminerons ce
qui sera convenable et juste, d'aprsè les circonstances.
« Nous ajoutons que nous avons précédemment écrit
au roi d'Espagne, lui faisant savoir que nous ne con-
sentirions jamais à ce qu on élise en France un roi
qui ne serait pas entièrement calholique, ou qui serait
opposé à nos droites intentions : si bien que chacun
de vous voit et connaît que, de notre côté, nous avons
fait tout ce qui incombe à notre sollicitude.
Cl Et nonobstant cette vérité, l'ambassadeur d'Es-
pagne persiste à dire qu'il a commandement du roi de
protester! Mais nous ne consentirons jamais ni à ses
prétentions, ni aux demandes du Roi Catholique, en
supposant qu'elles viennent de lui, ni aux suppliques
VIE DE SIXTE-QUINT. 304
de tous les princes chrétiens, alors qu'il s'agit d'une af-
faire dont il ne leur appartient ni de connaître nide ju*
ger, mais qui dépend de nous seul et de ce Saint-Siège.
« Si, toutefois, vous tous qui êtes ici réunis, vous
croyez avoir quelque chose à dire, faites-nous con-
naître votre avis, et nous suivrons vos conseils : que
chacun exprime donc son opinion. »
Le cardinal doyen répondit, au nom de ses col-
lègues, que : — o Attendu les excellentes raisons dé-
duites par Sa Sainteté, on ne devait accorder aucune
des demandes faites par ran}bassadeur d'Espagne :
mais que si Sa Sainteté daignait approuver leur avis^
il paraissait opportun d'envoyer à cet ambassadeur
deux cardinaux, pour traiter avec lui, et le détourner
de la menace irrespectueuse et injuste de protester. »
— Sixte adopta cette proposition^ et les deux cardi-
naux Golonna et Sforza, désignés à cet effet, allèrent
trouver le comte d'Olivarès, avec lequel ils eurent une
longue explication. Mais le fier Castillan ne voulut
rien entendre; il demeura ferme dans sa détermina-
lion, et se borna, pour toute réponse, à dire : — «A
moins que le pape ne fasse ce que je demande, je ne
pourrai m'empécher de protester. »
Lorsque celte réponse eut été ràpporlée au pontife,
transporté d'indignation il dit aux cardinaux : — « Nous
avons entendu, nous avons compris; il veut que nous
déclarions excommuniés ceux qui ont adhéré au Na-
varrais, et il abuse de la prudence et de la piété de son
roi : et nous, nous avons dans l'idée de l'excommunier,
lui, et de le renvoyer de Rome. » — Ensuite, il de-
manda aux cardinaux quel était leur avis. Ils l'enga-
gèrent à renvoyer deux nouveaux cardinaux à l'am-
bassadeur, non plus au nom du Sacré-Gollége, mais
'3êi VIE DE SIXTE-QUINT.
agissant en leur nom personnel, ponr tenter, une se-
conde fois, de détoorner Tambassadear de son dessein.
Sixte appronva cette résointion, et désigna pour cette
démarche les deux cardinaux espagnols Dezza et Men-
dozza, ami d'Olivarës. Après.le Consistoire, il fît écrire
au légat Gaêtano, par son petit-neveu, tout ce qui ve-
nait de se passer entre lui et le comte d'Olivarès. Hais
cette dépêche fut enlevée au courrier avec d'autres, et
remise à Henri IV. Le roi la lut, et voyant que le pape
commençait à se montrer favorable à sa cause, il dit
à un des princes du sang, prient au moment on la
dépêche lui fut conununiquée : — c Je ferai voir à tout
le monde, si les promesses que j'ai jurées de mainte-
nir en France la religion catholique, sont sincères ou
feintes. Car, dans le cas où le pape aurait besoin de
mon épée pour le défendre, je le défendrai, comme il
me défende »
Le 30 mars, le pape réunit de nouveau le Consis-
toire, et y fit donner lecture d'une lettre du légat
Gaetano, et d'une autre du duc de Mayenne, infor-
mant Sa Sainteté de la perte de la bataille divry. Le
pape, dit un historien*, reconnut que Dieu favorisait
la cause du roi de Navarre, qui demandait à se récon-
cilier avec TÉglise, et qui avait juré sous serment de
défendre la religion catholique, el il se réjouît de voir
humiliée l'arrogance du ministre d'Espagne.
Mais craignant que si Henri venait à s'emparer de
Paris, le légat ne tombât au pouvoir d'un souverain
non reconnu par le Saînl-Siége, il demanda aux car-
dinaux s'il devait le rappeler à Rome, et quel était le
t. Tempefelî, lîb. XVIII, n»* xiii à xxiv, p. 282-285.
3» /M., n»xx»x, F. 218.
VIE DK SIXTE-QUINT. 303
parti auquel il devait s'arrêter. Sur la première ques-
tion, tous les cardinaux tombèrent d'accord, mais par
des motifs différents : les uns, partisans de la Ligue,
estimaient que Gaëtano devait rester à Paris au milieu
d^Ue; les autres, prévoyant que le pape serait obligé
de reconnaître bientôt le monarque français, ainsi
que l'avait fait la république de Venise, voulaient
également que le légat ne quittât pas son poste. lisse
mirent donc tous facilement d'accord sur ce point.
Mais il n'en fut pas ainsi sur la conduite que le pape
devait tenir, les uns voulant qu'il envoyât en France
des soldats et de l'argent pour soutenir la sainte
Union ; les autres proposant qu'il fît alliance avec tous
les princes italiens pour la défense de la religion ;
quelques-uns enfin, estimant qu'il fallait laisser la
Ligue seule s'arranger avec le roi d'Espagne- Enfin,
un cardinal ayant suggéré l'idée d'implorer, dans
cette extrême, nécessité, le secours de la miséricorde
divine. Sixte, qui n'avait pris aucune part à ce débat,
ni donné aucune marque d'approbation ou d'impro-
bation, fil un signe de tête et dit : « CeLui-<îi parle
mieux que tous les autres, et afin que je ne sois pas
obligé de réunir si souvent le Consistoire, et qu'il soit
possible d'expédier plus vite les affaires d^ France,
sans une^ussi grande diversité d'avis et de disposi-
. lions, nous adjoindrons cinq autres cardinaux à la
congrégation instituée pour les affaires de ce royaume,
et nous délibérerons avec elle toutes les fois qu'il sera
nécessaire. Cela vous convient-il? » Tous les cardi:-
naux ayant répondu affirmativement, à partir de ce
jour. Sixte en agit ainsi.
Cependant, l'envoyé de la Ligue, le commandeur
de Diù, de l'ordre de Malte, et le comte d'OUva^ès,
301 VIE DE SIXTE-QUINT.
redoublaient d*ardeur pour atténuer l'effet produit
par la victoire d'Ivry, et par les dernières mesures
adoptées en Consistoire. L'ambassadeur de Philippe,
dit le cardinal Santorio dans ses Mémoires \ frappait
des pieds, grinçait des dents et frémissait de colère,
pour effrayer les cardinaux, refusant de faire aucune
concession aux cardinaux Mendozza et Dezza, qui
l'en priaient avec instances. Au contraire, il renou-
vela sa menace de protester au nom du roi son maître.
En outre, pour montrer quelle avait été la fausseté
du pape à l'égard de l'Espagne, il lit circuler dans
Rome la copie d'une lettre écrite de la main de Sixte,
lorsqu'il n'était que cardinal, au roi de P'rance
Henri III, lettre trouvée dans le portefeuille du prince
et envoyée au Roi Catholique par le duc de Mayenne,
dans laquelle Sixte disait à Henri que, s'il parvenait à
le faire nommer pape, il serait entièrement à sa dis-
position et dans ses intérêts. De plus, dans le but
d'intimider les cardinaux hostiles à l'Espagne, et
d*exciter l'ambition de ceux qui lui étaient dévoués,
le comte fit venir de Naples à Rome un certain Bar-
lolomeo Grazziola, conseiller du Roi Catholique,
homme remuant et audacieux, qui fit savoir aux car-
dinaux qu'il avait ordre de leur intimer de réunir
un concile pour déposer Sixte comme suspect d'hé-
résie et fauteur d'hérétiques. L'ambassadeur essaya de
tous les moyens pour que Grazziola obtînt une au-
dience du pape : mais le cardinal Pier Benedetli, qui
avait mis Sixte au courant de cette intrigue, eut ordre
exprès de ne pas l'admettre à cette audience.
Toutefois, le pontife reconnaissant qu'il était ne-
1. Cilés par Tempesli, iOid., n» xli, p. 288-289, ad wo(aw('J:.
.»■ ï'-* ♦
VIE DE SIXTE-QUINT. 305
cessaire de répondre aux menées d'Olivarès par une
explication de sa propre conduite/convoqua le Consis-
toire et dit ailx cardinaux : « Puisque nous sommes
contraint, à l'instigation de l'ennemi de Dieu et par la
faute des hommes, de vous révéler un secret, bien qu'il
soit écrit : Sacramentum régis abscondere bonum est,
nous nous sommes décidé à vous rapprendre. Vous
saurez doncque les Espagnols avaient promis, depuis
plusieurs mois, aux princes ligués de la France, de leur
envoyer de puissants secours, mais qu'ensuite ils n'ont
. pas tenu cette promesse. Ils avaient offert mille lansque-
nets, mais on n'a vu en France ni ce nombre^ ni cette
espèce de soldats, tellement que les Français trompés
nous ont transmis leurs justes plaintes. Et après cette
conduite, les Espagnols, à Rome, disent qu'ils protes-
teront si nous accueillons celui qui nous demande,
par une ambassade solennelle, de se réconcilier avec
l'Église! Comme si, eux-mêmes, ils avaient parfaite-
ment rempli leur obligation de fournir le nombre et
Tespèce de soldats et de secours qu'ils avaient pro-
mis ^ ! » Après ce préambule, Sixte fit lire plusieurs
dépêches qu'il avait reçues du cardinal Gaëtano, dans
lesquelles le légat se plaignait, avec les ligueurs, de ce
que le roi d'Espagne n'avait pas encore fourni les
secours annoncés. Il fit également donner lecture de
deux lettres écrites au légat par les cardinaux de
Lenoncourt et de Vendôme, qui conjuraient l'envoyé
du pape de quitter Paris et de venir trouver le roi,
parce qu'ils avaient le plus ardent désir de s'aboucher
avec lui, et de traiter de la volonté sincère de Sa Ma-
jesté, d'abjurer les erreurs de Calvin et de devenir
consciencieusement un vrai catholique.
1. Tempesti, n^^ xlii à xliv, p. 289.
20
306 VUE DE SIXTE-QUINT,
La lecture de ces lettres occasionna une violente
discussion dans le Consistoire. Deux cardinaux, les
plus attachés à l'Espagne , essayèrent de justifier la
conduite de Philippe, et de répondre aux inductions
tirées des lettres des deux cardinaux français ; mais
Sixte les arrêta tout Irrité. « Taisez-vous, dit-il, car
alors qu'il s'agit de la tranquillité de la France, de la
cause de Dieu et de l'honneur du Saint-Siège, nous
n'avons pas besoin d'hommes passionnés. » Ensuite,
ayant témoigné la pkis grande indignation de la con-
duite du comte d'Olivarës , le cardinal Dezza se mit
â genoux à ses pieds, suppliant Sa Sainteté de lui per-
mettre de parler de nouveau à l'ambassadeur, non
Comme cardinal, mais comme Espagnol. « Nous vous
t'accordons, répondit Sixte, mais nous vous avertis-
sons que vous serez battu par les raisonnements cap-
tieux de cet homme. » Il congédia ensuite le Consis-
toire.
Quelques jours après, l'ambassadeur de la Ligue,
qui avait reçu la confirmation de la défaite du duc de
Mayenne à Ivry, demanda audience. Admis devant- le
pape, Sixte lui dit : « Eh bien, quelles nouvelles nous
apportez -vous de vos guerres en France? — Saint-
Père, répondit le commandeur de Diù, je viens pré-
senter à la clémence de Votre Sainteté les suppliques
des princes de la sainte Union, qui implorent aide et
secours dans une si grande affliction. — Bien, bien,
reprit le pape, tant que nous avons cru que la Ligue
existait pour la défense de la Religion , nous l'avons
fait, et nous avions la volonté de le faire ; mais mainte-
nant, étant informés d'une manière, certaine que ce
n'est qu'une ambition déguisée sous un faux prétexte,
n'espérez plus de nous aucune protection. » L'envoyé
Lu.
•n
VIE DE SIXTE-QUINT.
307
voulait répli(|uer; mais le pontife rompit Tentretien,
alléguant des affaires plus urgentes • .
Le coiîiinandeur, â la suite de cette courte explica-
tion, écrivit une longue lettre au duc de Mayenne,
dans laquelle il accusait Sixte de mauvaise foî ; il ter-
minait en annonçant, que ne pouvant plus tieri obtenir
à RoiUe, il avait résolu de se rendre à Malte , afin d'y
attendre la détermination des princes. A la réception
de cette dépêche , le duc de Mayenne essaya de faire
revenir Sixte de ses mauvaises dispositions contre la
Ligue ; il lui adressa lui-même Un mémoire justificatif
de sa conduite, le suppliant de ne pas abandonner la
cause de tant de milliers de catholiques, qui était éga-
lement celle de TÊglise.
Mais Sixte fit lire cette lettre le 4 avril en présence
de plusieurs cardinaux, et il dit ensuite : « Celui-ci
dirait bien, s'il disait tout. Il veut rejeter sur nous le
manque de secours , tout en avouant que les amis de
la Ligue l*ont secouru froidement ; il veut diminuer la
victoire du Navarrais et se disculper lui-même, comme
si nous tt*avions pas la relation de cette victoire
envoyée par le cardinal de Vendôme, relation qui
s'accorde en tout avec les autres informations vraies
qui nous ont été transmises par d'autres princes. Et
vous-mêmes, vous savez très-bien que les nouvelles dé
la défaite sont arrivées â Rome fort différentes de la
vérité, et néanmoins qu'elles ont excité une très-
grande surprise, laquelle redoubla deux jours après,
lorsque les véritables nouvelles arrivèrent : comme
si nous n*avions pas une lettre du môme cardinal de
1. Tempesli, lib. XIX, n° i, p. 291 , d'après un manuscrit de
la bibliothèque Barberinf.
3«0 VIE DE SIXTE-QUINT.
cette ville. La disette s'y faisait sentir, et, avec elle, le
découragement augmentait. Le légat et les chefs re-
doublaient d'efiforts pour ranimer le zèle de leurs
adhérents, et les prédicateurs cherchaient à exciter les
Parisiens à la résistance la plus opiniâtre. Parmi
ceux qui se firent alors remarquer par un fanatisme
ardent, on doit citer Tévéque Panagirola, qui avait
accomp^né le légat à Paris. Ce prélat ne craignit pas
de dire en chaire : « Que Dieu avait voulu, pour venger
la mort du cardinal de Guise, que Henri de Valois fût
tué de la main d'un prêtre, par un pauvre petit frère,
et qjie, à la place du cardinal tué, un autre cardinal
fût déclaré roi, savoir, le cardinal de Bourbon, qui
était roi légitime donné par Dieu, parce que [omnù
potestas a Dec] tout pouvoir vient de Dieu : que, à la
place du duc de Guise assassiné, Dieu avait voulu
pour lieutenant son frère, si bien que toutes ces choses
se rapportant également, ils devaient espérer en Dieu,
se rassurer, et mourir plutôt que de recevoir un roi
hérétique ^ »
La nouvelle du siège de Paris, arrivée à Rome, y
causa la plus grande sensation, parce qu'on voyait
clairement quela cause de Henri IV allait être gagnée.
Informé par le duc de Luxembourg du désir du prince
de se faire catholique. Sixte ne se montrait plus bos-
tile. Pressé par le comte d'OIivarès et par le légal
d'envoyer en France une forte ^omme pour secourir
la Ligue, il dit aux cardinaux en Consistoire : « Nous
savons qu'il y a ici des personnes qui meurent d'enyie
de nous voir épuiser le trésor réuni par nos soins et
nos économies, pour l'envoyer en France : mais, à
1. Tempeali, lU). XX, n9 i, p. 310.
. M*. '. • •
yiB DR SIXTE-QUINT. ail
parler franchement, nous n'avons audune intention
de le dissiper. Nos constitutions, que nous avons
jurées, déterminent les causes qui peuvent nous au-
toriser à en fournir une partie aux étrangers. Or,
supposes^ que nous envoyions un million, nous vou^
drions bien savoir de vous oii cette énorme somme
passerait? Peut-être, direz-vous, à acheter des vivres,
Mais nous répondrions que le Navarrais veut réduire
Paris par la famine. Peut-être, répliqueriei;»vous, cet
argent servirait à apaiser Tennemi et à épargner à la
ville les horreurs d'un assaut. Ainsi, tout cet argent
irait dans les mains du Navarrais, et je sais trop bien
que, YQus autres, vous n*approuveress jamais, avec
raison, que le tréspr sacré da Rome serve à engraisser
un hérétique, qui n'aspire pas moins h se procurer de
l'argent qu'à conquérir Paris, et s'il n'aime pas à ré^
pandre le sang des Parisiens, il ne pardonnerait pas
l'effusion de ces trésors. C'est pourquoi, si les Parisiens
ont besoin d'acheter des vivres, qu'ils disposent des
objets précieuj( des églises, qui sont inutiles au culte
sacré ; qu'ils s'en servent donc, parce que les écus de
France, aussi bien que les écus rassemblés par nous,
sont également des biens ecclésiastiques. Ensuite,
s'ils ont besoin xl'argent pour soutenir la guerre, on
peut faire la même réponse. Nous voyons que, tous les
joui^, les affaires du Navarrais vont de mieux en
mieux, et nous pouvons conclure qu'il faudra que
Paris se rende, quand môme il aurait le million. Nous
attendrons donc, pour apprendre à être libéral, que
nous ayons vu quel secours ils auront reçus des Es-
pagnols. Et vous savez combien d'écrits ont été pu-
bliés, qui prouvent qji'on ne doit pas s'embarrasser de
la Ligue, et qu'il vaut mieux que le Navarrais soit roi
3!2 VIE DE SIXTE-QUINT.
de France '. » Ainsi, ancon noaveaa subside ne fat ac-
cordé aux ligueurs.
Les prévisions de Sixte se réalisaient en Franoe :
le légat, enfermé dans Paris, commençait à se repen-
tir de n'ayoir pas accepté rinyitation du maréchal de
Biron. Se ravisant un peu tard, il lui envoya Tévéque
de Geneda, de la noble famille Mocenigo, de Venise,
un de ses secrétaires. Le maréchal reçut Tévëgae à
Brie-sur-Seine, où il était campé. Après un court en-
tretien, il le conduisit au roi. Henri Taccueillit avec
sa bienveillance et sa bonne humeur habituelles. Aux
regrets exprimés par Tévéque, au nom du légat, sur ce
que renvoyé du souverain pontife se trouvait enfermé
dans Paris sans pouvoir en sortir, le roi répondit :
(f Qu'il considérait Paris et tout ce qui était dedans,
ainsi que tout ce qui voulait y entrer ou en sortir,
comme ennemi, et qu'il ne croyait pas faire tort à Sa
Sainteté en faisant la guerre audit légat, qui la lui
avait déclarée, et qui excitait contre lui tous les prin-
ces chrétiens. » Et pour convaincre l'évéque de la
vérité de ces assertions, Henri prit un malin plaisir à
lui montrer plus de cent lettres, écrites contre lui par
le légat à différents princes et à d'autres personnes,
lettres qu'il avait fait intercepter. Il lui représenta
aussi une dépêche écrite par l'ambassadeur d'Espagne,
D. Bernardino di Mendozza, à Philippe H, dans
laquelle, après avoir fait l'éloge des services rendus
par le légat, l'ambassadeur priait le roi de lui faire
payer la pension qu'il lui avait assurée, ainsi que celle
de son secrétaire, s'il ne voulait pas les voir aban-
donner la cause espagnole.
1. TempesU, n®* ii à v,p. 310-311.
VIE DE SIXTE-QUINT. 313
L'envoyé (iu légat resta stupéfait de cette commu-
nication, et dit au roi que le cardinal n'avait pas été
chargé par le pape de se conduire ainsi ; ajoutant que
si Sa Majesté se faisait catholique, elle réunirait tout
le royaume sous son obéissance. A quoi Henri répli-
qua : « Qu'il était prince chrétien, et que s'il était
, dans l'erreur, il ne désirait rien autre chose que d'être
instruit, mais non selon la manière dont se servait le
légat, lequel avait voulu le faire instruire à coups
d'arquebuses et de lances : que pour cela, il ne lui
avait pas fait grand' peur, car dans le métier de la
guerre il était plus grand que lui, puisqu'il y avait
vingt ans déjà qu'il en tenait école, et que le légat
devrait s'appliquer à dire son bréviaire. »
L'évêque reprit en insinuant que tout le royaume
désirait une bonne paix, à laquelle il était impossible
de parvenir, si d'abord on ne concluait pas une trêve.
Mais Henri, à cette ouverture, répondit : « Que depuis
longtemps il connaissait les artifices des Espagnols
qui cherchaient, à la faveur d'une trêve, à remettre
en état les affaires de la Ligue, mais qu'il n*y consen-
tirait en aucune manière, qu'il ne fallait pas en parler,
et qu'il voulait être obéi de tous ses sujets. » La fin
de l'entrevue se passa en compliments, le roi se féli-
citant d'autant plus d'avoir reçu l'évêque, qu'il était
gentilhomme vénitien de la maison Mocenigo, lui
promettant, s'il voulait retourner à Venise, de le faire
escorter en sûreté jusqu'à la frontière.
Pendant cet entretien, un des attachés de l'évêque,
l'historien Pigafatta, qui a laissé une longue narration
du siège de Paris, était resté auprès du maréchal de
Biron, qui lui demanda ce qu'il pensait des intentions
des Parisiens. Pigafatta répondit qu'ils étaient en
.' <
: ■•■
314 VIE DB SIXTE-QUINT.
armes au nombre de plus de cipquante inille, 46tar-
minés à se défendre jusqu'à la mort, et que, con^me
ils occupaient des lieux bien forti(îés, les troupes 4u
roi, beaucoup moins nombreuses, ne pourraient pas
pénétrer dans Paris. La maréchal répliqua en sou*'
riant : « Qu'alors même que les Parisiens réussiraient
à se défendre contre les vétérans aguerris de Tarmée
royale, ils ne parviendraient pas & se préserver d'un
autre ennemi plus oruel, la famine; que, puisqu'il
retournait à Paris, il le chargeait de les avertir de sa
part qu'avant peu le roi irait leur rendre visite, et
que si monseigneur le légat leur donnait le Jubilé
envoyé de Jlome, et les indulgences, le roi leur ferait
observer ies conditions pour les acquérir^ c'est-i^ire
l'abstinence et le jeûne \ » Cette entrevue n'eut au-
cunes suites, et le siège de jParis ne cessa p^ 4'âtre
poussé avec vigueur*
Le 4 juin, Sii^te reçut Tavis de la piort du çardin»!
de Qourbon, qui avait été proclamé roi par la Ligue,
sous le nom de Charles X. Cet événement ^(»rtait un
des obstacles qui s'opposaient à la réconciliation du
pape avec Henri IV« Ayant réuni le Consistoire, le pon-
tife fit part de cette mort aux cardinaux, ajoutant que,
« puisqu'il n'avait été ni couronné) ni sacré comme
ont coutume de l'être les rois de France, il ne voulait
pas qu'on lui Ht des obsèques solennelles, .comme à
un roi^»
Cette résolution portfi Tirritation du comte 4'Oli'-
varës à son comble. Le secrétaire du Consistoire ra-
conte qu'il écrivit au vice-roi de Naples de donner un
1» TempesU, ii»« vi a xi|i, p. 311-314.
2, Ibid,^ i)° XIII, p. 3 H,
F
VIE Dîî SH^TP-QUINT. aïo
refuge aux bandits, et de les exciter à outrager le pon-
tife. Et, en effet, on vit de nouvelles bwdes armées
reparaître dans TÉmilie, et particulièrenîei)t à Faepjsa,
qui fut envahie par Tune d'elles. En outre, la campa-
gue de Rome fut de nouveau infestée de 3icaire§ qui
commirent des çrinies abominables, et le pape fut
obligé 4'envoyer contre eux des troupes commandées
par Ôttavio Cesi, Enfin, la baine des Espagnols contre
Sixte devint telle, qu'à Madrid, un prédicateur osa dire
aux fidèles que le pape méritait d'être déposé, comme
suspect d'hérésie et fauteur d'hérétiques, sans que
personne, si ce n'est le nonce, eût réclamé. Le pon-
tife s'en plaignit amèrement dans le Consistoire,
disant que la foi de ^aint pierre ne lui manquerait
jamais, et que Ie$ quatre premier^ çpnçiles n'avaient
voulu soumettre au jugement de personne le» résolu-
tions prises par le Siège apostolique ^
Mais ces préoccupations, cette ardeur continuelle à
soutenir les prérogatives du Saint^Siégf , pette «ictivité
apportée |i toutes choses, avaient miné la santé 4u
pape. Vers le milieu du mois d'août 1580, Siîçte fut
atteint de la fièvre ; la maladie alla en augmentant; ,
malgré tous les soins dont il fut entouré, et l0 lundi,
24 de ce mois, vers six heures du soir, il rendit le flej»
nier goupir.
Dans cette mémo i^oirée , liome fut exposée à un
orage terrible, accompagné de tonnerre, d'éclairs, et
d'une pluie diluvienne, ce qui fut considéré, par beau-
coup d'habitants, comme un fâcbeuîi présage, et
comme un signe de la colère divine *.
1. TeoapesU, nom, p. 31 6«
2, Ibid.t n°' X]^-xxi, p. 317.
Vf, ?TH
316 VIB DE SIXTK-QUINT.
Dés que la nouvelle de la mort du pape se fut ré-
pandue dans la ville, une foule nombreuse, que les
historiens évaluent à plus de cinq mille personnes, et
qu'on accusa le comte d'Olivarës d'avoir soudoyée et
ameutée, se précipita vers la place du Capitole, pro-
férant des injures contre la mémoire de Sixte, et ac-
cusant son gouvernement d'injustice et de cruauté.
Le sénat de Rome avait fait élever sur cette place la
statue du souverain pontife, avec cette inscription :
*
Sixte V, Pont. Max.
Ob quietem publicam
Compressa sicariorum exulumque
Licentia restitutam
Annonae inopiam sublevatam
Urbem œdificiis, viis^ aquaeductu illustratam.
S. P. Q. R.
Les émeutiers s'étaient proposé de renverser cette
statue et de la mettre en pièces. Mais le conné-
table Colonna, accourut au premier bruit, eut le cou-
rage de s*y opposer, et la foule, rentrant dans Tor-
dre à sa parole , se dispersa sans commettre aucun
excès,'
Les obsèques de Sixte furent célébrées à Saint-
Pierre avec la solennité accoutumée. Après les der-
nières cérémonies, son corps fut déposé dans un tom-
beau provisoire établi dans la chapelle de Saint-André,
où il resta une année entière, en attendant que le
tombeau qu'il s'était lui-môme préparé à Sainte-Marie-
Majeure, dans la chapelle de la Sainte-Crèche, fût en-
tièrement prêt à le recevoir. Il y fut transporté en
grande pompe, le 20 août 1591 , par les soins du car-
y
À :....
Try
mu CINQUIÈME
BEAÙX-ARTS.-MÔKtJMÉNTS, «N*rftËÏ»RISES ET TRAVAUX
ËlÉCtJTÉd PAR^ORDRÉ i)B SÎXTE-QÙINT.
CHAPPPRI! XVÎ
GQ«itnMt|«& 4e la eoi^ioli da Sttiat-Plerte) t»r (N*«oi«o detta FaHâ^
Nojis avons montré Sixte, soutenu par une rare
énergie de caractère, menant de front, avec une égale
sollicitude, le gouvernement de TÊglise, l'administra-
tion de ses Ëtats et les négociations diplomatiques :
on va le voir maintenant, à l'exemple de ses plus illus-
tres prédécesseurs, se délasser de ses graves préoccu-
pations religieuses et politiques, en créant des monu-
ments et des travaux, destinés, les uns à embellir la
ville de Rome, les autres à donner satisfaction â Tuti-
lité publique. Ces entreprises ne sont point la moindre
partie de sa gloire; elles attestent encore aujourd*hui
Tinclination naturelle de son esprit supérieur vers les
grandes et belles choses ; et, pour lamasse des hommes,
elles rappellent plus sûrement sa mémoire que les
acte» de sa vie politique : car c*est le propre des monu-
320 VIE DE SIXTE-QUINT.
ments de Tart, de réunir dans un sentiment commun
d'admiration, même les opinions qui diffèrent le plus
sur toute autre matière.
Dans la tâche qu'il entreprit d'embellir et de trans-
former la ville de Rome, Sixte fut aidé par deux
grands architectes, Giacomo délia Porta et Domenico
Fontana. Le premier éleva en vingt-deux mois la cou-
pole de Saint-Pierre, en se conformant au plan de
Michel-Ange, et cette œuvre a suffi pour assurer sa
renommée; le second transporta et redressa quatre
obélisques antiques, construisit la bibliothèque du
Vatican, le palais de Latran, la chapelle del Presepio
à Sainte-Marie-Majeure, amena sur la place des
Thermes de Dioctétien et ailleurs l'eau Martia, ouvrit
des rues nouvelles, et dirigea tous les autres travaux
du pontife. Par son infatigable activité, la promptitude
de ses inventions, l'ardeur, la fougue qu'il apportait à
leur exécution, Fontana répondit complètement aux
intentions de son maître, dont il avait pénétré les
pensées. La marque principale de ses œuvres, c'est la
force et la grandeur, comme le principal signe du
caractère de Sixte, c'est l'énergie. L'architecte, dans ses
constructions, ne vise pas plus à la grâce, à la pureté du
style, que le pontife ne paraissait attacher d'importance
à la beauté noble et simple des édifices de Bramante,
ou à la perfection idéale des peintures de Raphaël.
Comme Charles le Brun sous Louis XIV et Colbert,
Domenico Fontana eut le choix et la surveillance des
autres artistes, et depuis l'avènement de Sixte jusqu'à
sa mort (du 25 avril 1585 au 24 août 1590), aucun
ouvrage de quelque importance ne fut entrepris à
Rome et ailleurs, sans avoir été soumis à son examen
et à son approbation. Dans la peinture et la sculpture
VIE DB SIXTE-QUINT.' 321
il n*employa malheureusement, sauf de rares éxcep-
'.oiïSy que des artistes d'un talent médiocre; mais la
fiute doit en être imputée à son époque, plutôt qu'à
lui-même. Rome ne comptait alors que des peintres et
des sculpteurs bien dégénérés, si on les compare, non
pas aux artistes du temps de Jules II et de Léon X,
mais même à ceux employés par Paul III au palais
de Caprarola. D'ailleurs, le goût du public, qui in-
flue tant sur les arts, commençait à tourner à î'affec-
tation et à la manière. Si, quelques années après
la mort de Sixte-Quint, Rome vit créer de nouveaux
chefs-d'œuvre dans ses églises et ses palais, elle dut
cet avantage à TÉcole bolonaise, et particulièrement
à Annibal Carrache, au Zampieri et au Guide, ses
élèves. Mais aucun artiste romain ne sut s'élever à la
hauteur de ces maîtres.
A défaut d'artistes d'un talent supérieur, les fondeurs
de métaux, les mouleurs, les stucateurs, les doreurs
et autres ornemanistes, ne furent jamais plus habiles, à
Rome, que sous le pontificat de Sixte et de ses succes-
seurs Clément VllI et Paul V. Rien ne justifie mieux
celte appréciation que la vue, à Sainte-Marie-Majeure,
des chapelles Sixtine et Borghèse, dont les bronzes,
les stucs et les dorures ont été exécutés, en grande
partie, par les mêmes artistes. Bien que ces branches
de l'art ne soient pas à mettre en comparaison avec
les œuvres dues seulement au pinceau et au ciseau des
maîtres, néanmoins, ces accessoires contribuent puis-
samment à reflet de l'ensemble. Sous ce rapport, en
laissant de côté le goût qui a inspiré ces ornements,
on peut dire que le fini de l'exécution et la perfection
du travail n'ont pas encore été surpassés.
Nous commencerons par la coupole de Saint-Pierre
21
322 ViE DE SIXTE-QUINT.
la description des monuments que Sixte-Quint fit
élever : non-seulement parce que cette entreprise est
une des plus remarquables de son règne, mais parce
qu'elle est la seule qui ait été confiée à Giacomo délia
Porta, toutes les autres ayant été dirigées par Dôme-
nico Fontana.
La construction de cette coupole, commencée dans
le cours de Tannée 1588, fut terminée vers la fin de
mai 1590, environ quatre mois avant la mort du pon-
tife. Pour qu'on puisse mieux comprendre l'impor-
tance et la difficulté de cette entreprise, il nous parait
nécessaire de rappeler brièvement l'état dans lequel
se trouvait alors la basilique.
La tradition rapporte que le pape saint Anaclet
avait fait élever, vers l'an 106 de l'ère chrélienne,
une chapelle ou oratoire dans l'emplacement de l'an-
cien cirque de Néron, sur le mont Vatican, au-dessus
du lieu où le corps de saint Pierre avait reçu la sé-
pulture. Cette chapelle subsista jusqu'au temps de
l'empereur Constantin, qui, vers l'année 319, à la
sollicitation du pape saint Sylvestre, la remplaça par
une église dédiée au chef des Apôtres. Cet édifice fut
construit avec la plus grande magnificence, et décoré
aux dépens des temples et des monuments païens : il
était disposé en forme de croix latine, orné de colonnes
provenant du tombeau de l'empereur Adrien (aujour-
d'hui le château Saint-Ange), et précédé d'un portique
carré, appelé le Paradis, soutenu par quarante-six
colonnes antiques des marbres les plus précieux. La
toiture de la nef principale était couverte avec les
plaques de bronze enlevées au temple de Vénus et
Rome. L'intérieur de cette basilique renfermait une
tribune placée à l'entrée, portant cette inscription : •
VIE DE SIXTE^QUINT. 323
•Quod duce te mundus surrexit in astra triumphans,
Hanc Gonstantinus vîctor sibi condidit aulam.
On y voyait des ornements remarquables par leur
richesse, et notamment des statues d'argent posées sur
un entablement porté pardouze colonnes entourées de
feuilles de vigne et de raisins sculptés, que Constantin
avait fait venir, selon les uns de la Grèce, selon
-d'autres de Jérusalem. Celle église fut consacrée par
saint Sylvestre le 18 novembre 324. Les successeurs
de ce grand pape tinrent à honneur d'entretenir et
de restaurer cet édifice, et plusieurs d'entre eux y
avaient ajouté des embellissements indiqués par des
inscriptions. Malgré tous ces soins, celle ancienne ba-
silique, après avoir duré pendantplus de onze siècles,
menaçait ruines. Vers 1447, Nicolas V conçut le projet
de la rétablir. Il fit mettre la main à l'œuvre sous la
direction des architectes Bernado Rosellini et Léon
Battista Alberli. Mais à sa mort, arrivée en 1453, cette
reconstruction resta suspendue jusqu'à l'avènement
de Paul II, en 1464, qui la reprit dans plusieurs de
ses parties.
Toutefois, la gloire de décréter et de commencer
l'érection de la basilique actuelle, était réservée à
Jules II. Ce pape choisit de préférence, entre beaucoup
d'autres, le plan de Bramante, qui donnait à l'édifice
la forme d'une croix grecque, avec façade^ deux clo-
chers, et une coupole au milieu, soutenue par trois
ordres de colonnes. Le samedi 18 avril 1506, à l'issue
d'une messe solennelle , Jules II en posa la première
pierre, en présence des cardinaux et d'un grand nom-
bre de prélats. « Après des prières et des cérémonies,
Jules bénit cette pierre, fil dessus le signe dé la croix.
394 VIE DE SIXTE-<)UINT.
et la posa de ses propres mains, dans la ferme espé-
rance que Diea, par Tayertissement duquel il avait
entrepris de reconstruire dans une forme plus vaste
cette antique basilique, qui était sur le point de tomber
de vétusté, lui accorderait, par le mérite de ses apôtres
et par ses prières, les moyens de mener à bonne fin ce
qu'il avait commencé. > Le pontife ne se borna pas à
donner, dans la ville de Rome, le plus grand éclat à
cette cérémonie : vivant dans la meilleure intelligence
avec le roi d'Angleterre Henri VII, qui n'avait pris
aucune part aux expéditions conduites en Italie par
le roi de France et par les généraux espagnols,
Jules II ordonna de notifier à ce prince sa bulle Bac
die ^ que nous venons de traduire. Ainsi, cetéminent
appréciateur du génie de Bramante, de Raphaël et de
Michel-Ange, n'hésitait pas à signaler au roi d'Angle-
terre le commencement de celte colossale entreprise»
comme un des événements les plus remarqaables de
son pontificat. Cette prévision n'a pas été trompée :
nonobstant les modifications apportées par la suit»
au plan, aussi simple que grandiose, de Bramante, la
basilique de Saint-Pierre est encore le premier mo-
nument religieux du monde'.
La mort de Jules II, en 4513, et celle de son archi-
tecte l'année suivante, interrompirent les travaux. Ils
furent repris par ordre de Léon X, qui institua trois
architectes pour diriger cette grande œuvre, savoir :
Giuliano Giamberti di San Gallo, le frère Giocondo,
1. Gaerra, t. lii, p. 90, 2« col.
2. Voy. dans Guerra, t, 111, p. 90 et suiv., l'analyse des bulle»
relatives à sa constraction , les indalgences accordées à ceux qui
donnent de l'argent pour y contribaer, et l'institution du coU^s^
oo congrégation chargée de Teiller à la oonserration de l'édifice.
VIE DE SIXTE-QUINT. 325
-de Vérone, dominicain, et Raphaël Sanzio. Ces artistes
jugeant qae rédiiice ne pourrait soutenir la coupole,
renforcèrent les piliers, et changèrent la forme de
t*église de croix grecque en croix latine. San Gallo
•étant mort en 1517, frère Giocondo ayant quitté Rome
«et Raphaël étant venu à mourir en 1520, Léon X leur
substitua Balthazar Peruzzi. Cet architecte, pour éco-
nomiser le temps et Targent, réduisit de nouveau la
basilique en croix grecque, plaçant la sacristie et les
'Clochers dans les angles, afin de maintenir la symétrie
carrée de l'édifice. Léon X mourut en 1521, et son
successeur Adrien VI, à cause de la brièveté de son
pontificat, ne fit pas continuer les travaux. Ils res-
tèrent également suspendus sous Clément VII, préoc-
cupé d'autres soins occasionnés par le malheureux sac
de Rome en 1527. A Clément VII succéda Paul III,
de la maison Farnèse, qui nomma pour architecte de
Saint-Pierre Antonio Picconi di San Gallo, neveu de
«Giuliano cité plus haut. Antonio modifia le plan et
renforça encore les piliers. A sa mort, arrivée en 1546,
il laissa l'œuvre inachevée. Paul III alors fit venir à
Rome Michel-Ange, qui, en quinze jours, fit un plan
tout à fait nouveau. Il conserva la forme en croix
-grecque, imagina la coupole à double voûte, la faisant
reposer sur des murs très-épais, et non sur des co-
lonnes: il dessina la façade, ressemblant à celle du
Panthéon d' Agrippa, et proposa de recouvrir la partie
•extérieure de l'édifice en Travertin et non en Peperin^
comme Bramante en avait eu l'idée. Enfin, il projeta
de donner à la basilique six cents palmes de longueur
-et autant de largeur et de hauteur. Satisfait de ce
plan, Paul III déclara le Buonarotti architecte de
Saint-Pierre, et lui donna les pouvoirs les plus amples
326 VIE DE SIXTE-QUINT*
pour en continuer la construction. Elle fut conduite:
par lui jusqu'au tambour, au-dessus duquel il devait
élever la coupole. Paul III étant mort en 1549, Michel-
Ange poursuivit Tœuvre sous Jules III, Marcel II et
Paul IV. Ce dernier, dans la crainte que ce vaillant
artiste ne vînt à manquer, lui lit faire un modèle de
la coupole. Michel-Ange mourut en 1564, le Barozzi
et Pirro Ligorio lui furent substitués, avec la recom-
mandation expresse de se conformer exactement au
plan dressé. Ligorio ayant voulu innover, fut con-
gédié par Pie V, qui refusa d'admettre les modifications^
proposées, et le Barozzi continua seul le travail, mais
lentement, à cause du manque de fonds, toutes les
ressources de Pie V étant absorbées par la guerre
contre les Turcs. Le Barozzi mort, Grégoire XIII le
remplaça par Giacomo délia Porta, auquel il fit ache-
ver, en peu de temps, la chapelle de Saint-Grégoire
de Nazianze, sur le plan de Michel-Ange. Sixte-Quint,
élu pape en 1585, confirma délia Porta dans sa charge
d'architecte de la basilique de Saint-Pierre S et lui
enjoignit de se conformer au modèle de la coupole
laissé par Michel-Ange ; ce qu'il fit avec beaucoup de
bonheur.
Les dômes, coupoles, ou voûtes élevées à une grande
hauteur, furent connus des anciens; mais au temps de
Sixte, deux seulement étaient restés debout, savoir :
1. Tempesli, t. II, lib. I, n» xxix, p. 12, dit que Domenico Fon-
tana fut adjoint à Giacomo délia Porta pour ceUe entreprise
«( Sisto,,, manifestb al mondo la stimn ehe eglifaceva del merito e
del valore di Giacomo délia Porta e del cavalière Domenico Fou^
tana y architetti i piu eqregii délia medestma (Cvpofa), etc —
Mais il se trompe, et Fontana lui-même dans son ouvrage (f> ICI,.
V*) déclaire que Giacomo est le seul constructeur de cette coU'»
pôle.
VIE DE SIXTE-QUINT. 327
le dôme du Panthéon érigé à Rome, du temps d'Au*
gnste, par Agrippa, en Thonneur de tous les dieux du
paganisme; et la coupole de Sainte-Sophie à Constan*
tinople. G^est d'après les plans de ces deux monuments,
que les architectes du moyen âge et de la Renaissance
conçurent Vidée de les imiter. Le premier qui tenta
cette entreprise fut l'illustre Brunelleschi, Florentin,
qui éleva dans les airs le majestueux dôme de la ca-
thédrale de Florence. Il le forma de deux coupoles,
une à r intérieur, et une autre au-dessus, à Textérieur.
Michel-Ange, qui vint efisuïlè^, prit modèle sur ce
dôme et sur celui du Panthéon , combinant leurs
formes pour composer son dessin de la coupole de
Saint-Pierre. A Tavénement de Sixte, elle n'était pas
commencée, et Ton peut voir dans la galerie supé-
rieure de la cour de Saint-Damase, au Vatican, la re-
présentation de la basilique de Saint -Pierre, telle
qu'elle était sous le pontificat de Grégoire XIII.
Bien que Rome eût pu apprécier, depuis le mois de
mai 1585, rétonnante activité du nouveau pontife, elle
doutait néanmoins qu'il pût réussir à élever la cou-
pole de Saint-Pierre. En effet, les hommes les plus ex-
périmentés dans Tart de l'architecture affirmaient que
pour mener à fin cette difficile entreprise, il faudrait
employer dix années et dépenser au moins cinq mil-
lions d'écus d'or. Mais Sixte, laissant dire, recom-
manda seulement à Giacomo délia Porta deux choses :
« l'une, de ne pas regarder à la dépeùse; l'autre de ne
pas perdre un seul instante » Et, en vérité, Tarchitecte
le servit fidèlement comme il le méritait : puisque,
dans l'espace de moins de deux années, il commença
1. Tempesli, 1. llflib. I, Ji<>zx.x, p. 12
3t8 VIE DK SIXTE-QUINT.
et termina la coupole ; le début de cette noble entre-^
prise ayant eu lieu le 15 juillet 1588, et son glorieiu
achèvement dans le mois de mai 1590^
Le mur qui forme la première assise de la coupole
est de la largeur de onze palmes et un quart. Il s'élève
en formant une courbe, depuis le point où il sur-
plombe en saillie jusqu'à soixante-deuxpalmesetdemie,
et il va s'arrondissant peu à peu jusqu'à seize palmes
du point où il se termine. L'épaisseur du mur est di-
visée en trois parties : sur les deux côtés reposent les
deux coupoles extérieure et intérieure ; le milieu da
mur laissé libre sert de corridor ou allée, pour accé-
der à l'une et à l'autre coupole. Seize grosses bandes,
construites en relief, comme des pilastres, se détachent
du niveau du mur : chacune d'elles, à sa naissance, est
large de onze palmes et un quart, et va en diminuant
vers son extrémité jusqu'à quatre palmes. Ces seize
bandes de maçonnerie s'élèvent en s'arrondissant^
comme de grosses côtes, jusqu'au commencement de
la lanterne, dont elles forment le point d'appui. Elles
sont soutenues par les seize ailes qui composent le
tambour ou voûte de la coupole. La distance et la
courbure sont parfaitement égales entre elles. Ces
bandes de maçonnerie ou côtes, furent établies avant
toute autre partie, et on les laissa bien sécher, afin de
les éprouver, et d'avoir la certitude qu'elles étaient
assez fortes pour recevoir, sans fléchir, la charge du
cintre. Entre ces espèces de grosses côtes, se déta-
chent seize lames ou parties de voûte, chacune des-
quelles, à sa naissance, est épaisse de six palmes et
1 . Jusqu'à la lanterne seulement : cette dernière partie fut ter
minée en sept mois , sous Grégoire XiV. Voy. Nibbj. Roma nelt
«rnio MDCCCXIXVm, pùtte modema, 1. 1, p. 598.
VIE DE SIXTE-QUINT. 329
demi, et s'élève, en s'arrondissant de la même ma-
nière que les grosses côtes, jusqu'à la lanterne. Entre
la voûte intérieure et celle extérieure, dans l'espace
resté vide, on a ménagé un passage très-commode, qui
reçoit le jour des fenêtres qui éclairent l'intérieur de
l'édifice.
Le diamètre du vide, ou partie concave de la cou*
pôle qui correspond à l'église, est de cent quatre-vingt-
neuf palmes deux tiers; et le diamètre de l'intérieur
de la lanterne est du sixième de celui de la coupole.
La hauteur totale de la lanterne, depuis sa base, jus-
qu'à l'extrémité de la croix, qui repose sur la boule
dorée capable de contenir quinze personnes*, est de
cent dix-sept palmes cinq douzièmes. On a fait la re-
marque que, si la lanterne était descendue de la cou-
pole et placée debout par terre sur la place du palais
Farnèse, la pointe de la croix arriverait à la naissance
du grand entablement de ce palais : d'où l'on peut
dire que sur la plate-forme de la coupole de Saint-
Pierre, on a construit un admirable édifice plus élevé
qu'aucun palais de Rome.
Sixte ne fit point construire cette lanterne, mais il
jouit de la satisfaction de voir la coupole terminée.
Domenico Fonlana, dans l'ouvrage qu'il a publié sur
les travaux et monuments exécutés par lui pour ce
pontife, rend un éclatant hommage à l'architecte de
la coupole de Saint-Pierre, le seul artiste qu'il ait
nommé avec éloges. — « Notre Seigneur, dit-il, fait
1. Cette boule, d'un seul morceau de onze palmes de diamètre,
et la croix dorée au-dessus, sont l'ouvrage de Bastiano Torrisani ,
dit le Rologna , Tondeur de la Chambre apostolique et des papes
âixte-Quint et Clément Vili. — Voy. le Daglione, éd. di NapoU,
1733, p. 211,212.
33a VIE DE SIXTE-QUINT.
voûier à présent la coupole de cette grande église :
c'est la plus haute construction qu'il y ait dans tonte
la chrétienté, à laquelle travaillent continuellement
plus de six cents hommes, avec la plus grande dili^
gence et une dépense énorme. Celte construction
pourra être comptée, à juste titre, parmi les miracles
du monde, tant à cause de son architecture, que pour
la difficulté, l'élévation, la dépense et l'abondance des
matériaux qu*on y emploie : tellement que je crois
qu'elle devra durer jusqu'à la fin du monde. Mais je
n'en parlerai pas davantage, parce qu'elle est connue
de tous pour sa grandeur admirable, et messer Gia-
copo délia Porta en est l'architecte *. »
Émerveillés de ce prodigieux travail, accompli en si
peu de temps, les Romains exaltèrent à Fenvi le génie
du souverain pontife, et son poëte ordinaire, Silvio
Anloniano, put dire avec vérité dans cette circon-
stance.
Pontifices olim quem fundavere priores
PraBcipua Sixtus perficit arte tholum^
Et tantum Sixti se gloria tollit in altum
Quantum se Sixti nobile toUet opus.
Magnus honos magni fundamina ponere templi;
Sed finem cœptis addere major honos.
« Sixte achève avec un art remarquable, le dôme
commencé par les pontifes ses prédécesseurs, et la
gloire de Sixte s'élève aussi haut que s'élèvera un si
noble ouvrage. C'est un grand honneur de poser les
fondements d'un grand temple; mais c'est un hon^
1. Fol. ICI, v«.
VIE DE SIXTE-QUINT. 33f
neur plus grand encore de mener afin une semblable
entreprise. »
Ainsi, l'humble religieux devenu pape par la consi-
dération que son caractère et sa vie avaient inspirée
à ses collègues du Sacré-Collége, eut Tinsigne honneur
d'attacher, d'une manière éclatante, le souvenir de son
m
pontifical au premier monument religieux du monde
chrétien. Tant que la coupole de Saint-Pierre de Rome
existera, tant qu'elle annoncera au loin à la vénéra-
tion des fidèles le tombeau du prince des apôtres, elle
rappellera également le nom du pape qui Ta fait éle-
ver. L'intérieur n'est pas moins surprenant que Texté-
rieur. La vue de l'immense coupole, placée au-dessus
de la confession de Saint-Pierre, ravit Tâme d'admi-
ration, la porte au recueillement, la dispose à la prière,
et fait penser à ces deux distiques, composés dans les
premiers siècles du christianisme, et inscrits par les
anciens papes, successeurs de saint Sylvestre, au-des-
sous de la principale mosaïque, qui décorait la tribune
de la vieille basilique de Constantin :
Summa Pétri sedes haec est sacra principis aedes :
Mater cuQctarum, décor ac decus ecclesiarum.
Devotus Christo qui templo servit in isto.
Flores virtutis capiet, fructusque salutis.
« C'est ici la demeure la plus élevée consacrée à saint
Pierre, prince des Apôtres : la mère, la merveille, l'hon-
neur de toutes les Églises. Le chrétien fidèle à Jésus-
Christ, qui vient le servir dans ce temple, recueillera
les fleurs de la vertu ainsi que les fruits du salut ' . »
t. J'ai souvent regretté, en visitant la basilique actuelle, de n'y
point retrouver ces vers, empreints du sentiment de la foi naïve des
premiers temps du ctiristianisme.
CHAPITRE XVII
f triMpofft et redreiMiiient de Tobéiiiqae ém Tatiean,
par Doaenico Foataiia.
La vne des anciens obélisques abandonnés dans
Rome, les uns à moitié enfouis sous une masse de
décombres, les autres brisés et gisant à terre, donna
ridée à Sixte de les dégager, de les transporter et de
les relever sur les places les plus belles de cette ville.
n voulait les faire servir à la décoration de Fancienoe
capitale du monde, 6t les consacrer au Dieu des chré-
tiens, afin de montrer le triomphe de TÉvangile sur
le paganisme. On voit à Rome aujourd'hui douze obé-
lisques debout \ dont aucun n'a conservé intact son
état primitif, et n'est placé à l'endroit ou les anciens
Romains l'avaient établi. Sixte eut l'honneur de faire
ériger quatre de ces douze obélisques, qui sont : ceux
du Vatican, de la place Saint-Jean de Lalran, de
Sainte-Marie Majeure et de la place du Peuple.
Avant de raconter, avec Domenico Fontana, les
moyens employés pour transporter et redresser ce^
énormes monolithes, nous croyons nécessaire dedon-
1. Les voici suivant Timportance de leur élevai ion et de leur
masse. Ce sont ceux de Saint- Jean de Latran , du VaUcau , de la
place du Peuple, de Monte- Citorio, de la place Navone, de Sainte-
Marie Majeure, du Quirinal, de la Trinité des Monts, du Piiicio, du
Panthéon, de la Minerve et de la villa Mattei.
VIE DE SIXTE-QUINT. 333
ner quelques explications succinctes sur ces monu-
ments de Part de l'antique Egypte.
Pline, dans son Histoire naturelle *, dit que les rois
de ce pays firent tailler des obélisques d'un seul mor-
ceau de granit rose siénite, et qu'ils les consacrèrent
au soleil, dont, par leur forme, ils imitaient les rayons.
Il ajoute que les figures dont ils étaient couverts ren-
fermaient l'explication des lois de la nature, telles
qu'elles étaient interpiélées par la philosophie et la
religion des Égyptiens. Âmmien Marcellin affirme,
de son côté, que les obélisques étaient consacrés par
les rois d'Égypie en l'honneur de leurs dieux, et que
les hiéroglyphes dont ils sont couverts contiennent les
vœux exprimés ou accomplis par ces rois. Celte expli-
cation se rapproche de celles données par M. Cham-
pollion et d'autres savants modernes; car il paraît
aujourd'hui démontré que ces hiéroglyphes ne sont
autre chose que des légendes écrites avec l'enflure du
style oriental, contenant le récit des dons accordés
par le soleil, désignés sous différentes dénominations,
aux rois d'Egypte, avec les titres pompeux de ces
princes.
Les obélisques de Rome n'ont pas tous des hiéro-
glyphes ; ceux du Vatican, du Quirinal et de Sainte-
Marie Majeure en sont dépourvus. De l'absence de
ces figures sur ces monolithes, on a conclu avec une
grande probabilité' qu'ils sont l'œuvre des anciens
Romains ; car ceux qui existent encore en Egypte en
sont couverts. La justesse de ce raisonnement est du
reste démontrée par Pline ', qui explique que l'obé-
1. Lib. XXXVI, cap. tiii à xiv, et cap. ix, § M»-
2. Nibby. ut supra, U II, p. 252, parte antica^
3. Lib. XXXVI, cap. xi, § IS.
334 VIB DE SIXTE-QUINT.
lisque da Vatican fut fait à rimilation de celui qni
avait été érigé parNuncorê, fils deSésostris. Mais,
d'un autre côté, il ne serait pas exact de considérer
tous les hiéroglyphes comme l'œuvre des rois d'E-
gypte ; il n'y en a que quatre à Rome qui remontent à
•cette origine : ce sont ceux de Saint-Jean de Latran,
de la place du Peuple, de Monte-Citorio et de la Mi-
nerve. Les autres ont été taillés et travaillés pendant
la domination des Romains en Egypte, et la preuve de
ce fait ressort, non-seulement du style et de la ma-
nière dont les hiéroglyphes sont gravés , mais plus
sûrement encore des inscriptions, portant les noms des
empereurs romains qui les ont fait tailler, ou auxquels
ils sont dédiés.
Auguste fut le premier qui transporta deux de ces
aiguilles à Rome. Il flt élever la première au milieu
de l'arête du grand Cirque, à la place de la barrière
en bois; il fit mettre l'autre dans le Champ de Mars,
afin qu'elle servît de gnomon, en indiquant, au moyen
de son ombre, la durée des jours et des nuits. Au-
guste avait enlevé ces deux monolithes du temple du
Soleil, à Héliopolis : c'est Strabon, le premier, qui
nous l'apprend ', et son récit est confirmé par Pline ^
et par Ammien '. En outre, Pline dit que c'est Caligula
qui fit transporter l'obélisque du Vatican pour décorer
son cirque. Ammien en indique d'autres amenés pos-
térieurement â Rome. Le dernier fut celui que Con-
stance fit ériger l'an 357 de l'ère chrétienne.
Pline explique longuement l'immense difficulté
qu'il y avait à remuer et transporter ces énormes mo-
1. Lib. xvn, cap. I, § 5:.
2. Ub. XXXVl, cap. IX, §14.
3. Ut suprù.
yiE DE SIXTE-QUINT. ^35
nolithes, et comme quoi il devint nécessaire de con-
struire exprès des navires, qui excitèrent la surprise
des contemporains. Il ne faudrait pas croire que, dans
cet art, les anciens fussent très en arrière des mo-
dernes, ainsi qu'on est disposé à l'admettre générale-
ment, lorsqu'on se borne à examiner cette question
superficiellement. Bien que, de nos jours, les ingé-
nieurs disposent de la vapeur et de Téleclricité, forces
nouvelles inconnues aux anciens, au moins dans leur
application , bien que la science de la mécanique ait
été admirablement agrandie et à la fois simplifiée, il
est certain, toutefois, que les ingénieurs grecs ou ro-
mains ont toujours triomphé avec succès des obstacles
opposés aux entreprises les plus difficiles. Ils ont pu,
pendant quatre siècles, abaisser et remuer les obélis-
ques de l'ancienne Egypte, les charger sur des bâti-
ments construits pour les recevoir, leur faire traver-
ser la mer, au moyen de la navigation à rames,
toujours incertaine, leur faire remonter le Tibre, les
remettre à terre, les traîner jusqu'à la place assignée
pour leur érection, et les y relever, aux applaudisse-
ments du peuple romain.
Le navire qui servit à porter le premier obélisque
qu'Auguste lit placer dans 1^ grand cirque, fut, après
le succès de celte opération, consacré à cet empereur,
et conservé dans l'arsenal de Pouzzole. Celui qui trans-
porta l'obélisque du Vatican était tellement grand,
que sa cale put contenir cent vingt mille boisseaux de
lentilles, qui furent distribués au peuple de Rome.
Claude l'employa ensuite à transporter, à l'embou-
chure du Tibre, un amas énorme de pouzzolane, des-
tinée à la construction du port qu'il y faisait établir.
Le bâtiment fut ensuite coulé pour servir à la fonda-
335 VIB DE SIXTE-QUINT.
tion do môle d'Ostie, et Pline raconte qnll pat porter
la con5tnic:i . d^ane grande partie do côté ganche de
ce môle» cô*é snr leqnel forent élevées trois tours,
dont nne sar le modèle da pbare d* Alexandrie.
Lorsque Constantin, à l'exemple de ses prédéces-
seurs, vonlat faire amener à Rome Fobélisqae placé
depuis par Sixte-Qaint près de Saint-Jean de Latran,
il choisit an de ceax qai existaient encore intacts à
Thèbes, et il le Ot abaisser à terre, oà il resta long-
temps jasqa'à ce qae tout fût prêt pour son transport.
Embarqué sur le Xil, le monolithe fut débarqué à
Alexandrie, et là, on construisit, pour le conduire à
Rome, un navire d'une dimension extraordinaire, qui
devait être mis en mouvement par trois cents rameurs.
Constantin étant mort pendant ces préparatifs, son Ois
Constantin, qui lui succéda en 337, attendit environ
vingt ans avant de se décider à le faire transporter à
Rome. Excité à la fin par ses adulateurs, il le fit char-
ger sur le navire depuis longtemps équipé pour le re-
cevoir. La traversée par mer s'effectua sans accident.
L'obélisque remonta le Tibre, comme ceux amer ' ^, an-
térieurement et fut mis à terre à trois milles de
Rome, sur la voie d'Ostie, à Tendroit où se trouvait
un bourg nommé Vicus Alexandri. Là, il fut placé sur
une espèce de traîneau glissant sur des rouleaux; il
entra ainsi dans Rome lentement, par la porte d'Ostie,
et il futintroduit par la piscine publique dans le grand
cirque, à la décoration duquel il était destiné. Am-
mien, qui raconte ces circonstances, explique que la
plus grande difficulté consista à le relever, et qu'on
craignit de n'y pas parvenir. On construisit à cet effet
des échafaudages de bois qui produisaient l'effet d'une
forêt. On attacha tant de cordages aux poutres, et
VIE DE SIXTE-QUINT. 337
aux autres pièces de charpente, qu'ils présentaient
l'aspect d'un immense filet interceptant la lumière du
ciel. Les efforts réunis de plusieurs milliers d'hommes»
parvinrent à élever lentement cette énorme aiguille
au milieu du grand cirque.
Depuis cette époque, aucun obélisque n'avait été
amené à Rome, et presque tous ceux que les empe-
reursy avaient fait élever, gisaient abandonnés depuis
plus de douze siècles. Il n'y en avait plus qu'un seul
debout et d'un seul morceau, c'était celui du Vatican.
Il avait eu l'heureuse chance de résister aux tremble-
ments de terre, et d'échapper aux dévastations des bar-
bares; A l'avènement de Sixte-Quint, il s'élevait encore
sur l'emplacement du cirque de Caligula, nommé aussi
cirque de Néron, emplacement qui était devenu en par-
tie celui de la nouvelle basilique de Saint-Pierre et de sa
sacristie. Le monolithe était peu éloigné de ce dernier
bâtiment : son fût presque entier sortait de terre, mais
son piédestal et sa base étaient enfouis sous des décom-
bres, et on ne pouvait plus y lire l'ancienne inscrip-
tion, répétée de deux côtés sur sa partie inférieure :
Livo Cœsari Divi Julii F. Augusto
Ti, Cœsari Divi Augusti F. Aiiguslo
Sacrum,
On croit que le pape Nicolas IV avait eu le projet de
le transporter ailleurs, de faire poser aux quatre
angles de sa base les statues des évangélistes, et sur
sa pointe celle du Rédempteur, portant la Croix. On
raconte que Jules II et Paul III firent part de cette
idée à Michel-Ange, mais que ce grand architecte
refusa de la mettre à exécution, dans la crainte
de briser le monolithe en le transportant, et aussi à
n
338 VIE DE SIXTE-QUINT.
cause de Texcessire dépense qae ce trayail occasionne-
rait. On affirme encore que Grégoire XIII avait repris
ce projet et manifestait nn vif désir de le mener à fin^
pour illustrer son pontificat^ Quoi qu'il en soit, Thon-
neur en était réservé à Sixte et à son architecte Dôme-
nico Fontana ; ce qui a fait dire à Silvio Antoniano :
Cuncta licet fuerint urbis dejecta trophaea,
Yasta tamen moles înviolata manet.
Cur hanc poDtîfîces non erexere priores?
Pontificis Sixli scilicet illud erat.
« Bien que tous les trophées de Rome aient été ren-
versés, une seule masse énorme reste encore intacte.
Pourquoi les précédents pontifes ne Tont-ils pas re-
levée? C'est que cette tâche glorieuse était réservée au
pontificat de Sixte. »
Dès les premiers mois de son règne, le nouveau
pape résolut de tenter cette entreprise. Mais il ne fau-
drait pas croire que c'était l'amour de l'antiquité, de
ses monuments ou de son histoire, qui le déterminait
à transporter l'obélisque de Caligula sur la place de
Saint-Pierre. Le chef de l'Église catholique était di-
rigé par une autre pensée. Domenico Fontana parait
avoir fidèlement exprimé les intentions de son maître,
dans l'avertissement qui précède son livre : — « Sa
Sainteté, dit-il, comme un très-excellent et très-
sage prince, abhorra toujours le culte des faux dieux,
que l'on appelle idolâtrie; c'est pourquoi, dès la pre-
mière année qu'il eût été appelé au pontificat par la
Providence du souverain créateur de toutes choses, il
s'efforça, de tout son pouvoir, non-seulement de dé-
truire, mais d'effacer entièrement le souvenir des
1. Tempesti, t. I, lib. XIV, n»* i à xxii, p. 22t et suivante?.
VIE DE SIXTE-QUINT» 339
idoles qui furent exaltées si souvent par les païens,
au moyen des pyramides, des obélisques, des co-
lonnes, des temples et autres célèbres édifices : et au
contraire, il chercha de toutes les manières à glorifier
le plus possible les ministres et les mystères de la re-
ligion catholique. Aussi, se complut-il à donner libre
cours à ce pieux désir et à ce zèle ardent, au moyen
de Fobélisque du Vatican, pierre merveilleuse, en le
purifiant et en le consacrant pour servir de pied à la
très-sainte croix, lequel pied serait le plus singulier,
le plus remarquable de ceux sur lesquels le signe de
notre Rédemption ait été encore élevé... En outre, il
devait servir d'éternel témoignage de la piété et dévo-
tion que ce très-saint père, notre pasteur, a eo parti-
culier pour la croix sacrée. C'est pourquoi, ayant reçu
de lui la commission de transporter cet obélisque, qui
était placé, auparavant, dans un lieu peu fréquenté,
et de le dresser au milieu de la place de Saint-Pierre,
je me suis proposé de mettre par écrit tout ce qui a
rapport à cette entreprise, et de laisser, autant que
mes faibles forces le comportent, une notice de cette
œuvre, afin qu'elle puisse être utile à ceux qui au-
raient à mouvoir des pierres de cette dimension, tou-
jours difficiles à remuer. Ce qui m'a déterminé à agir
ainsi, c'est que, jusqu'à ce jour, aucun auteur, que je
sache, n'a laissé par écrit la moindre explication sur
les moyens à employer, pour mener à bonne fin une
œuvre aussi ardue', qui n'avait pas été renouvelée
depuis près de quatorze cents années^. Je décrirai
t. Fontana se trompe d'environ deux siècles; Tobélisqae de
Constance, qui fut le dernier élevé à Rome, ayant élé érigé vers
358, et celui du Vatican, par Sixte, en 1586, il n'y a que 1228 an-
nées entre les deux opérations.
340 VIE DE SIXTE-QUINT.
donc tout l'art employé pour le transport et Térec-
tion de cette aiguille, mettant, pour plus de clarté,
sous les yeux des lecteurs, les dessins des machines et
des manœuvres qui ont servi à cet effet. Tellement
que, si je ne me trompe, avec peu de fatigue, d'autres,
examinant les moyens pratiqués, lesquels ne seront
plus cachés sous les ténèbres, parviendront facilement
à profiter de la présente invention mise en lumière,
invention qui a réussi plusieurs fois, et qui doit réus-
sir également à l'avenir, pour la gloire de Dieu et à
rhonneur du pape Sixte-Quint. Ainsi, j'expliquerai la
méthode employée par moi pour mesurer et peser fa-
cilement les obélisques, à cette fin de ne pas se tromper
dans la préparation des bois, des ferrements, des cor-
dages et autres engins nécessaires à cet effet. En
outre, je traiterai de toute la construction de l'écha-
faudage fait pour élever l'aiguille, des armatures, des
moufles, cordages, cabestans et de leurs dispositions,
des leviers, coins et autres objets qui ont servi à l'en-
treprise, en y comprenant la couverture ou enveloppe
établie autour de la pierre, pour la défendre de toute
offense qui aurait* pu lui arriver. Je décrirai la proces-
sion faite par ordre à Notre-Seigneur, pour purifier
cette aiguille et la consacrer à la croix, qui fut placée
à son sommet, à la place de cette boule dorée dans la
quelle on disait que les cendres de César étaient ren-
fermées, bien que je sois convaincu du contraire, par
les raisons que je déduirai plus tard. J'expliquerai,
alitant que j'ai pu le comprendre par conjectures, les
moyens que les anciens devaient employer pour ma-
nœuvrer et remuer de semblables pierres, et je les
comparerai à ceux dont je me suis servi ; de telle sorte
qu'il ne sera pas malaisé de reconnaître quels sont
VIE DE SIXTE-QUINT. 34t
^jenx qui sont les plus sûrs et les plus convenables. »
On ne doit pas s'étonner des éloges naïfs que Dôme-
nico Fontana se décerne ainsi à lui-même, après le
succès de son entreprise. La probabilité de sa réussite
avait été non-seulement mise en doute, mais niée
absolument par un grand nombre de savants, d'ingé-
nieurs, d'architectes et surtout dans l'entourage de
Sixte. On disait que l'énorme poids de l'obélisque»
évalué pour son fût seul à onze mille cinq cent qua-
rante-quatre palmes cubes, défierait tous les moyens»
tous les engins dont il serait possible de disposer ; on
ajoutait que ce motif, et l'énorme dépense avaient
déterminé plusieurs papes à renoncer à cette entre-
prise. Des mémoires et des écrits de toutes sortes
furent adressés à Sixte en ce sens pour l'en détourner;
et un des cardinaux* alla jusqu'à lui dire : « Que
Votre Sainteté y réfléchisse bien, car il s'agit d'une
affaire qui fera dépenser beaucoup d'argent, et dont
la non-réussite porterait une grave atteinte à la gloire
de votre gouvernement. » Et, dans le fait, le conseil
était prudent, car Sixte entreprenait trois choses éga-
lement difficiles : la première, d'abaisser l'obélisque à
terre; la seconde, de l'amener à sa place, devant la
basilique de Saint-Pierre; la troisième, de le relever
de nouveau. Or, à supposer que les deux premières
opérations eussent réussi, la troisième venant à man-
quer, toutes les dépenses se trouvaient jetées au vent,
et le pontife demeurait exposé aux railleries et aux
risées, non-seulement des Romains , mais surtout des
ennemis de l'Église.
Mais la résolution de Sixte demeura inébranlable :
il voulait consacrer l'obélisque au triomphe de la
1. Tempesti ne le nomme pas. T. I, lib. XIV, u^ y, p. 223.
342 VIE DE SIXTE-QUINT.
croix, et il ne doutait pas du succès. Il résolut néan-*-
moins de prendre toutes les précautions recomman-
dées par la prudence. Dans ce but, le 24 août 1585,
il institua une congrégation, chargée spécialement de
déterminer le lieu précis où l'aiguille devrait être
relevée sur la place de Saint-Pierre, d'indiquer les
moyens à employer pour l'y transporter intacte, et de
choisir l'architecte qui lui paraîtrait, par son talent
et son expérience, le plus capable d'assurer à cette
entreprise une heureuse issue. Cette congrégation
était composée de quatre cardinaux, de quatre prélats,
des trois conservateurs de Rome, du prieur des chefs
de quartiers, de deux maîtres des voies, du député du
peuple romain, du commissaire de la fontaine de
Trevi, et du fiscal du peuple romain^. Elle était pré-
sidée par le cardinal Cesis.
Dans leur première séance, après avoir examiné les
moyens à employer pour abaisser, transporter et
relever l'obélisque, les membres de la congrégation
reconnurent qu'il était nécessaire de faire appel aux
savants, mathématiciens, ingénieurs, architectes, afin
que les hommes les plus compétents pussent donner
leur avis, avec plans et dessins à l'appui *. En consé-
quence , ils remirent à vingt-cinq jours leur seconde
réunion, pour donner le temps à tous les concurrents,
que le projet de Sixte, connu déjà depuis plusieurs
mois, avaitattirésà Rome, de fournir leurs plans etleurs
explications. Fontana, dans son livre, et Bellori dans
la vie de cet architecte ^ afllrmentque leur nombre
1. Fontana, fol. 4, y^, et fol. 5, de 8on ouvrage, donne les noms
de tous les membres de cette commission.
2. Ibid,
8. Roma, 1672, in-4^ p. 145.
VIE DE SIXTE-QUINT. 343
s'élevaU à plus de cipq cents ; qu'il en était venu dé
Florence, de Lucques, de Côme, de Venise, de la Sicile,
de la Grèce et de l'île de Rhodes, et que, parmi eux, il
se trouvait plusieurs religieux. Les uns avaient ap-
porté l'explication écrite de leur invention, les autres
l'avaient seulement dessinée ; quelques-uns se présen-
taient pour donner de simples explications verbales,
sans dessins ni mémoires à l'appui. La plupart s'accor-
daient en ce point, de vouloir transporter l'obélisque
debout, jugeant chose presque impossible de le des-
cendre à terre et de le relever de nouveau. Ils étaient
effrayés par la hauteur et le poids de cette pierre, et
ils jugeaient plus facile de la tirer et de l'amener sur
pied, par un mouvement lent et régulier, à la place
qui lui était assignée. Il y en avait d'autres qui, non-
seulement proposaient de traîner l'obélisque debout,
mais sa base et son piédestal avec lui. Quelques-uns
voulaient le transporter sans le mettre à terre, mais en
le laissant suspendu, et formant un angle de quarante-
cinq degrés à l'horizon. D'autres exposaient la manière
de le soulever, les uns avec un seul levier, semblable
à la tige d'une balance romaine, ceux-ci à l'aide de
vis, ceux-là avec des roues. Fontana donne les dessins
de sept des projets proposés par ses concurrents, et
qu'il dit être les meilleurs, plus le sien : il est facile
de reconnaître que ces sept projets ne présentaient pas
une grande probabilité de réussite. Mais, peut-être,
a-t-il choisi de préférence ceux qui avaient le moins
de chances de succès, afin de montrer, par cela même,
la supériorité de son procédé.
Tempesli raconte^ que, parmi les architectes venus
]. Loc, cit,, no V, p. 223.
314 VIE DE SIXTE-QUINT.
à Rome, se trouvait Bartolommeo Amtnannati, en-
voyé tout exprès par le grand-duc de Toscane , frère
du cardinal Ferdinando Medici, qui faisait partie de
la Congrégation de Tobélisque. Admis au baisement
des pieds du pape, il fut interrogé par Sixte , qui lui
demanda combien il lui faudrait de temps pour ter-
miner Tentreprise. «Saint Père, répondit Tarchitecle
du grand-duc, à inventer et disposer seulement les
machines et les ferrements, il ne faut pas moins d'une
année. — Une année, reprit le pontife, avec un sou-
rire amer, une année : allez vous-en, allez, vous ne
travaillerez pas pour nous. » A la suite de cet entre-
tien, faisant appeler Domenico Fonlana, il l'engagea
forlemenl à lui proposer un projet, lui donnant pleine
assurance que s'il venait à réussir, il saurait le récom-
penser magnifiquement. Flatté de ce témoignage de
confiance, et sachant bien que Sixte ne l'abandonne-
rait pas dans la lutte engagée avec tant d'hommes
distingués par leur talent et leur expérience, Fonlana
se mit résolument à l'œuvre. Il commença par prendre
unmorceaude granit provenant des autres obélisques
brisés, il le fît réduire à la dimension d'un palme cube,
et le pesa avec soin. Ensuite, ayant mesuré la dimen-
sion précise, en hauteur et largeur, du fût de Fcbé-
lisque, il en fit un calcul exact, et trouva qu'il conte-
nait onze mille deux cent trois 85,90 palmes cubes
romains, et que chaque palme cube équivalait au poids
de quatre-vingt-six livres romaines; ce qui donnait
pour le fût de l'obélisque un poids total de neuf cent
soixante-trois mille cinq cent trente-sept livres. Il
inventa ensuite le modèle de l'armature ou revêtement
dont il voulait l'envelopper, afin de pouvoir le remuer,
sans craindre de le rompre ou de l'endommager.
VIE DE SIXTE-QUINT. 345
Cette armature consistait en barres et cercles de fer,
qui devaient enlacer et enserrer les nattes et les ma-
driers dans lesquels il se proposait de Tensacher, outre
les moufles et autres engins. Il calcula également le
poids de tous ces objets, et rajoutant au précédent, il
trouva que l'obélisque ainsi disposé pèserait un mil-
lion quarante-trois mille cinq cent trente-sept livres.
Fontana s'empressa de communiquer ce calcul et le
procédé qu'il avait employé pour l'obtenir, au pape,
qui s'en montra satisfait. Ensuite, il calcula encore
quel poids pouvait être mis en mouvement par un
cabestan armé de cordages convenables et de moufles
d'une force proportionnée, en le faisant manœuvrer
par quatre chevaux vigoureux; il trouva que ce ca-
bestan élevait environ vingt mille livres pesant. Il en
conclut que pour soulever huit cent mille livres, il
fallait quarante cabestans, et qu'en y ajoutant deux
leviers manœuvres de loin de toute la puissance de
la traction , cet appareil suffirait pour soulever le
poids entier du fût de l'obélisque, revêtu de son arma-
ture. Il examina ensuite le terrain sur lequel devait
poser Tobélisque, et ayant trouvé qu'il n'était pas très-
solide, parce qu'il contenait une grande quantité de
sable, il reconnut la nécessité de le consolider, avant
d'établir dessus le socle ou traîneau en charpente, sur
lequel le fût de l'obélisque devait porter et être tiré
à sa nouvelle place. Sûr de ses calculs, Fontana fit un
modèle de bois dans lequel il inséra un petit obélisque
en plomb, proportionné aux cordes, moufles et autres
engins qui devaient le mouvoir : il alla le montrer au
pape, le fit manœuvrer avec la plus grande facilité, et
démontra qu'il pouvait soulever, descendre à terre,
tirer et enlever le petit obélisque en plomb : qu'en
346 VIE DE SIXTE-QUINT.
conséqiience, il en serait de même de celui da Vatican,
en employant les mêmes moyens, proportionnés à son
poids et à sa dimension. Dès ce moment, Sixte ne douta
pas du succès de son architecte, et la seconde réunion
de la congrégation, qui eut lieu le 18 septembre 1585,
ne fut plus qu'une pure formalité; car Fontana avait
déjà la parole du pape, comme plus tard Claude Per-
rault eut celle de Colbert, pour la colonnade du
Louvre ^ Néanmoins, il se présenta devant la congré-
gation muni de son petit modèle en plomb et de son
appareil : il y renouvela ses expériences, et fit mouvoir
Tun et l'autre avec la plus grande aisance , accompa-
gnant cette épreuve décisive des explications les plus
satisfaisantes. Après qu'il se fut retiré, les membres de
la congrégation délibérèrent entre eux, examinant
Tun après Tautre les différents procédés qui leur
avaient été soumis, et, à la suite d'une longue discus-
sion, ils tombèrent unanimement d'accord que celui
de Fontana présentait de grands avantages sur les
autres, et qu'il devait leur être préféré. En consé-
quence, ils décidèrent qu'il serait mis à exécution.
Mais comme Doraenico n'avait pas encore atteint sa
quarante-deuxième année, et qu'à l'exception de la
villa du pape et du commencement de la chapelle de
la crèche, à Sainte-Marie Majeure, il n'avait pas
encore donné des preuves concluantes de son talent,
ils crurent nécessaire de choisir deux architectes plus
âgés, connus par une longue pratique dans leur art,
et de leur remettre le soin de faire exécuter les pro-
cédés que Fontana avait inventés. C'est pourquoi,
Bariolommeo Ammannatti, âgé de soixante-cinq ans,
architecte du grand-duc de Toscane, et Giacomo délia
1 . Voy. V Histoire des plus célèbres amateurs, — ^Vol. de Colbert.
VIE DE SIXTE-QUINT. 347
Porta, architecte de Saint-Pierre, furent chargés, tous
les deux de compagnie, de conduire à bien cette
grande entreprise.
Donaenico reçut communication de cette décision
avec un mélange de joie et de désappointement; car
s'il voyait, avec un juste orgueil d'artiste, son projet
préféré à tant d'autres présentés par des hommes dis-
tingués par leur talent et leur science, il se trouvait
blessé de la substitution à sa place, pour Fexécuter,
de deux artistes absolument étrangers à son inven-
tion et peut-être envieux de son succès. Néanmoins, il
sut dissimuler son mécontentement, se promettant
bien, à la première occasion favorable, de faire écar-
ter, par son tout-puissant protecteur, les deux archi-
tectes qu'on lui avait si maladroitement substitués; il
laissa écouler sept jours sans se présenter ou se lais-
ser voir au pape, attendant qu'Ammannati et délia
Porta eussent commencé à mettre la main à Tœuvre.
Après ce délai , ayant quelques affaires à traiter avec
Sixte r il alla le trouver à Monte^Cavallo. Le pape,
après avoir écouté ce qu'il avait à lui dire, mit la con-
versation sur le transport de l'obélisque, et lui de-
manda ce qu'il en pensait. Fontana répondit qu'il
avait le pieilleur espoir du succès, sauf qu'étant très-
désireux de la réussite, il craignait, en voyant l'exé-
cution de son invention confiée à d'autres, que, s'il
survenait quelque accident, la cause n'en fût attribuée
à son modèle. — « C'est pourquoi, ajoula-t-il, je suis
tombé dans une grande inquiétude, et il me semble
que, par cette exclusion, je me trouve exposé à quel-
que préjudice, attendu que je jugeais que nul ne
pouvait exécuter Tinvention d'autrui aussi bien que
l'inventeur lui-même, puisqu'il n'y a aucun homme
348 VIE DE SIXTE-QUINT.
qui soit capable de comprendre complètement Tinten-
tion ou ridée d'un autre homme. » — « A la suite de cet
entretien, continue Fontana, notre seigneur ordonna
que je demeurerais seul chargé de diriger l'entre-
prise et d'exécuter mon projet. C'est pourquoi j'allai
sur-le-champ, avec cinquante ouvriers, faire creuser
l'excavation dans laquelle on devait établir les fon-
dations de l'obélisque sur la place de Saint-Pierre»
à Tendroit môme où l'on avait planté une poutre, en
guise de jalon, par ordre d'Ammannati et de messire
Jacopo délia Porta, vis-à-vis de la porte principale de
la susdite église. Ce jour-là fut le mercredi, 25 dudit
mois de septembre, jour véritablement mémorable et
heureux dans le cours de la vie, des actions et des
grandeurs de notre seigneur, puisque le même jour
il fut créé évêque, et successivement exalté à la dignité
de cardinal, à celle de souverain pontife, et consacré;
événements mémorables assurément, arrivés dans cet
ordre, toujours un mercredi. »
i Fontana ne dit pas que l'endroit, où ses deux compé-
titeurs avaient fait planter le jalon, pour indiquer la
place de l'obélisque, ne se trouve pas exactement per-
pendiculaire à l'axe de la principale porte de Saint-
Pierre. Il est facile de s'en assurer avec un peu d'at-
tention, du péristyle de l'église, et l'on voit que
l'obélisque est un peu plus à gauche vers le nord.
En creusant les fondations, on trouva un sol fan-
geux, avec une [grande quantité d'eau. Il fut néces-
saire d'établir au fond un pilotis avec des poutres en
chêne et en châtaignier, équarries, de la grosseur de
vingt-cinq palmes chacune, et d'un palme de dia-
mètre, enfoncées parle marteau avec le plus grand
soin. La maçonnerie des fondations fut faite avec de
VIE DE SIXTE-QUINT. 349
petits morceaux de pierres siliceuses et de briques,
noyés dans un mortier de chaux et de pouzzolane. On
jeta des médailles en bronze dans plusieurs endroits
de l'excavation, en mémoire du fait. Vingt-quatre
médailles furent placées dans deux pierres de traver-
tin creusées à cet effet; elles présentent d'un côté Tef-
figie de Sixte, et au revers diverses empreintes. Sur
quelques-unes, on voit un homme qui dort sous un
arbre dans la campagne, avec la devise : Perfecta se-
curitas, par allusion à la répression du brigandage.
Sur d'autres, trois montagnes, avec une corne d'abon-
dance et une branche de laurier, et ces mots : Fecit
in monte convivium pingutum. Quelques-unes repré-
sentent un saint François agenouillé devant le crucifix
avec rÉglise en ruines, et cette devise : Vade^ Fran-
cisée, et repara. Plusieurs étaient à Teffigie du pape
Pie V, avec la Religion et la Justice au revers.
Pendant que ces préparatifs s'exécutaient, comme
il était nécessaire de réunir une énorme quantité de
poutres, de ferrements et de cordages, pour établir
l'échafaudage et mouvoir l'obélisque. Sixte, par une
bulle du 5 octobre 1585, donna pouvoir et privilège à
son architecte, dans tout l'État ecclésiastique, d'ache-
ter, vendre et faire exécuter toutes choses nécessaires
à l'entreprise.
Voici la traduction de cette bulle, qui rappelle celle
que Léon X avait accordée à Raphaël, pour la conser-
vation et la restauration des monuments antiques de
Rome.
« Nous, Sixte-Quint, concédons faculté et ample
autorité à Domenico Fonlana, architecte du sacré pa-
lais apostolique, afin qu'il puisse plus facilement et
plus promptement transporter l'aiguille vaticane sur
350 VIE DE SIXTE-QUINT.
la place de Saint-Pierre, de pouvoir se servir, tant que
durera cette opération , d'autant d'ouvriers et travail-
leurs qu'il voudra, et de leurs choses (outils , agrès,
matériaux), de quelque qualité qu'elles soient, et de
les forcer, au besoin, à les lui prêter ou vendre, à la
condition toutefois d'en payer convenablement la loca-
tion ou le prix.
« Il pourra se servir de toutes les planches, pou-
tres et bois de charpente, de quelque espèce que ce
soit, qui se trouvent dans les lieux les plus commodes
pour ce service, qu'ils appartiennent à n'importe qui,
en payant toutefois le prix dû aux propriétaires des-
dits bois , selon qu'il aura été fixé par deux arbitres
choisis par les parties; et il pourra abattre ou faire
abattre tous lesdits bois, partout où ils appartiennent
à l'Église de Saint-Pierre, à son chapitre, à ses cha-
noines, et particulièrement dans le domaine appelé
Campo-MortOy ainsi que ceux qui appartiennent à
Fhôpilal de San-Spiriio in Sassia, ou à la Chambre
apostolique, sans aucun payement. Il pourra les con-
duire par tel chemin qu'il lui plaira choisir, et y faire
paître les animaux qui seront employés à ce trans-
port, sans encourir aucune peine, en tenant compte
toutefois du domma^ge ainsi causé, d'après l'estimation
d'hommes à ce connaissant, choisis à cet effet.
<' Il pourra acheter et emporter les susdites choses,
ainsi que toute autre jugée par lui nécessaire à l'en-
treprise, de quelque personne que ce soit, sans payer
la gabelle ou autres droits d'aucune sorte.
« Il pourra, sans permission ou bulletin, prendre
dans Rome et les autres villes et lieux voisins, toutes
sortes de vivres pour son propre usage, celui de ses
employés et des animaux dont il se servira..
VIE DE SIXTE-QUINT. 351
« Il pourra prendre el emporter, partout où ils se
trouveront, les cabestans, cordages et moiuflès, en
promettant toutefois de les rendre et restituer en
bon état, el de payer l'indemnité due, ou prix de lo-
cation. De même, il pourra se servir de tous les engins
et de toutes les choses servant à la construction de
Saint-Pierre, et donner des ordres aux agents , em-
ployés et officiers de cette construction, afin que, dans
un délai déterminé, ils rendent libre et disponible la
place à côté de l'aiguille, pour qu'on puisse la trans-
porter et la disposer, ainsi qu'il sera jugé convenable
à la réalisation de Tenlreprise.
« Il pourra (si cela est reconnu nécessaire) jeter ou
faire jeter à terre les maisons voisines de ladite
aiguille, toutefois après avoir préalablement estimé
l'indemnité à payer à ceux qui auraient souffert du
dommage.
« Enfin, il donne faculté audit Domenico Fon-
tana de faire, commander, exécuter et exercer toute
chose nécessaire à cet effet; et de plus, il lui accorde
le droit pour lui, ses agents, serviteurs et personnes
de sa maison, de pouvoir en tout temps et en tous lieux
porter toutes espèces d'armes, à l'exception de celles
prohibées, et il ordonne à tous les magistrats et offi-
ciers de tout l'État ecclésiastique de donner aide et
protection au susdit Domenico Fontana, pour l'exécu-
tion des choses susdites. Il défend à tous les autres
sujets du Saint-Siège apostolique, de quelque grade
et condition qu'ils soient, sous peine d'encourir sa
disgrâce, et une amende de cinq cents ducats pour la
Chambre apostolique, sans préjudice d'autres peines à
déterminer à sa volonté, d'oser empêcher ou troubler'
de quelque manière que ce soit la susdite œuvre , ou
3&2 VIE DE SIXTE-QUINT.
ledit Fontjina, ses agents et ouvriers; mais il vent, au
contraire, que, sans aucun retard ou excuse, ils
Faident ou lui obéissent, l'assistent et le soutiennent.
— Contrariis nonobsiantibus quibuscumque. — Nonobs-
tant toute opposition contraire. — Donné à Rome,
apudSanctum Marcum^ le 5 octobre 1585. »
Les termes de cette bulle montrent quel était le
désir de Sixte de mener promptement à fin l'entreprise
commencée : ils prouvent également la confiance qu'il
avait en son architecte. A un autre point de vue, cet
acte n'est pas moins curieux; car il fait connaître les
procédés habituellement employés au seizième siècle
par le souverain pontife, pour devenir propriétaire on
locataire, nonobstant la résistance des possesseurs, de
tous les objets mobiliers, ainsi que des immeubles,
qu'il jugeait utile de s'approprier ou seulement de
louer, pour réaliser une entreprise considérée par lai
comme d'utilité publique.
Muni de ces pleins pouvoirs, Fontana, qui connais-
sait bien l'ardeur que son maître apportait à toutes
choses , s'empressa d'expédier en différents lieux des
hommes qu'il accrédita, au moyen de la bulle, auprès
des autorités locales, à l'effet de rechercher les choses
nécessaires à l'exécution de l'entreprise, et de les
envoyer à Rome.
Ainsi, à Foligno^ ville où Ton récolte le chanvre en
grande abondance, il envoya faire la provision de fil
dont il avait besoin pour fabriquer les cordages. Il les
fit tresser à Rome : les plus forts étaient au nombre
de quarante-quatre, longs chacun de cent cannes,
gros, presque tous, d'un tiers de palme de diamètre.
Il y en avait trois dont la longueur était de chacun
deux cents cannes; ils étaient destinés à servir à des
VIE DE SIXTE-QUINT. 353
moufles doubles, dont chacune correspondait à deux
cabestans. On fabriqua également une très-grande
quantité d'autres cordes plus petites, qui étaient néces-
saires pour attacher les bois, et pour d'autres usages.
On commanda aux serruriers des étriers pour enserrer
les membrures de l'échafaudage, ainsi que pour les
moufles et les poulies; de longs écrous pour lier
ensemble les poutres, qu'ils traversaient de part en
part; des cercles en fer pour mettre aux bouts des
rouleaux, d'autres pour cercler les arbres des cabestans
afin qu'ils ne se fendissent pas; des pivots pour les
poulies, d'autres plus gros pour les moufles, en métal
fondu à cet effet; en outre, un grand nombre de clous,
de haches, de marteaux, de barres et de pieux en fer.
On acheta en môme temps toutes les pièces de bois
de châtaignier, de chêne et d'orme, qui furent [trou-
vées dans les magasins, pour établir l'armature de
l'échafaudage.
A Ronciglione, on fit la commande de barres de fer
très-grosses et très-longues pour armer l'aiguille, ainsi
que d'autres ferrements destinés aux boîtes des mou-
fles. A Subiaco, on en fît fabriquer d'autres semblables.,
A Campo'Morio, forôt appartenant aux chanoines de
Saint-Pierre, du côté du port de Nettuno, à vingt-huit
milles de Rome, on expédia de nombreux ouvriers
pour préparer une grande quantité de poutres en
chêne, très-longues et très-grosses, qui furent ame-
nées à Rome sur d'énormes chariots à deux roues,
traînés chacun par sept paires de buffles.
A Terracine, on façonna d'épais madriers de bois
d'orme, destinés à recevoir l'aiguille, afin qu'elle ne
fût pas endommagée, et à établir la plate-forme sur
laquelle elle devait être tirée.-
23
8S4 yiE DE SIXTE-QUINT.
Près (le SantQ'Severa , dans les domaines de la
Chambre apostolique, Fontana fit couper les arbres,
ou pivots des cabestans, en chêne vert^ ainsi que les
rouleaux. — ^Ainsi, presque le môme jour, les prépara-
tifs furent commencés dans un grand nombre de loca^
lités différentes.
Lorsqu'on connut dans le public les procédés queFar-
chitecte de Sixte se proposait d'employer pour remuer»
abaisser, transporter et relever l'obélisque du Vatican»
ses concurrents évincés s'efforcèrent de critiquer sa
méthode. Ils disaient que les quarante cabestans, qu'il
avait l'intention de mettre en mouvement à la fois, ne
pourraient jamais s'accorder tous ensemble pour for-
mer l'effort, ou force réunie nécessaire à l'effet de re-
muer un si grand poids; ils faisaient remarquer, qu'or-
dinairement, les cabestans ne tirent pas avec une force
égale, mais que l'un agit plus fortement que l'autre,
ainsi que l'expérience le prouve; {qu'en Inconséquence,
ils ne pourraient pas égaliser leurs forces, si bien que
la plus grande partie du poids venant à charger celui
des cabestans qui aurait tiré plus que les autres, il
devrait arriver infailliblement qu'elle le^briserait, eau-
*sant un grand dérangement et un^véritable désordre
dans toute la machine.
Fontana ne se laissa pas intimider'par cette objec-
tion, bien qu'il n'eût jamais vu ni fait manœuvrer une
si grande force en môme temps, ainsijqu'il le déclare
lui-même \ et qu'il lui parût impossible d'en donner
par écrit une explication satisfaisante. Mais il était
sûr de réussir, par cette raison; qu'il savait [que
quatre chevaux vigoureux, tirant sur un des cordages
1 . Fol. 1 0 de son ouvraffe.
VIE DE SIXTE-QUINT. 355
qu'il avait fait fabriquer, quelques efforts qu'ils fissent^
ne pouvaient parvenir à le rompre. C'est pourquoi,
s'il devait arriver qu'un cabestan eût à supporter un
poids trop fort, il ne pourrait pas continuer à tourner,
et le cordage ne serait pas brisé pour cela, ainsi que
l'expérience faite avec les chevaux l'avait démontré.
Il résultait clairement de celte épreuve, que, tandis
que les cabe^ans les plus chargés seraient arrêtés,
les autres, plus lents, continueraient à tourner, jus-
qu'à ce qu'ils eussent pris leur part dans le poids
total, de manière à ce qu'il se trouvât réparti sur
tous. Ainsi, celui qui d'abord aurait été tn>p chargé,
se trouvant soulagé sur les épaules des autres, recom-
mencerait à tourner, de telle sorte que toutes leurs
forces agiraient d'accord , réunies et d'un même
effort. En outre, l'architecte avait ordonné, qu'après
trois ou quatre tours de cabestan, on devrait s'ar-
rêter, afin qu'on pût toucher les cordes, et que si on
en trouvait une trop tendue, on pût aller plus lente-
ment. Car, en ralentissant le mouvement du bout
qui tient au cabestan, bout qui porte le plus grand
poids, attendu qu'il tire tous les autres, sa part de
poids demeure suspendue à la moufle sur toutes les
autres cordes, et répartie également sur chacune
d'elles. Dans ce but, il se proposait de donner aux
hommes qui tenaient ce bout, qu'on appelle vulgai-
rement chandelle (mèche), l'ordre de ralentir le mou-
vement, lorsqu'ils s'apercevraient qu'il tirerait trop.
« Toutes ces précautions, ajoute Fontana avec une
juste confiance en lui-même ^ n'étaient pas nouvelles
pour moi; j'en avais une longue expérience, et, en les
1 • Fol. 1 0 de son ouvrage.
L
356 VIE DE SIXTE-QUINT.
prenant, j'étais certain de parer à tous les dangers
qui auraient pu survenir, à ce point d*étre fermement
convaincu qu'aucune corde ne pourrait casser. »
Comme il fallait construire un échafaudage en bois,
et faire de la place pour établir les quarante cabestans,
il devint nécessaire, l'espace étant trop étroit, d'abattre
plusieurs maisons. Ce premier échafaudage devait
servir à soulever l'obélisque de son pi^estal, et à le
déposer étendu sur une plate-forme en bois. Il était
formé d'un carré de poutres parfaitement de niveau,
dans les angles duquel on planta quatre énormes
poutres hautes de cent trente-quatre palmes, reliées
entre elles par d'autres pièces de bois et par de forts
écrous en fer. Ces quatre colonnes angulaires se réu-
nissaient à leur sommet en forme de pyramide, et, sur
le faîte, on avait établi une plate-forme, au moyen de
forts madriers reliés ensemble, desquels pendaient
les moufles destinées à soutenir le poids de l'obé-
lisque, pendant qu'il demeurerait suspendu au milieu
de l'échafaudage divisé en deux parties. Entre Tune
et l'autre, on avait ménagé un espace suffisant pour la
manœuvre des leviers, et à chaque extrémité, dans le
haut, on avait appuyé de fortes pièces de charpente,
en manière d'étais, solidement fixés, pour empêcher
l'échafaudage de fléchir ou de remuer sous l'énorme
poids qu'il avait à porter.
Cet échafaudage reposait sur un terre-plein long de
cent-quinze cannes, d'une largeur proportionnée,
flanqué de fortes poutres et d'étais qui le soutenaient,
atin qu'il pût recevoir le fût de l'obélisque sans que le
sol s'affaissât.
Pour garantir l'aiguille de tout dommage, Fontana
la fil envelopper de grosses nattes doubles, recouvertes
VIE DE SIXTE-QUINT* 357
elles-mêmes d'épais madriers, retenus par de fortes
barres de fer qui passaient sous le pied de Tobélisque
et suivaient longitudinalement ses quatre faces. A ces
barres, serrées elles-mêmes par des cercles en fer^
étaient attachées les moufles doubles armées de cor-
dages, correspondant à celles placées sur le sommet
de réchafaudage. L'architecte fit ensuite placer les
cabestans, en prenant la précaution de les numéroter,
afin qu'il fût plus facile aux surveillants préposés à
cet effet, de faire, selon les circonstances, activer ou
ralentir leur mouvement. La trop petite dimension
de la place obligea d'établir trois cabestans dans la
sacristie de Saint-Pierre. Avant de commencer l'opé-
ration, tous les cabestans furent essayés, d'abord avec
trois, puis avec quatre chevaux, afin que les cordes
se trouvassent également tendues, et que leurs forces
égalisées se réunissent dans un même effort. Ces essais
eurent lieu à plusieurs reprises, le 28 avril 1586.
Une énorme foule de peuple était accourue de toutes
les parties de la ville et des environs, pour assister à
ces préparatifs : il y avait donc lieu de croire que, le jour
même de l'opération, il s'en présenterait encore un
bien plus grand nombre. Pour obvier à tout désordre,
Sixte fit barrer les rues qui débouchaient sur la place
de la sacristie de Saint-Pierre et aux alentours. Il fit
publier un bando ou ordonnance qui défendait à qui
que ce soit, à Texception des ouvriers, d'entrer, le jour
de l'opération dans l'enceinte réservée pour les ma-
nœuvres. Ceux qui violeraient cette consigne devaient
être punis de mort. De même, il était interdit à tous
les assistants, sous les peines les plus sévères, de faire
le moindre bruit en parlant, crachant ou de toute autre
manière, afin que les ouvriers et les agents de Fon-
358 yiE DE SIXTB-QDINT.
tana pussent toujours entendre distinctemen t les ordres
qu'il donnerait. Pour assurer Texécution rigoureuse
de ces mesures, le Bargello entra dans renceinte, avec
toute sa troupe de sbires, a Si bien que, ajoute Fon-
tana\ soit à cause de la nouveauté de Tentreprise, soit
par la crainte d'encourir les peines édictées par le
bando^ le plus grand silence fut observé au milieu de
cette immense foule de peuple accourue de toutes
parts. » Notre architecte ne dit pas si, pour appuyer
ses défenses par la vue de Tinstrument du supplice, le
pontife avait fait élever quelque part la potence, comme
il Tavait récemment fait dresser pendant les réjouis-^
sances du carnaval. Il est permis de le supposer. D'ail-*
leurs, le peuple de Rome avait appris depuis une an-
née à connaître la justice inflexible de son maître :
aucun des assistants ne fut donc tenté de transgresser
ses défenses, en s'exposant, à l'instant même, à une
punition aussi terrible que certaine.
Avant de couvrir le fût de Tobélisque de son arma-
ture en bois et en fer, Fontana fil enlever la boule pla-
cée à sa pointe, en guise d'ornement, et dans laquelle
beaucoup de savants pensaient (l'aiguille étant dédiée
k César-Auguste), que devaient se trouver les cendres
de ce prince. L'architecte, après l'avoir examinée avec
le plus grand soin, reconnut qu'elle avait été fondue
d'un seul morceau, sans aucune soudure; qu'en con^
séquence, il avait dû être impossible de faire entrer
dedans quoi que ce soit. A la vérité, dans beaucoup
d'endroits, elle était percée de balles d'arquebuses,
qui avaient été tirées lorsque Rome fut prise par le
connétable de Bourbon (en 1527). La poussière, sou-
1. Fol. 13.
VIE DE SIXTE-QUiNTa 180
levée par les vents, avait pénétré par ces trous. Mai&
Fontana n'y irouva rien autre chose, et fit voir cette
boule à un grand nombre de personnes.
Ici, nous le laisserons lui-même raconter la suite de
son entreprise : son récit tiaïf, empreint d'une juste
satisfaction d'amour-propre, rappelle, d une manière
dramatique et avec une grande clarté, toutes les cir-
constances de cette opération mémorable dans This-
toire de Fart.
<c Le mercredi 30 avril (1586), deux heures avant le
jour, deux messes furent dites pour invoquer le Saint-
Esprit, afin que, comme cette entreprise signalée se
faisait à la gloire de Notre-Seigneur Dieu, et pour
Vexaltation de la très-sainte croix, de même Dieu
voulût bien la favoriser, en lui procurant une heu-
reuse issue. Pour que sa divine Majesté fût mieux dis-
posée à exaucer les prières, tous les ofliciers, contre-
maîtres, ouvriers et charretiers, qui devaient prendre
part à ce travail, s'étant confessés par mon ordre, la
matinée précédente, reçurent la communion dans la
basilique de Saint-Pierre, reconnaissant pour princi-
pal auteur et fauteur de l'entreprise, Dieu lui-môme,
à la gloire duquel notre seigneur Sixte Quint s'était
proposé d'agir. Après la communion, je leur fis con-
naître moi-même le but et l'intention de cette œuvre,
en les exhortant à bien faire. Le jour précédent. Sa
Sainteté m'avait donné sa bénédiction, me recomman-
dant ce que j'avais à faire. Ainsi, tous ayant commu-
nié et fait les prières convenables, ils sortirent de
l'Église avant l'apparition du jour, et ils entrèrent
dans l'enceinte. Tous les ouvriers furent disposés et
répartis aux postes qui leur étaient assignés, et deux
contre-maîtres furent attachés à chaque cabestan, afin
360: VIE DE SIXTE-QUINT.
de le surveiller et d'avoir soin de le faire manœuvrer
avec diligence, selon l'ordre établi de la manière sui-
vante. Toutes les foi^ qu'ils entendraient sonner de la
trompette par un homme que j'avais fait venir exprès,
et que j'avais placé sur un endroit élevé, duquel il
pouvait être vu de tous, chacun d'eux devait faire tour-
ner son cabestan, en ayant l'œil que la manœuvre
s'exécutât rapidement. Mais lorsqu'ils auraient en-
tendu le son d'une cloche, que j'avais fait attacher au
faite de l'échafaudage, tous, ils devaient s'arrêter sur-
le-champ. Dans l'intérieur d'un espace fermé, ménagé
à une des extrémités de la place, se tenait le chef des
charretiers, avec vingt chevaux vigoureux, gouvernés
par autant d'hommes. Je les avais fait venir, afin de
remplacer et rafraîchir, selon les besoins, ceux attelés
aux cabestans. En outre, j'avais distribué sur la place
dix-huit hommes expérimentés, qui étaient chargés
d'aller et venir sur toute la place, de s'assurer si tout
allait bien pendant la manœuvre, et d'empêcher tout
désordre. De plus, j'avais commandé une compagnie
de vingt hommes, investis du soin de porter les provi-
sions de cordes, moufles, poulies et autres objets par-
tout où cela deviendrait nécessaire, par suite de rupture
de ces engins, ou par toute autre cause. Ces hommes
n'avaient rien autre chose à faire ; ils étaient rangés
sur un lieu élevé, devant la porte du bâtiment des ou-
tils de rechange, où, au moindre signal ou comman-
dement, ils devaient obéir à ce qui leur serait de-
mandé. J'agis ainsi, afin d'empêcher qu'aucun de ceux
qui étaient commis au soin de faire mouvoir les ca-
bestans n'abandonnât son poste, et ne causât aucune
confusion. J'avais placé à la fois des hommes et des
chevaux aux bras des cabestans, afin que les hommes;,.
VIE DE SIXTE-QUINT. 361
SOUS le commandement des contre-maîtres, pussent
gouverner les mouvements de chaque cabestan plus
régulièrement que les chevaux n'auraient pu le faire,
s'ils y avaient été attelés seuls : car tantôt ils ne s'ar-
rêtent pas, tantôt ils ne tirent pas aussi vite qu'on le
voudrait. Sous l'échafaudage, étaient placés douze
charpentiers, chargés d'enfoncer continuellement sous
l'aiguille, au fur et à mesure qu'elle serait soulevée,
des coins en bois et en fer, préparés à cet etîet ; ce
qui servait à deux fins : la première, pour aider à la
soulever, chacun sachant quelle force ont les coins;
la seconde, à la soutenir, afin que l'aiguille ne demeu-
rât jamais en Tair suspendue aux cordes. Ces char-
pentiers avaient tous la léte couverte d'un casque,
pour la protéger, si, par hasard, un coin de bois ou
autre objet fût venu à tomber du haut de l'échafau-
dage. Je désignai trente hommes pour surveiller l'écha-
faudage et le garder. Ils étaient disposés dessus, afin
d'en prendre soin, ainsi que des moufles et liens, et
pour donner, au besoin, avis de ce qui pourrait arri-
ver. Je mis trente-cinq hommes pour manœuvrer les
leviers, au nombre de trois, établis du côté du cou-
chant, au pied de l'obélisque; à ceux en face, au
nombre de deux, il y avait dix-huit hommes, avec un
petit cabestan, manœuvré à bras d'hommes. C'est ainsi
que furent distribués tous les postes.
« Pendant ces préparatifs, le jour s'était montré
serein, dans toute sa beauté, comme en signe de la
faveur que Dieu voulait accorder à une œuvre si dé-
sirée. Rome tout entière était accourue pour la voir.
Au nombre des assistants, se trouvaient le révérendis-
sime et illustrissime cardinal Montai to, neveu de notre
seigneur, avec la majeure partie des cardinaux; l'il-
an VIE DE 81XTE-QDINT.
l&Bh'issime seigneur don Michèle Peretti^ gouverneor
da Borgo, et riilostrissiine dame Gamilla^ sœur
de notre seigneur, arec ses petites filles, mesdames
Flavia, actuellement duchesse de firacciano, et Orsina,
duchesse de Palliano, épouse du duc Marco Antonio
Golonna, grand connétable du roi d'Espagne dans le
royaume de Naples; presque tontes les dames et prin-
cesses de Rome, les ambassadeurs, tous les grands
personnages de la ville, et un très-grand nombre
d'étrangers venus de toutes les parties de rita]ie,ponr
voir un speclacle si nouveau et si merveilleux. Il y
avait tant de monde, que toutes les fenêtres ouvrant
sur la place étaient remplies d'une multitude de
curieux. Ijes constructions de la basilique de Saint-
Pierre en étaient couvertes, ainsi que tous les toits
des maisons et des églises voisines. Enfin, la foule
était si compacte dans les rues adjacentes, qu'il fut
nécessaire de placer les gardes suisses et les chevau-
légers aux barrières, afin qu'il n'arrivât pas quelque
désordre, au milieu de tant de peuple.
<i Tous étant ainsi disposés et attentifs, j'exhortai
chacun à exécuter ce qu'il avait à faire, lorsqu'il en-
tendrait le signal donné par la trompette. J'engageai
ensuite tous les ouvriers, employés et assistants,
puisque cette œuvre devait tourner à la gloire de
Dieu, à vouloir bien se mettre à genoux et à faire une
courte prière avec moi, afin que sa divine Majesté
daignât favoriser une aussi sainte et mémorable en-
treprise, estimant que nos seules forces, sans son
aide toute puissante, étaient trop faibles pour exé-
cuter un si grand effort. Ayant ainsi récité un Pater ei
un Ave avec eux tous, je donnai le signal au trom-
pette, et dès que le bruit de son instrument se fut fait
J
VIE DE SIXTE-QUINT. iO%
entendre, la manœuvre commença avec les cinq leviers
susdits, lesquarante cabestans, neuf cent-sept hommes
et soixante-quinze chevaux.» —Un témoin oculaire,
rhistorien Muzîo Pansa ' dit, qu'à ce moment, le mou-
vement des cabestans et des moufles fit un si grand
bruit, qu'il semblait que la terre s'entr'ouvrait et qu'il
tonnât dans le ciel au-dessus ; ce qui est confirma
par Fontana en ces termes : «Dans ce premier fefforl^
il sembla que la terre tremblait : l'échafaudage fit un
grand fracas, se serrant de toutes parts sous la ten*
si on qui pressait tous les bois les uns contre les
autres. L'aiguille, qui penchait de deux palmes du
côté du chœur de Saint-Pierre où l'on officie à
présent, c'est-à-dire vers le nord, ce que l'on avait
reconnu en la plombant, se rele'va droite à plomb.
L'échafaudage n'ayant fléchi nulle part, en dépit du
craquement entendu, et personne n'ayant éprouvé le
moindre mal, chacun prit courage. Je fis arrêter au
moyen du son de la cloche : il se trouva qu'un cercle
de fer, le premier qui enserrait les barres autour de
l'aiguille, près du faîte, s'était brisé. On remplaça ce
cercle par quatre paires de moufles attachées des deux
côtés à une réunion de cordages, fixés à la place du
cercle, et dont les bouts, passant sous le pied de l'ai-
guille, revenaient sur sa face de l'autre côté, en fai-
sant plusieurs tours si solidement, que l'on put con-.
tinuer sans aucun inconvénient. C'est ainsi, qu'à la
suite de douze reprises, le fût de l'obélisque se trouva
soulevé de deux, palmes trois quarts, hauteur suffi-
sante pour placer dessous le traîneau et arracher les
dés de métal qui le portaient. On le laissa reposer, à
1. Cité par Tcmpe8U,t. I, Ub, XIY, n» xii, p. 225.
364 VIE DE SIXTE-QUINT.
cette élévation, sur des troncs d'arbres très-durs, el
sur des coins en bois et en fer, et tout étant terminé
à vingt-deux heures du jour \ le signal fut donné
avec plusieurs mortiers, et toute Tartillerie du château
Saint-Ange y répondit par une décharge générale, en
signe d'allégresse. Avant de laisser les ouvriers s'éloi-
gner de leurs postes, on avait fait porter à manger à
toutes les escouades attachées aux cabestans, et il fut
Qonstaté alors que les cordes sont plus solides et plus
sûres que les cercles de fer; car la majeure partie de
ces cercles furent ou brisés, ou tordus ou dérangés, à
cause du trop grand poids qu'ils avaient à porter. »
Bellori , dans sa Vie de Domenico Fontana % rap-
porte que Sixte, qui doutait du succès de son archi-
tecte, avait voulu lui ménager, en cas d'échec, les
moyens d'une prompte fuite. Mû par un sentiment
louable de bienveillance, il avait fait tenir, tout sellés
et préparés, des chevaux qui attendaient aux quatre
portes du Borgo, afin que son protégé pût se dérober,
au besoin, à l'explosion de l'indignation populaire,
ainsi qu'aux poursuites de ses envieux. Mais, comme
on vient de le voir, ces précautions demeurèrent heu-
reusement inutiles.
Après le soulèvement de l'obélisque, on se mit à
creuser et déraciner les dés ou supports en métal. Il
y en avait deux déposés sur le piédestal, et l'un d'eux
fut immédiatement porté à Sa Sainteté, qui en témoi-
gna une grande joie. Les deux autres, placés du côté
du nord, étaient plombés et enfoncés dans l'aiguille
à un palme et demi de profondeur.
t. Vers 8ÎX heures du soir; les heures, à Rome, se comptent à
partir du coucher du soleil.
2. P. 150.
VIE DE SIXTE-QUINT. 365
Dans son récit, Fontana ne nomme àucùri desoiT-
'vriers, contre-maîtres, sous-ingénieurs ou architectes
-qui furent employés par lui dans cette opération dif-
'iicile. Il ne parle pas davantage d'un épisode dont
la tradition s'est conservée jusqu'à nos jours avec
quelques variantes. On raconte, qu'au milieu des plus
vigoureux efforts pour soulever Taiguille, les cordes
se desséchèrent tellement sous cette extrême traction,
.qu'elles furent sur le point de prendre feu. S'aperce-
vant de ce danger, un des ouvriers, nommé Bresca,
natif de San-Remo, territoire dépendant de la répu-
blique de Gènes, cria très-fort : — € Acqua aile funi, —
de l'eau aux cordes^, » malgré la défense de parler
ou de crier sous peine de mort. Arrêté sur-le-champ,
il indiqua la cause urgente qui l'avait décidé à rompre
le silence. Le pape ayant reconnu la justesse de sefs
raisons, au lieu de le punir, résolut de le récompen-
ser, et lui demanda quelle grâce il désirait. Bresca
sollicita immédiatement, pour lui et pour ses descen-
dants, le privilège de fournir, chaque année, les
palmes qui se distribuent à Rome aux grands digni:-
taires de TÉglise, le jour du dimanche drs Rameaux.
Ce privilège lui fut accordé, et il a été religieusement
maintenu, dit-on, jusqu'à notre temps, dans sa fa-
mille ^.
Les dés en métal qui soutenaient l'obélisque sur
son piédestal, étaient si solidement enfoncés et plom-
bés, qu'il fallut quatre jours et quatre nuits de tra-
1. D'autres disent : a Acqua aile corde, vino agli uomini, » « De
Teau aux cordes, du vin aux hommes. \>
3. Il faut savoir qu'il existe à San-Remo un magniûqiie bois de
palmiers mêlés à des oliviers qui s'élend jusqu'au bord de la mer,
sur les pentes de montagnes que traverse la roule de la Corniche.
aOO VIE DE SIXTE-QUINT.
vail , les tailleurs de pierre se relevant sans discon-
tinuer, pour les arracher. L'architecte conclut de
cette circonstance, que les anciens fixaient ces dés
avec cette solidité, afin de pouvoir appuyer le pied de
Taiguille dessus, avant de la mettre en place, et
qu'ensuite, la soulevant et l'enlevant par la pointe,
ils devaient la fixer sur le piédestal. Cette conjecture
lui parut prouvée par une autre circonstance : c'est
que le bord de ces dés était écrasé du côté sur lequel
le fût de Tobélisque avait appuyé en le levant. Fon-
lana reconnut, en outre, que celte aiguille avait dû
rester étendue longtemps à terre, par la raison que le
dessous de son pied était rongé par le temps, et que
les trois faces du fût qui n'avaient pas dû reposer sur
la terre étaient beaucoup mieux polies que l'autre.
Enfin, il admit l'opinion de Pline, qui assure que cet
obélisque fut brisé en l'érigeant, parce que sa pointe
n'était pas faite comme celles des autres qui sont à
Rome; car on croit que cette pointe est travaillée
d'une autre manière que le fût, et 'elle est moins
grande que celles des autres obélisques.
Pendant les quatre jours employés à déraciner et
arracher les dés, on prépara la plate-forme de bois
et le traîneau sur lesquels devait être étendu le fût de
l'obélisque, afin de pouvoir le tirera l'aide de rou-
leaux placés sous le traîneau.
Il restait à descendre à terre le monolithe, opé-
ration plus difficile que la première, à cause de la
grandeur duj mouvement et de la longueur de la
pierre. A cet effet, on changea toutes les moufles et
leurs cordes, et on les attacha seulement sur trois des
faces du fût, la quatrième face, celle tournée au
levant, restant libre, afin de pouvoir la faire reposer
VIÇ DE SI}^TE-QUINT. 867
sur le traîneau. On ehwgea également de place lea
cabestans qui devaient servir à rabaissement. Gomma
Tarchitecte avait prévu qu'il deviendrait nécessaire
d'arrêter la manœuvre pendant que Taiguille serait
suspendue et penchée en Tair, afin qu'elle ne pos^t
jamais sur les cordes, mais restât toujours appuyée,
il avait fait préparer quatre poutres, longues chacune
de soixante palmes, qui devaient servir comme d'étais
à l'obélisque au fur et à mesure qu'il s'abaisserait.
Le 7 mai 1586 \ de grand matin« tout l'appareil
était prêt à fonctionner. On avait attaché au pied de
l'obélisque quatre paires de moufles, qui correspon-
daient à quatre cabestans plantés au couchant, derrière
la sacristie de Saint-Pierre. Ils commencèrent à tour-
ner avec vigueur, tandis que les autres allaient len-
tement, .de manière à retenir les cordages, selon la
recommandation donnée. On observa pour abaisser
l'aiguille le même ordre qui avait été suivi pour la sou-
lever : les cabestans manœuvraient au son de la trom-
pette, ils s'arrêtaient à celui de la cloche. Pour obliger
la pointe de Tobélisque à pencher vers la terre, on
établit sur les dernières travées de l'échafaudage deux
poutrelles qui appuyaient sur cette pointe; desorteque,
pendant que le pied était tiré, lapointe ne pouvant faire
céder les poutrelles, s'abaissa vers la terre avec la plus
grande facilité. Pour empêcher, qu'en se penchant,
elle n'occasionnât une trop forte secousse, on avait
armé cinq moufles fixées sur le haut de la voûte de la
sacristie de Saint-Pierre : elles correspondaient à cinq
autres attachées à la pointe de l'aiguille, et agissaient
1. Dans son livre, fol. 13 et 168, Fontana indique toujours
Tannée 1585; mais c'e^t une faute crimprcssion , puisque Sixte ne
fut élu pape que le 2i avril de cette anné3.
368 VIE DE SIXTE- ODINT.
en guise de| brides , modérant et retenant son incli-
naison, de manière qu'elle ne donnât jamais aucune
secousse. .Lorsque Tobélisque fut arrivé à la moitié de
son abaissement, comme le poids portait, pour la plus
grande partie, sur le pied, le fût commença de lui-
même à glisser en arrière sur les rouleaux, et il n*é-
tait plus nécessaire de le tirer : au contraire, il de-
vint nécessaire, pour régler ce mouvement qui était
trop fort, d'armer une moufle et de rattacher au pied
de l'aiguille, afin de la gouverner à la volonté du
conducteur.
Enfin, vers les vingt-deux heures, Tobélisque fut
étendu sur le traîneau que lui-même avait poussé sous
lui, en s'abattant, et on reconnut qu'il était parfaite-
ment intact, n'ayant éprouvé aucun dommage. Cette
nouvelle fut accueillie par le pape avec le plus grand
contentement. Le peuple entier en montra une joie
extrême, et les ouvriers, s'emparant de Fontana, vou-
lurent le porter en triomphe jusqu'à sa maison qui
était, croyons-nous, sur la place de l'Ara-Coeli, près
du Capitole. Il était précédé par tous les tambours et
trompettes de Rome, et suivi d'une foule immense qui
répétait les cris de Viva Sisto '. — Cette ovation était
méritée, non-seulement parce que le succès avait dé-
montré d'une manière éclatante et sans réplique la
justesse des calculs et des combinaisons inventés
par l'architecte, mais encore parce qu'aucun acci-
dent n'était venu troubler des manœuvres si compli-
quées.
Après le soulèvement du fût au-dessus de son pié-
destal, après son heureux abaissement à terre, ce qui
I. Tempesli, l. ï, lib. XIV, n«> xiv, p. 22C.
VIE DE SIXTE-QUINT. 309
restait à faire ne pouvait pas inquiéter beaucoup Fon-
tana. Les deux premières épreuves avaient démontré
la sûreté de ses procédés. D'ailleurs, la troisième opé-
ration, le tirage ou transport de Tobélisque sur le
traîneau, ne présentait par elle-même rien de diffi-
<;ile : mais, avant de l'entreprendre, il fallait désarmer
les moufles et les cordes attachées à l'échafaudage et
à Taiguille; tirer celle-ci à une certaine distance en
dehors de l'échafaudage, afin d'éviter qu'en le dé-
montant, il ne vint à tomber dessus quelque poutre
ou barre de fer; faire une excavation autour du pié-
destal, pour l'enlever et le transporter à l'endroit
indiqué sur la place de Saint-Pierre; prolonger le
terre-plein, en l'élargissant, jusqu'à cet endroit; re-
faire l'échafaudage , enfin élever l'aiguille à sa nou-
velle place. Ces différentes opérations demandaient
du temps, et quelle que fût l'ardeur déployée par l'ar-
chitecte, ses conducteurs et ouvriers, plusieurs mois
devaient encore s'écouler, avant que Sixte ne pût voir
du Vatican l'obélisque surmonté de la croix sainte, en
face de la principale porte de la basilique dédiée au
chef des Apôtres.
Le 8 mai, sans perdre de temps, on se mit à désar-
mer les cabestans, travail qui exigea quatre jours en-
tiers. Ensuite Taiguille fut tirée avec quatre cabes-
tans, jusqu'à ce qu'elle se trouvât entièrement sortie
de l'échafaudage qu'on allait défaire. En le démon-
tant, les pièces de bois, les ferrements, les cor-
dages, etc., furent numérotés avec soin et mis à part,
afin de les retrouver pour le rétablir sur la place de
Saint-Pierre. Dès qu'il eut été enlevé, on se mita
creuser la terre autour du piédestal, enfoui à une
profondeur de quarante palmes. Lorsqu'on l'eut dé-
2i
370 TIE DE SIXTE-QUINT.
coaTert à moitié, on trouTa soo premier morceaa
sur lequel étaient les dés qui portaient Taigoille. Sons
ce premier moreeaa, il y avait une cimaise d^nne
seule pièce, et, aa-dessous, la partie basse du piédes-
tal reposant sur un socle de marbre blanc, formé de
trois morceaux attachés ensemble par des agrafes en
fer recouvertes en plomb. Ce socle baignait dans Tean,
qn*on voyait sourdre de toutes parts. Il était si so-
lidement établi, qu'il fallut toute une journée pour
Tarracher de sa plate-forme en travertin, qu on laissa
au fond, n*étant pas assez précieux pour motiver son
enlèvement.
Comme il fallait conduire Taiguille jusque sur la
place de Saint-Pierre, à une distance de cent quinze
cannes, pour Ty dresser, celte place fut nivelée, et il
se trouva qu*elle était d'environ quarante palmes plus
basse que Tendroit où se trouvait alors Tobélisque.
C'est pourquoi on fit un terre-plein qui allait en pente
depuis cet endroit jusqu'à la place, en prenant la
terre derrière la construction de Saint-Pierre, sur le
mont Vatican : à sa base, il avait cent palmes de lar-
geur, au sommet cinquante, et sa hauteur était de
trente-sept palmes; il allait en s'élargissant jusqu'à
cent vingt -cinq palmes à la base et quatre-vingt-quinze
au sommet, autour de l'échafaudage qu'on devait re-
monter. La terre était soutenue par une palissade de
poutres, appuyée de chaque côté sur des étais et des tra-
verses, afin qu'elle ne fléchît pas sous l'énorme poids
de l'obélisque. Le terre-plein terminé, l'échafaudage
fut remonté, en le disposant de manière à laisser,
entre ses deux compartiments, Tespace nécessaire au
passage et au redressement de l'aiguille.
Nous avons dit que Fontana avait commencé les
VIE DE SIXTE-QUINT. 37t
fondations de Tobélisque sur la place Saint-Pierre dèâ
qu'il avait été chargé seul de l'entreprise . Il y fit
replacer successivement le socle en marbre, après
l'avoir repoli , et les autres parties du piédestal.
On déposa sous ce socle plusieurs médailles, dont
deux en or, avec l'effigie de Pie V, et au revers la re-
ligion et la justice. — Les trois morceaux du socle
furent placées à la distance l'un de Tautre d'un tiers
de palme, afin qu'ils fissent un peu saillie sur les côtés,
pour donner plus de grâce au piédestal. Entre deux
de ces morceaux, on scella une dalle de marbre, sur
laquelle on entailla, en langue latine, le nom de Sixte,
et, succinctement, les procédés suivis pour mener à fin
cette œuvre, ainsi que le nom, le prénom et la patrie
de l'architecte, avec la date, afin de perpétuer la mé-
moire du fait. Pendant ces opérations, on n'avait pas
cessé de travailler à l'échafaudage, et il se trouva ré-
tabli et prêt à fonctionner de nouveau, le jour même
que les dés eurent été rescellés pour recevoir l'obé-
lisque.
Le mercredi 40 septembre 1586, tout étant prêt,
deux messes du Saint-Esprit furent dites dans l'église
du Prieuré de Malte, située alors à l'une des extrémités
de la place de Saint-Pierre, au couchant, et tous ceux
qui devaient travailler communièrent, comme la pre-
mière fois. Après avoir adressé à Dieu la prière qu'il
voulût bien assurer le succès de leurs efforts, pour sa
plus grande gloire, chacun fut placé à son poste, et
à la pointe du jour, on commença, avec quarante ca-
bestans, cent quarante chevaux et huit cents hommes,
ainsi que les mêmes signaux de trompette et de cloche.
Pendant que la pointe de Tobélisque allait en s'éle-
vant, quatre cabestans, placés en sens inverse, tiraient
372 VIE DE SIXTE-QUINT.
constamment le pied en avant, de manière que les
cordages qui soulevaient Taigùille en haut, travail-
laient à plomb, et n'avaient pas à tirer Taiguille par
derrière, et encore moins à lutter contrôla résistance de
son pied, qui, sans cette manœuvre, aurait dû être calé,
ainsi que firent probablement les anciens. De plus, au
fur et à mesure que la pointe s'éloignait de terre, le
poids allait en diminuant, parce que le fût appuyait
sur le pied que Ton tirait en avant par un mouvement
régulier : si bien que Fobélisque fut relevé avec la
plus grande facilité jusqu'à moitié de sa perpendi-
culaire. Arrivé à cet angle, il fut appuyé sur des
étais, et le travail resta suspendu, pour donner aux
ouvriers le temps de dîner. Après avoir mangé, cha-
cun reprit son poste avec diligence, et la manœuvre
recommença.
« En ce moment, ajoute Fontana^ vers les vingt et
une heures, passa l'ambassadeur de France, qui venait
rendre sa première visite à notre seigneur : il était
entré dans Rome par la porte Angelica, et traversant
la place, il s'arrêta pour voir deux reprises de tirage.»
— Cet ambassadeur était le duc de Luxembourg, en-
voyé par Henri III, bien qu un peu tard, pour com-
plimenter Sixte sur son avènement, et pour appuyer
certaines demandes que le roi avait déjà fait présenter
par son ambassadeur ordinaire, le marquis de Pisani.
Le pape avait voulu frapper le duc par un grand
spectacle, montrant sa puissance et sa supériorité sur
les autres souverains. Sous différents prétextes, il
avait retardé rentrée de l'ambassadeur, et l'audience
qu'il devait lui accorder, jusqu'au 10 septembre, jour
1. Fol. 33.
VIE DE SIXTE-QUINT. 3"îï
iixë pour l'érection de Tobélisque. En outre, au lieu
de le laisser arriver au palais du Vatican par la porte
du Peuple, il le fit conduire par la porte Angélique,
en longeant le Borgo^ et en l'obligeant à traverser la
place de Saint-Pierre. La vue de cette armée d'ou-
vriers, travaillant au milieu d'une forêt de poutres
et comme d'un immense filet de cordages, frappa
le duc de Luxembourg, qui en témoigna son éton^
nement, en disant : — «Qu'il admirait Rome ressus^
citant par les mains de Sixte ^ » — La vérité est, qu'il
n'y avait alors en Europe aucun souverain, sans ex*
cepter Philippe II, l'ordonnateur du triste palais de
TEscurial, qui pût être comparé, pour le goût des
arts et l'ardeur des grandes entreprises, au pontife
romain .
« L'obélisque, continue Fontana, fut dressé en cin-
quante-deux reprises, et ce fut un très-beau spectacle
sous beaucoup de rapports; car il y avait un énorme
concours de monde, et il y eut beaucoup de per-
sonnes qui, pour ne pas perdre les places où elles se
trouvaient pour voir, restèrent à jeun jusqu'au^ soir.
D'autres construisirent des espèces de tribunes éle-
vées pour les curieux, et gagnèrent assez d'argent.
Au coucher du soleil, l'aiguille se dressait droite sur
son piédestal, mais, sous elle, se trouvait le traîneau
qu'elle avait emporté avec elle pendant qu'on réle-
vait. Aussitôt, avec plusieurs mortiers, le signal fut
donné au château Saint-Ange, dont toute l'artillerie
se mit à répondre par des décharges réitérées, et la
ville entière fut dans la joie. Tous les tambours et
tous les trompettes de Rome accoururent à la maison
1. Bellori, Vie de D. Fontana, y. 153.
374 VIE DE SIXTE-QUINT.
de Tarchitecte, faisant entendre des fanfares, an mi-
lieu des applaudissements de la foule. Pendant que le
canon du château Saint-Ange annonçait au loin la
réussite, notre seigneur se trouvait dans la rue de*
Banchi, revenant de Monie-Cavalio à Saint-Pierre,
pour donner, dans le Consistoire public, sa première
audience à l'ambassadeur de France. C'est dans cette
rue, que fût apportée à Sa Sainteté la nouvelle que
Taiguille était heureusement érigée, ce qu'elle apprit
avec beaucoup de satisfaction, en témoignant la plus
grande joie. — Les sept jours suivants furent employés
à tourner et arranger les cabestans, et à attacher les
moufles aux quatre faces de l'obélisque, afin de pou-
voir l'ajuster à sa place. On ajouta au premier appa-
reil quatre grosses poutres, longues chacune de
soixante-dix palmes, pour senir de levier, et le jour
fixé pour enlever le traîneau, on commença par faire
tirer les cabestans, ensuite par peser fortement sur les
leviers, de manière à soulever un peu l'aiguille; et
aussitôt, les charpentiers se mirent à étayerl son pied
avec des coins, ce pied étant plus large que le traî-
neau. Après l'avoir ainsi calée avec des coins plus
épais que le traîneau, celui-ci fut retiré, et l'obélisque
resta posé sur les coins. On se mit alors à préparer
les dés de bronze qui devaient le porter, plombant
ceux qui avaient des pattes ou pivots; ce travail fut
achevé le même jour. On commença ensuite à faire
virer les cabestans et à peser sur les leviers, et pen-
dant cette manœuvre, on retirait, l'un après l'autre,
tous les coins, et l'aiguille allait peu à peu s'abais-
sant, de sorte que le même soir elle reposait sur les
dés; mais, comme il était tard, on ne put l'y ajuster
exactement. Le lendemain, elle fut mise à plomb de
VIE DE SIXTE-QUINT. 375
cette manière : comme elle était armée de madriers,
<le ferrements et de cordages, cette opération était fa-
cile. Je savais que lobélisque présentait une largeur
de deux palmes par face... Je fis prendre un morceau
•de bois long de deux palmes, et l'ayant fait placer au
milieu des faces, sous la pointe, on faisait pendre le
plomb au milieu de la face jusqu'au pied, le tou-
chant à peine; c'est ainsi qu'on l'ajusta. Mais,
comme les dés n'étaient pas égaux, il fut nécessaire
de placer sur plusieurs d'entre eux des plaques de
bronze (représentant des lions, emblème adopté par
Sixte dans ses armoiries). L'aiguille fut ensuite débar-
rassée de son armature et des moufles, et le 27 du
même mois de septembre on put la voir complète-
ment nue. En ayant été informé, notre seigneur or-
donna que, le même jour, il serait fait une proces-
sion solennelle pour consacrer à son sommet une
croix dorée, et pour purifier et bénir Taiguille, ce qui
eut lieu de la manière suivante.
« Dans la matinée du vendredi, vers quinze heu-
res \ une messe solennelle, pour consacrer la croix,
fut chantée à Saint-Pierre par l'évêque Ferratini.
Lorsqu'elle fut terminée, l'évêque se vêtit d*une
cbappe rouge, et précédé de la bannière du chapitre
de Saint-Pierre, de la croix et des chandeliers, il se
mit en marche. La procession, composée de tout le
clergé de Saint-Pierre, au nombre de plus de cent
clercs, bénéficiers et chanoines (dont Fonlana donne
les noms), sortit de la basilique et se déploya sur la
place dans le plus grand ordre. Elle gravit le terre-
1. Â environ huit heures et demie du malin, les heures étant
•comptées à la manière italieni\e , à partir du coucher du soleil, qui
« lieu Tcrs cinq bcures et demie, à la fin de septembre»
376 VIE DE SIXTE-QOINT.
plein, et s'ayança jusqu'à un autel appuyé à la face de
Tobëlisque, tournée vers Téglise. La croix destinée à
surmonter Faiguille était placée sur cet autel, qui
était décoré lui-même d'une autre croix et de six chan-
deliers d'argent avec des cierges allumés, et couvert
d'un baldaquin en damas rouge. A gauche, se trouvait
une petite table avec Thysope, Teau bénite et autres
choses nécessaires. A droite, un espace avait été mé-
nagé, afin que le clergé pût s'asseoir. Autour, se te-
nait la garde suisse pour empêcher la confusion du
peuple. Le célébrant fut accompagné de l'illustrissime
Scipione Gonzaga, patriarche de Constantinople, et
de monseigneur l'archevêque de Turin, à présent car-
dinal. En avançant, la procession chanta différentes
antiennes, ainsi que des psaumes. A l'autel de l'obé-
lisque, la croix fut bénite, en accomplissant les rites
prescrits dans le pontifical, et ensuite elle fut baisée
par tout le clergé. Ces cérémonies accomplies, Té-
vêque purifia et bénit l'obélisque, en l'aspergeant
avec l'eau sainte et chantant différentes prières; en-
suite il se leva, et la mitre sur la tête, étendant les
mains vers Tobélisque, il dit : Exorcisa te. Prenant en-
suite l'hysope de la main du diacre qui le suivait, et
accompagné de l'acolyte portant l'eau bénite, il fit
trois fois le tour de Taiguille , commençant la pre-
mière fois par la droite, continuant ainsi une seconde
fois, et la troisième reprenant par la gauche, asper-
geant d'abord en haut, ensuite en bas, et en dernier
lieu au milieu. En outre, avec un couteau, il traça le
signe de la croix sur les quatre faces de l'obélisque,
en disant : In nomine Patris^ et Filii et Spiritus
Sancti, Amen, Alors Tévêquefemit la croix au diacre,
lequel, aidé des clercs, la tint élevée, et pendant qu'on
VIE DE SIXTE-QUINT. 377
la lirait en haut, on chanta l'hymne Vexilla régis pro-
deunt^ jusqu'au verset 0 cruxy ave. Cette croix était
en bronze doré, haute de vingl-six palmes, large»
dans les bras, de huit palmes. Lorsqu'elle eut été pla-
cée au faîte de l'obélisque, où sa pointe s'élève à cent
quatre-vingts palmes un quart au-dessus du niveau de
la place, le diacre la tenant par le pied, tandis qu'elle
était soutenue par les ouvriers, tous les assistants
restés en bas sur la place s'agenouillèrent, et les
chanteurs entonnèrent : 0 crux, ave, etc. Alors les
trompettes sonnèrent en signe d'allégresse, puis
l'évéque reprit les chanls-et les prières. Lorsqu'il eut
terminé, il encensa la croix placée sur l'aiguille, et le
diacre publia l'indulgence de quinze années accordée
par le pape à tous les assistants. Indépendamment de
cette indulgence, notre seigneur en a concédé à per-
pétuité une autre de dix années et dix quarantaines,
en faveur de quiconque, passant le cœur contrit,
après s'être confessé, dira un Pater et un Ave, et, s'a-
genouillant au pied de la sainte croix posée sur la
pointe de l'obélisque, priera Dieu pour l'heureux état
de la sainte Église et du pontife romain. — L'évoque
entonna ensuite le Te Deum, qui fut achevé par les
chanteurs, tandis que la procession retournait à Saint-
Pierre. A ce moment, les Suisses déchargèrent leurs
arquebuses, ainsi que les mortiers et l'artillerie de la
place, tandis que ceux du château Saint-Ange répon-
daient par de nombreuses détonations. La procession
arrivée dans l'église devant le très-saint Sacrement,
on récita des psaumes et des prières, et l'évoque ayant
donné la bénédiction à tous, chacun se retira. Je
ne rapporte pas ici, ajoute Fontana, les discours
prononcés, non plus que les vers composés à cette oc-
378 VIE DE SIXTE-QUINT.
casion, parce qa*ils ont été précédemment imprimés. »
Telle fut rissue d'une entreprise, qui avait mis en
émoi tous les ingénieurs et tous les architectes de
ritalie. Le succès complet de Fontana prouve qu'il ne
s'était pas trompé dans ses prévisions ; il montre éga-
lement que Sixte avait eu raison de conserver sa con-
fiance à Tartisle, qui n'avait pas douté du cardinal de
Montalto, en lui avançant, pour continuer ^ chapelle
de la crèche, à Sainte-Marie Majeure, toutes les éco-
nomies amassées par son travail pendant les années
difficiles de ses débuis.
Après rheureux achèvement de cette œuvre mé-
morable, le pape voulut donner à son architecte des
témoignages éclatants de sa satisfaction. D'abord,
deux jours après la pose de la croix sur la pointe de
l'obélisque, il le nomma chevalier de l'Éperon d'Or,
lui en fit remettre les insignes par le cardinal Azzo-
lini, et le créa noble romain. Ensuite, il lui fit don
de dix brevets de chevaliers de l'ordre à Notre-Dame
de Lorette, avec faculté d'en disposer à son profit,
dont les prix et revenus devaient s'élever alors à
une somme ou rente annuelle considérable. Il lai
constitua en outre une pension de deux mille écus
d'or réversible à ses héritiers; il lui fit payer comp-
tant cinq mille écus d'or, et finalement il lui donna
tous les matériaux , bois , fers , cordages , outils ,
engins, etc., qui avaient servi à l'entreprise, cadeau
alors estimé à plus de vingt mille écus de mon-
naie romaine (plus de 100,000 francs). En outre.
Sixte autorisa l'architecte à faire graver, pour sa
gloire, son propre nom sur le soubassement de l'obé-
lisque. On peut encore l'y voir aujourd'hui, et lire
cette inscription : « Dominicus Fontana , ex pago agrî
VIE DE SIXTE-QUINT. 379
novocomensis, transtulit et erexù^, » C'est ainsi que le
pape acquitta la dette du cardinal de Montalto. Mais,
comme Tenvie s'attache toujours au succès, ces hon-
neurs, ces récompenses pécuniaires, soulevèrent contre
rheureux favori du souverain pontife des sentiments
de rancune, dont il éprouva, de la part de ses enne-
mis, les terribles effets quelques années plus tard,
après la mort de son illustre protecteur.
Le savant antiquaire Fea assure^ que, selon les
comptes authentiques relevés par lui, le transport et
Térection de Tobélisque du Vatican ont coûté au tré-
sor apostolique trente-sept mille écus (197,950 fr.),
indépendamment de la fourniture de dix mille huit
cent douze livres de métal, pour les outils et pour les
ornements *. Mais, peut-être, conviendrait-il d'ajouter
à ce chiffre la valeur des bois abattus à Campo-Morto
et ailleurs, sur les domaines du chapitre de Saint-
Pierre et de la Chambre apostolique; car on a vu que,
par le privilège accordé à Fontana, il avait le droit
de prendre ces bois sans en payer le prix. Cette entre-
prise dut donc coûter une somme très-considérable
pour le temps, eu égard aux ressources du trésor
pontifical. Mais le pape alors régnant ne ménageait
pas l'argent, lorsqu'il croyait l'employer à la gloire de
Dieu et à son propre honneur.
Sixte n'avait pas encore vu l'obélisque surmonté de
la croix, lorsqu'il revint, le 18 octobre, de Monte-Ca-
1. Bellori, Vie de D. Fontana,^. 155.
2. Dans ees Miscellanea, t. 11, p. 5. Cité par Nibby, Borna, elc,
parte antica^ t. II, p. 288.
3.*FoDUna, fol. 36, v°, dit que le comple de celte opéraUon
s'est élevé à 37,975 écus, non compris le métal placé bous le pied
de la croix, et les lions de bronze sous le fût.
380 VIE DE SIXTE-QUINT.
vallo OÙ il avait passé Tété, reprendre possession de
son appartement au Vatican, accompagné de toute la
cour pontificale; il s'arrêta longtemps sur la place
Saint-Pierre, avant de rentrer dans le palais, consi-
dérant, avec un sentiment de religieuse satisfaction,
l'aiguille et la croix placée au-dessus*.
Dans le dessin gravé qu'il a donné de l'obélisque
mis à sa place ', Fontana représente l'espace ménagé
autour du piédestal, décoré autrement qu'il est au-
jourd'hui. Ce changement provient de ce que, dans
l'année 1723, Innocent XIII ajouta autour de sa base
les ornements en bronze que l'on y voit, avec des
festons et des aigles. Le même pape fit environner,
avec des colonneltes et des barres de fer, l'espace autour
de l'obélisque. Dès 1702, la croix placée au sommet
avait été restaurée par Carlo Fontana.
En 1817, par les soins et sous la direction de mon-
seigneur Gilii, astronome du Vatican, on dessina sur
l'aire de la place un méridien, auquel l'aiguille sert
de gnomon. Enfin, depuis quelques années seule-
ment, quatre candélabres à gaz, à plusieurs branches,
ont été placés aux quatre angles de l'entourage,
comme pour afiîrmer les progrès des inventions hu-
maines, au pied d'un monument qui a été témoin de
tant de changements dans ce monde.
Les inscriptions gravées, par ordre de Sixte, sur le
soubassement et le piédestal de l'obélisque, s'y lisent
1. Le transport et rérection de l'obélisque employèrent une an-
née entière, scion Fontana, qui termine son récit en rendant grâces
à Dieu du tout. (Fol. 36, y°, } Parmi les gravures qui accompagnent
8es explications, il en est une qui représente l'obélisque dressé
vis-à-vis de la façade de Saint-Pierre, telle qu'elle devait êlreM*a-
près le plan de Michel-Ange.
2. Immédiatement avant le Toi. 36.
VIE DE SIXTE-QUINT. 381
encore aujourd'hui. En voici le texte, relevé selon
leur orientation. '
Au sommet de Taiguille, au-dessous de la pointe, à
l'endroit ou commence le carré du fût, le pape fit
graver, en caractères majuscules, afin qu'on pût les
lire de la place, les mots suivants .:
Sanctissimae cruci
Sixtus V. Pont. Max.
Consecravit
E priore sede avulsum
Et Caess. Aug. et Tlb.
I. L. ablatum. — MDLXXXVI.
En bas, sur le piédestal, sous la cimaise du milieu,
au couchant, faisant face à Saint-Pierre :
Christus vincit,
Christus régnât ,
Christus imperat,
Christus ab cm ni malo
Plebem suam diefendat.
Au midi :
Sixtus V. Pont. Max.
Obeliscum Vaticanum diis gentium
Impio cullu dedicatum
Ad apostolorum limina
Operoso labore transtulit.
An.MDLXXXVI.Pont.il.
Au levant
Ecce crux Domini
Fugite partes
Adversae
Vincit Léo
De tribu Juda.
381 VIB DE SIXTE-QUINT.
Aa nord :
Sixtus V. Pont. Max.
Cruci invictae
Obeliscum Vaticanum
Ab impia superstitione
Expiatum justius
Et felicius consecravit.
An. MDLXXXVI. Pont. II.
L'inscription antique est restée gravée sur deux
côtés de Taiguille, un peu au-dessus des lions qui la
portent; elle rappelle la ])remière consécration de
l'obélisque.
Divo Caes. Divi
Julii F. Auguslo
Ti. Caes. Divi Aug.
F. Augus. sacrum.
CHAPITRE XVIII
Bibliothèque du Vatican reconstruite et ornée par Sixte. — Imprimerie
annexée à la bibliothèque.
Rien ne fait plus honneur à la mémoire des sou-
verains pontifes , que le zèle apporté par un grand
nombre d'entre eux à répandre et encourager la con-
naissance des lettres grecques et latines. Dès les pre-
miers siècles de leur établissement à Rome, les suc-
cesseurs de saint Pierre cherchèrent à réunir au palais
de Latran, où ils résidaient, une collection de livres
manuscrits, à laquelle ils joignirent le dépôt des actes
émanés de leur autorité apostolique. La date précise
de la création de cette bibliothèque et de ces archives
paraît incertaine : cependant, on peut la faire remonter
jusqu'au pontificat de saint Hilaire, qui fut créé pape
en 461.
Les archives et la bibliothèque restèrent au palais
de Latran, tant que les papes l'habitèrent : mais
lorsqu'ils allèrent résider au Vatican, les livres et les
archives y furent transportés pour la commodité des
pontifes et de leur entourage. On croit qu'ils y étaient
placés vers Tan 742, à Tépoque de saint Zacharie, qui
augmenta cette collection de manuscrits grecs et latins.
Toutefois, il résulte de plusieurs passages d'anciens
auteurs chrétiens, que, dès le cinquième siècle, indé-
384 VIE DE SIXTE-QUINT.
pendammenl de la bibliothèque réunie au palais de
Lalran, il en existait également une autre à côté de
la basilique de Saint-Pierre *. Quoi qu'il en soit de ces
commencements, il est certain que Clément V, en
fixant sa demeure dans la ville d'Avignon, en 130o,
y fit transporter la bibliothèque du Vatican. Elle fut
rapportée à Rome, par ordre de Martin V, élu
en i417, et replacée dans le palais apostolique : mais
il était resté à Avignon un assez grand nombre de
livres et d'actes pontificaux, qui ne furent rétablis au
Vatican qu'en i784, sous le pontificat de Pie VI.
Après Martin V, le premier pape qui prit à cœur
d'augmenter la bibliotlièque apostolique fut Nicolas V.
Constantinople venait de tomber au pouvoir des Turcs,
le 29 mai i4o3; un grand nombre de Grecs distin-
gués par leur savoir, se trouvaient contraints d'aban-
donner leur patrie pour échapper à la barbarie de
leurs oppresseurs. Beaucoup d'entre eux choisirent
l'Italie pour refuge; ils y apportèrent quantité de ma-
nuscrits de différents auteurs, et particulièrement des
Pères de l'Église d'Orient. Nicolas V, ami des lettres,
accueillit avec empressement dans Rome ces savants
fugitifs. Il acheta les manuscrits dont ils étaient por-
teurs, les fit traduire en latin, et en forma une col-
lection de cinq mille volumes. En outre, il fit chercher
et acheter, à prix d'or, les manuscrits d'auteurs anciens
ou modernes, provenant de la bibliothèque des empe-
reurs de Constantinople. Il employa de grosses sommes
à se procurer ces précieuses épaves, et, pour les re-
trouver, il envoya en Grèce, en Allemagne et ailleurs
des émissaires très-versés dans l'usage des idiomes
1. Voy. Nibby, Roma neW anno MDCCCXVIll , parte modernoy
p. 304 et suivantes.
VIE DE SIXTE-QUINT. 3^5
grecs et latins. Ainsi, n'épargnantni soins ni dépenses,
ce pontife éclairé parvint à accroître considérablement
la bibliothèque du Vatican. De plus, en faisant con-
naître par des traductions latines le contenu des ma-
nuscrits retrouvés, il contribua puissamment à ra-
nimer le goût de la langue et de la littérature grecques,
tombées dans Toubli le plus regrettable, aussi bien à
Rome que dans les autres contrées de FEurope, depuis
plusieurs siècles.
Nicolas V avait réuni tous les livres et les manuscrits
dans un appartement du Vatican situé dans la cour
du Pappagallo, loin des autres salles. En pénétrant
dans celte cour par Tescalier de Constantin, on voit
encore aujourd'hui une porte ancienne, avec ses jam-
bages de marbre et les armes de Sixte IV au-dessus
de l'architrave. Elle donne entrée dans une immense
salle de 106 palmes de longueur sur 43 de large,
dont la voûte peinte à fresque renferme un grand
nombre de lunettes, sur lesquelles sont représentées
des figures à mi-corps de prophètes, de docteurs de
l'Église et d'anciens philosophes. En outre, dans le
champ, entre ces lunettes, on voit des perspectives
architecturales et des paysages peints par Baccio Pin-
telli, par ordre de Nicolas V, ainsi que le rapporte
Vasari, dans la vie de cet artiste.
Après Nicolas V, la bibliothèque Vaticane fut ma-
gnifiquement augmentée par les soins de Calixte III,
qui dépensa, dit-on, quarante mille écus dans ce but.
Imitant cet exemple, Sixte IV, délia Rovere, en-
treprit, aussitôt après son avènement en i47i, de
continuer l'œuvre de ses prédécesseurs. Il se distingua
tellement par son goût pour les livres précieux qu'il
fit acheter dans toutes les parties du monde, que
25
3M VIE DE SIXTE-QUINT.
rArioste, a pu citer son nom, dans une de ses satires,
et le proposer comme un modèle à suivre :
a De' libri autichi anco mi puoi proporre
Il numer grande , che per public use
Sisto da tutto il moudo fa raccorre. »
En témoignage de sa sollicitude pour la biblio-
thèque, Sixte IV s'y fit représenter assis, entouré de
cardinaux et de prélats, parmi lesquels on distingue
le célèbre Platina, auquel il avait confié la direction et
la garde de cette précieuse collection. Cette peinture
était à fresque ; elle a été transportée sur toile, et se
trouve actuellement dans la galerie des tableaux du
Vatican; elle est attribuée à Pietro délia Francesca da
Borgo san Sepoloro, le maître du Perugin, et elle se
fait également remarquer par la beauté de TexpressioB
et la correction du dessin.
Au-dessous de cette peinture on lit les distiques
suivants, qui font allusion aux entreprises menées à
fin par Sixte IV :
(( Templa, domum expositis, vicos, fora, mœnia, pontes,
Virgineam Trivii quod reparavit aquam ;
Prisca lic'et nautis statuas dare commoda portus
Et Vatioanum cingere, Siste, jugum.
Plus taraen iirbs débet : nam quge squalore latebat,
Cernitur in celebri bibliotheca loco. »
Après Sixte IV, les papes Léon X, Paul IV, Pie V
et Grégoire XIII, furent ceux qui s'occupèrent le plus
de la bibliothèque Vaticane : ils s'efforcèrent d'ac-
croître le nombre des livres, et de préposer à la sur-
veillance de ce précieux trésor les hommes les plus
aptes à en faire apprécier toute Timportance.
VIE DE SIXTE-QUINT. 38T
C'est ainsi que Léon X y introduisit Pietro Bembb
et Giacomo Sadoleto, ses secrétaires, avec la charge
de veiller spécialement à son accroissement. Il en
nomma Beroalde le jenne, garde ou conservateur
(custode] ; il voulut aussi qu'on y fît des cours, comme
dans une académie. Par son ordre, Agostino Nifo y
enseigna la philosophie, Ghristoforo Aretino la méde*
cine, Girolamo Botticella le droit, Jano Parrasio les
lettres latines, et Basile Chalcondile, fils de Demetrius,
les lettres grecques. Les leçons et les écrits de ces
hommes distingués contribuèrent puissamment à éta-
blir la réputation de la bibliothèque du Vatican, qui
pouvait être considérée alors comme le plus important
dépôt de livres et de manuscrits existant en Europe.
Au milieu des controverses religieuses soulevées
par la Réforme entre les protestants et les catholiques,
Pie IV avait placé cette bibliothèque sous la surveil-
lance spéciale du cardinal Sirleto, avec défense ab-
solue d'en laisser sortir aucun manuscrit, livre, titre
ou document quelconque. Cette défense fut rigoureu-
sement observée, et, sans perdre aucun volume, la
bibliothèque continua de s'enrichir de nouvelles pu-
blications.
Cependant, Taccroissement de cette immense col-
lection, surtout depuis l'invention de l'imprimerie, ne
permettait plus de placer, dans la salle construite par
Nicolas V, les acquisitions nouvelles, et un très-grand
nombre de livres gisaient entassés sans aucun ordre
dans plusieurs pièces voisines. Sixte-Quint comprit la
nécessité de créer dans le Vatican un nouveau local,
plus vaste et mieux approprié que l'ancien à sa des-
tination. Il en commanda le plan à Domenico Fon-
tana, dont l'activité d'exécution égalait la promptitude
388 VIE DE SIXTE-QUINT.
de conception du pontife. L'architecte proposa de pla-
cer la bibliothèque dans la partie du palais connue sous
le nom de Belvédère, et d'y élever un bâtiment gran-
diose, qu'il s'engageait à terminer entièrement en une
seule année, même avec la décoration intérieure, de
manière à pouvoir y placer les livres après ce court
intervalle de temps. Le fait ne semblerait pas croyable,
s'il n'était attesté, non-seulement par Fontana, mais
par beaucoup d'écrivains contemporains.
Bramante, architecte du Vatican sous Léon X, avait
imaginé d'établir, à côté du Belvédère, une immense
cour ornée, longue de quatre cents pas, qui devait
s'étendre jusqu'à la Tour des vents, et qui, par sa dis-
position, aurait servi de décoration à cette partie du
Palais. Sixte, qui cherchait un emplacement pour y
transférer la bibliothèque, trouva que sa place la plus
convenable serait dans le nouveau bâtiment, qui par-
tagerait par le milieu cet immense espace. La biblio-
thèque devait en effet beaucoup gagnera occuper cet
emplacement; mais, par contre, l'ensemble de la per-
spective du palais y perdait la réalisation du magni-
fique plan inventé par le Bramante. Quoi qu'il en soit,
ce fut dans ce lieu que, pour se conformer aux désirs
du pape, Domenico Fontana dut jeter les fondations de
la nouvelle bibliothèque; il en poursuivit Tachève-
ment avec une activité sans égale, y employant con-
stamment cent maçons, cent peintres et leurs aides,
afin de pouvoir la livrer, avec toutes ses dépendances,
ainsi qu'il s'y était engagé, une année environ après
la pose de la première pierre.
César Nebbia, d'Orvieio, dont parle Vasari dans
ses Vies des peintres, et Giovani Guerreo, de Modane,
furent les principaux artistes auxquels l'architecte
VIE DE SIXTE-QUINT. 3W
confia la direction et la surveillance de tous les oui-
vrages de peinture. Le Nebbia était élève de Giro-
lamo Muziano, et grand imitateur de sa manière. Son
maître Tavaît employé souvent, et, en particulier, lors-
qu'il peignit sous Grégoire XIII, la galeriedu Vatican.
Il lui avait également fait exécuter beaucoup de
choses dans laj chapelle Grégorienne, à Saint-Pierre.
Aussi, le Muziano étant mort, laissant inachevé le
tableau de Saint Basile célébrant la messe^ ce fut le
Nebbia qui le termina.
Pour décorer la nouvelle bibliothèque, cet artiste
fut chargé de dessiner d'abord le modèle de chaque
sujet que Ton devait peindre ; il en formait une com-
position très-vivement accentuée; ensuite, les autres
artistes sous ses ordres la coloriaient à fresque, en
suivant ses indications. Ce fut Frédéric Ranaldo,
custode de la bibliothèque, qui trouva Tidée d'y re-
présenter les principales actions de Sixte, les conciles,
l'invention des différents caractères d'écriture, et la
fondation des plus fameuses bibliothèques connues
dans le monde. Giovanni Guerreo inventa les em-
blèmes et les autres ornements, les dessinant d'abord,
et les faisant peindre à fresque par les autres artistes.
Mais, dans ce travail qui exigeait une célérité mer-
veilleuse, Guerreo et le Nebbia furent admirablement
secondés par Jean-Baptiste Ricci, de Novare, qui,
bien que jeune encore, avait un grand fond d'imagi-
nation et une égale facilité d'exécution ^ Ces trois ar-
tistes peignirent toutes les compositions, tous les
emblèmes à l'intérieur de la bibliothèque, et, en
1. Voy. Le Vite de' Pitiori, de Giov. Baglione, éd. de Naples,
1733, in-4<», p. 110 et 140.
390 VIE DE SIXTE-QUINT.
outre, ils représentèrent sur les murs extérieurs un
grand nombre de figures symboliques , telles que la
Providence, la Religion, la Vigilance, etc., entourées
d'arabesques avec les armes de Sixte, c'est-à-dire des
jnontagnes , des lions, des branches de poirier et des
couronnes. Mais aujourd'hui ces fresques sont dé-
truites.
L'entrée de la bibliothèque est indiquée au milieu
de l'immense corridor dit de la Cléopâtre, par une
grande et belle porte en travertin, au-dessus delà-
quelle se voit un écusson aux armes de Sixte-Quint;
sur cette porte, dans un champ d'azur, on lit cette
inscription, peinte en lettres d'or :
Sîxtus V. Pont. Max. Bibliothecam
Yaticanam aedificavit, exornavitque^
An. iS86. Pont. IH.
Après avoir traversé celte porte, on se trouve dans
une salle majestueuse, sorte de vestibule , longue de
68 palmes et large de 33, dont la voûte est peinte à
fresque avec beaucoup d'art. On y voit représentée
une imprimerie, avec bon nombre de personnages,
.occupés les uns à composer, les autres à passer les
feuilles sous la presse, ceux-ci à corriger les épreuves,
xîeux-là à faire sécher les feuilles, à les plier et à les
attacher, etc. Toute cette composition est peinte avec
une telle perfection de contours, un si grand naturel
dans les poses et une si excellente morbidesse de colo-
ris, qu'on doit certainement l'attribuer à l'un des
meilleurs artistes de cette époque. A un autre point
4e vue, cette représentation des différentes opéra-
tions d'une imprimerie, vers la fin du seizième siècle,
VIE DE SIXTE'QUINT. 301
jD'ést pas moins intéressante ; elle peut servir à éta^
tlir la preuve authentique des procédés de cet art à
celte époque, et par sa comparaison avec les mé-
thodes actuelles, elle montre combien, depuis deux
siècles et demi, l'art de l'imprimerie a fait de pro-
grès.
Cette première salle, où se tiennent les employés
et le custode^ précède la bibliothèque proprement dite,
dans laquelle on pénètre par une porte placée en
face. Dans une lunette, adroite, on voit Sixte-Quint
assis sur un trône, ayant près de lui, d'un côté le
cardinal Alexandre Peretti, son petit-neveu, et le
cardinal Caraffa, alors bibliothécaire; de l'autre, le
jeune Michel Peretti et Domenico Fontana. Ce der-
nier, agenouillé , lui présente le plan de la biblio-
thèque, dessiné sur une feuille de papier : tout autour
sont les camériers du pape avec le custode de la biblio-
thèque, tous peints d'après nature. On attribue^ cette
peinture, soit à Scipione Gaetano, soit à Pietro Fac-
chetti, habile portraitiste. Quel qu'en soit l'auteur,
elle est fort remarquable et mérite d'être signalée.
A l'entrée, sur deux grandes tables de marbre, sont
gravées deux inscriptions : celle à droite rappelle que
la bibliothèque du Vatican a été transférée dans ce
local par Sixte-Quint en 1588; celle à gauche est un
décret faisant défense, même aux employés, d'empor-
ter les livres et les manuscrits, sans une permission
spéciale de la main du souverain pontife, et mena-
çant d'excommunication ceux qui, par mauvaise foi,
altéreraient les textes et détourneraient les livres,
1. Taja, dans sa deecription du palaU du Vatican, éd. de 1740,
Komay p. 425.
un VIE DE SIXTE-QOIlfT.
«ans qu'ils puissenl être absoos de ce délit, si ce n^esl
par le pape lui-même. Voici le lexte de cette in-
scriptioD, qui est comme la charte de la bibliothëqae :
SixU V. PonL Max.
Perpetao hoc decreto de libris Vaticans
Bibliothecs conservandis
Qus îofra suât scripta bunc in modum
Sancita sunto
ioYiolataqae observantor.
Nemini Ubros, codices, Tolomina
Hujus Vatican» bibliothecae
Exea auferendi^ extrahendi
Alio¥e asportandi
Non bîbliothecario neque custodîbos
Scribisq. neque quibusvis aliis,
Cujosiris ordinis et dignitatis,
Nisi de licentia summi Rom. Pont.
Scripta manu,
Facultas esto.
Si quis secus fecerit, libros
Partemve aliquam abstulerit,
Extraxerit, depresserit, rapseritq.,
Concerpsarit, corruperit
Dolo malo ,
Illico a fidelium communione ejectus,
Maledictus,
Anathematis irinculo
CoUigatus esto,
A quoquam prxterquam Rom. Pont.
Ne absolvitor.
La grande salle de la bibliothèque est partagée en
deux nefs, élevées sur sept grands piliers. Elle est
longue de 285 palmes, large de 70, et éclairée par sept
VIE DE SIXTE-QUINT. 593
fenêtres. Les voûtes, les piliers, les murailles sont en-
tièrement couverts de peintures à fresque, représen-
tant les événements les plus mémorables des trois
premières années du pontificat de Sixte-Quint. Ces
fresques sont accompagnées de distiques latins don-
nant l'explication de la scène représentée ; ils ont été
eomposés, selon les uns, par Silvio Antoniano, secré-
taire du Sacré-Collége, selon d'autres, par Guglielmo
Bianchi, camérier secret du pape.
La première composition représente Sixte allant
prendre possession à Saint-Jean de Latran, accompa-
gné des ambassadeurs, de la noblesse romaine et d'une
foule énorme de peuple. On y lit ces vers, qui font al-
lusion à la présence, dans son cortège, des princes du
Japon, venant des antipodes et alors à Rome :
Ad teraplum antipodes Sixtum comitantur euntem,
Jamque novus pastor pascit ovile novum.
Dans la seconde fresque, qui occupe toute la grande
lunette du fond, on voit son couronnement solennel
sur la place de Saint-Pierre, avec ce distique :
Hic tria, Sixte, tuo capiti diademata dantur,
Sed quartum in cœlis te diadenia manet.
Les galères construites pour protéger les côtes des
États romains et prendre part à la guerre contre les
Turcs font le sujet de la troisième fresque, expliquée
par cette devise :
Instruit hic Sixtus classes, quibus aequora purget.
Et Solymos victos sub sua jura trahat.
99i ,VIB DE SIXTE-QUINT.
. La quatrièHie montre Térection de TobôlUque sar
la place de Sainte-Marie Miyeure :
Qui regum tumulis obeliscus serviit olîm.
Ad cunas Christi^ tu^ pie Sixte^ locas.
La translation du corps de Pie V à Sainte-Marie
Majeure est représentée dans la cinquième compo-
sition :
Transfers, Sixte, Pium, transferre an dignior aller,
Transferri an vero dignior aller erat.
La restauration de la colonne Ântonine est le sujet
de la sixième peinture. Sixte fit poser à son sommet la
statue dorée de saint Paul, à la place de celle d'Anto-
nin.le Pieux, qui, selon l'opinion générale, avait été
détruite par les Barbares. Les vers font allusion à ces
deux événements :
Jure Anloninum Paulo vis, Sixte, subesse;
Nam vere hic pius est, impius ille Pius.
La septième fresque, dans laquelle Tarliste a déployé
une grande fantaisie d'invention , montre Thospice
construit par le pontife, près du pont Sixte, pour re-
cevoir les indigents :
Quaeris cur tota non sil mendicus in urbe?
Tecta parai Sixtus, suppeditatque cibos.
La huitième est la vue de Tobélisque élev^ sur la
place de la Porte du Peuple, où il fut transféré du
grand Cirque :
Maximus est obelus, circus quem maximus olira
Condidil, et Sixtus maximus inde trahit.
VIE DE SIXTE-QUINT. 395
* La chapelle du Santo-Presepe, à Sainte-Marie Ma-
jeure, est représentée dans la huitième composition,
avec ces vers :
Virginis absistit mirari templa Dianae,
Qui fantiin hoc intrat^ Yirgo Maria, tuum.
La dixième est une peinture allégorique : on y voit
les trois montagnes faisant partie des armes de Sixte ;
elles sont entourées de femmes de tout âge et de tout
rang. Dans les campagnes voisines, on aperçoit un
grand nombre de porcs qui s'enfuient. Cette fresque
fait allusion à la licence désordonnée des mœurs à
laquelle le sévère pontife mit un frein, ainsi que l'ex-
plique le distique suivant :
Virgo intacta manet, nec vivit adultéra conjux,
Castaq. nunc Roma est^ quœ fuit ante salax.
La onzième fresque, au fond de la nef, sur Tarcature
à gauche, représente la ville de Rome et particulière-
ment les rues nouvelles, ouvertes, élargies et nivelées
par Sixte, pour faciliter l'accès des églises et des lieux
saints, ainsi que l'attestent ces vers :
Dum rectas ad templa vias rectissima pandit ,
ïpse sibi Sixtus pandit ad astra viam.
Sur la douzième, on voit la fontaine de Moïse, à la
place de' Termini :
Fons Félix, celebri notus super aethera versu,
Romulea passim jugis in urbe fluît.
La treizième, au-dessus de la sixième croisée, pré-
396 VIE DE SIXTE-QUINT.
sente la vue du palais de Latran , reconstraii par
Sixte.
Quintus restituit Laterana palatia Sixtus,
Atque obelum médias transtulit ante fores.
La quatorzième montre Sixte se rendant à Sainte-
Marie Majeure, après son élection, pour y ouvrir le
jubilé, publié dans tout le monde catholique pour la
première fois, à l'occasion de Tavénement d'un nou-
veau pontife, selon ce distique :
Sixtus regnum ioiens indicit publica vota;
Ponderis^ oh ! quanti vota fuisse vides !
Dans la quinzième, on voit la colonne Trajane, avec
les constructions qui Tenlouraient, et un paysage eu
perspective dans le lointain. Cette composition fait
allusion à la pose de la statue de saint Pierre, en
bronze doré, que Sixte fit placer au sommet de cette
colonne, comme l'expliquent ces vers :
ut vinclis tenuit^ Petrum sic alta columna
Sustinet; hiac decus est, dedecus unde fuit.
Sur la seizième, un arbre couvert de fruits, et, près
de son tronc, un lion rampant entouré d'un troupeau,
symboles de l'abondance et de la sécurité rétablies
par le pontife :
Temporibus Sixti redeunt Saturnia régna.
Et pleno cornu copia fundit opes.
Sur la dix-septième, l'obélisque du Vatican, avec
les machines employées à son érection. Il est à noter
que cette fresque montre la basilique de Saint-Pierre
VIE DE SIXTE-QUINT. 397
dans l'état où elle se trouvait alors, c'est-à-dire sans
la coupole, dont il n'existait que le tambour, et avec
une seule petite coupole latérale Cprobablement celle
de la chapelle de Saint-Grégoire] ; on y voit aussi le
palais du Vatican, tel qu'il était avant les augmenla-
lîons exécutées sous Clément VIII. Au-dessous ce dis-
tique :
Dum stabit motus nullis obelîscus ab Euris ,
Sixte^ tuum stabit nomen honosque tu us.
La dix-huitième et dernière de ces compositions,
qui est au-dessus de la première fenêtre à gauche,
montre un lion sur trois montagnes, armes de Sixte,
entouré d'un troupeau, et dans le lointain des loups
mis en fuite par la foudre que le lion tient dans ses
griffes, avec ces vers qui rappellent la répression du
brigandage :
Alcides partem Italiae praedone redemit;
Sed totam Sixtus. Die mihi major uter?
Parmi ces fresques, il y en a plusieurs dans les-
quelles on peut admirer des paysages attribués à Paul
Brill. On voit, en effet, dans la vie de ce peintre par
le Baglione^ qu'il fut occupé à composer des paysages
dans quelques-unes des fresques exécutées du temps
de Sixte-Quint. D'ailleurs, il est facile de reconnaîlre
sa manière et son style, surtout en comparant les pein-
tures de la bibliothèque, avec le magnifique paysage
de la salle Clémentine, que Paul Brill exécuta quel-
ques années plus tard, par ordre de Clément VIII.
Toutes les fresques dont nous venons de donner la
1. Ut supra fT^, 185.
398. VIE DE SIXTE-QUINT.
description ne sont pas également remarquables ; loin
de là, les meilleures n'indiquent qu'un art secondaire :
néanmoins, comme ensemble, elles produisent un
effet décoratif satisfaisant, et elles dénotent une
grande habileté pratique de la part des artistes qui les
ont inventées et exécutées en un si court espace de
temps.
En revenant à la porte d'entrée, si Ton fait, à gau-
che, le tour de la salle, on trouve les peintures sui-
vantes, qui rappellent les principales bibliothèques de
l'antiquité.
D'abord, c'est Moïse qui remet le Livre de la Loi, le
premier de tous, aux Lévites, afin qu'ils le conservent
dans le Tabernacle, ce qui est expliqué par l'inscrip-
tion :
Moyses librum legis Levitibus in tabernaculo
reponendum tradit.
La bibliothèque dTsdras, dont il est fait mention
dans le livre IV des Machabées, ch. ii, v. 13, est le
sujet de la seconde peinture, avec cette inscription :
Esdras sacerdos et scriba bibliothecam sacram restituit.
On voit ensuite l'École de Babylone, fondée par
Nabuchodonosor , dans laquelle Daniel et les trois
jeunes Hébreux furent instruits; au-dessous est écrit :
Daniel et socii linguam et scientiamque Chaldaeorum
ediscunt.
Le décret de Cyrus, ordonnant la restauration du
temple de Salomon, exécutée plus tard sous Darius
VIE DE sixte-quint; 399
Longue-Main, est le sujet du quatrième tableau, ex-^
pliquë par ces mots :
Cyri dëcretum de templi insiauratione Darii
jussu perquiritur.
On voit ensuite la bibliothèque d'Athènes, qui est
l'objet de deux compositions : la première montre Pi-
sistrate, son fondateur; la seconde Seleucus Nicanor,
roi de Macédoine, qui la rétablit. Au-dessous :
Pisistrates prîmus apud Graecos publicam
bibliothecam instituit :
Seleucus bibliothecam a Xerce asportatam referendam
curât.
Suit la bibliothèque d'Alexandrie créée par Ptolémée
Philadelphe, et composée de six cent mille volumes.
On y voit ce prince, avec Démétrius de Phalère, son
bibliothécaire, et Aristée, qui rangent les livres : de
Fautre côté, les soixante-douze interprètes qui offrent
au roi le manuscrit de l'Ancien Testament, traduit
par son ordre de l'hébreu en grec. On y lit :
Ptolemaeus, ingenti bibliotheca instructa,
Hebraeorum libres concupiscit.
LXXII interprètes ab Eleazaro missi.
Sacres libres Ptolemaeo reddunt.
Vient ensuite la bibliothèque fondée par Auguste
sur le mont Palatin. D'un côté, la Sibylle apporte à
Tarquin le Superbe neuf volumes pour les lui vendre.
Ce prince, en trouvant le prix trop élevé, la Sibylle
en brûle trois et demande le môme prix des six qui
restent. Tarquin refuse avec dédain; la Sibylle en
400 VIE DB 2SIXTE-QUINT.
brûle trois autres, et le prince surpris se décide à
payer les trois derniers aussi cher que ce qu'elle de-
mandait pour les neuf, ce qui est expliqué par cette
inscription :
Tarquinius Superbus libros sibyllinos très , aliis a muliere
incensis, tantidem émit.
De l'autre côté, on voit l'empereur Auguste, entre
Horace et Virgile, disposer la bibliothèque Palatine
a l'endroit où était la statue de Marcus Varron, avec
celte explication :
Aufjustus Cœsatt Palatina libliotheca magnifiée omata^
viros litteratos fovet,
m
Saint Alexandre, Narcisse et Origène, sont ensuite
représentés, occupés à réunir les Livres saints à Jéru-
salem.
Sanctus Alexander episcopus et marL, Decio imperaiore, ia
magna temporum acerbitate, sa^runim Scriptorum libros
Uierosolymis congregat.
Le célèbre prêtre Pamphile, aidé de son disciple
Eusèbe, érige dans la ville de Césarée, en Palestine,
la bibliothèque qui fut, dit-on , fréquentée par saint
Jérôme pour ses études : c'est pourquoi, ces trois per-
sonnages sont ici représentés, et on lit :
S. Pamphiius presb. et mart. admirandœ sanctitatis et doc-
trinœ, Cœsareœ sacram bibliothecam conficit : multos libros
sua manu describit.
La dernière de ces peintures montre saint Pierre
qui ordonne de conserver les Livres saints :
VIE DE SIXTE-QUINT. 401
S. Pefrus sacrorum librorum thesaurum in Rom, ecclesia
perpétua adservari jubet.
Près de cette composition, dans un angle, on a placé
les portraits des papes qui ont augmenté la bibliothè-
que apostolique. Ces portraits terminent la série des
peintures relatives aux bibliothèques.
En reprenant à droite de la porte d'entrée, et en
suivant, on trouve Thistoire des conciles les plus cé-
lèbres d'Orient et d'Occident, également peinte à fres-
que dans la même salle.
El d'abord on voit le concile de Nicée, tenu en 324,
pour combattre la doctrine d'Arius, par les ordres du
pape saint Sylvestre. Ce pontife n'y intervint pas, mais
il y envoya ses légats : ils figurent dans ce tableau
ainsi que l'empereur Constantin, tandis qu'un diacre
lit en chaire le décret prononcé contre Arius, qui en-
tend sa condamnation d'un air troublé. On lit au-des-
sous :
5. Silvestro PP. F/. Consiantino magno imp, Christus Dei
Filius Patri consubstantialis dedaraiur, Arii impietas cm-
demnatur.
Entre l'angle et la première fenêtre on voit les livres
des Ariens livrés aux flammes avec ces mots :
Ex décréta concilii Constuntimis imperator Hbros Arianorum
comburi jussit.
Cette peinture a quelque chose de la manière de
Ventura Salimbeni.
Le premier concile de Constantinople est représenté
entre la première et la seconde fenêtre : il fut ouvert
en 382, pour condamner l'hérésie de Macedonius, qui
26
402 VIE DE SIXTE-QUINT.
niait la divinité du Saint-Esprit, lequel est figuré dans
cette peinture par la flamme qui descend du ciel sur
1 autel. On lit :
S. Damaso Papa et Theodosio sen. imp. Sptritus Sancti divinitas
propugnatur, ne farta Macedanii hœresis extinguitur.
Cette fresque est de Giova. Batista Ricci, de Novare.
Vient ensuite le premier concile tenu à Epbèseen
436, contre Pelage et Nestorius. On y voit, à la place
la plus élevée, les légats pontificaux, parmi lesquels on
distingue saint Cyrille d'Alexandrie. Dans le haut est
la sainte Vierge, dont le titre de Mère de Dieu fut pro-
clamé dans ce concile :
S. Cœlestino PP. et Theodosio sen. imp. Nestorius Christum
dividetts damnaiur; B. Maria Virgo Dei genitrix prœdi-
ccUur.
On attribue cette peinture au Speranza, ou à un
élève du Vanni, imitateur de sa manière.
La fresque suivante représente le concile de Chal-
cédoine tenu en 444, sous le pontificat de saint Léon
le Grand et le règne de Marcien, contre Eutichès, qui
n'admettait en Jésus-Christ qu'une seule nature. C'est
pourquoi le Rédempteur est figuré dans le haut du ta-
bleau tenantd'une main la croix, et de l'autre le monde,
pour exprimer ses deux natures divine et humaine.
L'inscription porte :
Leone magno PP. et Marciano imp. infelix Entiches unam
iantum in Christo post incamationem naturam asserens
confatatur.
Dans le quatrième espace, entre les fenêtres, on a
peint le second concile tenu à Constantinople vers 553.
VIE DE SIXTE-QUINT. ¥>i
A gauche deFautel est l'empereur Justinien, et à droite
un diacre, qui du haut de la chaire lit la condamna-
tion des erreurs d'Origène, ce qui est expliqué ainsi :
Vigilio papa et Justiniano imperaiore contentiones de tribus
capitibus sedantur^ Origenis errores refelluniur.
Après, vient le troisième concile de Constantinople,
ouvert sous le pape Agathon et fermé sous Léon II, de
676 à 681'; il fut dirigé contre les Monothélites, c'esl-
à<-dire ceux qui ne voulaient admettre dans la per*
sonne de Jésus-Christ qu'une seule volonté comme
l'explique l'inscription :
S. Agathone papa, Constaniino Pogoneto imp, Monothelitœ
hœretici unam tantum in Chrisio voluntatem docentes explo-
duntur.
On voit après, le second concile de Nicée célébré sous
Adrien I" et Constantin, fils dlrène.Il fut réuni pour
condamner les Iconoclastes, ce qui est indiqué parle
personnage de saint Luc, placé à droite, et qui est oc-
cupé à peindre la sainte Vierge. Au milieu sont trois
évêques qui abjurent cette hérésie devant les envoyés
du pape. On y lit :
Eadriano papa, Constantino Irenes fil, imp. impii Iconomachi
rejiciuntury saciarum imaginum veneratio confirmatur.
Le quatrième concile de Constantinople fut réuni
vers 870, pour condamner Photius. On voit dans la
fresque ce personnage, appuyé sur un bâton, avec ses
partisans agenouillés, tandis que saint Ignace, qu'il
avait dépouillé de son siège , en reprend possession :
404 VIE DE SIXTE-QUINT.
Badriano 11 papa, Basilio imp. S. ïgnoHus pairiarcha dut*
stantinopolitanus tn suam sedem, pulso Photio^ restituiiur,
Da côté droit, on brûle les édils et les actes de Pho-
tius, ce qui est expliqué par cette phrase :
Ex decreto concilii Basilius imp. ehirographa Photu,
conciliab. aeta eamburi jubet.
Toutes les compositions qai précèdent se rapportent
plutôt aux dogmes de la religion catholique, décrétés
ou rétablis dans les conciles, qu'à des faits temporels.
Dans les peintures suivantes, on va voir le mélange
du temporel et du spirituel, ainsi qu'il résulte de This-
toire même de la papauté.
Ainsi, le neuvième tableau représente le premier
concile de Latran^ célébré à Rome par Alexandre III,
du temps de l'empereur d'Allemagne Frédéric I*'. On
connaît les démêlés violents du pontife avec cet empe-
reur. La fresque montre ce dernier se réconciliant
avec le pape et lui baisant le pied, en signe d'hom-
mage, à l'entrée de l'église Saint-Marc, à Venise. Dans
ce concile, on condamna les Vaudois, et on défendit
les passes d'armes et les tournois, ainsi que l'explique
l'inscription :
Alexandro III papo, Federico l imp. Valdenses et Cathari
hœret. damnantur.
Laicmum et ckriccn^m mores ad veterem disciplinam
restituuntur. Tomeamenta vetantur.
Le dixième tableau représente le second concile gé-
néral de Latran, tenu par Innocent III, sous le règne
de Frédéric II. Les portraits de saint Dominique et de
saint François d'Assises, qui existaient à l'époque de
VIE DE SIXTE-QUINT. 4011
ce concile, sont reproduits dans cette fresque. Celui-ci
parait soutenir avec son corps le palais de Latran, que
le pontife voit en songe menaçant ruines ; tandis que
le premier réprime l'hérésie des Albigeois et met en
fuite Simon de Monfort, avec les armes de TEglise,
conformément à Tinscription :
Innocentio III papa, Federico II imp,
A bbatis Joachim errores damnantur,
Bellum sacrum de Hierosolyma
Recuperanda decernitur
Cruce signati instituuntur.
S. FranciscHS ecclesiam Lateranen.
Sustinere visus est y
Sancto Dominico suadente contra
Albigen^s hcereticos
Cornes Montfortensis*
Pugnam suscipit, egregieque conficit.
Dans le onzième tableau est peint le premier con-
cile de .Lyon tenu par Innocent IV. Il y excommunia
Frédéric II, et le déclara privé de TEmpire. Saint
Louis y fut créé général de l'armée réunie pour re-
prendre la Terre sainte. Douze cardinaux furent in-
stitués pendant ce concile, et selon Fauteur de Tin-
scription, ce fut dans cette assemblée que les cardi-
«aux furent autorisés à porter le chapeau rouge et la
pourpre; bien que d'autres écrivains attribuent la
création de ce costume à Paul II, qui gouverna l'Église
deux cents ans plus tard. Quoi qu'il en soit, voici Tin-
scription :
Innocentio IV Pont, Federicus II hostis Eccîesiœ
Declaratur, imperioque privatur.
De Terrœ sanctœ recuperatione constituitur.
i06 VIE DE SIXTE-QUINT. .
Hiero9olymiL expeditionis dux
Ludovicus Francorum rex destgnatur.
Gakro rubro et purpura
Cardinales donantur.
Le sujet du douzième tableau est le second concile
de Lyon, célébré par Grégoire X, auquel assistèrent
l'empereur des Grecs, Paléologue, et le prince des
Tartares, qui s'y fit baptiser avec plusieurs de ses of-
ficiers. Saint Bonayenture fut l'âme de ce concile, dans
lequel on traita la question, tant de fois agitée, de la
réunion des deux églises Grecque et Latine, sans plus
de succès qu'auparavant, bien que l'inscription dise
le contraire :
Gregorio X papa, Graeci ad sanctae Rom.
Ecclesiae unionem redeunt.
In hoc concilio sanctus Bonaventura
Egregia virtutum officia
Ecclesiae Dei praestitit.
Tartàrorum rex a F. Hieronymo ord. min.
Ad concilium perdu ci tur.
Rex Tartar. solemniter baptizatur.
. Le treizième tableau représente le concile de
Vienne (en Dauphiné) présidé par Clément V, qui
transféra le siège de l'Église dans la ville d'Avignon.
Ce pape publia un recueil de décrélales dites Clémen-
tines; il institua la procession du Corpus Domini^ ou
Pôte-Dieu, et il établit dans les quatre universités de
l'Europe l'étude des langues hébraïque, chaldéenne,
arménienne et grecque :
Clémente V Pont. Çlementinarum decretalium
Consiitutionum codex promulgatur.
VIE DE SIXTE-QUINT. 407
Processio solemnis Corporis Domini instituitur,
HebraicŒy caldaiœ, arabiœ et grœcœ
Linguar, stud, propagandes Fidei ergo
In nobilissim, quatuor Europœ academiis
Instituitur.
Le concile de Florence est îe sujet de la quatorzième
fresque. Le pape Eugène IV et Tempereur des Grecs
Paléologue y assistèrent, et on y reprit la question
de la réunion des deux Églises d'Orient et d'Occident,
à laquelle fait allusion Tinscription :
Eugenio ÎI papa, Grœciy Aimeni,
Mthif)pes ad Fidei unitatem
Redeunt,
Le quinzième tableau rappelle le dernier concile de
Latran, ouvert par Jules II et terminé sous Léon X,
dans lequel fut décidée la guerre contre le sultan Sé-
lim, et où l'empereur d'Autriche et François I", roi de
France, furent créés chefs de cette entreprise, qui
n'eut pas lieu :
Julio II et Leone X PP. maximis
Beilum contra Turcam
Qui Syriam et Mgyptum proxime sultano victo
Occupabit decernitur.
Maximilianus Cœsar et Franciscus rçx Galhœ
Bello Turcico duces prœficiunlur.
Le concile de Trente est le sujej; du dernier tableau :
il fut ouvert sous Paul IIl, pour combattre l'hérésie de
Luther, continué sous Jules III et Marcel II, et terminé
sous Pie IV :
408 VIE DE SIXTE-QUINT.
Paulo m, Julio m, Marcello 11, Pio JF,
PontifUihuSy Lutherani et
Alii hœretici damnantur
Papcdique disciplinœ ad pristinos mores
Uestituuntur.
Sur les pilastres qai souliennent le plafond de celte
grande salle, on a peint les inventeurs des lettres ou
caractères des principaux idiomes connus dans Tanti-
quité, et ces lettres sont réunies dans un cadre, au-
dessus de la tête du personnage représenté. Le pre-
mier, sur le pilastre à droite de l'entrée , qui est
appuyé à la muraille, est Adam, velu de peaux d'ani-
maux, une houe et une pomme à la main ; au-des-
sous :
Adam diviniius edoctus, primus
Scientianim et litterarum invenior.
Sur le premier pilastre isolé, vers la fenêtre, sont
les deux fils de Seth :
Filii Seth columnis duabus rerum
Cœlestium disciplinoan inscribunt,
Abraham, Téquerre et le compas à la main, est
représenté sur la seconde face du môme pilastre avec
ces mots :
Abraham Syras et Chaldaicas litteras invenit.
Moïse, auquel on attribue l'invention de l'ancien
alphabet hébreu, vient ensuite; il est suivi d'Esdras,
l'auteur des caractères hébraïques actuels.
Second pilastre. — On y voit Isis, à laquelle saint
Augustin attribue Tinvention des lettres égyptiennes;
VIE DE SIXTE-QUINT. 409
— à côté, Osiris, qui a enseigné Tusage des hiéro-
glyphes; Hercules, l'auteur de Falphabet phrygien, et
Memnon.
Le troisième pilaslre montre Cecrops, Tinventeur
des lettres grecques; Phœnix, des lettres phénicien-
nes; CadmusetLicius,qui ont ajouté plusieurs lettres
à l'alphabet.
Sur le troisième pilaslre, on voit Palamédo, Pytha-
gore, Epicharme et Simonide, inventeurs de quelques
nouveaux caractères grecs.
Le cinquième pilaslre est consacré aux inventeurs
ou correcteurs des caractères latins et étrusques, tels
que le roi Evandre et sa mère, l'empereur Claude et
le Corinthien Démarate.
Le sixième pilastre représente l'évéque goth Ulphi-
las ; saint Jean Chrysostome, auquel on attribue les
caractères arméniens; saint Jérôme, l'invenleur des
lettres illyriennes, et saint Cyrille, qui en ajouta quel-
ques-unes à cet alphabet.
Enfin, sur le dernier pilastre, atienan taux arcades,
est peint Jésus-Christ avec ces mots :
Jesu Chrhtus, svmmus magistère
Cœlestis doctrinœ auctor.
A sa droite est le pape saint Sylvestre ; à sa gauche,
l'empereur Constantin.
C'est ainsi que se terminent les compositions déco-
ratives de la bibliothèque construite par Domenico
Fontana. Nous disons à dessein que ces compositions
sont décoratives, parce qu'en effet on n'y trouve pres-
que aucune trace du grand art de Raphaël et de ses
élèves ; et que, même dans les ornements, elles ne
rappellent nullement les qualités éminentes dont Gio-
440 VIE DE SIXTE-QUINT.
vanni da Udina et les autres ont fait preuiie en pei-
gnant les Loges du Vatican, sur les dessins de leur
maître immortel. Néanmoins, si Ton considère le peu
de temps, une seule année, employé à celte immense
entreprise, on demeurera convaincu du talent, de la
promptitude de main, de la facilité d'invention et
d'exécution des artistes qui Font achevée dans un si
court intervalle. A notre avis, les plus curieuses de
ces peintures sont celles qui représentent les princi-
paux épisodes du pontificat de Sixte-Quint, à partir
de sa prise de possession à Saint-Jean de Latran. Ces
sujets historiques et anecdotiques sont aujourd'hui
très-intéressants à étudier, parce qu'ils présentent les
portraits authentiques des personnages célèbres de
cette époque, et Tétat de la ville de Rome et de ses
monuments dans les premières années du règne du
pontife. Ils rappellent, pour la facture, les fresques de
la galerie supérieure du portique de la cour de Saint-
Damase, exécutées par ordre de Grégoire XIII, pour
conserver le souvenir des principaux événements de
son pontificat. Il est à regretter que Jules II etLéonX
n'aient pas eu la même idée, car ils disposaient de
peintres dont le génie n'a pas été égalé. C'eût été un
très-intéressant spectacle, non-seulement au point de
vue historique, mais pour l'étude de l'art, de voir
Jules II montant à l'assaut du château de laMirandole,
et Léon X à la chasse, peints de la main de Michel-
Ange ou de Raphaël. Aujourd'hui, les peintures exé-
cutées au Vatican par ordre de Grégoire XIII et de
Sixte-Quint, sont comme des médailles du temps, et
leur intérêt historique l'emporte de beaucoup sur leur
valeur comme œuvres d'art.
A la bibliothèque qu'il avait fait construire, Sixte
VIE DE SIXTE-QUINT. 4H
annexa une imprimerie, qu'il plaça sous la direction
.ilu cardinal Caraffa, et à laquelle il attacha les com-
.positeurs et les protes les plus habiles de Rome. Aussi,
^ans la description de cette imprimerie, ]Muzio Panza,
vivant alors, a pu dire avec vérité : « On a vu sortir
de notre temps, de cet établissement, les œuvres
morales de saint Grégoire, les épîtres de plusieurs
pontifes romains, beaucoup d'extraits de Bède, d'Epi-
phane, de Gassien, de Gassiodore, de Gyprien, d'Au-
gustin, de Gyrille, de Basile, de Damascène, de Jérôme,
les œuvres de saint Bonaventure et autres : et c'est une
chose remarquable que ces ouvrages, qui étaient au-
trefois imprimés en très-petits formats et avec des ca-
ractères extrêmement fins, se voient aujourd'hui dans
le plus grand format, et réimprimés d'une manière
tellement magnifique, que sa beauté seul esuffirait
pour exciter à les lire et à les relire. On trouve déjà
un grand nombre de ces volumes qui circulent dans
Rome, ce qui prouve que cette publication doit con-
tribuer, dans toutes les parties du monde, à la propa-
gation de la foi catholique, principal but que Sixte
s'était proposé d'atteindre, lorsqu'il créa cette impri-
merie, ainsi que l'atteste l'inscription suivante qu'il
fit placer au-dessus de la porte d'entrée :
Typographia Vatican a
Divine concilio a Sixto V. Pont. Max.
Instituta
Ad Sanctor. Patrum opéra restituenda
Catholicamque religionem
Toto terrarum orbe propagandam.
Il est à remarquer que tous les ouvrages cités par
Muzio Panza, n'ont pas été publiés sous le pontificat
4(2 VIE DE SIXTE-QDINT.
de Sixte, et qu'il en est d'autres, dont il ne parle pas,
qui occupèrent d'une manière toute spéciale les soins^
de ce pontife. Tels furent les derniers volumes des-
œuvres de saint Ambroise, dont il avait commencé la
publication pendant son cardinalat, ainsi que nous
l'avons rapporté *, les œuvres de saint Bonaventure»
le grand Bullaire romain de Cherubini, la versfon
des Septante et la Vulgale. Dans la troisième année
de son pontificat, il fit publier le premier volume
in-folio de ses propres bulles, et dans la cinquième
année, le second volume, qui contient une grande
quantité de brefs écrits par lui-môme.
L'impression de la bible Vulgate ne le satisfîtpoint:
ayant relevé dans le texte un grand nombre d'incor-
rections et de fautes, qui pouvaient donner matière à
des interprétations contre la foi catholique, il en ma-
nifesta son mécontentement au cardinal Caraffa, ainsi
que le raconte le cardinal di Santa-Severina ^ : et
comme il n'y avait encore que cinquante exemplaires
de tirés, il ordonna qu'ils fussent détruits et défendit
la continuation du tirage. L'édition parut en 4590, mais
elle ne fut pas mieux accueillie par le pontife, qui la
trouva encore fautive et incorrecte dans un grand
nombre de passages. On a voulu rendre Sixte personnel-
lement responsable de ces erreurs, parce qu'il se serait
réservé de corriger lui-môme les épreuves de cette Bible.
Mais cette accusation paraît dénuée de tout fondement.
En effet, la préface, composée par le prélat Angiolo
Rocca, prouve que, dès le pontificat de Pie V, plu-
sieurs cardinaux, assistés de théologiens, avaient été
1 . Voy. le cliap. i»'.
2. Tempesli, l. II, lib. IV, noxvin,p. 62.
VIE DE SIXTE-QUINT. 413
chargés de présider à celte publication, et que Sixte
les confirma dans ces fonctions. Les fautes commise^
dans l'impression ne sauraient donc, sans injustice,
lui être imputées. D'ailleurs, de tout temps, la bible a
servi, comme un arsenal, à toutes les sectes qui
cherchent des armes pour attaquer la religion catho-
lique. Sixte ne pouvait pas empêcher ces controverses
de continuer : on ne doit donc pas lui reprocher
d'avoir laissé imprimer des passages, lesquels, quoi
qu'on fasse, soulèveront des discussions sans cesse
renaissantes, tant qu'il existera parmi les chrétiens
des dissidences d'opinions et de croyances. Il est
certain, au contraire, que voulant se conformer à la
recommandation du Concile de Trente, Sixte s'était
efforcé de faire imprimer une nouvelle édition de la
bible, plus pure que les précédentes. C'est ce qu'il ex-
plique dans l'avertissement : — « lllud sane certum
atque exploratum esse volumus^ nostros hos labores ac
vigilias eo nunquam spectasse, ut nova editio in lucem
^xeat , sed ut Vulgata refus , ex Tridentini synoii
prœscripto emendatissimœ^ pristinquœe suœ puntati,
qualis primum ab ipsitis interpretU manu styloque pro-
dieraty quoad fîeri potest^ restituta^ imprimatur ^.
Par comparaison avec les éditions antérieures, on
peut dire que Sixte a atteint le but qu'il s'était pro-
posé. La postérité doit donc lui savoir gré, non-seu-
lement d'avoir amélioré le texte des Livres saints, mais
d'avoir fait reproduire et mis à la portée d'un plus
grand nombre de lecteurs des ouvrages devenu rares
et presque introuvables. Car l'imprimerie est comme
l Teiupesli, ibid., n® xxil, p. 63.
414 VIE DE SIXTE-QUINT.
rancienne Mnémosyne, dont le chantre de Jérusalem ai
dit avec raison :
Mente degli anni^ et del Toblio nemica,
Delle cose custode et dispensiera.
«Ame des siècles, ennemie de Toubli, elle conserve
e et répand le souvenir des choses. »
J
CHAPITRE XIX
Chapelle del Presepio. -» Obélisque de Sainte- Marie Majeure. — Loge,
palais, place et obélisque de Saint-Jean-de-Latran. — Scala-Santa. — Obé-
lisque de la place du Peuple.
1° Chapelle del Presepio.
De tout temps, le père Monlalto avait eu une dévo-
tion ardente pour la mère de Jésus-Christ. Devenu car-
dinal, il fixa sa demeure près de la basilique de Sainte-
Marie Majeure, et il aimait à prier dans cette église. Il
yavait érigé, on Ta vu^ un, tombeauà NicolasIV. Il vou-
lut, quelques années plus tard, y élever une chapelle
destinée à recevoir l'ancien oratoire danslequel étaient
conservées les reliques de la crèche de Bethléem. Ces
travaux, interrompus par le manque de fonds' repris
à l'aide des sommes avancées au cardinal de Montallo
par Domenico Fonlana, furent entièrement terminés-
en 1587, Selon le plan de l'architecte, la chapelle est
carrée en forme de croix grecque, de plusieurs ordres,
et surmontée d'une coupole voûtée, le tout décoré de
marbres précieux, de bas-reliefs, de statues et de pein-
tures, avec des ornements en métal doré du plus bel
effet.
On y admire le magnifique tombeau que Sixte a fait
1. Cliap. I.
4!6 VIE DE SIXTE-QUINT.
élever à Pie V, qui Tavail nommé cardinal. La statue
de ce pape, ouvrage de Lionardo di Sarzana, est pla-
cée ehtre deux niches, dans lesquelles sont la statue
de saint Dominique, de Gianbatista délia Porta, et celle
de saint Pierre martyr, du Valsoldo. En face, est le
tombeau que Sixte se fit préparer de son vivant, vou-
lant être assuré que son corps serait déposé un jour
près de celui de son bienfaiteur. Pie V. On y voit la
statue de Sixte, exécutée par Antonio da Valsoldo, plus
grande que nature ; il est représenté de face, agenouillé
et en prières, et la figure ne manque ni de simplicité
ni de noblesse. Elle est accompagnée de celle de saint
François, par Flarainio Vacca, et de celle de saint
Antoine, par rOlivieri.
Au milieu de la chapelle est le maître autel en mar-
bre et en porphyre, sous lequel, comme dans un ca-
veau, DomenicoFontana a transporté, tout d'une pièce,
Tancien oratoire contenant les reliques de la Crèche.
On y descend par un escalier double, et Ton voit dans
le caveau souterrain deux petites chapelles dédiées
Tune à saint Jérôme, l'autre à sainte Lucie.
Un grand nombre d'artistes, peintres, sculpteurs,
slucateurs, fondeurs, furent employés par Fonlana
pour décorer cette chapelle. Parmi les peintres, les
plus remarquables sont Andréa d'Ancona, Ferdinando
d'Orvieto, Paris Nogari, Egidio Fiammigo, Giamba-
tista Pozzi et d'autres. Leurs ouvrages, exécutés avec
précipitation, laissent beaucoup à désirer sous le rap-
port de l'expression et du dessin. Néanmoins, consi-
dérée dans son ensemble, la chapelle del Presepio pré-
sente un aspect imposant, qui n'est égalé que par l'effet
produit par la chapelle Pauline, placée en face de
l'autre côté delà basilique. Encore, est-il vrai de dire,
VIE DE SIXTE-QTTINT. 4i7
que si cette dernière l'emporte par la richesse de l'or-
nementatioD, elle est inférieure à celle de Sixte, sous
le rapport de l'architecture, car le plan exécuté par
Fontana est aussi simple que grandiose.
Pour que rien ne manquât à sa chapelle lorsqu'il
viendrait y officier, Sixte y joignit une sacristie, égale-
ment décorée avec le plus grand luxe, et dans laquelle
Paul Brill peignit de magnifiques paysages, très-en-
dommagés aujourd'hui par l'humidité du lieu ^.
Lorsque sa chapelle fut entièrement terminée, Sixte,
par sa bulle Gloriosœet semper *, en constitua le revenu,
le personnel et le patronage. Il attribua ce dernier à
î^ichele Peretti, son petit neveu, à ses descendants
mâles, et à défaut, aux femmes, tout en nommant le
cardinal Alexandre Montalto , son autre petit neveu,
protecteur de cette chapelle, et après lui, le plus an-
cien cardinal natif de la Marche d'Ancône. Il a soin
de faire remarquer que le droit de patronage peut être
remis à sa famille, parce qu'elle est d'une origine de
laïques nobles et illustres.
La chapelle étant ainsi constituée, et le tombeau
destiné à Pie V, prêt à recevoir le corps de ce pape, il
ordonna qu'il y serait transporté en grande cérémonie,
ce qui eut lieu le 9 janvier 1588. Mais plus tard, Pie V
ayant été canonisé. Innocent XII fit placer ses restes
dans une urne précieuse de marbre vert antique, dé-
corée d'ornements de bronze doré. Cette urne ou sar-
cophage s'ouvre, de manière à laisser voir la dépouille
mortelle du saint, chaque année le 5 mai, jour de sa fôle.
1. Voy. dans l'ouvrage de Domenico Fontana, du fol. 39 au
fol. 54, la description de la chapelle del Presepio, ainsi que les atpt
^lavures.qui l'accompagnent.
2. Guerra, t. 111, p. 94, 2« col.
27
418 VIE DS SIXTE-QUINT.
2" Obélisque de Sainte-Marie Majeure,
Tout en faisant construire et décorer, dans rinté*
rieur de Sainte-Marie Majeure, la chapelle del Prese-
pio, Sixte ne négligeait pas les abords de la basilique.
Pour y accéder plus Cacilement de sa villa qui en était
voisine, il fit niveler la place située derrière Tabside,
et il ouvrit une rue nouvelle, qui se prolonge de cette
place jusqu'à la Trinité des Monts. En outre, il résolut
d'y faire ériger un des obélisques depuis longtemps
oubliés dans une des rues de Rome. Dans son ou\rage
sur les antiquités de cette ville, Fulvius raconte que,
peu de temps avant Tannée 1527, on découvrit deux
obélisques renversés à terre près de l'église de SaHat-
Roch, dans la via di Ripetta. On crut qu'ils provenaient
du mausolée d'Auguste, situé dans ce quartier, et les
uns attribuent à Claude, d'autres à Domilienleur trans-
port d'Egypte à Rome^ Sixte donna l'ordre à son
architecte Fontana d*en ériger un sur la place de
Sainte-Marie Majeure, au point où commence la rue
qu'il venait de faire ouvrir. Cette aiguille est sans hié-
roglyphes, ce qui fait présumer qu'elle a été travaillée
sous la domination romaine en Egypte. Fontana sur-
monta son sommet d'une croix portée par une étoile,
et trois montagnes, emblèmes faisant partie des ar-
moiries de Sixte. La hauteur totale de ce monument
est d'environ quatre-vingt-cinq pieds romains. Cette
opération eut lieu en 4587, et selon le savant FeaS
qui en a relevé les comptes, elle ne coûta que deux
mille neuf cent trente-sept écus, ce qui est très-peu
de chose, en comparaison de la dépense occasionnée
1. Voy. Nibby, Roma^ etc^ parte antica^ t. II, p. 26*2.
2. Cité par Nibby, ibidem.
VIE DE SIXTE^UINT. HO
par l'obélisque du Vatican. On doit en conclure que
tous les bois, fers, cordages et agrès de toute espèce
qui avaient servi à manœuvrer le premier obélisque,
furent employés de nouveau pour élever celui de
Sainte-Marie Majeure.
Selon son usage, le pape fit graver sur les quatre
faces du piédestal les inscriptions suivantes :
Au midi :
Christus
Per invictam
Crueem
Populo pacem
Ppœbeat
Qui
Augusti pace
In prsesepe nasci
Voluit.
Au levant:
Au nord
Christus Dei
In aeternum viventis
Cunabula
Laetissime colo
Qui mortui
Sépulcre Augusti
Serviebam.
Ghristum Dominum.
Quem Augustus
De Virgine
Nasci turum
Vivens adoravit
Seq. deinceps
Dominum
Dici vetuit
Adoro.
420 VIE DE SIXTE-QUINT.
Au couchant :
Obeliscum
iEgypto advectum
Augusto
In ejus mausoleo
Dicatum
Eversum deinde et
In plures confractum
Partes
In via ad sanctum
Rochum jacentem
In pristinam facîem
Restitutum
SalutiferaB cruci
Felicius
Hic erigî jussît an. D.
M.D.LXXXVII. Pont. III.
Au-dessous on lit :
Domenico Fontana transtulit et erexit ^ .
3"* Loge des Bénédictions à Saint- Jean de Latran,
L'étranger venant de Naples, qui entre pour la pre-
mière fois à Rome par la porte de Saint-Jean de La-
tran, ne peut manquer de comprendre qu'il n'est pas
dans une ville ordinaire. La perspective qui s'étend
devant ses yeux l'avertirait suffisammeiit, s'il pouvait
l'ignorer, qu'il se trouve dans l'antique capitale des
Césars et des papes, berceau de la civilisation laline
et de la religion chrétienne. En effet, il voit à gauche
la façade imposante de la basilique du Sauveur se dres-
ser majestueusement et dominer l'immense place dé-
1. Voy. d:ins son ouvrage, p. 76 et 77, la gravure de cet obé-
lisque.
VIE DE SIXTE-QUINT. 421
serte ; à droite, à rextrémité d'une large voie bordée
d^un côté par les anciennes murailles en briques de
la ville, apparaît la basilique de Sainte-Croix de Jéru-
salem, élevée dans l'origine par sainte Hélène, mère
de Constantin. En face, le Triclinium du pape Léon III,
magnifique mosaïque à fond d'or, rappelle, avec la
Scala Santa^ les siècles de foi du moyen âge, tandis
que quelques arcades, assez bien conservées, de l'aque-
duc de Néron, indiquent une partie de l'emplacement
de la maison dorée de ,cet empereur. En retour, se
montrent l'immense façade du palais de Latran, la
loge ou portique des Bénédictions, le grand obélisque
égyptien qui la précède et le Baptistère de Constantin;
ajoutez dans le lointain, aux extrémités de deux lon-
gues rues très-peu habitées, entrecoupées de jardins
et de vignes, la basilique de Sainte-Marie-Majeure et
la masse énorme du Colysée. Cette réunion de monu-
ments, qui diffèrent autant par leur architecture que
par leur origine et leur destination, frappe les yeux
d'étonnement et jette l'esprit dans une méditation
profonde.
Sixte-Quint a contribué, pour une notable part, à
embellir ce quartier de Rome et à le rendre pittores-
que : c'est à lui que Ton doit l'ouverture des rues de
Sainte-Croix de Jérusalem et de Sainte-Marie Majeure
ou Felice. C'est lui qui a fait élever la loge des Béné-
dictions et la plus grande partie du palais de Latran,
l'obélisque et sa fontaine, et qui a transporté la Scala-
Santa où elle est placée actuellement. Tous ces travaux
ont été exécutés sous son ardente impulsion, en moins
de cinq années, par Domenico Fontana, qui s'est atta-
ché à les raconter lui-môme, pour en transmettre le
souvenir à la postérité.
4» VIB DÉ 8IXTE-Q0mT.
On sartt qaè !a bâtsiiiifae cto Saftnt-Jeaik ûe Latraâ on
du Sauvear fat éleyèe pat Gom^mïtÊi à ki prière tm
pBLfè saint Sylveslrey vers TafD 319. û^ prétend Èïèùîë
^e cet empefi^eiir, peur donner rexeifiple aux onYtiets^
voalnt porter s^r ses épatdes don^é corbeilles pleines
de terre provenant des fondations ^ A l'aide de répa--
rations intelligentes, cet édifice avait pn être conservé
)6squ>n 4908. Mais cette année, la veille de Saittt-
Jean , pendant que les chanoines étaient à chanter
tépres, le feu prit à la charpente en bois de la toiture^y
pKv Fincurie d'un ouvrier, et la vieille église! fut con-^
^«l'Mée',' comme Ta été,- le45juilletiSS3, celle dé^Saim-'
Paul bots les Murs.
Lorsque ce malhetf arf iVa^ Clémenft Y était pape^ et
9^ résidait à Avignon. Il s^empressa, principatemeM
énr les instances de Pélràrque *,• d'envoyer des fonds
pour réédifier la( basilique. Après lui, un grand nombre
de papes suitirenl cet excmi^lé, et lorsque Sitte-Qui*
monta sur la chaire de Saint-Pierre, le corps de l*édi-
fice était achevé. Mais le nouveau pontife ayant trouvé
insuffisante l'ancienne loge destinée à donnei^ la bé-
nédiction au peuple, résolut d'en faire construire une
autre sur h, place au nord, qui fait face à Sainte^
Marie Majeure. Dès le mois de juin iâSS, il en confia
l'édification à Domenico Fontana.
Cette loge est lo*t entière bâtie en travertin, k ôetA
ordres d'architecture : le pre^iier, en bas, dorique; le
second, au-dessus, corinthien. Dans Tiiitérieur, auA
deux étages, elle est entièrement coirverfe de peitt^
f. Voy. dam Oaerf»^ L- II, p. 9\, l'» col.^ là butte ôé Clé-
ment vil, Admonet nos, dans le préambule de laquelle ce fait- est
rapporté.
2. Nibby, Roma, etc., parte modertta, t. I, p.- 211.
VIF DE- SIXTE-QUINT. 4Î3
tures à fresque, pcpréseatàat divers sujets tirés de
FAncien Testameat^. Le corps de Tédiftce se compose
de cinq arcades à chaque étage, séparées par des pi-
lastres, avec une frise oraée entre les deui étages, et
au-dessus, un entablement décoré de balustres, su?f les-
quels sont placées aiî Boilieu la statue dm Sauvetrr tenan t
la croix, et de chaque côté,, celles des douae apôtres.
Cette loge fut complètement terminée en 4588,
ainsi que l'atteste l'inscription suivante, placée sur
l'entablement, au-dessoius de Tattique, à droite et à
gaucl)^ d'un écusson aux armes de Sixte :
Sixtus P.P. V. ad benedîciiones
Extruxit MDLXXXVIir. Pont, anno im.
4° Comtructvdn da palais' ek Lafran.
En même temps que Fontana commençait les travaux
de la loge des Bénédictions, il recevait du pape l'ordre
d'étudier un plan poui* la reconslruction de l'ancien
palais ou patriarcat de Latran, abandonné comme \xne
ruine depuis plusieurs siècles. Ce palais avait été donné
dans l'origine par Constantin à saint Sylvestre, et les
successeurs de ce pontife l'habitèrent longtemps. Il
fut brûlé vers la fin du onzième siècle par les Nor-
mands de Robert Guiscard, réparé après leur départ
et habité de nouveau, jusqu'à l'époque où les papes se
décidèrent à fixer leur demeure au Vatican,, où ils se
trouvaient plus en sûreté. Le patriarcat était presque
inhabitable lorsque Clément Y alla fixer, en Î309, le
siège de J'Église à Avignon. Il tombait en ruines au
retour des papes à Rome en 1378; et depuis, il avait
t. Fontana en donne la descrîplîon, sans nommer les artistes qtii
les ont exécutées, voy. son ouvrage, p. 57.
424 VIE DE SIXTE-QUINT.
été complètement abandonné. Sixte, étant cardinal,
avait vu avec un sentiment religieux d'amertume les
restes délaissés de l'ancienne demeure de saint Svl-
vestre; devenu pape, sa piété ardente lui fit entre-
prendre de les relever.
Selon le témoignage de Domenico Fontana, ce pa-
lais est le plus grand qui ait été élevé tout d'une
pièce, depuis les fondations, par le même pontife. Il
renferme un très-grand nombre d'appartements, tant
à Tusage du pape et de son entourage, que pour ser-
vir au Consistoire et autres assemblées qu'il devien-
drait nécessaire d'y réunir. Un grand nombre d'es-
caliers, dont un très-vaste pour le pape et sa cour,
établissent des communications commodes entre toutes
les parties de l'édifice. Deux portes le mettent en com-
munication directe avec la basilique de Saint-Jean
de Latran , tandis que trois autres sont percées au
milieu de chaque façade extérieure. De ces trois fa-
çades, deux seulement furent élevées par Fontana,
pendant le pontificat de Sixte : ce sont celles au cou-
chant et au nord. La troisième, qui regarde l'orient
et fait suite au grand portique de la basilique, a été
exécutée par l'architecte Alexandre Galilei, sous In-
nocent XII, Corsini, plus d'un siècle après la mort de
Sixte.
La cour de ce palais est, après celle du Vatican, la
plus grande de Rome. Au premier étage elle est en-
tourée de loges ou portiques, soutenues par des pilas-
tres, présentant sept arcades de chaque côté ; au se-
cond, les loges ne régnent que de trois côtés, le qua-
trième étant occupé par des appartements doubles, en
profondeur. Les loges existent tout autour au troi-
sième étage ; mais les arcades y sont remplacées par
VIE DE SIXTE-QUINT. 425
de grandes fenêtres. I/archi lecture présente trois
ordres : le dorique, rioniquQ et le composite, avec
différents ornements. Les murs des escaliers sont dé-
corés d'arabesques, et ceux des appartements, ainsi
que les plafonds, sont peints à fresque et ornés de
stucs dorés. Les peintures représentent les portraits
des principaux papes, des sujets tirés de TÉcriture
sainte, et surtout des entreprises exécutées par Sixte-
Quint. Ces dernières fresques sont accompagnées de
distiques latins qui en expliquent la signification.
Nous allons en donner une description succincte,
empruntée à celle que Domenico Fontana a laissée dans
son ouvrage.
Dans la grande salle, au premier étage, sont les por-
traits de seize papes, dont le premier est saint Pierre
et le dernier saint Sylvestre , avec des inscriptions rap-
pelant ce que chacun d'eux a fait de plus remarquable.
Au-dessus de la porte, dans l'intérieur de la salle,
on lit les vers suivants :
Nutantes humeris Lateranas sustinet œdes
Franciscus fidei lîrma columna sacrae.
Francisco Sixtus teneris addictus ab annis
Restituit lapsas amplificatq. magis.
An minor est virtus quam sustentare labantes
Rursus collapsas aedificare domos?
« François, ferme colonne de notre sainte foi, sou-
tient sur ses épaules le palais de Latran qui chan-
celle : Sixte, voué à François dès ses plus jeunes an-
nées, le relève de ses ruines et l'agrandit. La gloire
de reconstruire des édifices écroulés est-elle moindre
que celle de les empêcher de tomber? »
A l'extrémité de la même salle, du côté droit en en-
426 VIE DE SiXTE-QUINT.
tranty une fresque représenle Jésw?-^hriâè aree saint
Pierre- On voit au-dessous en perspective le tovt-
mencement de YAqua Felice^ avec eea vers :
Sicca velul Nilo stagnante ^gyplus* inundat
Dum sol siderei rfgna Leonis habet :
Sic quoq. magnanime terras mtKierante Leone
Aridas felîci Rom a redundut aqua.
« De même que l'Egypte desséchée est mondée par le
débordement du Nil, alors que le soleil est entré dans
le signe du lion céleste; de même sous un souverain
qui gouverne la terre comme un lion magnanime,
Rome voit arroser son sol aride et jouit en abondance
de Teau Félice, »
Au-dessus d'une fenêtre de la même salle, une
fresque représente le port de Terracine, et les marais
Pontins, dont Sixte avait entrepris le dessèchement.
On y lit :
Cyntlîius ut Sixtum vidit siccare paludes,
Pallenli taies misit ab ore sonos :
Sol suus est terris, quid ego mca lumîna fundam ?
Non mihi me licuit qiiod tibi. Sixte, licet.
« Apollon voyant Sixte dessécher les marais Pon-
tins, laissa échapper ces paroles d'un air troublé : la
terre a son soleil ; pourquoi y répandre maintenant
mes rayons, puisqu'il ne m'a pas été permis d'opérer
ce que toi, Sixte, tu peux faire. »
Au-dessus d'une autre fenêtre, on voit le coffre-
fort renfermant le trésor déposé par Sixte au château
Saint-Ange, avec ces vers :
Aurum lege sua Plato quondam ejecit ab urbô;
Lege sua Sixtus condit in arce pater.
VIE DB SrX'TE-QCriNT. 427-
ScHket aurum essé exddflum Pkto c^nsuiturbis :
Urbis praesidium Sixtus id esse probat.
« Autrefois Walon, par sa constitution, bannit l'or de
la ville d'Athènes : Sixte, par sa constitution, conserve
For au château Saint-Ange. Platon avait pensé que
Tor serait cause de la perte d'Athènes ; Sixte prouve
que l'or est le soutien de Rome, yy
L'inlérreur de la bibliothèque du Vatican est figuré
au-dessus de la fenêtre vivante, avec ces distiques :
Non sat erat Sixto classem nummosq, parare ;
Èxtructa est etiam bibliotheca sibi :
Scilicet ut pacis bellorum et tempera curef ,
Atq. utruùïq. obeat Martis et artis opuâ.
« Il Me suftsait pas à Sixte d'équipier une flotte et de
réunir un trésor; il a votïlu en outre élever une bi-
bliothèque : car ses soins s'étendent aux occupations
de la paix comme aux préparatifs de la guerre, et il
va au-devant de Mars, en même temps qu'il cultive les
arts de Minerve. »
Au-dessus d'une autre fenêtre est représentée la
ligue des princes chrétiens contre les Turcs, formée
à la sollicitation du pontife; on y lit :
Disjunctas Sixtus dum jungit fœdere gentes.
Et dictis mulcet peetora dura piis,
Jussa Dei aut perfert, animas aut evocat Orco.
Mercurius verus dicier anne potest?
« Tandis qu'il réunit dans une seule alliance les na-
tions jusque-là divisées, et qu'il amollit les cœurs les
' plus durs par de pieuses paroles. Sixte exécute les
ordres de Dieu et retire les âmes des ténèbres. En
428 VIE DE SIXTE-QUINT,
agissant ainsi, ne peut-il pas être appelé le véritable
Mercure? »
Le port de Civitta-Vecchia et Teau conduite dans,
cette ville se voient au-dessus de la fenêtre suivante^
avec ces vers :
Undae sunt liquidae, solidum sed marmor habetur;
Marmor vi trahitur, sponte sed unda fluit.
Quid mirum est igitur ducat si fornice rivos,
Quando etiam Sixtus marmora vasta trahit?
« L^eau est liquide et le marbre passe pour dur : on
exploite le marbre avec de grands efforts, tandis que
l'eau coule d'elle-même. Comment pourrait-on donc
s'étonner en voyant Sixte amener des rivières dans des
conduits, lui qui remue d'énormes blocs de marbre? »
On voit ensuite le palais du Quirinal commencé
par Sixte, la rue ouverte par lui à côté, ainsi que les
chevaux antiques restaurés et transportés à Monte-
Cavallo, avec ces vers :
Structa domus, ducti fontes, via aperta, caballi
Transpositi, atque uno est area strata loco;
0 felix nimium via, equi, domus, area, fontes,
Dum vivent vatis carmina. Sixte, tui.
« Un palais construit, des sources amenées, une voie
ouverte, des chevaux transportés, une place nivelée
dans le même lieu. Heureux les chevaux, la rue, le
palais, la place, les sources, tant que vivront. Sixte,
les vers de ton poëte! »
La ville de Montalto est peinte dans la même salle,
au-dessus d'une autre fenêtre, et on y lit :
Cum te. Sixte, olim sub luminis edidit oras
Patria, dicta fuit tune tua vera parens.
VIE DE SIXTE-QUINT. 429
Sed modo dum firmîs circumdas mœnibus illam
Quis patrîaB verum te negat esse patrem?
c< La patrie qui te donna le jour autrefois fut consi-
dérée alors comme ta véritable mère; mais aujourd'hui
qu'on te voit Tentourer de fortes murailles, qui oserait
nier que tu ne sois le vrai père de ta patrie? »
Sur une autre fenêtre, une peinture allégorique
d'un lion, mettant en fuite une troupe de loups, fait
allusion à la destruction des bandits et à la répression
de la licence des mœurs :|
Dum sibi commissum Sixtus tutatur ovile^
Praedones mira perculit arte lupos ;
Paxq. pudorq. vigent una : nam tempore eodem
Perculit illa lupos, perculit ille lupas.
« Tandis que Sixte garde le troupeau commis à ses
soins, il frappe avec un art merveilleux les brigands
semblables à des loups dévorants. La paix et l'inno-
cence fleurissent à la fois; car en même temps qu'il
frappe les loups, il frappe également les louves. »
Un poirier couvert de fruits que secoue et fait tom-
ber un lion, est l'emblème deTabondance rétablie par
Sixte, comme ces vers l'indiquent :
Vesana Hebreai compressit murmura gentis
Suppeditans plena dux alimenta manu :
Sic querelae plebis Sixtus frumenta ministrans,
Compressit Môses murmura prisca novus.
« Le chef des Hébreux apaisa les plaintes furieuses
de son peuple, en lui fournissant la nourriture à
pleines mains. De même Sixte, nouveau Moïse, en
fournissant du blé à son peuple, apaisa ses anciennes
plaintes. »
430 VIE DE SIXT«-QUINT.
Au-dessus de la dernière fenêtre, est peinte la Santa
Casa de Lorette, avec la ville nouvelle que Sixte y fit
construire, on y lit :
Fœtam urbem populis Piceno in Httore Sixtus
Mœnibus incinxit^ pontifîcemq. dédit.
Sic teneros septis includit villicus agnos,
Custodemq. illis donat habere suum.
« Sixte entoure de murailles une ville populeuse,
située sur le rivage Picentin, et il lui donne un pon-
tife : ainsi le berger enferme dans une enceinte ses
tendres agneaux, et il leur donne un gardien. »
La salle contiguë est décorée de vastes frises sur
lesquelles ont été peints quatorze anciens empereurs
romains, depuis Constantin jusqu'à Heraclius, en sou-
venir des choses notables qu'ils ont faites pour rÊglise,
ainsi, que l'apprennent les inscriptions placées au-
dessous de chaque portrait. En outre , on voit dans
cette salle deux fresques, sur Tune desquelles est re-
présentée l'Eglise, sous la figure d'une femme, tenant
dans sa main le globe terrestre, dans l'autre un tem-
ple : elle est entourée des empereurs qui l'adorent en
se soumettant à ses décrets, ainsi que l'atteste l'in-
scription :
Impp. Christiani submissis fascibus Sacrosanctam
Romanam Ecclesiam supplices venerantur et colunt.
L'autre fresque en face représente Sixte-Quint au
milieu de plusieurs cardinaux, bénissant les médailles
marquées du signe de la croix, trouvées en creusant
les fondations du palais de Latran.
Les autres chambres, après la salle des Empereurs,
VIE DB SIXTE-QUINT. 43i
renferment toutes des peintures à fresque tirées soit
de l'Ancien et du Nouveau Testament, soit de l'histoire
des premiers siècles de TÉglise.
(( En somme, conclut Fontana , satisfait de son
œuvre, après en avoir donné une description abrégée,
ledit palais ne laisse rien à désirer sous le rapport
de la beauté, de la magnificence, soit au dedans, soit
audehors^ » Et pour mieux prouver cette assertion, ii
adonné un dessin gravé de la façade extérieure tournée
au levant, et cinq gravures des portes et des fenêtres
de cet édifice.
La postérité néanmoins n'a pas ratifié l'éloge sans
réserve que l'architecte de Sixte s'est décerné à lui-
même. La masse du palais de Latran est réellement
très-imposante : mais, à Textérieur principalement,
elle manque de beauté pittoresque. La grande cour
carrée intérieure est plus remarquable , bien qu'elle
ne puisse pas être comparée à celles de San Damaso,
du palais Farnèse et de la chancellerie. Quoi qu'il en
soit, le monument érigé par Fontana produit un grand
effet sur la place de Saint-Jean de Latran, et sa soli-
dité, mise en doute par les envieux de l'artiste favori
de Sixte, a résisté victorieusement à plus de deux
siècles et demi de durée. Cette immense fabrique,
sortie de terre en moins de quatre années, atteste la
toute -puissance du chef de l'Église, obéi sans hési-
tation et même avec bonheur par son architecte : elle
ne témoigne pas moins des grandes vues du pontife,
de son goût pour le faste et la magnificence, de son
penchant à se laisser flatter, comme notre Louis XIV,
i . In somma, il deiio palazzo iton a com da desiderarsi circa fa
bellezza e magnificenza di dentro e dijuori^ fol. C4.
432 VIE DE SIXTE-QUINT.
par des peintures, des allégories, des inscripiions et
des vers composés uniquement à sa louange, avec une
exagération et un style que la religion, Thistoire et
le bon goût doivent s'accorder à blâmer. Mais au point
de vue du pittoresque, ainsi que du souvenir de son
pontificat, ces diverses compositions sont très-inté-
ressantes, car elles font connaître à fond le caractère
du pontife, ses sentiments d'orgueil et de vanité, en
même temps qu'elles sont comme des médailles de
l'état de l'art à Rome; vers la fin du seizième siècle.
Paris Nogari, Baldassare Croce, Ventura Salimbeni,
Gio. Baltista Ricci da Novara,'Andrea d'Âncona, furent
les principaux peintres employés à jeter ces fresques
sur les murs des salles, des loges et des escaliers. A
défaut de génie, et même d'un talent supérieur, ils
ont donné, dans l'exécution de ces nombreuses com-
positions, des preuves d'une prestesse, d'une habileté
de main peu commune, sans néanmoins pouvoir s'éle-
ver au-dessus du médiocre.
Fontana n'indique pas le chififre de la dépense de
cette immense construction : commencée dans les der-
niers mois de 1585, elle était totalement achevée, en
dedans comme en dehors, vers la fin de 1588. Autant
qu'il est permis d'en juger par sa solidité, sa grandeur
et son ornementation intérieure, elle a dû coûter des
sommes énormes. Après son achèvement, Sixte vint
de temps en temps l'habiter. A sa mort, ce palais resta
de nouveau abandonné, comme l'avait été l'ancien
patriarcat de Latran. On ne doit pas s'en étonner :il
est situé à Textrémité de Rome, dans un lieu presque
entièrement désert, que la mal aria rend inhabitable
pendant une grande partie de l'année. De plus, les
appartements donnent sur la place, sans être précé-
VIE DE SIXTE-QDINT. 433
dés d'aucun jardin, ni clôture , inconvénient grave ,
surtout pour un souverain.
Vers la fin du dix-septième siècle, Innocent XII,
Gorsini, voulant utiliser cet édifice, y établit un hos-
pice et un conservatoire de jeunes filles. En 1766, Tas-
tronome de Lalande \ le visita : il le trouva mal tenu
et fournissant une nourriture insuffisante à ses pen-
sionnaires. Plus tard, ces jeunes filles furent transfé-
rées à rtiospice Saint-Micliel, et le patriarcat demeura
de nouveau délaissé. Touché de cet abandon, Gré-
goire XYI en ordonna la restauration. Elle a été faite
avec beaucoup d'intelligence, et tout ce qui a pu être
conservé des peintures et des décorations du temps
de Sixte a été préservé d'une ruine certaine. On a
transporté à cette époque, dans une des salles du rez-
de-chaussée, la célèbre mosaïque trouvée dans les ther-
mes de Caracalla, qui représente des gladiateurs de
toutes sortes, prêts à combattre dans le cirque. Dans
une autre partie durez-de-chaussée, on a créé un nou-
veau musée de sculpture antique, où l'on admire déjà
plusieurs chefs-d'œuvre de la statuaire grecque et ro-
maine. Enfin, dans ces dernières années. Pie IX a fait
établir dans une des ailes du premier étage, un musée
chrétien, composé entièrement de peintures, de sculp-
tures et d'autres objets antiques, tirés des catacombes
de Rome. Cette collection est du plus haut intérêt, au
double point de vue de l'histoire, de la religion et de
l'art chrétien, dans les siècles de la primitive Église.
Il est permis d'espérer que, grâce à cette destina-
tion, le palais élevé par Sixte-Quint et Fontana sera
désormais préservé de toute nouvelle dégradation.
1. Voyage en Italie, t. IV, p. 203204.
28
/^
424 VIE DE SIXTE-QtriNT.
5" Transport de la Scala Santa à côté du Sancta
Sanctorum.
On sait que le Sancta Sanctorum est un oratoire dans
lequel on montre une image de Jésus-Christ, qui, se-
lon la tradition, fut commencée par saint Luc et ache-
vée par les anges. On y conserve également d'autres
reliques. C'est pour précéder cet oratoire, que Sixte
résolut d'y faire transporter la iScû/aSan^a, qui, depuis
la construction du nouveau palais de Latran, se trou-
vait au milieu de quelques parties ruinées de l'ancien
patriarcat de saint Sylvestre.
La Scala Santa forme un portique ou loge ouverte
à cinq arcades, décorée de deux ordres d'architecture,
le dorique et l'ionique. Les marches ou degrés sont au
nombre de vingt-sept : elles passent, aux yeux des fi-
dèles, pour être celles du palais de Pilate, transportées
à Rome, et les personnes dévotes les montent à ge-
noux. De chaque côté règne un autre escalier dont les
murailles sont couvertes de peintures tirées de la
Passion de Jésus-Christ, et qui sont l'œuvre de Vincenzo
Conti, Giacomo Stella, Paris Nogari, Avanzino Nucci,
Antonio Viviani et autres ^ Le Baglione, dans sa vie
de Paul Brill ^, dit que ce peintre avait exécuté sur
les murs de l'escalier, à droite, deux paysages de mer,
qui étaient fort admirés : l'un, à la voûte,, représentait
le prophète Jonas jeté à la mer et avalé par la baleine,
et l'autre, au bas, Jonas rejeté par ce poisson. Il ajoute
que ces fresques étaient excellemment peintes.
Il est à remarquer qu'à l'époque de Sixte-Quint,
1. Tempesli, t. II, lib. X, n^» xxi à xxv, p. 151-152.
2. P. 185, éd. de Naples, 1740.
VIE DE SIXTE-QUINT. 435
l>ncienne mosaïque à fond d'or qui décorait dans le
patriarcat de Latran le Triclinium de Léon III, n'était
point adossée auxmurailles A^X^l Scala Santa^ elle n'y
fut placée que sous Urbain VIII.
6° Nivellement de la place de Saint- Jean de Latran,
« Cette place, dit Fontana dans son livre, a été em-
bellie par notre seigneur (Sixte), non-seulement au
moyen des susdites constructions, mais parce qu'il fit
jeter à terre les restes d'édifices antiques, entièrement
tombés en ruines, et enlever une très-grande masse
de terre. Aussi, tandis qu'auparavant elle était inégale,
basse dans certains endroits, haute dans d'autres, au
point de dominer le pavé de l'église, maintenant elle
est entièrement unie, et l'on monte à la basilique par
cinq degrés. En outre, il y a fait aboutir plusieurs
rues principales, si bien, qu'après cette merveilleuse
transformation, cette place, ol)scure et affreuse au-
paravant, est devenue maintenant un des lieux les
plus beaux et les mieux décorés qu'il y ait dans la ville
de Rome. »
Pour apprécier la justesse de cet éloge, il ne faut
pas oublier qu'au moment où Fontana publiait son
ouvrage (en 1390), les deux portiques grandioses que
le Bernin a disposées circulairement au-devant de
Saint-Pierre, comme pour annoncer le plus remar-
quable monument du monde chrétien, n'existaient
pas encore ^ Par conséquent, la place Saint-Jean de
Latran devait être, du temps de Sixte-Quint, la plus
belle de Rome.
1, Hs n'ont élé achevés que sous Alexandre vil, Oliigi,vers t6G7.
436 VIE DE SIXTE-QUINT.
7° Transport et érection de robélisque de Saint-Jean
de Latran.
En parlant de Tobélisqae du Vatican, nous avons
dit que celui de Saint-Jean de Latran, le plus ancien,
le plus grand et le mieux travaillé de tous ceux qui
sont à Rome, y avait été transporté par ordre de l'em-
pereur Constance, et dressé dans le Circo Massimo^ à
côté d'un autre antérieurement érigé par Auguste. Ces
deux obélisques gisaient à terre depuis un grand
nombre de siècles, lorsque Sixte résolut de les faire
redresser. Il avait eu d'abord l'idée de faire disposer
le plus grand sur la place des Saints-Apôtres, en face
l'église et le couvent de son ordre, dans lesquels il
avait institué le collège de Saint-Bonaventure. Mais
il y renonça, ayant trouvé cette place trop étroite, com-
parativement à la hauteur de cette aiguille ^ Il ordonna
donc de l'élever devant la nouvelle loge des Bénédic-
tions, qu'il venait de faire construire à Saint-Jean de
Latran. Il destina l'autre à la place du Peuple.
Fontana rapporte ^ que le premier de ces obélisques
ne fut découvert que le 15 février 1587, et que, dès le
20 du môme mois, il recevait commission du pape de
le conduire sur la place de Latran. Cette opération fut
difficile, à cause du sol mouvant et de l'eau qui sortait
de terre continuellement de tous côtés; ce qui obligea
Tarchitecte à employer constamment cinq cents hom-
. mes, dont trois cents étaient jour et nuit occupés à
épuiser Teau. En outre, cette grande pierre était en-
foncée à vingt-quatre palmes de profondeur ; enfin,
t. Tempesli, t. Il, lib. IV, n»» xxxi à xxxvi, p. 66 à 63.
2. Fol. 70, vo.
VIE DE SIXTE-QUINT. 437
lorsqu'elle fut entièrement déblayée, on s'aperçut
qu'elle était cassée en trois morceaux. Le trajet à faire
pour la conduire du Circo Massimo jusqu'à l'endroit
où elle devait être dressée était de plus d'un mille et
demi (environ 2,000 mètres) et très-difficile, tant parce
qu'il fallait avancer toujours en montant, que parce
qu'on ne pouvait éviter de tourner dans des rues
étroites.
Les moyens employés par Fontana pour le transport
et l'érection de cet obélisque furent les mêmes que
ceux dont il s'était servi pour manœuvrer celui du
Vatican. Il y eut toutefois cette différence, que l'écha-
faudage dut être plus élevé, et disposé de manière à
pouvoir y introduire séparément et successivement les
trois morceaux brisés de l'aiguille, afin de les poser,
ajuster et consolider l'un sur l'autre. Le rejointoie-
ment de ces trois morceaux, sans laisser apercevoir
aucunes traces des fractures, préoccupait beaucoup
l'architecte; il y pensait souvent et ne trouvait pas de
solution satisfaisante, car il savait bien qu'il ne devait
pas songer à lier à l'extérieur les morceaux brisés les
uns aux autres, a Réfléchissant à la manière dont je
devais m'y prendre, dit-il, une nuit il me vint dans
l'idée de faire, dans l'un des morceaux et dans l'autre,
à l'endroit où on devait les réunir ensemble, une en-
taille en forme de croix, creusée aussi bien dans le
morceau du bas que dans celui du haut, laquelle in-
vention me servit à deux fins : la première, pour per-
mettre d'enlever les cordages passés sous les bouts des
morceaux; la seconde, pour ajuster et fixer ensemble
un morceau avec l'autre, cette entaille devant être
faite à queue d'aronde, c'est-à-dire large au fond et
étroite à l'entrée. Les revêtements nécessaires pour
438 VIE DE SIXTE-QUINT.
remplir les vides farenl façonnés dans la même forme
et de la même pierre; ils pénétraient jasqa'au centre
même de Taiguille sur ses quatre faces, et ayant été
plombés avec soin, ils rattachaient et enchaînaient
ensemble le dessus et le dessous avec une telle so-
lidité, que si Ton avait voulu élever Taiguille en la
tirant par la pointe, les trois morceaux se seraient
dressés ensemble, comme si elle eût été d'une seule
pièce. On croirait maintenant, ajoute-t-il, qu'elle n'a
jamais été brisée. »
Fontana ne dit pas que, pour faire ces ligatures,
boucher et revêtir les vides et les cassures, et trouver
du granit semblable au fût, il acheva de détruire le
piédestal antique, déjà brisé en plusieurs morceaux.
Il y avait sur ce piédestal une longue inscription en
vers latins hexamètres, en Thonneur de Tempereur
Constance, par ordre duquel Tobélisque fut transporté
à Rome. Cette inscription, rapportée par Fontana \
fut relevée par Angelo Rocca, qui la fit rétablir sur un
piédestal semblable à l'ancien, lequel fut placé, par
ordre de Sixte, dans la bibliothèque du Vatican'.
Le 45 août 1588, jour de la fête de saint Laurent,
martyr, tout étant disposé, Tobélisque fut consacré
avec les mêmes cérémonies que celui de Saint-Pierre,
et la croix élevée à son sommet sur les quatre lions
de bronze, les trois montagnes et l'étoile des armoi-
ries de Sixte. Le pontife accorda la même indulgence
que précédemment à ceux qui, en passant, viendraient
s'agenouiller au pied de cette croix en faisant leur
prière. Du niveau de la place jusqu'à l'extrémité de
1. Fol. 73.
2. NiLby, Roma, ttc.^ parte aniica, t. II, p. 250.
VIE DE SIXTE-QUINT. 430
la croix, cet obélisque a deux cent quatre palmes d'é-
lévation.
A la suite de sa narration, Fontana donne, sur un
môme folio (72) , deux dessins gravés représentant cet
obélisque. Le premier montre Tétat dans lequel il se
trouvait lorsqu'il fut découvert, avec ses fractures et
l'ancien piédestal à côlé ; le second le fait voir tel qu'il
a été rétabli.
Voici les inscriptions que Sixte fit graver en lettres
majuscules sur ses quatre faces :
Du côté de la loge des Bénédictions :
Constantinus
Fer crucem
Victor
A. S. Silvestro hic
Baptizatus
Cruels gloriam
Propagavit.
Du côté de la Scala Santa :
FI. Constantinus Au g.
Constantini Aug. F.
Obeliscum a patrë
Loco suc mottifla
Diuque Alexandriae
Jacentem
Trecentorum remigum
Impositum navi
Mirandœ vastitatis
Per mare Tiberimque
Magnis molibus
Romam convectum
In circo max.
Ponendum
S. P. Q. R. D. D.
440 VIE DE SIXTE-QUINT.
Du cdtë tourné vers la rue qui va au Capitole :
FI. Gonstantinus
Maximus Aug.
Ghristianae fidei
Vindex et assertor
Obeliscum
Ab iEgyptio rege
Impuro voto
Soli dicatum
Sedib. avulsum suis
Fer Niium transferri
Alexaudriam jussit :
Ut novam Romam
Ab se tune conditam
Eo decoraret
Monumento.
Du côté qui fait face à Sainte-Marie Majeure :
Sixtus V. Pont. Max.
Obeliscum hune
Specie eximia
Temporum calamitate
Fractum circi max.
Ruinis humo limoque
Alte demersum multa
Impensa extraxit.
Hune in locum magno
Labore transtulit :
Formaeque pristinae
Accurate restitutum
Cruci invictissimae
Dicavit
A. MDLXXXVIIÏI. Pont. IIII.
La dépense du transport et de Férection de cet obé-
lisque, à laquelle il est fait allusion dans Tinscription
VIE DE SIXTE-QUINT. 441
qui précède, fut en effet considérable. Fontana n'en
parle pas, mais Fea en a donné le chiffre, relevé des
comptes authentiques^ : il s'élève à 24,7i6 écus (en-
viron i 32,000 francs), non compris la fourniture faite
par la Chambre apostolique de 2,858 livres de bronze
pour les ornements et les lions qui soutiennent la
croix. Fea ne dit pas si, dans la dépense qu'il indique,
figure celle de la fontaine établie au pied de Taiguille,
et dont nous parlerons ci-après.
8° Transport et érection de t obélisque de la place
du Peuple,
Cet obélisque fut le quatrième et dernier relevé par
Fontana. Comme le précédent, il gisait dans le grand
cirque, où il avait été amené d'Egypte par ordre d'Au-
guste, lorsqu'il eut réduit ce royaume à l'état de pro-
vince romaine ; ce prince l'avait consacré au soleil.
Comme celui de Saint-Jean de Latran, il était brisé en
trois morceaux et couvert d'hiéroglyphes; seulement,
il a deux de ses faces plus étroites que les deux autres.
Le granit en est très-beau et admirablement travaillé.
Dans le courant de 1588, Sixte ordoiina de le dresser
sur la place du Peuple, près de l'église de Sainte-Marie,
qu'il avait indiquée pour servir de titre à un cardinal.
Celte opération, conduite avec les mêmes procédés
que les premières, réussit complètement. L'aiguille
fut restaurée, ses trois morceaux rapportés et ajustés
et la croix posée sur la pointe avec les cérémonies ac-
coutumées. Elle s'élève, en y comprenant la croix, à
cent soixante-trois palmes au-dessus du niveau de la
1 . Dans ses MisceUaneOf t. II, p. 4, cités par Nibby, Roma, etc.,
parte autica, t. 11, p. 260.
442 VIE DE SIXTE-QUINT.
place. Sur son piédestal, des deux côtés du nord et du
midi, on voit gravée Tantique inscription :
Imp. CîEsar Divi F.
Augustus
Pontifex maximus
Imp. XÏI. Cos. XI, trib. pot. XIV.
, iEgypto in potestatem
Popuii Romani redact.
Soli donum dédit.
Sur la face tournée du côté de l'église, Sixte a fail
graver Tinscription suivante :
Aûte sacram
Illius aedem
Augustior
Laetiorque surgo
Cujus ex utero
Virginali
Aug. imperante
Sol justitiae
Exortus est.
Sur l'autre face à Toccident :
Sixtus V. Pont. Max.
Obeliscum hune
A Caesare Aug. soli
In circo max. ritu
Dicatum împio
Miseranda ruina
Fractum obrutumque
Erui, transferri,
Formae suae reddi,
Crueique invictiss.
Dedicari jussit
A. MDLXXXVIIII. Pont. IIII.
VIE DE SIXTE-QUINT. 443
« Cette aiguille, fait remarquej Fontana en termi-
nant son récit de Térection des obélisques, est située
dans un très-beau lieu, eu égard à ce qu'elle se dresse
vis-à-vis de la porte du Peuple, laquelle est la plus
belle entrée de Rome. Car de cette porte à Ponte-
Molle sur le Tibre, il y a plus d'un mille d'étendue, et
tout cet espace est garni de palais et de superbes vil-
las. Lorsqu'on a traversé la porte, on se trouve en face
de trois rues les plus belles de Rome, très-droites et
très-longues, et notre seigneur se propose d'y faire
venir la quatrième, la plus longue de toutes, qui n'est
pas encore finie. L'aiguille est placée de telle sorte,
qu'elle se voit d'un bout à l'autre de ces trois rues. «
L'obélisque delà porte du Peuple, fut le dernier que
Sixte ordonna de redresser. En souvenir de la réus-
site de l'heureuse érection des quatre aiguilles du Va-
tican, de Sainte-Marie Majeure, de Saint-Jean de La-
tran et de la place du Peuple, le pontife fit frapper
une médaille qui présente, d'un côté, son effigie, et
de l'autre les quatre monolithes avec ces mots : Cruci
felicius consecrata.
Fontana lui-même , si l'on s'en rapporte au fron-
tispice qui précède sa vie par Rellori, se fit frapper une
médaille, pour transmettre à la postérité le souvenir
du redressement de l'obélisque du Vatican , la pre-
mière et la plus difficile de ces quatre entreprises. On
y voit son buste sur la face , avec ces mots : Domenico
Fontana civ, Rom, com, palat, eq. aur, (citoyen romain,
comte Palatin, chevalier de l'Éperon d'or) ; au revers,
l'obélisque du Vatican ; dans le champ à gauche :
Jjjissu Xysti Quinti; à droite : Pont, Opt, Max; autour :
Bx Ner. Cir, transtulit et erexit.
Enfin, dans le dessin gravé par Sebbenico, sur une
444 VIE DB SIXTE-QUINT.
seule feuille, des quatre faces de l'obélisque de la place
du Peuple, et des deux colonnes Trajane et Anfonine,
Fontana a placé Técusson de ses armes, au bas d'une
dédicace à Sixte, son constant protecteur. Cet écusson
de forme ovale, surmonté d'un casque à cimier, re-
présente, au milieu du champ, un obélisque, et , de
chaque côté, une fontaine versant de l'eau, surmontée
d'une équerre. Ces armes sont, on le voit, à la fois
parlantes et emblématiques.
CHAPITRE XX
Aqueduc de Teau Felice. — Fontaine de Moïse aux Thermes de Dioclétien.
Autres fontaines créées par Sixte.
Rome est la ville du monde qui possède, eu égard
à sa population, la plus grande quantité d'eau potable,
amenée de loin, au moyen de magnifiques ouvrages
d'art. Bien qu'une partie considérable de ces monu-
ments si utiles ait été détruite par les barbares, ce qui
subsiste encore, grâce aux réparations opérées par les
papes, suffît pour donner la plus haute idée de Tabon-
dance extraordinaire des eaux qui alimentaient Tan-
cienne capitale des Césars. Cette ville ne jouissait pas
de cet avantage dans les premiers siècles de sa fon-
dation. Jusqu'en Tannée 441, elle demeura privée
d'eau de source, et ses habitants durent se contenter
de celle du Tibre, presque toujours chaude, trouble,
et même fangeuse. Mais, à cette époque, Appius Clau-
dius, surnommé Cœcus^ le même qui construisit la
via Appia, étant censeur avec Caius Plautius, fit con-
struire le premier aqueduc pour amener Teau qui, de
son nom, fut appelée Appia^ tandis que Plautius était
surnommé Venox, pour indiquer qu'il avait découvert
la veine ou source de cette eau. Depuis ce moment
jusqu'au commencement de l'Empire, plusieurs autres
sources furent captées et conduites à Rome, toujours
446 VIE DE SIXTE-QUINT.
au moyen , soil de tuyaux soulerrains, soit d'aque-
ducs en pierres et en briques, portés sur des arcades,
soutenues elles-mêmes par des piliers massifs du plas
beau travail. C'esl surtout à partir du règne d'Au-
guste jusqu'à celui de Constantin, dans un espace
d'environ trois siècles, que le volume des eaux desti-
nées à la ville de Rome atteignit sa plus grande puis-
sance. Pline, décrivant les merveilles de cette capi-
tale, dans son Histoire naturelle ^^ considère comme
des monuments véritablement inappréciables les con-
structions de Q. Marcius Rex. Chargé par le sénat.
Tan 608, de réparer les conduits des eaux Appia^
Aniensis, et Tepula^ il y ajouta, avant que l'année de
sa préture expirât, une nouvelle eau, qu'il fit venir par
des canaux percés à travers des montagnes, et qui, de
lui, reçut le nom de Marcia, Agrippa^, pendant son
édilité, y joignit Teau vierge, réunit et répara les an-
ciens canaux, construisit sept cents abreuvoirs [lacus%
cent six fontaines à jet [salientes), cent trente réser-
voirs, la plupart magnifiques, ornés et embellis par
trois cents statues d'airain ou de marbre, et quatre
cents colonnes de marbre. Le tout fut achevé en une
année. Lui-même, dans ses mémoires sur son édilité,
dit avoir donné des jeux cinquante-neuf jours de suite,
et ouvert cent soixante-dix bains gratuits. — Quelle
fortune avait amassée l'ami d'Auguste, pour faire de
tels dons au peuple de Rome?
1. Lib. XXXVl, n<> xxiv, t. 20, p. 192, éd. des classiques la-
tins de Panckoucke, traduction de M. Ajasson de Grandsagne.
2. Le ministre d'Auguste, le même qui bâtit le Panthéon.
3. Nibby, Roma, parte antica, t. 1, p. 30, a traduit le mot Lacus
par Fontanc versanii, ce qui répondrait aux anciennes bornes-
Tontaines de Paris.
J
VIE DE SIXTE-<iUINT. 447
Frontin, dans son Traité des aqueducs *, confirme le
récit de Pline. < Marcus Agrippa, dit-il, après Tédi-
liié qu'il exerça étant consulaire, fut, le premier,
chargé de l'intendance perpétuelle des eaux, qui
étaient pour ainsi dire son propre ouvrage, et qu'on
devait à sa générosité. Les eaux étant alors abon-
dantes, il détermina par des règlements la quantité
qui serait accordée, soit aux travaux publics, soit aux
réservoirs, soit aux particuliers. Il établit même à
ses frais un corps d'esclaves chargés de l'entretien des
aqueducs, des châteaux d'eaux et des réservoirs.
Auguste, à qui ces esclaves échurent en héritage, les
donna à TÉtat. »
« Mais tous les aqueducs des époques antérieures,
fait remarquer Pline ^ , le cèdent à celui que com-
mença Caligula et que termina Claude. Les eaux des
sources Curtia^ Cœrulea et Anio novus ont été ame-
nées à Rome d'une distance de quarante milles, et éle-
vées au niveau des sept collines. On alloua pour cet
ouvrage 55 millions 500,000 sesterces. Si l'on consi-
dère attentivement quelle quantité d'eau il a fourni
au public pour les bains, les rései-voirs,^les maisons,
les canaux, les jardins, les faubourgs, les maisons de
campagne; si Ton songe aux arcades construites pour
les amener de si loin, ainsi qu'aux montagnes percées
et aux vallées comblées, on avouera que le monde
entier n'offre point de merveilles plus étonnantes. »
Aussi Frontin, intendant des eaux sous Nerva et
Trajan, en parlant des ouvrages exécutés par ordre
1. Traduil par M. Ch. Dailly, dans la collection des classiques
laUns publiés par la librairie Panckoucke, 2^ série, p. 444-445,
no 98.
2» Loc. cit.
418 VIE DE SIXTE-QUINT.
de Galigula et Claude, afin d^amener les eaux à Rome,
s^écrie arec on enlbonsiasme bien natorel : « Gom-
ment comparer à ces constmctions si nomlH^nses et
si vastes, exigées par cette immense quantité d'eau, les
pyramides évidemment inntiles on les onvrages oiseoi
et trop vantés des Grecs ^? » — On pent voir encore,
dans la campagne de Rome, les restes des arcades de
Teaa Claudia et Aniene tuwa^ ceux da grand château
on réservoir près de la Porta Maggiore, à gauche en
sortant de la ville, le monument magnifique, ancien
arc-de-triomphe dont on a fait la porte Majeure, avec
rinscription antique attestant les travaux ordonnés
par Tempereur Claude; enfin, aux Esquilies, les raines
de la grande fontaine, connue sous le nom des Cent-
Salles.
Après Claude , les empereurs qui s'attachèrent le
plus à augmenter le volume des eaux destinées à Rome,
furent Nerva, Trajan, Adrien, les Antonin, Septime
Sévère, Dioctétien et CiOnstantin. Sous le règne de Tra-
jan, Frontin, qui en avait Tadministration supérieare,
a donné la quantité totale d'eau absorbée chaque joor
de son temps dans la capitale du monde, tant pour les
services publics que pour les besoins des particaliers.
Cette quantité était alors de 14,018 quinaires, équi-
valant, selon le calcul de M. de Prony ^ à 785,000 mè-
tres cubes d'eau. Mais il faut ajouter à ce chiffre dix
mille quinaires (557,000 mètres cubes) que Frontin
recouvra sur des détournements frauduleux, et fil ren-
trer pour l'usage du public. En outre, pour avoir la
quantité totale des eaux qui alimentaient l'ancienne
1. De ÀqKxdvciibus, daos la coUecUon prédtée, p. 386-7, n<* 16.
2. Mémoires de T Académie des sciences, L II, p. 451, An-
née 1817.
J
VIEBE SIXTE-QUINT. 449
ville des Césars, il faut tenir compte du produit de
cinq autres aqueducs, qui furent construits après Tra-
jan, jusques et compris le règne de Constantin ^ De
sorte que, sans rien exagérer , il est permis d'évaluer
à plus de quinze cent mille mètres cubes la totalité du
volume d'eau qui était conduite à Rome, et débitée en
vingt-quatre heures, par les quatorze a:queducs élevés
à cet effet sur une longueur d'environ cinq cents kilo-
mètres, et qui fonctionnaient tous sous les règnes de
Dioclétien et de Constantin.
La propriété de ces eaux appartenait en partie au
fisc de l'empereur (fiscus) ; en partie au Trésor public
[/Erariumpublicum) : mais souvent, les mauvais prin-
ces s'approprièrent les redevances auxquelles le Trésor
avait droit. Frontin explique, en effet*, « qu'il fit ren-
trer au Trésor public, grâce à l'équité de Nerva, une
somme de 250,000 sesterces, versée naguère dans lés
coffres de Domitien. »
Ce dernier empereur n'accordait pas facilement des
concessions d'eau gratuites. Une épigramme de Mar-
tial en est la preuve. Voici la demande qui lui fut
adressée par le poëte satirique qui, semblable en cela
aux autres solliciteurs, savait flatter le tyran, lorsque
son intérêt l'y poussait :
Est mihi, sitque precor longum, te praeside, Gaesar,
Rus minimum : parvi sunt et in urbe lares :
Sed de valle brevî, quas det sitientibus hortis,
Gurva laboratas antlia tollit aquas.
Sicca domus queritur nulio se rore foveri^
Quum mihi vicino Martia fonte sonet :
t. Yoy. la note 43, p. 488, de la traduction précitée de I'ou«
-vrage de FronUn.
2. Dans ion Traité, n» 118, p, 464-5.
29
450 VIE DK SIXTE-QUINT.
Qaam décris nostris^ Auguste, penatibus undanii
Gastalis hœc nobis^ aut lovis imber erit.
« Je possède, César, un petit bien de campagne,
puissé-je le posséder longtemps sous ton règne ! et j'ai,
de plus, une maisonnette à la ville. Mais c'est à grand'
peine qu'une pompe recourbée apporte à mon jardin
. altéré Teau d'une étroite vallée, et ma maison à sec
gémit de ne pas jouir de la moindre rosée, lorsque
tout près se fait entendre le bruit de la fontaine Mar-
tia. Prince auguste , l'eau dont tu auras gratifié mes
pénates, deviendra pour moi l'eau de Castalie, ou la
pluie d'or de Jupiter ^ »
Rome jouit de la plus grande quantité d'eau pen-
. dant près de deux siècles, de Constantin en 306, jus-
qu'à la fin du règne de Théodoric, en 541. Bien qu'elle
eût été prise par Alaric , en 409 , il ne parait pas que
les Goths eussent endommagé ses aqueducs el ses fon-
taines, puisque Claudius Rutilus Numatianus, qui
composa les distiques de son itinéraire après cet évé-
nement, décrit encore leur beauté dans ces vers em-
phatiques :
Quid loqûar acrio pendenles fornice rivos.
Que vix imbriferas tolleret Iris aquas?
Hos potius dices crevisse in sidéra montes.
Taie giganteum Graecia laudat opus.
Intercepta tuis conduntur flumina mûris;
Consumunt totos celsa lavacra lacus.
1. Martial, lib. IX, ep« lox. Tnula«tion de MM. D«iMdi, Verger
et Maugeart, dans rédition des classiques latins de Panckouck,
t. Ill,p. 104-106.—- On ignore si la suppliqueda poëte futaoeueilUe
favorablement par Domitien ; il est permis d'en douter^ ea lisant
Tépigramme, n» xxxvii, du même Utto.
VIE DB SIXTE-QUJNT. 45i
Née miDus et proprîis celebrantur roscida venis^
Totaque naiivo mœnia fonte sonant.
Frigidus aestivas hinc tempérât halitus auras;
Innocuaraque levât purior unda sitim.
« Que dire de ces ruisseaux que des voûtes suspen-
dent au milieu des airs, à une hauteur où Iris élevait
à peine son arc chargé de pluie? On croirait voir dans
ces monuments des montagnes entassées jusqu'au ciel
parla main des géants dont la Grèce exalte les tra-
vaux. Détournés de leur cours, des fleuves sont enfer-
més dans tes murs; les bains, placés au sommet des
édifices, épuisent des lacs entiers. Tu vois aussi circu-
ler dans ton enceinte, des eaux vives, nées du sol
même de la ville , et qui y résonnent de toutes parts.
La fraîcheur qu'elles répandent tempère les chaudes
vapeurs de Tété, et l'on peut sans danger se désaltérer
dans leurs ondes limpides^. »
Ce pompeux éloge des eaux, des bains, des aque-
ducs de Rome, prouve que ces ouvrages étaient encore
intacts. Ce fait est confirmé par Cassiodore *, sous le
régne de Tbéodoric, environ vingt ans avant leur
destruction par Vitigès. Ce général rompit et démolit
les aqueducs, afin de priver Rome, qu'il assiégeait,
de Feau nécessaire pour faire tourner les moulins, et
la forcer aijisi à se rendre.
Depuis cette époque, tous ces utiles et magnifiques
ouvrages demeurèrent ruinés, et dans l'intérieur de
Rome, la population des collines fut obligée d'aban-
donner les lieux élevés pour se rapprocher du Tibre,
qui fournit seul, comme dans les quatre premiers siè-
1. Traduction de M. E. DespoU, dans les classiques latins de
PanclLouclte, 2* série, p. 14-15.
2. Variarum, lib. VU.
452 VIE DE SIXTE-QCINT.
des de la fondation de cette yille, Feaa nécessaire à ses
habitants réduits à un bien petit nombre. Pendant le
moyen âge, plusieurs papes firent réparer les aque-
ducs les moins endommagés, et on sait que vers le
commencement du neuvième siècle , Tancienne eau
Appia arrivait encore à Rome, mais en moindre quan-
tité que sous les empereurs ^. La translation de la pa-
pauté à Avignon fut fatale aux restes des anciens aque-
ducs, comme à tous les autres monuments de la splen-
deur romaine. Bien que, vers le quatorzième siècle, la
population se trouvât considérablement diminuée par
les guerres civiles et par Téloignement de la cour pon-
tificale, néanmoins, le peu qui était resté manquait
d'eau, et fut obligé de descendre près du Tibre, en
construisant des maisons sur remplacement de Tan-
cien Champ de Mars.
Après le retour des papes dans leur capitale, un de
leurs premiers soins fut de s'occuper des eaux et des
fontaines publiques. Nicolas V d'abord, Sixte IV en-
suite, firent réparer les aqueducs et les conduites de
l'eau Virgine. Ce fait est attesté par ce vers :
Virgineam Trivii qnod reparavit aquam ,
inscrit au-dessous du portrait de ce dernier, placé au-
trefois dans la bibliothèque qu'il avait fait construire,
et maintenant dans une des salles du Vatican. Pie IV
avait entrepris d'amener à Rome une des veines de
cette même eau; mais cet ouvrage ne fut achevé
que vers la fin de 1570, sous le pontificat de Pie V. Ce
pape donna un cours à plusieurs étangs d'eau stag-
nante, qui rendaient les alentours du mont Pincio
]. Nibby, Roma, ttc, parte antica, 1. 1, p. 333.
VIE DE SIXTE-QUINT. 483
très-malsains, et il s'efforça, par ce moyen, d'assainir
Fair de ce quartier, tout en accordant des concessions
d'eau.
Après sa. mort, arrivée en 1572, son successeur,
Grégoire XIII, continua Toeuvre de la distribution de
l'eau dans les différents quartiers de Rome, qu'il em-
bellit d'un grand nombre de fontaines monumentales.
C'est ainsi que par son ordre Giacomo délia Porta,
son architecte ordinaire, fit à lui seul celles de la place
Navone, de la place du Peuple, de la place Colonne,
du Panthéon, du Gapitole, de la porte des Hébreux
près le Ghetto, et des seigneurs Mattei, sur la place
de' Funari.
Mais deux vastes régions de la ville demeuraient
encore privées d'eau, savoir : le quartier au delà du
Tibre, connu sous le nom de Borgo et Trastevere ; et
celui des Thermes de Dioclétien, qui s'étend sur le
Quirinal, l'Esquilin et le Viminal, de Sainte-Marie
Majeure jusqu'aux pieds du Pincio. Il était réservé à
Paul V, de l'illustre famille Borghèse, d'amener,
vingt ans plus tard, l'eau à laquelle il a donné son
nom dans le Trastevere, et d'embellir le Janicule de
la magnifique fontaine Pauline. Sixte-Quint eut
l'honneur de faire capter et conduire la source qui
alimente le quartier des Thermes, et qui, de son pré-
nom, a été appelée Felice. Toutefois, il est juste de
reconnaître que, dès i58i, une société de spécula-
teurs avait soumis ce projet à Grégoire XIII, et
qu'en 1583, les conditions en avaient été réglées et
acceptées par ce pontife. Sa mort, arrivée en avril
d585, avait arrêté le commencement des travaux.
Dès le jour môme de sa prise de possession à Saint-
Jean de Latran, le dimanche i^ mai 1585, ainsi que
454 VIB DE SIXTE-QUINT.
Tattesie Domenico Fontana^, Sixte, reprenant le projet
de son prédécessenr, signa dans sa Tilla, le décret oa
bulle pour son exécution. Le 1*' juin soirant, il
acheta de Martio Colonna, duc de Zagarola, ane soorce
située dans nn domaine appartenant à cette noble fa-
mille, à environ seize milles de Rome, près de Tan*
cienne Preneste, à côté d'an vieux château nommé
Agro-Colonna. Cette eau formait un lac et se perdait
dansleTeverone. Sixte Tacquit moyennant 25,000 écos
d*or en or (environ 210,000 francs), et il réunit en-
semble plusieurs autres sources, de manière à former
un volume d'eau d'environ soixante-dix onces romai-
nes. L'exécution de cette entreprise avait d'abord été
laissée à Matteo Bartalani, qui en avait été chargé par
Grégoire XIIL Mais Sixte l'écarta bientôt et lui sub-
stitua Domenico Fontana, qui avait toute sa confiance.
Dans ce travail, Domenico fut puissamment aidé par
Giovanni, son frère aîné, architecte fort expérimenté
dans Fart du fontainier, et qui fut employé, toute sa
vie, à établir des conduites d'eau, des aqueducs et des
fontaines. Bien qu'il ne se trouve pas voonmié une
seule fois dans l'ouvrage de son frère, il est certain,
d'après le Baglione ', que Giovanni Fontana aida Do-
menico dans presque toutes ses entreprises, et qu'il lui
fut d'un grand secours, étant lui-même un homme de
beaucoup de ressources. Il s'efifaçait devant le talent
supérieur et la volonté impérieuse de l'artiste favori
de Sixte. Mais la postérité a le droit de reprocher à
Domenico, de n'avoir pas dit un mot de l'assistance
précieuse que son aîné lui fournit, avec une grande
modestie. Giovanni, du reste, a laissé de son talent
1. Dans 800 ouvrage, fol. 54.
2. Ëdilion dl Nopoli, 1733, iii-4«, p. 123.
VIE DE SIXTE-QUINT. 4«^\
extraordinaire pour amener les eaux et construiie des
fontaines le témoignage le plus éclatant, dans la
magnifique nappe qu'il alla chercher à trente-cinq
milles de Rome, et qu'il fit jaillir comme un fleuve^ du
haut du Janicule> près de Saint*Pierre in Montorio,
par les bouches et les vasques élégantes de la superbe
fontaine élevée par Paul V, en 1612. L'eflfet de ce
château d'eau est bien plus imposant que celui de ;
la Fontaine du Moïse, à laquelle il avait travaillé avec
son frère.
La conduite de Teau, achetée par Sixte-Quint, jus-
que sur le Quirinal et TEsquilin présentait, si l'on en
croit Domenico, des difficultés égales à celles que les
anciens Romains avaient eues à surmonter. Pour
trouver la source, il fut nécessaire de creuser une
montagne de pierre dure, sur une étendue de plus de
deux milles. L'eau court sur un espace de vingt-deux
milles, tantôt sur des aqueducs très-élevés, tantôt dans
des souterrains profonds, au milieu d'un massif de
rocs des plus durs. Fontana assure que deux mille, et
quelquefois môme jusqu'à trois et quatre mille ou-
vriers, selon les saisons, furent occupés à ces travaux,
qui furent poussés avec la plus grande célérité, afin
de répondre au désir du pontife de les voir prompte-
ment achevés. Ce désir était motivé chez Sixte, non-
seulement par l'ardeur naturelle de son caractère, qui
le portait à vouloir la prompte fin de ce qu'il avait en-
trepris, mais en outre pour prouver à ses sujets qu'il
ne s'était pas trompé. En effet, la difficulté de l'œuvre
et la grandeur de la dépense avaient excité des doutes,
jusque dans son entourage, sur la possibilité de sa
réussite. On disait publiquement à Rome, que ni les
contemporains ni leurs descendants ne verraient ja-
456 VIE DE SIXTE-QUINT.
mais cet ouvrage terminé ^ Il le fut néanmoins en
trois années : commencés à la fin de juin 1585, les
travaux étaient achevés dans le cours de 1588. Ils
avaient coûté, selon le témoignage de FontanaS en«-
viron deux cent soixante-dix mille écus, y compris le
prix d'acquisition de la source.
A Texemple de Claude et des autres empereurs, qui
ont fait amener de Teau à Rome, Sixte voulut perpé-
tuer, par des inscriptions sur les aqueducs, le souvenir
de cette grande et utile entreprise. Il en a fait placer
quatre, qui rappellent que c'est à lui qu'on en doit la
pensée et la réussite.
D'abord, hors de Rome, à l'endroit nommé le Monte
del Grano, dans la direction de Frascati, sur l'arc qui
traverse la route, du côté qui regarde cette ville,
on lit :
Sîxtus V. Pont. Max.
Quo fontibus restitutis
Deserti urbis îterum habitarentur colles
Acquas undique inveniendas mandavit
An. MDLXXXV. Pontifie. I.
Sur le môme arc, du côté de Rome :
Sixtus Y. Pont. Max.
Plures tandem acquarum scaturlginçs inventas
In unum collectas locum subterraneo ductu per
Hune transire arcum a se fundatum curavit
An. MDLXXXV. Pontifie. I.
Dans l'enceinte de Rome, en dedans de la porte
Saurliprenzo, sur une arcade du même aqueduc, à
droite en entrant dans la ville, on lit :
1. TempesU, 1. 1, lîb. XI, n» xvii, p. 178-9.
2. Loo, cit., fol. 54.
VIE DE SIXTE-QUINT. 457
Sixtus V. Pont. Max.
Ductam aquœ felicîs
Rivo subterraneo
Mill. Pass. XIII
Substru(îtione arcuata VII
Suo sumplu erexit
An. MDLXXXV. Pontifie. I.
De l'autre côté ;
•
Sixtus V. Pont. Max.
Yîas ntrasque et ad S. Marîam
Maiorem et ad S. Marîam
Angelorum ad populi
Gommoditatem et devotionem
Longas latasq.
Sua impensa stravit.
An. MDLXXXV. Pont. I.
Tempesti fait remarquer\ à roccasion des mots Suo
sumptu employés dans ravant-dernière inscription,
que toute la dépense de Tacquisition de Teau et de sa
conduite jusqu'à Rome, fut payée en effet avec le re-
venu particulier ou liste civile de Sixte, qui se priva
de beaucoup de choses pour faire jouir le public de
cette eau. On doit ajouter qu'il en jouit lui-même, en
la faisant diriger dans sa villa, qu'il embellit de bas-
sins et de fontaines, ainsi que l'explique son archi-
tecte '. Mais il est juste de reconnaître que ce grand
ouvrage est le plus utile de Sixte-Quint. — « Cette
création (d'eau), dit L. Ranke dans son Histoire de la
papauté pendant les seizième et dix-septième siècles^ ^
1. Loc. cit., n» xvui, p. 179.
2. Fol. 38, ut supra.
3. Traduit de l'allemand par J.-B. Haiber, avee des notes de
M. de Saint-ChéroQ, 3 toI. in-S», 2^ éd. Paris, Sagnier et Bray,
1848, t. H/p. 88.
45S VIE DE SIXTE-QUINT.
était un immense avantage pour ce quartier et poar
toute la ville. L'Aqua Felice donne* en vingt-quatre
heures, 20,537 mètres cubes d'eau et entretient vingt-
sept fontaines. On commença, en effet, à construire
de nouveau sur ces hauteurs ; Sixte y encouragea par
des privilèges particuliers... Il établit la Via Felice et
le Borgo Felice^ ouvrit de tous côtés les rues qui con-
duisent encore aujourd'hui à Sainte-Marie Majeure,
et il avait, de plus, le dessein d'unir toutes les basi-
liques de Rome par de larges et grandes rues. Les
poètes, dans leurs éloges, disaient que Rome se dou-
blait et cherchait à occuper de nouveau ses antiques
demeures. »
Après avoir expliqué les diflBcultés qu'il eut à sur-
monter pour amener cette eau à Rome, Fontana fait
remarquer que, comme elle arrive dans l'endroit le
plus élevé de la ville (sur la rive gauche du Tibre), il
devint facile de la diriger de ce point culminant sur
le sommet des autres collines, qui s'en trouvaient alors
privées, telles que le Capitole, le Palatin, le Gœlius, le
Yiininal et le Quirinal. a Si bien, ajoute-t-il, que ces
monts seront désormais aussi commodément fournis.
d*eau que les parties les plus basses de la ville. Cette
eau a été cause qu'on voit à présent (1590) ces sites^
abandonnés auparavant par suite de leur aridité, em-
bellis de ruisseaux qui en font la richesse et décorés
de fontaines dues aux concessions libérales de notre
seigneur (Sixte). La salubrité de l'air est revenue avec
ces eaux; on recommence à habiter ces monts; on y
construit des palais et des maisons en grand nombre,
et comme une nouvelle Rome. Les jardins, en absor-
bant cette eau, qu'ils attendaient depuis si longtemps,
montrent en toute saison une fraîcheur verdoyante et
VIE DE SIXTE-QUINT* 459
une végélation plantureuse, et, avec les fleurs qu'ils
étalent et Tombre qu'ils offrent, ils présentent Timage
d'un printemps perpétuel, attirant la cour et la ville,
et engageant les Romains à venir se flxer sur ces col-
lines si riantes et si fraîches, surtout pendant les cha-
leurs de l'été*. » — Cette idylle de l'heureux architecte
de Sixte n'est pas complètement vraie : sans douie,
depuis la conduite de YAqua Felice^ on a bâti sur la,
place des Thermes et dans les rues voisines, et la po-
pulation, bien que clair-semée, est revenue prendre
possession de ces lieux, entièrement déserts aupara-
vant; mais l'eau et les constructions ont été impuis-
santes pour chasser de ces lieux la malaria, qui règne
dans la plupart des quartiers de Rome.
Pour couronner son œuvre. Sixte voulut ériger une
fontaine monumentale, plus belle que celles qui exis-
taient alors dans sa ôapitale *. Il en demanda le plan
à son architecte, et celui-ci, pour flatter son maître,
choisit, comme sujet. Moïse faisant jaillir avec sa ba-
guette l'eau du rocher. Cette fontaine fut établie sur
la place Sainte-Suzanne,' le long delà rue qui conduit
du Quirinal à la porte Pia, non loin des anciens ther-
mes de Dioclétien. Du palais de sa villa, dont une des
façades était vis-à-vis de ces thermes, transformés par
Michel-Ange en l'église de Notre-Dame des Anges,
Sixte pouvait voir couler comme trois rivières des
trois bouches de cette fontaine. Sa construction est
tout en travertin, avec quatre colonnes antiques d'or-
dre ionique, deux en marbre Cipollin, deux en brèche
1 . Loc, cit,, fol. 54, ▼«.
2. CeUe de Trévi ne consistait alors que dans trois bouches
jadllissantes, et la fontaine Pauline, sur le Janicule, n'existait pas
^eore.
460 VIE DE SIXTE-QUINT.
grise, encadrant trois niches, el supportant , avec les
pilastres placés aux deux angles , Tarchitrave sur la
frise de laquelle on lit :
Gœpit Pont. an. I, absolvit III, MDLXXXVII
pour indiquer avec quelle rapidité cette entreprise fut
menée. Sur Tarchitrave s'élève Tattique, terminé par
une corniche portée par deux pilastres. Les armoi-
ries de Sixte, soutenues par deux anges, sont au-dessus ;
à chaque extrémité s'élèvent deux petites aiguilles, en
forme d'obélisque, correspondant aux pilastres placés
au-dessous et accompagnant ceux qui encadrent les
armoiries. Au milieu de cet attique, trop lourd et d'une
trop grande élévation, relativement à la partie infé-
rieure de la fontaine, on lit :
Sixtus Y. Pont. Max. Picenus
Aquam ex agro Golumnae
Via Prœnest. sinistrorsum
Multar. collectione venarum
Ductu sinuoso a receptaculo
Mill. XX a capite XXII adduxit
Felicemq. de nomine ante Pont, dixit.
Entre les quatre colonnes de marbre ci-dessus dé-
crites , s'ouvrent trois niches en forme d'arcades ,
avec des pilastres. Les deux latérales sont ornées cha-
cune d'un bas-relief en marbre, représentant, ce-
lui à droite du spectateur, Gédéon faisant l'épreuve
de la manière de boire de ses soldats ; celui de gauche,
Aaron guidant le peuple vers les eaux désirées. La
niche du milieu renferme la statue de Moïse, tenant
dans sa main droite le bâton avec lequel il montre ler>
eaux qui jaillissent du rocher, et portant dans sa main
VIE DE SIXTE-QUINT. 461
gauche les tables de la Loi, tandis que de son front
sortent des rayons de lumière. Les théologiens et les
savants* ont fait observer, à Toccasion de ces rayons
et des tables de la Loi, que c'est mal à propos que
Prospero Bresciano, Tauteur de la statue, a donné ces
attributs à Moïse, puisqu'à l'époque où il fit jaillir
Feau du rocher, il ne les avait pas encore reçues de
Dieu. Cette critique est fondée au point de vue chro-
nologique : mais elle n'a pas arrêté Sixte, car Moïse
n'est pas représenté ici au moment du miracle des
eaux, mais pour rappeler les principaux événements
de son histoire, et les attributs qui le font ordinaire-
ment reconnaître. Quoi qu'il en soit, on a fait au sculp-
teur un autre reproche plus juste, et qui, malheureu-
sement, causa sa mort. Le Baglione, dans sa vie de
Prospero Bresciano S rapporte que cet artiste « tra-
vailla à une statue plus grande que nature, d'un Moïse
qui fut placé dans la niche du milieu de la fontaine
de l'Eau Félice, aux Thermes : mais dans cet ouvrage,
ajoute-t-il, Prospero ne donna pas de lui une haute
opinion , d'autant qu'on en attendait de grandes cho-
ses. La cause de sa faute fut, qu'il s'obstina à vouloir
travailler à cette statuç couchée par terre, ce qui l'em-
pêchait de s'apercevoir de ses défauts et de ses man-
ques de proportion. Bien qu'il en eût été averti par
des amis, il n'ajouta pas foi à leurs observations. C'est
ainsi qu'il demeura trompé par son propre entêtement,
étonnant tous les professeurs de dessin, qui, ne pou-
vaient comprendre comment un homme si habile dans
son art, avait pu commettre une si grande erreur, sur-
1. Voy. Nibby, Roma, etc,^ parte moderna^ t. II, p. 18.
?. Ëdition di Napoli, t773, in-4o, p. 40-41. Ce passage est
également cité par Nibby, ut supra ^ i, II, p. 19.
46Î VIE DE SIXTE-QUINT.
tout dans la sculpture, art qui a ses mesures, lesquelles
ne peuvent pas tromper, à moins que Tartîste ne yeuille
pas tenir compte du conseil d*autrui. Cette statue fit
perdre à Prospero toutrhonneur qu'il avait acquis de-
puis longtemps par de nombreux ouvrages exécutés
avec talent. Il essaya néanmoins de prouver à tous,
avec une grande obstination, que cette statue était
proportionnée et belle; mais flnalement, s'apercevant
que chacun en disait du mal, il tomba dans un cha-
grin si profond , quMl fut atteint d'une humeur noire
qui l'abattit, et, en peu de temps, le conduisit au tom-
beau. Il mourut dans la demeure d'un célèbre ama-
teur, le seigneur Fui vio Orsino, grand ami des artistes.»
(( Chacun, ajoute le Baglione, en terminant la bio-
graphie de Prospero, devrait prendre exemple sur cet
homme, et ne passe fier à son propre jugement, lors-
que, de l'avis des autres connaisseurs, il ne doit pas
élre suivi : car bien souvent nous restons trompés par
noire passion, ou par notre intérêt, qui nous fait per-
dre, en un moment, toute la gloire précédemment ac-
quise à l'aide d'un travail opiniâtre pendant un long
espace de temps. »
Le reproche que les contemporains adressaient à
Prospero Bresciano est fondé : la statue de Moïse est
trop courte, elle manque de proportions. Néanmoins,
l'expression du chef des Hébreux, même après celle
de la statue de Michel-Ange , est énergique et pleine
de majesté. Elle dut plaire à Sixte, qui aimait la force,
et il l'accepta en outre avec satisfaction, comme une
allusion à la réussite de cette entreprise, et des prin-
cipaux actes de son gouvernement.
Le bas-relief à gauche du spectateur est de Gio. Bat-
tista délia Porta, qui a également exécuté un des deux
VIE DE SIXTE-QUINT. 463
anges qui soutiennent, dans le haut de Tattique, Té-
cusson aux armes du pontife. On lui a fait le reproche
d'avoir représenté Aaron en habit de grand prêtre,
alors que cette dignité tf était pas encore établie au mo-
ment où Moïse fit sortir Teau du rocher. Mais cet ana-
chronisme ne nuit pas à la beauté de sa composition.
L'autre bas-relief fut exécuté par Flaminio Vacca.
En. résumé, l'ensemble de cette fontaine, quoique
lourd, présente un aspect noble et imposant, et l'on
doit louer l'architecte qui en a tracé le plan et choisi
les sujets exécutés par les sculpteurs.
Au-dessous de la statue de Moïse et des deux bas-
reliefs latéraux, l'eau se précipite par trois grosses
bouches et va tomber dans trois vasques , entre les-
quelles on voit quatre lions lançant l'eau par la gueule
dans trois autres bassins placés devant. Ces lions ne
sont plus les mêmes que cqux qui avaient été mis là,
par ordre de Sixte. Grégoire XIV a fait transporter
ces derniers au nausée égyptien du Vatican et les a fait
remplacer par d'autres modernes en marbre blanc.
Les anciens lions méritaient bien d'être conservés
avec soin dans un lieu couvert, car ils sont très-pré-
cieux sous tous les rapports : deux d'entre eux sont en
porphyre gris antique , pierre très-dure, ainsi que le
fait remarquer Fontana, et qui ressemble au granit
oriental. Ces lions avaient été trouvés près du Pan-
théon, et l'on croit qu'ils faisaient partie du tombeau
de M. Agrippa. Les deux autres sont de marbre sta-
tuaire, et ils étaient placés de chaque côté de la porte
de Saint-Jean de Latran, lorsque Sixte ordonna de les
enlever pour décorer sa fontaine '.
1. Nibby, hc, cit,^ p. 20.
464 VIB DE SIXTE-QCINT.
. La constructioa de ce monument marcha de pair
a?ec les travaux qui amenaient Teau de TAgro Co-
lonna, afin que le tout pût être terminé en même temps.
Le 4 juin 1587^ le pape, accompagné des cardinaux
Montalto, Azzolino et Rusticucci, se rendit à ce do-
maine, afin de visiter la source. Il y fut reçu par le duc
de Zagarola, qui lui offrit, pour la nuit suivante, Thos-
pitalité dans son vieux château du moyen âge.
A Foccasion de cette excursion , Guglielmo Blanco,
l'un des familiers de Sixte, composa les vers suivants,
inspirés par la même flatterie exagérée qui fit compa-
rer plus tard Louis XIV au soleil ^
Oceano solem demergi Roma putavit,
Felices quando Sixtus adivit aquas.
Et jam se densa obscurae caligine noctis
iQYolui sensit^ sole abeunte suo.
Ad te, Roma, redi, vultusque résume priores;
Nox brevis ista fuit, redditur ecce dies.
Clarior ex undis redeas, nam Sixtus in urbem
Clarior.ex undis Phœbus ut ipse redit.
«Rome a cru que le soleil était englouti dans l'O-
céan, lorsque Sixte alla visiter les eaux Heureuses : et
déjà, elle se sentait envelopper des ténèbres épaisses
d'une obscure nuit, en l'absence de son soleil; Reviens
à toi, Rome, reprends tes sens et ton visage : cette nuit
a été courte ; voici le jour revenu. Sors plus brillante
des ondes, car Sixte revient dans sa ville semblable à
Phœbus, plus brillant lorsqu'il sort des ondes de là
mer. »
1 . Ces vers rappellent également ce distique attribué à Virgile :
Nocte pluit fotai redeunt spectacula mane.
DWisam imperium cum Jove Cœsar liabet.
VIE DE SIXTE-QUINT. 465
Le même courtisan célébra Fœuvre de Sixte, dans
un poëme latin Intitulé : Aquœ FelicesK II y chante
les fontaines glacées, les jardins arrosés par celte eaa
amenée de si loin et avec tant de frais ; et, cette fois, sa
louange est plus juste, a Tu conduis, dit^il au pontife,
par un long canal Veau Félice sur les sommets dessé-
chés du mont Quirinal , afin d'arroser par des fontai-
nes intarissables les jardins altérés, et de rendre fer-
tile un sol jusqu'alors frappé de stérilité. »
Inque Quirinalis sitientia culmina mentis
Felicem longo fornice ducis aquam ;
Siccos assiduis ut fontibus irriget hortos,
Fecundum e sterili reddat et ipsa solum.
Dix jours après sa visite à la source, le 45 juin 1587,
le pape, sa cour et la foule assemblée virent jaillir,
des bouches de la fontaine du Moïse, les flots de cette
eau que les Romains frondeurs avaient prédit ne de-
voir jamais arriver jusqu'à la ville ^ La réussite était
complète. Pour la célébrer. Sixte fit frapper une mé-
daille en or et une en argent, portant son effigie d'un
côté ; de l'autre cette devise : « Unda semper Félix. » Il
la fit distribuer en grand nombre aux principaux per-
sonnages de Rome , ainsi qu'à ceux qui avaient pris
part à l'entreprise, sans oublier le menu peuple, au-
quel il fit jeter des pièces de monnaie. En outre, il
t. Pendant nn de ses séjours à Rome, le Tasse composa des
vers : — Aile acque Felici condotte in Roma da SS» Sisto V, —
Us commencent par celui-ci :
Àcque, che per commt'n chiuto e profondo, etc.
Le poëte y dit que l*eau coule d'abord dans un souterrain obscur,
et s*élève ensuite joyeusement vers la lumière du soleil, pour con-
templer Rome telle qu'Auguste la vit.
30
L
«M YIE VU 8IXTE-QUINT.
Toalat assurer la conservation de son œnTre, et, dans
ce but, il publia la bulle Supremi cura regtmrnis \ par
laquelle il confia Tadministration et la sunrdllance
de cette eau à la Congrégation des cardinaux» chargée
des routes, des ponts et des eaux, en assignant pour
Teatretien des ouvrages un revenu annuel de quatre-
vingt onze luoghi ou actions du Mont de la Reli-
gion.
Indépendamment de la fontaine du Moïse, le pape
avait fait établir à ses frais, du côté du couchant de
la place des Thermes, un très-grand lavoir public, au-
dessus de la porte duquel était cette inscription :
Sixtus PP. V.
Pauperum
Commodltatî
mulierum
extrui fècit
A. MDLXXXVIII <.
Quarante ans environ après la mort de Sixte, Ur-
bain y m fit réunir à YAqua Felice plusieurs petites
veines, ce qui porta son volume à cent onces ro-
maines \ En 1835 , ainsi que l'atteste une inscription
placée sur le château de TEau-Félice, à côté de la fon-
taine du Moïse, Grégoire XYI fit réparer les aqueducs
et autres ouvrages exécutés du temps de Sixte-Quint,
et il ordonna une nouvelle répartition de cette eau
entre les concessions privées. Elle alimente aujour-
!• Gaerra, t. 1, p. 4S5, 2* col.
2. Fontana, fol. 102.
3. Vuncia romana d'eaa est ce qui sort par une ouverture cir-
ealaire, dont le diamètre est de cinq lignes et demie. Voy. 1«
Voyage tn ludU deDelalaade, éd. de HSS, t. IV, p. 318, eit. Vli
p. 179 et sui?aates.
VIE DE SIXTE-QUINT. 467
d'hui vingt-sept fontaines publiques, dont les sui*
vantes sont dues à Sixte-Quint :
1® Le Quattro Fontane^ situées aux angles d'un car-
refour formé par l'intersection de quatre rues, dont
Tune conduit au Quirinal; l'autre, la viaFelice, par
la place Barberini au Pincio; la troisième à Porta Pia,
et la quatrième à Sainte-Marie Majeure. De ces quatre
fontaines, trois furent établies par Sixte sur les des-
sins de Domenico Fontana; la dernière, qui est ados-
sée au palais Barberini, est du Bernin, sous Ur-
bain VIII. Leur architecture ne répond pas à la beauté
du lieu où elles ont été placées, lieu élevé, d'où l'on
découvre une magnifique perspective de palais et de
monuments de toutes sortes. Chacune de ces fon-
taines se compose d'une niche, et d'eux d'entre elles
sont décorées d'une statue couchée en travertin, ac-
compagnée. Tune d'un chien, et l'autre d'un lion éga-
lement en pierre, le tout d'un travail médiocre. En
outre, contre l'ordinaire des fontaines de Rome, elles
ne versent qu'un maigre filet d'eau.
2** Fontaine du Capitole, --- On a vu que Sixte avait
accordé de nombreuses concessions de VAqua Fefice;
les Conservateurs du peuple romain en achetèrent
une très-abondante, pour la conduire sur la place du
Capitole. On y avait déjà construit une fontaine, sur
les dessins de Michel-Ange, et l'on devait placer dans
sa niche une statue colossale de Jupiter. Mais on lui
substitua celle qui s'y voit encore aujourd'hui, et qui
représente Pallas, ou, comme on l'appelle ordinaire-
ment, Rome triomphante. De chaque côté sont les sta-
tues du Tibre et du Nil , découvertes dans les fouilles
des thermes de Constantin sur le Quirinal.
3° Fontaine sur la place cTAra Cœli. — Elle fut créée
468 VIE DE SIXTE-QDINT.
par Sixte en face du palais Muti-Bassi, sur les dessins
de Giacomo délia Porta, ainsi que l'atteste le Ba-
glione dans la Vie de cet architecte ^. Elle se compose
d'un bassin ovale de marbre blanc, surmonté d'une
vasque arrondie^ au milieu de laquelle est un groupe
de quatre enfants, en marbre blanc, tenant chacun
une amphore à la main, et soutenant sur leurs épaules
les trois montagnes faisant partie des armes de Sixte.
4« Fontaine sur la place de S. Maria in PorticD. —
Elle a été érigée par le même architecte du temps de
Sixte, et elle appartient à la ville de Rome.
5*» Il en est de môme de celle de la place de Sainte-
Marie de* Monti,
6° Fontaine de la place Saint-Jean de Latran, —
Elle se trouve placée devant le grand obélisque, et y
fut établie par Tordre de Sixte, sur les plans de Dôme-
nico Fontana. Le sculpteur Taddeo Landini est Fau-
teur des ornements, ainsi que de la statue de saint
Jean TÉvangéliste, placée au milieu, avec Taigle et des
dauphins en marbre. LeBaglione* dit que le Landino
commença seulement les modèles, qui furent terminés
par Ambrogio Buonvicini,, de Milan, et fondus par
Orazio Ansore, élève de Fer. Francesco Censore de Bo-
logne, qui succéda au Bolonais Bastiano Torrisani, dans
les fonctions de fondeur de la Chambre Apostolique.
Telles sont, sans parler des concessions particu-
lières, les fontaines les plus remarquables qu'alimente
YAqua Felice. On voit, par ce simple exposé, quel im-
mense service Sixte-Quint a rendu à la population
romaine, en faisant arriver cette eau dans les quar-
tiers qui s'en trouvaient totalement privés, depuis les
Invasions des barbares.
1. Ut supra, p. 78. — 2. P. 42.
CHAPITRE XXI
Restauration des coloDnes Tr^jane et Antonine; éreetion à leur sommet des
statues de saint Pierre et de saint Paul.— Destruction du Septizonium.'^
Nouvelles rues ouvertes dans Rome. — Création du quartier du Château
Saint-Ange.
1® Restauration des colonnes Trajane et Antonine;
érection à leur sommet des statues de saint Pierre et de
^aint Paul.
Aucune place à Rome, sous les empereurs, n'était
comparable à celle du Forum Trajanum : on y voyait
réunis des temples, une basilique, une bibliothèque,
des portiques à colonnes, décorés de magnifiques et
nombreuses statues d'hommes célèbres; enfin, au mi-
lieu, s'élevait la colonne fameuse dédiée à Trajan par
le sénat et le peuple romain. Tous ces monuments
furent édifiés pendant le règne de ce grand prince,
la plus belle époque de Tart gréco-romain, et alors
que la prospérité de Tempire permettait de ne pas
s'arrêter devant la dépense. Aussi, selon le témoi-
gnage des historiens contemporains et de ceux qui le
virent plus tard encore intact, le Forum Trajanum ne
laissait rien à désirer, soit sous le rapport des propor-
tions et des formes architecturales, soit sous celui de
la beauté, de la noblesse, de la perfection des statues,
bas-reliefs et autres ouvrages d'art qui servaient à le
décorer. La qualité, le choix des matériaux employés,
470 VIE DE SIXTE-QUINT.
répondaient à la somptuosité des édifices : les marbres
les plus précieux formaient les corps des constructions,
des colonnes et de leurs accessoires; des mosaïques
d'un travail merveilleux servaient de pavimentum ; des
plaques de bronze doré et d'ivoire revêtaient les
plafonds et les murailles ; enfin, rien n'avait été né-
gligé pour faire de ce FoT-um^ comme le spécimen du
goût et de la magnificence du maître du monde, en
même temps que de la perfection de l'art romain. Au-
jourd'hui encore, les fragments de sculpture, bas-
reliefs, chapiteaux, frises, colonnes, qu'on y découvre,
excitent l'admiration et l'étonnement des artistes et
des connaisseurs. C'est ainsi que Winckelman^ vante
avec enthousiasme la beauté d'une colonne de granit
noir et blanc, déterrée à la suite de fouilles entre-
prises par le cardinal Alessandro Albani, dans le
* mois d'août 1765. Le cardinal la fit transporter dans
sa villa, où l'on peut la voir encore, avec une in-
scription qui rappelle son origine. L'architecte qui
donna le plan de ces magnifiques édifices, et qui en
dirigea la construction et la décoration, fut ApoUodore
de Damas. Pendant tout le règne de Trajan, il jouit
de la confiance entière de ce prince, mais, après sa
mort, Adrien, son successeur, l'envoya d'abord en
exil, selon le récit de Dion Cassius^ et ensuite le fit
mourir.
De tous ces monuments, la colonne de Trajan est
le seul qui existe encore : les autres ont été détruits
depuis un grand nombre de siècles, et, comme il ar-
rive presque toujours, les hommes ont eu plus départ
1 . Storia délie Àrdj lib. XI, cap. m.
2. Lib. LXIX, cap. i?.
VIE DB SIXTE-QUINT. 471
que le temps à cette destruction. Dion apprend ' que
cette colonne fut érigée non-seulement pour servir de
tombeau à Trajan, mais aussi comme témoignage du
travail immense que ce prince dut mener à fin pour
rjétablissement de son Forum, Cette assertion est con-
firmée par l'inscription primitive, qui existe encore
sur le piédestal. On y voit que ce monument colossal
a été élevé et dédié à Trajan par le sénat et le peuple
romain, pour indiquer la hauteur de la montagne
qu'il avait fait déblayer; -^ en voici le texte:
Senatu$ popuZusgtie romanus
Imp. Cœsari. Divi. Nervœ. F. Nervœ,
Trajano. Aug, Germ, Dacico, Pontif.
Mcucimo. Trib. pot. XVII, imp, VI
Cos, VI PP. ad declarandum
Quaniœ altitvdinis mons et
Locus tantis operibus sit
Egestus.
Cette inscription prouve que le mont Quirinal, qui
s'étendait de ce côté vers le mont Capitolin, s'élevait
à une hauteur de cent vingt-huit pieds romains, exac-
tement égale à celle de la colonne, et que Trajan fut
obligé de faire déblayer cette énorme masse de terre
pour niveler son Forum.
La colonne Trajane est d'ordre dorique et du genre
de celles que les Romains nommaient cochlis^ c'est-à-
dire creuse avec un escalier en limaçon. On atteint son
sommet au moyen de cent quatre-vingt-cinq degrés,
éclairés par quarante-cinq petites ouvertures. Elle est
] . Lib. LXVIII, cap. x? i.
472 VIE DE SIXTE-QUINT.
entièrement formée de trente-quatre énormes blocs
de marbre blanc Lunense^ dont huit composent le
grand piédestal, ou la base, vingt-trois le fût, un le
chapiteau, et un autre la plate-forme sur laquelle
était placée la statue de TEmpereur. Les bas-reliefs
qui se déroulent à Textérieur, en suivant le fût de la
colonne, et qui représentent les victoires de Trajan
contre les Daces, n'ont été sculptés qu'après, sa con-
struction. L'escalier entier est taillé dans ces blocs de
marbre. Aucun autre monument antique ne présente
une aussi grande perfection soit dans l'assemblage des
blocs, soit dans Tart employé pour le fini des détails.
Sa beauté fait d'autant plus regretter le Forum, la ba-
silique, les temples et les autres édifices dont il était
entouré : ils devaient former un ensemble admirable
par sa disposition, et non moins remarquable dans
les accessoires les plus minimes de l'ornementation.
Cette époque de l'empire, qui commence avec Nenra
et se termine à la mort de Marc-Aurèle (de Tan 96
à 184] a été , au point de vue politique , la meil-
leure, la plus longuement heureuse de l'ère des Cé-
sars : sous le rapport de l'art, elle n'a pas été moins
remarquable. L'architecture, la statuaire et même la
peinture, autant qu'il est permis de juger de cette
dernière par des restes à moitié effacés, s'élevèrent à
Rome, pendant cette heureuse période, à une grande
perfection et y brillèrent presque à l'égal des plus
beaux temps de la Grèce.
Le Forum et la colonne de Trajan échappèrent assez
heureusement aux premières invasions des barbares.
Le Gaulois Sidonius Appollinaris, qui fut préfet de
Rome en 468, célèbre dans ses vers sa propre statue,
qui brillait, à côté de beaucoup d'autres, dans le por-
VIE DE SIXTE-QUINT. 473
tique de la basilique ulpienne ^. L'enlèvement des
statues qui ornaient ce Forum ne fut pas l'œurre des
barbares, mais bien celle d'un empereur romain dé-
généré. Nibby rapporte *, d'après Paul Diacre et le
bibliothécaire Ânastase, que lorsque Constant II ou
Constantin III vint en 663 à Rome, où il ne resta que
douze jours, il dépouilla cette ville de tous les orne-
ments de bronze qui la décoraient depuis plusieurs
siècles, afin d'en orner Constantinople, où il voulait
les faire transporter. Mais arrivé à Syracuse avec ces
objets précieux, il y fut assiégé par les Sarrasins, qui
s'emparèrent, avec celte ville, de tous les bronzes
qu'il avait enlevés de Rome.
Parmi ces bronzes, se trouvait la statue colossale de
Trajan, que le sénat avait fait placer sur la colonne
érigée en l'honneur de ce prince. Les déprédations
opérées par l'indigne successeur du vainqueur des
Daces, furent renouvelées au commencement du moyen
âge par les Romains eux-mêmes : vers le dixième siècle,
te Forum Trajanum, dépouillé depuis longtemps de
tous ses ornements, n'était plus qu'un monceau de
ruines, au milieu desquelles se dressait la colonne iso-
lée, comme pour protester au nom de l'art et de la
civilisation antique contre cette barbarie. Rome et
rÉglise étaient alors plongées dans une anarchie pro-
fonde. Au milieu des troubles sans cesse renaissants
de la guerre civile qui désolait Tancienne capitale du
monde, le Forum et la colonne de Trajan devinrent la
propriété d'un couvent de femmes situé dans le voisi-
1 • Nil vatum prodest adjectum laudibus illud
Ulpia quod rutilât porticus «re meo.
Carmin., tiii, t. 8.
3. Roma^ etc., parte antica^ t. Il, p. 2tl.
474 VIE DE SIXTE-QUINT.
nage. Preziosa, Tabbesse de ce couvent, ayant concédé
à plusieurs prêtres la jouissance de Féglise de Saint-
Nicolas, située au pied de la colonne Trajane, il s'éleva
entre ces prêtres et Tabbesse un procès sur l'étendue
de cette concession; il fut jugé en 1162 par le sénat
d^ Rome, qui décida en faveur des religieuses. Il ré-
sulta de ce jugement, que la colonne de Trajan devait
faire retour en toute propriété au couvent de ces reli-
gieuses; mais le sénat ou tribunal explique que ce
retour doit avoir lieu — « salvo honore publico urbis^ »
-*^ en respectant Thonneur public de la ville, — et il
défend, sous peine du dernier supplice et de conflsca-»
tion des biens, à qui que ce soit, d'endommager la
colonne \ Ainsi, un monument élevé par le sénat et le
peuple romain à la gloire d'un des plus puissants mai'
très du monde, devient la propriété des vestales de
cette religion nouvelle, traitée avec tant de dédain
par Trajan et son panégyriste ^. Quelle histoire peut
mieux attester la vanité des grandeurs humaines, et
justifier la pensée exprimée dans ces vers de Dante :
Non è il mondan romore altro tK un fiato
Bi venta, ch*or vien quinci, eiorvien quindi,
E muta nome perché muta lato,
La mondaine rumeur n'est rien qu'un vent qui passe.
Qui d'ici, qui de là, souffle à travers l'espace.
Et qui change de nom en changeant de côté '•
On ignore à quelle époque et de quelle manière la
colonne Trajane entra dans le domaine public de la
1. Nibby, Roma, etc., parte antica, t. II, p. 213 à 215.
2. Voy.; dans les claMiques latins de Panckoneke, les lettres de
Pline le Jeune, t. 111, lettre xcvii, p. 124, de Pline à Trajan, et
cxviii, p. 130, la réponse du prince.
3. Traduction de M. Louis RaUsbonBe. ,
VIE DE SIXTE-QUINT. 473
Chambre apostolique; on sait seulement que sous
Martin V, en 1420, elle excitait déjà Tattention des
savants italiens, précurseurs de la glorieuse renais-
sance des lettres et des arts. Elle demeura néanmoins
abandonnée et enfouie, en partie, jusqu'au pontificat
de Sixte-Quint. Vers 1570, Pie V avait fait ouvrir la
rue qu'il nomma Alessandrina, de son titre de cardinal,
et qui conduit de l'église de S. -Maria in Campo à celle
de S.'Urbano; mais il n'avait entrepris aucune fouille,
aucun déblai sur l'emplacement de l'ancien Forum
Trajanum. Ce pape ne s'occupait guère des monuments
antiques. Il était tout entier absorbé par son zèle à
combatire l'hérésie. Sixte n'était pas moins dévoué
aux intérêts de la religion catholique, mais il avait
l'âme ouverte aux grandes entreprises et aux beautés
de Tart, et il s'efforçait de faire tourner les monuments
païens à la gloire du Saint-Siège et du christianisme,
en les purifiant et en les consacrant par le signe de la
Rédemption. Ce motif Tavait déterminé, on l'a vu, à
relever les obélisques antiques; une raison analogue
le porta à faire restaurer les colonnes Trajane et An-
tonine. Fontana, entièrement initié aux pensées de
son maître, dit à ce sujet : — «Que comme la colonne
Trajane était dédiée au plus grand et au meilleur des
empereurs païens. Sixte voulut la consacrer au prince
suprême des apôtres, vicaire de Jésus-Christ. De même
l'Antonine, qui était dédiée à l'empereur Marc-Aurèle,
grand écrivain et philosophe illustre, a été consacrée
au premier philosophe de la religion chrétienne, c'est-
à-dire à saint Paul, vase d'élection. »
C'est en 1588 que le premier de ces projets fut mis
à exécution. On commença par déblayer le pied de la
colonne Trajane et à isoler son piédestal, de manière
476 VIE DE SIXTE-QUINT.
à ce qu*il ne fût plus exposé à se trouver enfoui de
nouveau. Pour cette opération, on fut obligé d'acheter
et de détruire plusieurs maisons. Ensuite, quelques
parties de la colonne, qui paraissaient avoir souffert du
feu, furent restaurées avec soin. Lorsque les répara-
tions eurent été terminées, la statue en bronze doré
de saint Pierre, haute de dix-neuf palmes, fondue par
Sebastiano Torresani, sur le modèle de Tommaso délia
Porta, fut dressée sur la plate-forme, à la place qu'oc-
cupait, quatorze siècles auparavant, celle de Tempe-
reur romain \ Sur l'entablement du chapiteau, le pape
fit graver :
Slxtus V, Pont. Max.
B. Petro apostolo. Pont. IV.
Selon Fontana, la dépense occasionnée par l'acqui-
sition des maisons démolies, la restauration de la
colonne et la statue de saint Pierre s'éleva à i 4,528
écus romains (environ 80,000 francs).
Les réparations que cet architecte eut à exécuter à
la colonne Antonine, avant d'y placer la statue de
Saint-Paul, exigèrent beaucoup plus de temps, de
1 . La colonne Tnjane resta dans Tétat où Sixte Fayait mise
jusqu'à l'époque où Rome devint la seconde Tille de l'Empire ft'an-
çais. Son piédestal était alors enfoncé dans une espèce de puits
carré, entouré d'un mur qui avait cinquante pieds sur chaque face.
Tout autour, au niveau actuel du sol, s'étendait une petite place,
circonscrite par des maisons, des couvents et deux églises, des noms
de Sainte-Marie de Lorette et de Sainte-Marie, qui existent encore.
En 1813, l'administration française fit agrandir cette place et
déblayer l'ancien sol du Forum au niveau qu'il avait du temps de
Trajan, ainsi qu'on le Toit aujourd'liui. Ces travaux ont été les
derniers dus à Tintelligente initiative de M. le comte de Toumon,
alors préfet du département du Tibre. — Voyes-en la description
dans ses Études statistiques sur ilome, etc., t. II, chap. x, p. 253,
et la planche XXVIII de l'Allas.
VIE DE SIXTE-QUINT. 477
soin et d'argent. Comme elle avait considérablement
souffert du feu, probablement de l'incendie allumé
par les Normands de Robert Guiscard, vers la fin du
onzième siècle (en i084), son fût était ouvert et crevé
dans beaucoup de parties, et, dans d'autres, il man-
quait de très-gros morceaux de marbre : — « Telle-
ment, dit Fontana^, qu'elle effrayait ceux qui la
regardaient. C'est pourquoi il devint nécessaire d'éta-
blir un échafaudage tout autour, jusqu'au faîte, afin
de remplacer partout les marbres qui manquaient,
et de sculpter dessus, avec un grand soin, les bas-
reliefs : si bien, qu'avec beaucoup d'art et une grande
dépense, elle a été rétablie presque dans son pre-
mier état. La décoration du piédestal a été faite en
entier à neuf en marbre gentile, parce que cette an-
tiquité était entièrement gâtée et détruite par le feu.
On plaça sur le faîte la statue en bronze de saint
Paul, haute de dix-neuf palmes, toute dorée, et la
hauteur de la colonne, à partir du niveau du sol, est
de cent quatre-vingt-huit palmes. »
Fontana n'explique pas que cette hauteur est moin-
dre que du temps de Marc-Aurèle, par la raison que
le sol actuel est plus élevé que l'ancien niveau de
Rome. Aussi, ne peut-on pas pénétrer dans la colonne
par la porte antique, aujourd'hui complètement en-
terrée*.
Cette colonne, que l'on appelle Antonine, ne fut
pas dédiée à Antonin le Pieux, comme le dit par
erreur une des inscriptions que Sixte y a fait placer,
mais bien à Marc-Aurèle, dont les victoires sur les
1. Fol. 99.
2. Nibby, Roma, etc,, parte antica, t. U, p. 638.
4:8 VIE DE SIXTE-QUINT.
Qaades et les Marcomans sont sculptées sur les blocs
de marbre qui composent son fût. Elle a été faite sur
le modèle de celle de Trajan ; mais le travail en est
beaucoup moins beau. Comme la première, elle fut
dépouillée par Constant II de la statue de Tempereur
qui la surmontait, et pendant le moyen âge, en 955,
elle devint également la propriété d'un couvent.
Après Tincendie des Normands, dans lequel elle avait
été fortement endommagée, l'abbé de ce couvent, qui
était celui de S. S. Stefano, Dionisio e Silvestro, fut
obligé, pour la protéger contre des dégradations nou-
velles, de faire défense, sous peine d'excommunica-
tion, d'être déclaré sacrilège et spoliateur des biens
sacrés de l'église, à tout abbé ou moine, son succes-
seur, de la donner en location. Cette défense se voit
encore gravée sur une pierre placée dans le portique
ou porche de l'église de Saint-Silvestre m CapiteK
Pour rappeler aux fidèles la pose de la statue de
saint Paul sur le sommet de la colonne Antoninc,
Sixte fit graver sur le piédestal les inscriptions sui-
vantes :
Du côté du Levant, tourné vers le Corso.
Sixtus V. Pont. Max.
Golumnam banc
Ab omnî impietate
Expurgatam
S. Paulo apostolo
^nea ejus statua
Inaurata in summo
Vertice posita. D. D.
A. MDLXXXÏX. Pont. V.
' 1. EHe est rapportée en entier par Nibby, loe, cit., p. 642-643.
VIE DE SIXTE-QUINT. 479
Du côté du nord :
Triumphalis
Et sacra nunc sum
Ohristî vere pium
Discipulum ferens-
Qui per crucîs
PraBdicationem
De Romanis Barbarisq.
Triumphavit.
Du côté du couchant :
M. Aurelius, imp.
Armenis. Parthis
(îermanisq. Bello
Maximo devîctîs
Triumphalem hanc
Golumnam rébus
Gestis insîgaem
Imp. Antoniao Pio
Patri dicavit.
La dernière inscription, au midi, porte :
Sixtus V. Pont. Max.
Golumnam hanc
Goclidem imp.
Antonino dicatam
Misère laceram
Ruinosamq. primae
Formae restituit
A. MDLXXXIX. Pont. V,
2* Destruction du Septizonium.
Les monuments antiques, et spécialement les tem-
ples païens, eurent beaucoup à souffrir, dtns les pre-
miers siècles du christianisme, de la foi ârdetite et
480 VIE DE SIXTE-QDINT.
(lu zèle des prêtres et des fidèles. A la sollicitation du
pape saint Sylvestre, l'empereur Constantin donna
l'exemple de ruiner plusieurs de ces édifices, entre
autres celui de Vénus et Rome, pour décorer la basi-
lique qu'il faisait élever sur le tombeau de saint
Pierre. Il dépouilla dans le même but le tombeau
d'Adrien des magnifiques colonnes dont il était
entouré, et les fit transporter dans le portique ou
atrium qui précédait cette basilique.
Lorsque les barbares, vainqueurs des Romains dé-
générés, se ruèrent sur l'ancienne capitale du monde^
ils lui enlevèrent ses ornements les plus précieux, et
firent d'un grand nombre de ses monuments un mon-
ceau de ruines. Ces dévastations continuèrent pen-
dant tout le moyen âge; les soldats allemands des
empereurs, les Normands de Robert Guiscard, pour-
suivirent l'œuvre de destruction commencée par les
Hérules, les Vandales, les Huns et les Goths. Les dé-
molitions et les amas de matériaux de toutes sortes
encombrèrent pendant plusieurs siècles les anciennes
rues de Rome. Le clergé séculier, les congrégations
religieuses et les grandes familles romaines venaient
y chercher, comme dans un magasin inépuisable ou-
vert à tous, les plus beaux blocs de pierres, les mar-
bres, les colonnes qu'on employait à construire des
églises, des couvents, des palais et des forteresses.
Ces dévastations eurent lieu sur une grande échelle,
surtout après la translation du Saint-Siège à Avignon
en i 305, translation qui laissa Rome en proie à une
anarchie sanglante, et livra pendant plus de soixante-
dix ans les monuments de la civilisation antique à
toute la rapacité des démolisseurs.
C'est ainsi, par exemple, que le Colisée devint, en
VIE DE SIXTE-QUINT. 4at
4312, la propriété de la famille Ânnibaldi, qui s'en
empara. En 1332 , on y donna un brillant tournoi :
mais trente ans après, il était dans un tel état de ruine
et d'abandon, qu'il servait de carrière, dans laquelle
on venait de toutes parts chercher les plus beaux blocs
de travertin pour construire de nouveaux édifices. Le
retour des papes dans la capitale de la chrétienté, en
1378, paraît avoir mis un terme à ce vandalisme ; car
on trouve qu'en 4381 il fut établi un hôpital dans le
Cotisée, ce qui empêcha probablement sa complète
destruction.
Il s'écoula toutefois encore près d'un siècle, avant
que les souverains pontifes se décidassent à faire usage
de leur autorité, pour s'opposer complètement à la dé-
vastation des monuments de l'antiquité.
On trouve bien, à la date du mois d'avril 14S5, une
bulle Et si cunctarum \ de Martin V, qui rétablit la
charge de magistrat des routes, rues, places publi-
ques, édifices, etc.; mais il est douteux que cet ofiSce
ait été créé pour assurer la conservation des anciens
monuments, car, parmi les pouvoirs attribués à ce ma-
gistrat, on voit qu'il a ceux de : Destruere antiqua œdi-
ficia, alia erigere , vias aperire, occludere alias, « Dé-
truire les anciens édifices, en construire de nouveaux,
ouvrir des rues, en fermer d'autres. »
Il appartenait à l'illustre et savant iEneas Sylyius
Piccolomini, qui fut élu pape en 1458, sous le nom de
Pie II, de promulguer la première loi propre à assu-
]« Voy.» sur le Colisée, la dissertatioa de GIov. Marangoni:
Dalle memorie sacre e profane deW anfiieatro Flavio di RomOy vu/»
garmente ditto il Coîotteo; dans le 1. 111 , p. 421 el suiv., Délia
piaeevole raccolta di opuseoli topra argomento di belle arii, Roma^
iipogrqfia Menicanti, 3 toI. in-lS, 1846.
2. Guerra^ 1. 1, p. 482, l'* cotonne.
Si
482 VIE DE SIXTE-QUINT.
rer la conservation des monuments antiques. Ce pon-
tife, ami des arts et des lettres, auquel le BUmdo dédia
sa Ronia imtaurata, fut sans doute excité par les sa-
vants qui Tentouraient à protéger Rome contre de nou-
velles destructions. Par sa bulle de 1482, Cum almam
noitram urbem, il défendit, sous des peines sévères, de
démolir en totalité ou en partie les restes des anciens
édifices, soit qu'ils fussent situés en dedans ou en de-
hors des murs de Rome, et encore que ces restes se
trouvassent placés sur des propriétés particulières, ur-
baines ou rurales.
Ces sages prescriptions ne paraissent pas, néan-
moins, avoir empêché Paul II, successeur de Pie II, de
4464 à 1471, de se servir de matériaux tirés du Coli-
sée pour construire le palais de Venise. Cet exemple
fut imité par le cardinal Rafaello Riarto , lorsqu'il fit
élever, avec les mêmes matériaux, le palais de la Chan-
cellerie, sur les dessins et sous la direction de Bra-
mante.
Le successeur de Paul II, Sixte IV délia Rovere,
oncle du cardinal Riario et du cardinal Julien délia
Rovere, qui fut depuis Jules II, n'hésita pas à suivre
l'exemple donné par Pie II, et s'efforça de faire respec-
ter les précieux restes de l'antiquité qui existaient en-
core à Rome.
Par sa bulle Cum provida, de 1474, il défendit d'en-
lever des églises publiques et de leurs annexes, les
marbres antiques sculptés ou unis de toutes sortes, les
inscriptions, les mosaïques, les urnes, sarcophages et
a;utres monuments anciens de tous genres. Cette bulle
eut pour effet d'immobiliser lesstatueSfbas-reliefs, tom-
beaux, etc., qui se trouvaient dansles églises de Rome,
de telle sorte qu'il fallut, à l'avenir, un ordre ou per-
VIE DE SIXTE-QUINT. 483
mission spéciale du souverain pontife, pour en auto-
riser le déplacement ou reiilèveifient. C'est ainsi, par
exemple, que le magnifique sarcophage de porphyre
rouge antique, qui a servi de tombeau à sainte Con-
stance, est resté dans l'église de ce nom, près de celle
de Sainte-Agnès hors des Murs, où il avait été placé
du temps de Constantin, jusqu'en 1789, époque à la-
quelle, sur Tordre de Pie VI, il fut transporté au mu-
sée du Vatican.
Sixte IV ne se borna pas à proléger les anciens mo-
numents, il chercha également à rappeler la popula-
tion dans la campagne qui avoisine Rome, et à embel-
lir rintérieur de cette ville, en y ouvrant des rues et
des places publiques, et en y faisant construire des
lûaisons sur des plans soumis à l'approbation du ma-
gistrat préposé à la voirie.
Sa bulle Et siuniversi, de janvier 1475 \ accorde
aux citoyens romains, tant ecclésiastiques que laïques,
qui dans une distance de dix milles de Rome consti-
tueront des fermes , des palais, des maisons d'habita-
tion, le privilège de disposer de leurs biens pendant
leur vie, et à Tarticle de la mort4 qu'ils soient ou non
capables de disposer et de tester, et ce, en faveur de
qui bon leur semblera, à l'exception des criminels
<îoupables de lèse-majesté et des ennemis de l'Église,
pourvu que les biens ne soient ni ceux des églises ni
€eux des moïiastères^
Dans la prévision du grand flombre de fidèles que
lé Jubilé * devait attirera Roiiûie, Sixte IV, par sa bulle
Et si de cmctarum, de juin 1480, ordonna^ pour l'hon-
1, Guerra, t. I, p. 482, 2^ col.
2. Ibid., ibid.
iS4 VIE DE SIXTE-QUINT.
neur et la commodité des Romains, d'élargir les rues
étroites, et d'en ouvrir de plus larges.
11 concéda donc le pouvoir au camérier de la sainte
Église romaine, ainsi qu'aux maîtres des voies, de faire
plusieurs petites maisons, et de les louer aux indi*»
gents, si les propriétaires des maisons ne peuvent les
construire eux-mêmes.
S'il y a plusieurs propriétaires de maisons démolies,
il veut que Tun d'eux soit tenu d'acheter les autres,
et de bâtir s'il le peut : autrement les maîtres des voies
bâtiront.
On devra établir des places aux endroits où cela pa-
raîtra le plus commode, et s'il se trouve là des maisons,
les propriétaires seront forcés de les vendre au syndic
de la ville.
Du reste, ceux qui voudront bâtir en auront la faculté;
mais ils devront communiquer le plan de l'édifice et in-
diquer le délai danslequel la construction sera terminée.
Les maisons seront vendues au propriétaire le plus
voisin ; autrement les ventes seront considérées comme
nulles.
Le camérier aura autorité sur les personnes ecclé-
siastiques, les maîtres des voies sur les laïques.
Enfin, le pontife veut que cette bulle soit inscrite
sur les statuts de la ville de Rome.
On le voit, Sixte IV établissait une loi d'expropriation
pour utilité publique, et cherchait, par les moyens eu
son pouvoir, à embellir la ville de Rome, à peupler sa
campagne et à conserver ses anciens monuments.
Ce pontife mérite donc les éloges énumérés dans les
distiques latins que nous avons rapportés, et qui sont
encore aujourd'hui inscrits au-dessous de son portrait
au Vatican .
VIE DE SIXTE-QUiNT. 485
Mais c^est surtout sous les pontificats de Jules II et
tle Léon X, pendant lesquels Tart moderne s'éleva si
haut, que les antiquités de Rome furent réellement
étudiées avec amour par les grands artistes et les il-
lustres amateurs contemporains, et protégées avec une
haute intelligence par ces deux papes.
On sait que sur Tinvitation de Léon X, et d'après
les conseils de Baldassare Castiglione, Raphaël avait
relevé les mesures des principaux édifices de Rome,
et reconnu remplacement de ceux qui étaient encore
«nfouis sous les décombres, dans le but de pourvoir
plus tard à leur restauration , ainsi qu'on le voit par
la lettre ou rapport qu'il adressa à ce sujet à Tillustre
pontife K
Vers la même époque, en 1515, Léon X avait
nommé Raphaël architecte de Saint-Pierre. L'année
suivante, pour mener à bonne fin cette immense en-
treprise, il lui conféra, par un bref du 27 août 1516,
l'inspection générale de tous les marbres, de toutes
les pierres qui , à l'avenir, seraient fouillés soit dans
rintérieur de Rome, soit au dehors, dans l'espace de
dix mille, afin qu'il pût les acheter quand il le juge-
rait à propos, pour les employer à la construction
de la basilique. « C'est pourquoi, ajoute ce bref, j'or-
donne à tous, de quelque condition qu'ils soient,
1. On a supposé pendant longtemps que cette lettre, qui a été
trouvée dans les papiers de Baldassare Castiglione , et publiée dans
«es lettres par Gomino, en 1760, in-4*', Padoue , 1. I, p. 149,
iétait de cet écrivain. Une dissertation de Tabbé Daniel Fraucesconi,
publiée à Florence en 1799, in-8<', Tattribue à Raphaël. Cette opi-
nion a été adoptée par le comte Luigi Rossi, dans le ^« toI., p. 172
«t suiv. , de sa traduction italienne de la Vie et du Pontificat de
Léon J, par Roscoé ; elle est partagée par M. Quatremère de Quincy
dans sa Vie de Rapknël^ et par son traducteur, Longhena, p. 345
«t 531, Miiano, 1831.
496 VIE DE SIXTE-QUINT.
nobles et élevés en dignités, ou dans une classe infé-
rieure, de vous donner avis, comme étant surinten^
dant en celte partie, de tous les marbres et de toutes
les pierres, de quelque nature qu'ils soient, qui seront
fouillés dans Tespace que je viens de déterminer; et
celui qui ne le fera pas dans les trois jours sera, sur
votre jugement, condamné à une amende de cent à
trois cents écus d'or. En outre, étant informé que les
tailleurs de pierre emploient et taillent inconsidéré-
ment des morceaux de marbre antiques sur lesquels
sont sculptées des inscriptions, lesquelles contiennent
des souvenirs mémorables dont il importe d'assurer
la conservation pour l'étude de la littérature et de la
langue latine, et sachant que les susdits détruisent
ces inscriptions, je défends à tous ceux qui, dans
Rome, exercent l'art de tailler la pierre, de mutiler
ou couper aucune pierre écrite, sans votre ordre ou
votre permission, sous la même peine s'ils n'exécu-
tent pas mes commandemeiits '. »
Investi de ces pouvoirs, le Sanzio avait entrepris
une description des plus précieux restes de Tanti-
quité conservés encore dans la ville de Rome ; il avait
même composé un instrument pour prendre avec
plus de facilité la dimension de tous les monuments,
dans le but d'indiquer au souverain pontife les moyens
à employer pour présider à leur restauration et les
mettre à l'abri de dégradations nouvelles.
Cest également sous les pontificats de Jules II et de
Léon X que furent entreprises, dans divers quartiers
de Rome, les fouilles qui amenèrent la découverte
d'un grand nombre de chefs-d'œuvre de la sculpture
1. Leilres de Botlarî, éd. îii-12, t. VI, n* m, p. 25.
VIE DE SIXTE-QUINT. 487
antique, parmi lesquels il suffira de citer le groupe
de Laocoon trouvé, du temps de Jules II, dans les
thermes de Titus.
Malheureusement, la mort prématurée de Raphaël
et celle de Léon X mirent obstacle à l'exécution des
projets qui avaient été préparés avec tant d'intelli-
gence.
Quelques années plus tard, en ^ 527 , la prise de
Rome par le connétable de Bourbon et les dévasta-
tions commises par ses soldats, que sa mort avait jetés
dans tous les excès de l'indiscipline, couvrirent cette
ville de nouvelles ruines ; il fallut de longues années
et des sommes énormes à Clément VII et à Paul III
pour réparer ce qu'il y avait de réparable dans ces
désastres.
Bien que ce dernier pape puisse être accusé de
s'être servi des pierres du Colisée pour construire le
palais Farnèse, néanmoins, sous son règne, les an-
ciens monuments furent respectés. Des fouilles, entre-
prises par son ordre aux thermes deCaracalla, ame-
nèrent la découverte du fameux Torse du Belvédère;
au Vatican, celle de l'Hercule et du Taureau Farnèse,
ainsi que de la Flora, statues aujourd'hui à Naples.
Les successeurs de Paul III, sans prendre aucune
mesure spéciale, laissèrent les ruines antiques dans
l'état où il les avaient trouvées. Pie IV, de la famille
de Médicis, qui régna de 4559 à 1565, fit faire quel-
ques fouilles et découvrit plusieurs statues, entre au-
tres celle nommée Saint-Hippoly te , avec la chaise
épiscopale sur laquelle est gravé le célèbre calen-
drier dont l'explication a tant exercé la sagacité des
savants et des astronomes, et celle d'Aristide de
Smyrne, auteur d'un discours élogieux sur la ville de
488 VIE DE SIXTE-QUINT.
Rome. Ces deux statues ont été placées depuis dans
la principale salle de la bibliothèque du Vatican.
Grégoire XIII, pendant un pontificat de treize an*
nées, s'occupa beaucoup plus d'embellir Rome mo-
derne que de restaurer les édifices antiques. Cepen-
dant, le Baglione% dans la notice qu'il donne des tra-
vaux exécutés par ordre de ce pape, lui attribue la trans-
formation d'une partie des thermes de Dioclétien en
greniers d'abondance, et la réparation des anciens murs
de Rome, du côté de Saint-Jean de Latran, où, après
avoir supprimé l'ancienne porte Àsinaria, il fit faire
celle qui donne accès sur la route conduisant à Naples.
Sixte-Quint continua, en i586, la réparation des
anciennes murailles, mais beaucoup plus en vue de
la sûreté de la ville que de leur restauration. Malheu-
reusement, à la même époque, il mit à exécution la
regrettable pensée de détruire un monument très-cu-
rieux, le Septizonium^ construit par Septime-Sévère.
Cet empereur avait le goût de restaurer les édifices
publics et d'en construire de nouveaux, dignes d'être
comparés aux plus remarquables monuments de ses
prédécesseurs. Spartianus, dans la Vie de ce prince,
cite le Panthéon, le Portique d'Octavie et le temple
de Jupiter Tonnant, comme ayant été réparés par lui.
A l'exemple de Titus, de Nerva et d'autres, il avait
fait établir des bains publics qui portaient le nom de
Thermes de Sévère. L'arc de triomphe placé au bas
du Capitole, du côté de l'ancien Forum ^ ne fut pas
bâti par cet empereur, mais par le sénat et le peuple
romain qui le lui dédièrent. Il fit considérablement
agrandir le palais des Césars sur le Palatin, et c'est à
i. Éd. di Napoli, in-40, 1733, p. 6.
VIE DE SIXTE-QUINT. 499
lui que sont attribuées les énormes constructions dont
4es restes enveloppent Tangle méridional de cette
colline. Là se trouvait aussi, en face de Téglise ac--
tuelle de Saint-Grégoire, le Septizonium^ monument
l'emarquable par sa disposition et ses grandes pro-
portions.
Selon SparlianusS — «lorsque Sévère construisit
le Septtzonium^ il tint beaucoup à ce que ce monument
ise présentât le premier à ceux qui arriveraient d'Afri-
-que : il aurait môme établi de ce côté l'entrée d'hon-
neur du palais impérial, si, pendant qu'il était absent,
le préfet de la ville n'avait pas déjà placé sa statue au
milieu de cet édifice. » — Il était décoré d'un portique
à trois étages de colonnes, comme on peut le voir sur
les plans et gravures, antérieurs à Sixte V, des monu-
ments de l'ancienne Rome. On ne connaît ni l'origine
ni la véritable signification du mot Septizonium. Les
uns veulent qu'il ait été ainsi appelé du nom de son
auteur Septimius; d'autres, à cause des sept avant-
iîorps que formait sa disposition architecturale ; quel-
ques-uns, des sept rues qui, partant de cet édifice, se
<]irigeaient dans sept directions ou zones différentes.
<2uoi qu'il en soit, il se faisait admirer non-seulement
pour sa forme, mais aussi pour la beauté des matériaux
entrés dans sa construction. Les colonnes du portique
étaient de granit, de marbre africain et de jaune an-
tique ; comme les arcs du Colisée, elles avaient payé
leur tribut aux vicissitudes de la ville éternelle. Après
la chute de Tempire d'Occident, le Septizonium resta
désert et abandonné comme le Palatin. Dès le com-
«
1. Vie de Septime-Sévère , éd. de Panckoucke , Ecrivains de
4' Histoire Auguste, dans la seconde série des classiques latins^ t. I,
1844, traduction de M. Fi. Legay, u9 xxiv, p. 147.
490 VIE DE SIXTE-QUINT.
meneement du dixième siècle, il appartenait aux moi-
nes chartreux, qui possédaient Tëglise de Saint-^Gré^
goire. Au milieu des troubles et des combats qui
désolaient souvent la ville de Rome, ils s'y réfugièrent
plus d'une fois, et s'y fortifièrent pour résister aux at-
taques soit des Romains, soit des étrangers. Dans le
siècle suivant, le Septizonium servit d'asile à la famille
de Grégoire VII, Hildebrand, qui habitait dans le voi-
sinage, et l'on voit dans la vie de ce pape, écrite par
Pandolfo Pisano ', que Rustique, son neveu, s'y retira
en 4084 et y soutint Tassaut de l'empereur d'Allema-
gne, Henri IV. Jusqu'en 1145, le Septizonium resta en
la possession des Chartreux; ils le cédèrent alors à
Ancio Frangipani. Comme la famille Frangipani,
ajoute Nibby, auquel nous empruntons ces détails ^
soutenait ordinairement les papes contre leurs enne-
mis, une partie des cardinaux se retira dans le Septi-
zonium en 1198, après la mort de Célestin III. En 1227,
après celle d'Honorius III, il s'y retirèrent de nouveau
et y tinrent le conclave dans lequel Grégoire IX fut
élu. En 1256, les Romains y mirent en prison leur
sénateur Rrancaleone ; mais ayant recouvré la liberté
l'année suivante, il exerça la plus cruelle vengeance
sur ses ennemis et fit détruire plus de cent quarante
tours qu'ils avaient établies pour se défendre, la plu-
part sur des monuments antiques, ce qui causa la
ruine d'un grand nombre de ces édifices. Le Septizo-
nium eut beaucoup à souffrir de ce démantèlement,
comme si Rrancaleone eût pris à cœur de se venger
même du lieu où il avait été retenu prisonnier.
] • Apud r«r, Italie, seriptores.
2. Rome, etc, parte anticOf t 11, p. 463 et Buirantet,
VIE DE SIXTE-QUINT. 491
Un siècle après, Pétrarque énumérant, dans ses
lettres familières à Giovanni Colonna, les monuments
de Rome, rappelle le Septizontum, désigné alors par
le peuple sous le nom de Sede del Sole (Demeure du
Soleil). Vers la fin du quinzième siècle, cet édifice était
entièrement ruiné, enfoui dans la terre et recouvert
de décombres. Néanmoins, une grande partie des co-
lonnes et des marbres était intacte.
L'état de dégradation du monument détermina sans
doute Sixte-Quint à y faire prendre les matériaux pré-
cieux dont il avait besoin pour décorer l'intérieur de
Saint-Pierre, et bâtir le nouveau palais qu'il élevait à
côté de Saint-Jean de Lalran. Cette détermination est
regrettable ; car les monuments antiques, môme à l'état
de ruines, sont toujours intéressants et doivent être
respectés. Toutefois, deux raisons peuvent expliquer,
et même, jusqu'à un certain point, justifier la conduite
du pontife : la première est l'état du Septizonium^ qui
n'admettait pas, comme le Cotisée, la possibilité d'une
consolidation; la seconde, c'est qu'en transportant
dans la basilique de Saint-Pierre ses colonnes et ses
marbres, on les sauvait d'une destruction à peu près
certaine.
Aucun pape, aujourd'hui, n'imiterait cette manière
d'agir de Sixte-Quint. Depuis 1803, Pie VII, par son
rescrit du i" octobre, a mis définitivement terme à
toute dévastation des monuments antiques. Ces pré-
cieux restes, qui décorebt la ville de Rome, ont été
placés sous la surveillance et la sauvegarde d'une
commission spéciale» composée des archéologues et
des artistes les plus compétents. Le célèbre Canova
avait été choisi par Pie VU, comme Léon X avait dé-
signé Raphaël, pour inspecter ces monuments et les
492 VIE DE SIXTE-QUINT.
■
faire respecter. Selon les termes de ce rescrit, Canova
était investi du pouvoir : « de prendre toutes les me-
sures nécessaires pour conserver et accroître, dans
rintérét de l'instruction générale, les monuments de
Tantiquité et les beaux modèles des arts, afin d'exciter
rémulation de ceux qui les cultivent. » Cet acte fait
le plus grand honneur à la mémoire de Pie VII. De-
puis, tous ses successeurs, même au milieu des événe-
ments les plus graves et des préoccupations politiques
les plus pressantes, n'ont pas cessé de veiller avec une
louable sollicitude à la conservation de tous les édi-
fices antiques, de toutes les ruines de l'ancienne capi-
taie du monde.
3^ Nouvelles rues ouvertes dans Rome,
Création du quartier du Château Saint- Ange.
Dès la première année de son pontificat, Sixte fut
frappé du mauvais état de certaines rues, de la diffi-
culté d'accès de plusieurs autres, et de l'insuffisance
des voies existantes pour permettre aux fidèles de se
rendre commodément à un grand nombre d'églises :
il résolut donc de faire ouvrir immédiatement six rues
nouvelles.
La première qui fut livrée à la circulation en 1585,
fut celle qui, delà Trinità de'Monti, conduit à Sainte-
Marie Majeure, au commencement de laquelle on lit :
Sixtus V. Pont. Max.
Vîam aperuît; relîgionî^ ornamento,
Commoditati.
La seconde, fut celle qui, de Sainte-Marie Majeure,
s*étend jusqu'à Sainte-Croix en Jérusalem, au milieu
VIE DE SIXTE-QUINT. 493
de laquelle, sur un endroit élevé, on voit cette in-
scription :
Sixte V. Pont. Max,
Quod Yiam.felicem aperuit
stravitque
Pont, sui anno I, MDLXXXV.
La troisième et la quatrième conduisent de la porte
San-Lorenzo à Sainte-Marie Majeure, et de Sainte-
Marie des Anges au Quirinal. Elles furent créées par
Sixte avec les fonds de son revenu particulier, ou liste
civile^ dont il se priva pour en faire jouir le public.
On lit rinscription commémorative, gravée sur l'arc
où passe YAcqua Felice, au milieu de la rue.
Sixtus V. Pont. Max.
Vias utrasque
Ad Sanctam Mariam Majorem
Et ad Sactam Mariam Angelorum
Ad populi commoditatem et devotionem
Longas^ latasque sua impensa stravît
A. D. MDLXXXVI. Pont. H.
Sixte fit frapper l'année suivante une médaille com-
mémorative de l'ouverture de ces quatre premières
rues.
La cinquième mène de la colonne Trajane, par le
Viminal, aux Esquilles, ou deux collines formant au-
trefois le mont Esquilin. Il aurait voulu qu'elle s'éten-
dît jusqu'à Saint-Pierre, et, dans ce but, il avait fait
jeter à terre un grand nombre de mauvaises petites
maisons, ce qui contribua beaucoup à embellir la ville,
en la débarrassant de ces tristes bâtiments tombant
en ruines.
494 VIE DE SIXTE-QaiNT.
Enfin, la sixième rue qu'il créa, conduit de Saint-
Jean de Latran au Colisée.
Sixte avait l'intention d'ouvrir une septième rue, de
Saint-Jean de Latran à Saint-Paul; une huitième, de
Saint-Paul à Saint-Pierre, et une neuvième, de Monte-
Cavallo au Vatican. Il fil restaurer la Via Flaminia,
hors de la porte du Peuple, et celle qui s'étend de
Monte-Cavallo à Porta-Pia; il y fil établir des trottoirs
de chaque côté, afin qu'on pût les parcourir à pied
sec. Il fit paver en briques et en pierres beaucoup
d'autres rues défoncées, dont l'aspect était affreux et
le parcours incommode *.
Pour attirer et maintenir des habitants dans les
rues qu'il venait d'ouvrir, et particulièrement dans les
rues Felice et Pia, Sixte n'hésita pas à concéder plu-
sieurs privilèges à ceux qui viendraient y fixer leur
résidence, fussent-ils même étrangers. Sa bulle Decet
ramanum Pontificem, du mois de septembre 4587',
fait connaître quels étaient ces privilèges.
Le premier consistait en ce que, une fois bâtis, les
maisons et édifices construits dans ces deux rues ne
pourraient être ni confisqués, ni abattus, à moins que
ce ne fût pour crime de lèse-majesté divine et hu-
maine.
Par le second, ceux qui auraient fixé leur résidence
pendant deux années consécutives dans ces nouvelles
voies, devraient jouir de tous les droits de citoyens
romains.
Par le troisième, les personnes ayant contracté des
dettes hors de TÉlat ecclésiastique, qui viendraient
1. Tempesti. t. I, lib. XIV, b9* xxii à xxiv, p. 229-330.
2. Guerra, t. 1, p. 435, 1^ coloune.
VIE DE SIXTE-QUINT. WB
établir leur domicile dans ces rues, ne pourraient
être inquiétées par leurs créanciers, et jouiraient du
bénéfice de la Cwria Capitolina; — c'est-à-dire,
croyons-nous, d'être jugées par le tribunal siégeant
au Capilole.
Enfin, il voulait que les ouvriers habitant ces rues,
fussent exempts des rondes de nuits à faire en temps
de peste \ et des aggravations d'impôts que les con-
seils des arts et métiers avaient coutume de leur
faire supporter.
Par une autre bulle, Dum ad uberes^ du 11 août
1590 *, il autorisa la confrérie du couvent et collège
des veuves de Saint-Bernard à bâtir des boutiques et
des magasins dans Je Borgo Felice, près des Thermes
de Dioclélien, et à les louer, et il lui accorda les mêmes
privilèges.
Après avoir nommé son petit neveu, Michel Peretti,
gouverneur du Borgo, c'est-à-dire de cette partie de
la ville qui avoisine Saint-Pierre, le Vatican et le
château Saint-Ange, il la sépara par une bulle, Ut
primum, du 1" décembre 1586 ^ du quartier du Pont
et du Trastevere, lui donna le titre de quartier du
Château Saint-Ange, et voulut qu'elle prît pour em-
blèmes ses propres armoiries.
Par l'érection du Borgo en quartier, Rome se trouva
divisée en quatorze rioni distincts. Aux deux magis-
trats préposés depuis une époque ancienne au service
des rues, Sixte en ajouta douze autres, afin que
chaque quartier eût le sien. Il leur recommanda de
veiller à ce que toutes les rues et places fussent tenues
1 . Erunt exempii ah excubm tempore pesris»
2. Guerra, ibid,
3. Guerra, ut supra.
496! VIE DB SIXTE-QUINT.
proprement; qu'autrement, il saurait se faire obëif. Il
leur donna le pouvoir de présider aux constructions
nouvelles, et voulut que deux d'entre eux fussent doc*
teurs en droit» élus librement» à la majorité, par les
autres, et il assigna deux écuspar mois à ces docteurs,
et moins aux autres.
On voit, par ce qui précède, que Sixte étendait les
soins de son gouvernement aux petites choses, aussi
bien qu'aux grandes, voulant tout voir et tout régler
par lui-même, méritant qu'on dise de lui comme de
Jules César:
Nil actum reputans, si quid superesset agendum.
CHAPITRE XXII ET DERNIER
Agrandissement du palais de Uonte-Cavallo. — Élargissement de la place et
transport des chenaux dits Colosses antiques.-— Constructions , réparations
et embellissements au palais du Vatican. — Grande porte du palais de la
Chancellerie. — Reconstruction de l'église Saint-Jérôme des Esclavons. —
Restauration de l'église de Sainte-Sabine. — Établissemeut du pont Felice
sur le Tibre. — Conclusion.
1° Agrandissement du palais de Monte-Cavallo; élar-
gissement de la place et transport des chevaux dits
Colosses antiques.
L'établissement de la résidence des papes pendant
Hne partie de Tannée sur le mont Quirinal, appelé
aujourd'hui Monte-Cavallo^ ne remonte qu'au milieu
du seizième siècle. Dans les premiers temps du chris-
tianisme, à Rome, les chefs de l'Église, on l'a vu, ha-
bitaient le palais patriarcal de Latran. Ils Tabandon-
nèpent pour le Vatican , d'abord parce qu'il tombait
en ruines, ensuite pour être plus en sûreté dans ce
dernier édifice, qui, pouvant communiquer facilement
avec le château Saint-Ange, les mettait à l'abri de
toute surprise. Mais le quartier du Vatican, comme
celui de Saint-Jean de Latran, est envahi par le mau-
vais air qui règne à Rome , depuis le commencement
de l'été jusque après les pluies de l'automne. Pour
éviter ce danger, les souverains pontifes durent cher-
cher à transporter ailleurs leur résidence, pendant les
32
498 VIE DE SIXTE-QUINT.
chaleurs d'été. Paul III, Farnèse, fut le premier qui
alla s'établir sur le mont Quirinal, dans une villa
modeste, située, au milieu d'un jardin, sur le pla-
teau dominant une partie de la ville, d'où Ton pouvait
jouir d'une vue magnifique. Cette villa ne subit aucun
changement jusqu'à Grégoire XIII, qui résolut de l'a-
grandir. Dans ce but, il commença par acheter le jar-
din contigu, qui appartenaitaucardinal d'Esté; ensuite,
trouvant le corps de logis insuffisant pour les différents
services publics qui doivent accompagner le souverain
pontife, il fit élever, par l'architecte Ponzîo Lombardo,
les premiers bâtiments du palais. Après la mort de
Grégoire, Domenico Fontana fut chargé par Sixte de
continuer cet édifice, et c'est sur ses dessins qu'a été
élevée la plus grande partie de la façade qui s'étend
le long de la Strada Pia. Voici, au surplus, en quels
termes l'architecte lui-même rend compte des travaux
exécutés par lui dans ce palais, sur la place et dans la
rue qui Vavoîsinent : — « Notre seigneur, dit- il, a
nivelé et agrandi une très-belle place pour la commo-
dité des consistoires qui se font à Monte-Cavallo, et il
y a établi un emplacement spacieux et magnifique»
avec une fontaine publique fournissant des eaux abon-
dantes; il a baissé de plus de douze palmes la Strada
Pia^ afin de la dresser au niéme niveau dans toute sa
longueur, et qu'on puisse apercevoir la porte [Pia) de
la ville, qui est éloignée de plus d'un mille. Sur ladite
I^aoe, on bitit un grand palais, qui fait équerre, et
doat une façade est tournée vers la place , tandis que
l'autre, destinée à l'habitation de Sa Sainteté et de sa
suite, donne sur la Strada Pia, l'ancienne habitatioii
se trouvant beaucoup trc^ petite pour la cour d'tm si
grand prince. Entre les deux corps de logis du palais.
»VIE DE SIXTE-QUINT. 499
on a établi une place avec deux loges {ou portiques),
une de chaque côté : ces loges sont surmontées de
deux galeries qui ccmimuniquent d'un corps de logis à
Tautre; cette place est longue de quatre cent cinquante
palmes, et large de plus de cent quatre-vingts; il y a
une caserne pour deux cents Suisses qui servent de
garde au palais. »
Cette construction fut continuée par Clément VIII,
qui employa Fontana jusqu'en 1598, époque où il lui
retira sa confiance. Mais le palais de Monte-Cavallo ne
fut achevé que sous Paul V, par Tarchitecte Carlo Ma-
derno, en 1615, ainsi que le prouve Tinscription gra-
vée sur une plaque de marbre blanc, au-dessus de Tare
de la porte d'entrée principale.
Pour embellir la place qu'il avait fait agrandir et ni-
veler. Sixte y fit transporter les chevaux antiques de
marbre, plus grands que nature, attribués alors à Phi-
dias et à Praxitèle. On n'est pas d'accord sur leur ori-
gine : les uns soutiennent qu'ils furent apportés à
Rome du temps de Néron, et placés devant sa maison
dorée ^ ; d'autres veulent qu'ils aient été enlevés de
la Grèce , par Constantin , pour la décoration de ses
thermes, situés sur le mont Quirinal ^. Quoi qu'il en
soit, ils gisaient fort endommagés au milieu des ruines
de ces thermes, lorsque Sixte ordonna de les transpor-
ter sur la place, au débouché de la Strada Pia. Avant
d'exécuter ce commandement, Fontana dut faire res-
taurer, avec le plus grand soin, ces chevaux et leurs
conducteurs, auxquels il manquait des membres et
d'autres parties du corps. On fut également obligé de
1. Flaminio Vacca, cité par Nibby, ui suprù^ parte antUa, t. II,
p. 796.
2. NIbby, ibid., et TempestI, t. Il, Ub. X, n* xxvi, p. 153-4.
500 VIE DE SIXTE-QUINT.
rétablir entièrement à neuf les piédestaux. Fontana
ne dit pas, dans le récit de ces travaux , quel fut Tar-
liste chargé de ces restaurations ; peut-être peuvent-
elles être attribuées à Flaminio Vacca, qui, selon Ba-
glione», fut très-employé à ce genre de travail.
On croyait alors que ces deux statues représentaient
Alexandre le Grand, domptant Bucéphale. L'auteur
des inscriptions gravées sur les piédestaux, avec Tas-
sentiment de Sixte, s'est laissé entraîner dans cette
erreur commune *.
En voici le texte, d'après Fontana ^.
Du côté du levant, sur le piédestal du cbeval attribué
à Phidias, à droite du spectateur :
Sixtus Y. Pont. Max.
Signa Alexandrî magnî
Gelerisq. ejus Bucephalî
Ex antiquitatis testimonio
Phidiae et Praxitelis
iEmulatione hoc marmore
Ad vivam effigiem expressa
 FI. Constantino magno e Gracia
Advecta suisq. in thermîs in hoc
Quîrinali monte coUocata
Temporis vi deformata laceraq.
Ad ejusdem imp. memoriam urbisq.
Decorem in pristinam formam
Restituta hic reponi jussit
An. MDLXXXIX. Pont. V.
1. Flaminio Vacca ^ Romano, attese moUo a ristorare statue an-^
tiche^ e per questa ragione fabbricb poche opère da $é, — Éd. di
Napoli, 1733, p. 68.
2. Elles ont été changées soas Urbain VllI.
3. Fol. 100 et 101.
VIE DE SIXTE-QUINT. 501
Sur le même piédestal, au nord, en face de la
Strada Pia:
Phidias nobilis sculptor
Âd artificii praestantiam
Declarandam
Alexandri Bucephalum
Domantis effigiem
E marmore expressit.
Sur le piédestal du cheval attribué à Praxitèle :
Praxiteles sculptor
Ad Phidias emulationem
Sui monumenta ingenii
Posteris relinquere
Cupiens^
Ejusdem Alexandri
Bucephaliqu. signa
Felici contentione,
Perfecit.
2* Constructions^ réparations et embellissements au
palais du Vatican.
Indépendamment de la nouvelle bibliothèque qu'il
fit élever au Vatican, et dont nous avons donné la
description, Sixte avait entrepris des travaux très-
importants dans ce palais. Nibby^ dit que Sixte-Quint
y jeta les fondements d'un magnifique édifice, à
l'orient de la grande cour de Saint-Damaso, qu'il fut
terminé par Clément VIII, mais sur un autre plan.
Selon Taja", Sixte attribuait l'insalubrité des appar-
tements du Vatican à ce qu'ils étaient tournés vers le
1. Romat etc,^ parte moderna, t. II, p. 422.
2. Detcrizione det palazzo apostolico Vaticano, Roma, 1750,
p. 490 el 8uiv.
502 VIE DE SIXTE-QUINT,
jardin et la campagne, et il voulait établir le nouveau
bâtiment du côté de la ville, en l'élevant assez pour
que le rez-de-chaussée se trouvât plus élevé que les
portiques actuels de Saint-Pierre, appuyant un des
côtés de cette construction sur le portique oriental
ou loge de la cour de Saint-Damaso. Ce projet, entre-
pris en 1590, ne reçut qu'un commencement d'exécu-
tion, ayant été arrêté par la mort du pontife. Néan-
moins, si^r le troisième côté de la cour des Damaso
qui fait face aux loges peintes par Raphaël et ses
élèves, au-dessus d'une assez belle porte placée entre
deux colonnes, et dont l'architecture rappelle le style
de Doraenico Fantana, on lit cette inscription :
Sixtus V. Pont. Max.
iEdes loco aperto et salubri
Grato urbis aspectu insignes
Pontificum commoditati fecit
Anne MDXC. Pontifie. VI.
Restauration de F intérieur de la salle dite de Constan-
tin. — Cette salle, la première et la plus grande de
celles que Raphaël a rendues si célèbres par ses im-
mortelles fresques, n'a pas été peinte par ce maître.
Après l'achèvement de celles de YHéh'odore de réeole
d'Athènes et de tincendie du Borgo, Léon X avait or-
donné à l'artiste de continuer, et il l'avait chargé de
représenter dans cette quatrième salle les principales
actions de l'empereur Constantin. Raphaël composa
les cartons de ces sujets, et il fit même couvrir d'un
enduit blanc les parois des murailles, afin de pouvoir
y peindre à l'huile. Mais la mort Tempôcha de pour-
suivre ses travaux. Léon X ne lui survécut que peu
de temps; il eut pour successeur Adrien VI, évéquo
VIE DE SIXTE^QUINT. SUS
d'Utrecht, adcien précepteur de Charles-Quint, qui
n'ayant pas comme Léon le goût du beau, laissa cette
salle couverte de la préparation blanche qui atten-
dait la peinture. Bientôt, Clément VII fut appelé à
remplacer Adrien sur la chaire de Saint-Pierre. Il
était de Tillustre race des Médicis, c'est-à-dire qu'il
avait à cœur Tamour des arts et des lettres. Il s'em-
pressa de reprendre l'œuvre de son oncle Léon, et en
confia l'achèvement au plus habile élève de Raphaël,
Giulio Pippi, surnommé Jules Romain, qui se fit
aider par Giov. Francesco Penni, dit Le Fattore, égale-
ment élève de Sanzio. Ce sont ces deux artistes qui
ont mené à fin, sur les cartons de leur maître, cette
œuvre immense. Jules Romain a peint la bataille
contre Maxence et l'allocution de Constantin ; Le Fat-
tore le baptême du prince et la donation par lui faite
à l'église.
. Quelques années après, en 1527, Rome fut prise et
saccagée par les bandes du connétable de Bourbon»
et les Stanze de Raphaël, servant de corps de garde à
ces soldais, eurent beaucoup à souffrir. Grégoire XIII
avait entrepris de les faire restaurer, mais ce travail
n'étant pas terminé à sa mort, Sixte le fit reprendre
et continuer dans la salle de Constantin. C'est ce
qu'indique l'inscription suivante, placée dans une
grande lunette au-dessus de l'allocution de Constan-
tin à ses soldats.
Sixtus V. Pont. Max.
Aulam Gonstantinianam summis pont.
Leone X et Clémente VII
Picturis exornatam
Et postea coUabantem a Gregorio XIII
Pont. Max.
504 VIE DE SIXTE-QUINT.
Instanrari coeptam pro loci digniUte
Absolvit anno Pontificatus sui I.
Sar la frise, dans nn petit ovale, est peinte la co-
lonne Trajane surmontée de la statae de saint Pierre,
ce qu'indique ce vers :
Sic de Trajano Petros victore triumphat.
Dans la petite lunette au-dessus de la bataille est
représentée une femme arec un chien Corse, em-
blème de cette île, dont la souveraineté était reven-
diquée par le Saint-Siège.
A côté on voit, dans une grande lunette, une femme
en prières foulant aux pieds des idoles pour indiquer
le triomphe de la religion sur le paganisme.
* La Sicile est figurée comme pendant à la Corse.
Au-dessus du baptême de Constantin on voit sainte
Hélène adorant la vraie croix qu'elle vient de dé-
couvrir.
Dans les angleslaissés entre les lunettes sont peintes
d'un côté la Ligurie et la Toscane, et de l'autre
Rome avec le Tibre à ses pieds. Toutes ces figures
dans la voûte sont trop grandes et trop pesantes,
d'un coloris crû, et nullement groupées avec la grâce
que présentent les autres peintures de cette salle. «Les
excellents, magnifiques et glorieux pontifes qui firent
peindre cette voûte, dit Taja, dans sa description du
Vatican *, ne devaient pas être très-connaisseurs des
choses de l'art; car ils n'ont pas choisi les meilleurs
artistes, ou ils s'en sont rapportés à des ministres qui
se croyaient connaisseurs et ne l'étaient pas, ou qui
1. Ul Mprd, p. 214.
VIE DE SIXTE-QUINT. 503
songeaient plus à favoriser leurs protégés qu'à aug-
menter la gloire de leurs souverains. En somme,
cette voûte ne répond pas aux étonnantes peintures
<Jes murailles; il y a seulement au faite un temple mis
en perspective et colorié merveilleusement, dans le-
quel est un crucifix sur un piédestal et une idole par
terre brisée en morceaux, pour montrer que, grâce
au grand Constantin, on pouvait adorer publiquement
Jésus-Christ, et que les dieux du paganisme étaient
<iétruits. Toutes les peintures de cette voûte sont de
Tommaso Laureti, palermitain, qui fut appelé à Rome
par Grégoire XIII, et reçut de lui un gros traitement
et tout ce dont il avait besoin pour la vie. Aussi, pour
jouir plus longtemps de ces avantages, Laureti tra-
vaillait peu et prolongeait Tachèvement de ses pein-
tures. Mais Sixte ayant succédé à Grégoire, non-
seulement il le pressa d'abord avec instances, ensuite
avec menaces, mais il lui fit rendre un compte rigou-
reux de ce qu'il avait déjà reçu, jusqu'au pain et vin
qui lui avaient été fournis du palais et aux moindres
choses. Tommaso prit donc peur du nouveau pon-
tife, et il n'eut pas le cœur de terminer à sa ma-
nière accoutumée cette voûte, et de la conduire à un
plus grand degré de perfection dont il était capable,
comme on peut le voir dans les histoires de Brutus et
d'Horatius Codés qu'il a peintes dans la seconde salle
du capitole. Une telle sévérité, ajoute Taja, bien
qu'elle puisse paraître excessive, est néanmoins auto-
risée de Dieu dans quelques circonstances, afin que
les professeurs des beaux-arts apprennent qu'ils sont
d'autant plus obligés à se conduire avec la loyauté
des ouvriers, leurs inférieurs, que les arts qu'ils pra-
tiquent sont plus élevés.» LeBoglione, dans sa vie de
806 VIE DE SIXTE-QUINT.
Tommaso Laureti \ raconte le fait de la même ma-
nière» avec celle différence qu'il attribue à Gré-
goire ni la sévérité que Taja met, avec raison^ sur le
compte de son successeur. Laureti mourut pauvre à
l'âge de quatre-vingts ans, sous Clément VIIL C'est
bien lui qui a dessiné la perspective figurée sur la
voûte de la salle Constantin. Mais^ selon le Baglione,
elle aurait été coloriée ensuite par Antonio Salviati
ou Scalvati, son élève préféré ^
Fontana ne parle pas dans son livre des peintures
exécutées par ordre de Sixte dans la salle de Constan-
tin, mais il décrit l'établissement d'un escalier secret
qui communique du Vatican à Saint-Pierre, où il pé-
nètre par la chapelle de Saint-Grégoire. La voûte en
est décorée de figures avec des arabesques,* et des
paysages, attribués à Paul Brill, et dans la composition
près de Feutrée de la chapelle, on voit la Cène avec
les apôtres et d'autres sujets. Au-dessus de la porte
donnant dans la basilique, on lit :
r
Sixtus V. Pont. Max.
Sacello Gregoriano quo anniversaria Cœna Domini die
A summo Pontifice Sacro-Sancta Eucharistiâ more solemni
reponatur
Caeterisque Pontificum commoditatibus sodas interiores
Cum vestibule
Gonstruxit picturisq. exornavit auno Pontificat, II.
Fontana fut également chargé de la restauration de
la tour située dans le jardin du Belvédère. Sixte la fit
relever à trois étages, avec une belle lanterne au-
dessus du toit, de laquelle, lorsque le temps est clair,
i . Vt suprà, p. 6^.
3. i6iU,p. 163.
VIE DE SIXTE-QOmT. o07
on voit la mer, et Ton découvre la plus grande partie
de Rome et de la campagne ^
3** Grande porte du palais de la Chancellerie,
Ce palais, Fun des plus beaux de Rome, fut com-
mencé par le cardinal Ludovic Scarampo Mezzarota, et
terminé en 1517 par le cardinal Raffaello Riario, neveu
de Sixte IV et camerlingue de TÈglise. L'architecture
de cet édifice est de Bramante, qui a montré dans
toutes ses parties ce style àlafoissimple et majestueux,
qui est le cachet de son génie. Ce palais a deux fa-
çades : Tune sur la place qui porte son nom ; Tautre
sur la rue Del Pellegrino^ au midi. A l'intérieur, sa
cour, modèle de noblesse et de grâce, rivalise avec
celle du palais Farnèse ; mais elle resta longtemps sans
une porte d'entrée répondant à sa grandeur. Paul III
fit faire par le Vignola celle de Téglise des SS. Lorenzo
et Damaso, attenant à la Chancellerie : cette porte est
belle, mais elle ne s'accorde pas avec le style de
l'édifice.
La principale porte, ouvrant sur la place, est l'œuvre
de Domenico Fontana : elle rappelle encore moins le
caractère général de l'architecture de Bramante, et
serait mieux placée ailleurs. Elle se compose d'une
sorte de loge carrée, ouvrant dans une arcade ar-
rondie, dans les angles de laquelle sont deux lions
tenant une branche de poirier chargée de fruits, em-
blème tiré des armes de 5ixte. L'arcade est encadrée
d'abord par deux colonnes d'ordre dorique, ensuite
par des pilastres^ le tout soutenant un entablemen
au-dessus duquel règne une corniche avec balustres.
Au milieu est Técusson de Sixte, au-dessous celui de
1. Fontana, etc., fol. 103.
508 VIE DE SIXTE-QUINT.
son petit neveu le cardinal Alexandro diMontalto; de
chaque côté de ce dernier Tinscription suivante :
R. card. Riarius Â. card. Montait.
Sixti IV Pronep. Sixti V Pronep.
Eas aedes fecit. Yicec*. perfecit
An. salut. Sixti Y.
M. D. Pontif.
LXXXIX Ann. V.
Fontana, qui donne le dessin de cette porte, ex-
plique ' qu elle fut faite aussitôt que Sixte eut nommé
son petit neveu vice-chancelier de TÉglise.
4* Reconstruction de Véglise de Saint-Jéi^ôme
des Esclavons.
Cette église située près du Tibre, en face du pont de
Ripetta^ est un titre de Cardinal que Sixte avait porté.
Il résolut de la reconstruire entièrement parce qu'elle
menaçait ruines : il confia l'exécution de cette entre-
prise à Martino Lunghi, le vieux, et à Giov. Fontana,
frère aîné de Domenico, et ces deux architectes com-
mencèrent les travaux en 1588.
Cette église n'a qu'une seule nef avec sept cha-
pelles ; elle n'était pas encore entièrement terminée
en i690 : depuis la mort de Sixte, elle a été plu-
sieurs fois restaurée. Voici les peintures que l'on croit
avoir été exécutées sous son pontificat. Dans la pre-
mière chapelle à droite, au-dessus de l'autel, le tableau
à l'huile de sainte Anne, avec la sainte Vierge et l'En-
fant Jésus, est de Giuseppe Puglia del Bastaro, jeune
artiste romain, qui donnait de grandes espérances.
1. Fol. 105.
VIE DE SIXTE-QUINT. 509
Vis-à-\is, le Christ mort est du même peintre, ainsi
que le saint Jérôme pénitent, dans la dernière cha-
pelle à droite. LeBaglione^ dit que ces tableaux furent
les meilleurs et les derniers ouvrages de Giuseppe. —
(c S'il eût vécu, ajoute-t-il, il aurait orné de belles
œuvres sa patrie, qui est aussi la mienne : mais la
mort, jalouse de la gloire d'autrui, trancha le cours
de sa vie, et il fut enlevé dans la plus belle fleur de
ses années... »
Sur le mur du maître-autel est peinte la vie de saint
Jérôme, œuvre de deux artistes alors célèbres, le Viviani
et Andréa d'Âncona souvent employés par Sixte. On
attribue à Paris Nogari le saint Jérôme de la voûte,
bien que le Baglione n'en ait pas parlé dans la vie de
cet artiste. Les peintures de trois des triangles sont
d'Avanzino Nucci, et celles de la voûte d'Andréa
d'Ancona. Enfin, le père Tempesti ^ dit que les con-
naisseurs attribuent à Antoine Carrache le crucifix
peint dans la dernière chapelle.
L'église de Saint-Jérôme fut instituée par Sixte col-
légiale de la nation illyrienne ou dalmate , en témoi-
gnage de ce qu'il tirait son origine de cette nation,
ainsi que l'exprime sa bulle. En outre, il la plaça sous
le patronage de ses petits neveux, comme on le voit
dans cette inscription qu'il y fit placer :
Sixtus V. Pont. Max.
Sancti Hieronymi ecclesiam
Magnlûcentius extruxit
Titulum collegio canonicorum adauxit
Et pro nepotibus suis D. D. Perettis
Venafrae principibus
1. Ut suprà, p. 236, 237.
2 T. 11, lib. Vm, n» m, p. 115.
î{{0 VIE DE SIXTE-QtJINT.
Jus patronatus attribuit
Loci et cleri ornamento^ ac securitati.
5® Restauration de Sainte^Sabine.
Cette église, située sur un des escarpements du mont
Aventiû , est depuis longtemps jointe au couvent des
Dominicains qui la desservent. Dans le moyen âge, ce
couvent servit plusieurs fois de refuge aux souverains
pontifes, qui s'y trouvaient protégés contre le peuple
de Rome, par des fortifications dont on aperçoit encore
les ruines. Vers la fin du sixième siècle, saint Grégoire
le Grand décida que ses successeurs viendraient dans
cette église distribuer les cendres et faire la première
station du Carême. Celte tradition fut fidèlement ob-
servée, et Sixte, qui avait remis en honneur, par sa
bulle Egregia populi ^, Tusage des anciennes stations
aux Lieux-Saints, était bien résolu à n'y pas manquer.
« Mais voyant, explique FontanaS que la montée de
TAventin était très-rapide, ruinée par les pluies de
telle sorte que c'était avec la plus grande difficulté
qu'on pouvait y arriver à cheval ; trouvant en outre
que ladite église menaçait ruine dans plusieurs de ses
parties, à cause de son antiquité, il la fit restaurer, si
bien qu'elle paraît nouveltement construite. De plus,
il a fait abaisser le mont Aventin et remplir les exca-
vations, ce qui permet actuellement d'y arriver très-
commodément, même en coche. »
L'inscription suivante, gravée sur une table de mar-
bre, pla^îée au milieu de la tribune de Téglise, constate
la part prise par Sixte à ces travaux :
t. Guerra, t. III, p. 99, !'• col.
2. Fol. 102, vo.
VIE DÉ SIXTE-QUINT. 8il
Ecclesiam hanc, intermedio pariete, ruinosoque
Tectorio sublatis, pavimento strato, 'gradibus
Erectis, picturis ad pietatem accommodatis,
Altarique una cum sacris martyrum Alexandri
Papa, Eventii, Theodo^i, Sabinae et Seraphiae
Reliquiis, ob stalionerias pontificiasque missas
Celebrandas translate, in hanc formam
Restituit* Anno Pont. II.
6° Elablissement du Ponte Felice sur le Tibre ^
près de Borgketto.
Un des derniers ouvrages, et des plus utiles, entre-
pris par ordre de Sixte, fut la reconstruction du pont
de Borghetto, ruiné depuis des siècles, et dont il ne
subsistait plus que des vestiges, appelés le pile d' Au-
guste,
Depuis sa destruction, les voyageurs étaient obligés
de traverser le Tibre en barque, en payant un péage.
La Via Flaminia^ qui conduit à Ancone et dans les
Marches, se trouvait souvent interrompue par le gros-
sissement et le débordement des eaux du fleuve, qui,
après les pluies ou les orages, présente tous les
dangers d'un torrent furieux. Sixte résolut de faire
cesser cet inconvénient grave, qui interrompait pen-
dant plusieurs jours les communications régulières
entre la capitale et une notable partie des États de
rÉglise. Il donna Tordre à Fontana d'étudier le lieu le
plus favorable, près delà cité de Magliano, où le nou-
veau pont devait être placé. Les travaux en furent com-
mencés dans le courant de Tannée 1589, comme Tat-
teste cette inscription gravée sur une des pierres
latérales :
5i*2 VIE DE SIXTE-QUINT.
Sixtus V. Pont. Max.
Ut commeantes trajectionis molestia
Et vectigali sublevaret
Pontem inchoavit
An. MDLXXXIX. Pont, sui V.
Trois piles furent entièrement achevées, la qua-
trième entreprise, et les arches en partie posées pen-
dant cette année et le commencement de la suivante.
Le pont entier devait être livré au mois d'août 1594 ;
mais la mort de Sixte, arrivée le 17 août 4590, inter-
rompit les travaux qui ne furent achevés qu'en i603,
sous le pontificat de Clément YIII, ainsi que l'atteste
la seconde inscription ainsi conçue :
Clemens VIU ^Pont. Max.
Pontem a Sixto V. Pont. Max. incœptum
Opère magnifico absolvit
Alveo excavato Tiberim induxit
A. S. MDCIII. Pont, sui XII K
Après avoir décrit les travaux si nombreux et si va-
riés qu'il avait dirigés jusqu'à la fin de l'année 4389^
c'est-à-dire pendant moins de cinq années depuis Ta-
vénement de Sixte , Domenico Fontana termine ainsi
son récit :
«Pendantque je composais ce livre, notre seigneur^
suivant Pinclination de sa grande âme, a commencé
beaucoup d'entreprises nouvelles, et il y en a d'autres
mémorables, terminées aujourd'hui, que je n'ai pas
racontées^ : car notre seigneur fait plus que les autres
t. TempesU, t. II, llb. X, n® xxv, p. 162.
2. Notamment la construction de la coupole de Saint-Pierre^
ainei que nous l*aTons expliqué, par Giacomo délia Porta.
VIE DE SIXTE-QUINT. 5«3
ne peuvent écrire ou composer. C*est pourquoi, j'ai
été obligé d'abréger les descriptions qu'il aurait fallu
faire, pour démontrer l'importance et l'étendue de
tant de magnanimes entreprises. Et qu'aucune langue
humaine n'ait la témérité de pouvoir arriver à ex-
primer la grandeur d'âmè et l'excellence des actions
d'un tel prince ! Aussi, bienveillants lecteurs, je pren-
drai un peu de repos, en vous présentant ce livre
comme le commencement des grandes choses que con-
tinuera de faire notre seigneur : car, si j'avais voulu
les embrasser toutes, je n'aurais jamais fini, puisque
chaque jour il en commence de nouvelles. Vous accep-
terez donc le présent livre, en attendant de voir dans
l'avenir des choses plus grandes encore, si, comme
tout le monde l'espère de ce saint pontife, il plaît à
Dieu de le conserver longtemps. »
Les espérances que Fontana exprimait pour l'avenir,
les vœux qu'il formait pour la prolongation des jours
de son protecteur ne se réalisèrent point. Sixte mourut
au milieu de toute sa gloire, alors qu'il se proposait,
comme le dit son architecte, d'entreprendre de nou-
veaux travaux. Bientôt après, accusé par ses ennemis,
jaloux de ses succès et de sa faveur, Fontana tomba en
disgrâce, et, pour échapper aux poursuites commencées
contre lui, il crut devoir recourir à un exil volontaire.
Réfugié à Naples, où il fut accueilli avec distinction
par le vice-roi espagnol, et employé à des ouvrages
importants, il y publia, en 1604, en deux volumes in-
folio, une seconde édition de son livre, complété par
l'explication des travaux exécuté^ par lui dans sa nou-
velle résidence. Cette édition prouve une fois de plus
que, tant qu'il vécut, Domenico Fontana resta fidèle
au sentiment de reconnaissance profonde qu'il con-
3^
;>i4 VIE DE SIXTE-QUINT*
serva pour Tauteur de sa réputation et de sa fortune !.
Aujourd'hui, près de trois siècles se sont écoulés^
depuis la mort de Sixte-Quint, et le temps, qui modifie
tout, a apporté, dans les idées comme dans les choses»
de profonds changements. La politique du pontife
n'est plus que de l'histoire ; son trésor, entouré de
tant de sollicitude dans la prévision des futurs besoins
du Saint-Siège, a été dissipé par ses successeurs, sans
aucun profit pour l'Église ; le brigandage , qu'il avait
réprimé avec une énergie tenant de la cruauté , a re-
commencé après sa mort. Enfin , de tous les actes de
son gouvernement , un seul a été respecté , c'est celui
qui fixe à soixante-dix le nombre des membres du
Sacré-Col lége. Tel est le sort des institutions humaines;
elles ne naissent que pour disparaître bientôt, et faire
place à des idées nouvelles. Mais, comme pour montrer
la supériorité de l'art sur la politique, les monuments
que Sixte fit élever dans Rome existent encore aujour-
d'hui, et ils attestent par leur nombre, leur variété et,
leur masse, le glorieux règne du pontife , son activité .
prodigieuse et son amour de l'utile, du grand et du
beau.
1. Domenico Fonlana mourut à Naples en 1607, à Tâge de
Bohante-quiitre ans ; il fut inhumé dans l'église de Sainte-Anne ,
de là nation lombarde , où. ses iiU lui érigèreot un tombeau dans
la* chapelle qu'il avait construite pour lui et les siens.
FIN.
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^% TABLE DES MATIÈRES
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LIVRE PREMIER
Ifi^ POLICE PERBTTI, DSPCTIS SA NAISSANCE JUSQU'A
SON ÉLECTION A LA PAPAUTÉ
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GHAPITBE PREMIER
e'de Felice Peretti. — Origine de sa famille ; son établissement à
to,. ^-^ Sa sœur Camilla. — Son oncle Salvator se charge de son
f^'sDS le coûtent de MoBtaUo. — A onze ans , il prend l'habit de
éiu — Ses études. -— Il devient régent daùs plusieurs collèges.
« lui accorde Ridolfo Pio da Carpi ; il se Ue avec son secré-
prédications à Rome et ailleurs. — Il derient Tami de saint
7^!^ Philippe de Néri, et fonde la Confrérie des Dome-Apâ-
Cllilifte la philosophie d'Ariitote pour dresser la Table d'Or, —
ili»ô}l^|r^isiteur à Venise. — Son rappel rédané parle Sénat Té-
aTcnr dont il jouit. —- Son rcloar à Rome. — - 11 est envoyé en
{'i) revient par suite de la mort de Pie IV. •— Il est nommé
■uill^lique. — Set visites aux couvents de son ordre. •— Il est fait
ig^deSinte^Agathe. — TonU>eau qu'il élève à Jean à Bipis. — Révi-
^f^Jk^l^tf de Gratien. — Il est promu au cardinalat. — Il résigne
idë*Téfemo> qu'il avait échangé contre celui de Sainte-Agathe. —
npationa à: Rome. — Tombeau de Nicolas Y et chapelle de la Sainte -
b)| *tr»yMlle à une édition des œuvres de saint Ambroise. — Sa
>e ,avec saint Charles Borromée. «- Jugement des Bénédictins
!^r sur cette édition. — Yilla Montalto achetée et embellie par
V.-^ Assassinat de son neveu Francesco Peretti. — Le cardinal
ressentiment. ( Du fS décembre i 5S 1 au 24 avril 1585.). I
/tH<tf
• ■*. ■ .•..-• •'
516
TABLE DES MATIERES.
CHAPITRE II
0
;i:
ReUtion du ConelaTe dans lequel le cardinal de M ontalto fut élu pape. ^^ î* f[ ^
Mort de Grégoire XllI. — Demande! et sollicitationi opposées des vabJ^ * f '
tadeun de France et d'Espagne. ~^ Prépondérance du comte d*6liiH^«#>^ % *
Composition du Sacré-CoUége. — Compétitions et intrigues dè| ïe piemie^E ^
jour. — Exclusion du cardinal Sirleto. <— Arrivée du card'iqaWiM^di^ • ^*'
Andréa ; ses exigences. — Bruit répandu de l'élection du carénai nnrîèae 9 * »
le peuple court à son palais pour le piller. — Famèse est ri
papauté. —• Castagna, Savello, Santorio et Torrès échouent
Projet de faire nommer Hontalto. — • Sa conduite avant et a|
clave.— Concours demandé à San-Sisto, qui l'accorde. — Arrivée
Madrueeio , confident de Philippe II. — Élection de Montait^ 1iq^
pape; audience à P. -G. Orsini. — Couronnement; prisef.
du nouveau pape. — 11 signe dans sa villa le premier acte dé ,
tration ; nomination de cinq légats; promotion de son petit-%e^| ^MMli
Peretti au cardinalat; il lui donne pour secrétaire Flavius BiOBjiik^flft
autre petit-neveu^ Michèle Peretti^ fait gouverneur du Bp^o.
avril i $85 au 24 du même mois.) •
LIVRE DEUXIÈME
GOUVERNEMENT TEMPOREL
CHAPITRE m
i
Triple tAche imposée au souverain pontife. — État de Rome e^<
ecclésiastiques à l'avènement de Sixte-Quint. — - Répression'd
— Supplice de deux frères porteurs de petites arquebu^ ^^1
contre les bandits. — Édit du gouverneur de Rome. — ^1
soldats étrangers. — Recrutement de nouveaux sbires.*'^^L
sietto dal Sambuco.— Les prêtres Guercino et Jean YMMitëf ê
gands. — Curiietto arrêté à Triesle; ses menaces; il%st*eml
* # ^ e
jette à la mer. t- Conventions pour l'extradition des crimift^0i«^-»8p|ii
gème du dnc.d'Urbin pour se défaire de trente brigands.— CttÉÉQÊJl^i»ré
aux malfaiteurs par Sixte ; sa sévérité excessive. «- Paswi^ae 4^SiK^ ^
Pierre et de saint PaoU — Pardon général accordé par SMft .lj)|^*% A^ 9'^ ^ ,
V t«»'Ak % t**
CHAPITRE IV • AVo'rL*/-
Mesures à l'ûde desquelles Si&te-Qulnt procure de l'argent
fical.-— Création d'offices; augmentation de la finance
Fondation de nouveaux Luoghi di Monte. ~^ Impôt sur les
cunia Stsd'na, trésor
dettes des communes
r
nt «ïi»^nH«j^4 ?*
de jbr^yf^A/" * %
r déposé au Château Saint-Ange. — Jui&iBtn«aa ^C
TABLS DES MATIERKS. 517
. *^ CHAPITRE V
^ \ HÎTer rigoureux de 1586. -^ Disette i Rome et duu les promcet* «- 8iite
S s'efforce de maintenir k bon marché le pris dn blé et dei autrea denrées
■ ^ dimentaires. — Prohibition de Tendre des terres à des étrangers , d'aliéner
w W^ Ks domaines des églises et de les louer à longs termes. — Interdiction aux
• - # fonctionnaires de céder leurs charges. — Police du carnatal; protection
9 ^ acqprdée aux Juift • , 91
\ ' . CHAPITRE VI
: ê'
Cneouf agements accordés aux industries de la laine et de la soie. •— Ano6ne
* ^éc^urée port franc. •— Ciyita-yecchia fournie d'eau , ses chianê mises en
cutture.'— Port projeté près de Terracine. ^^ Dessèchement d'une partie
« des marais Fontios • 106
••"^ •'• • ' 1 .^^ CHAPITRE VII
« Altamement de Sixte pour la ville de Montalto et pour la Marche d'Ancftne.
A ** • ' T^ÀTantages qu'il leur accorde. — Agrandissement de Lorète. — Répres-
§ 1 sidh,.à Bologne, des Pepoli et des MaWezzi. — Collège Montalto fondé à
1^ • *, Pologne. — Différends apaisés entre cette ville et Ravenne. — > Promotion
t'' * A de Guido Pepoli au cardinalat. .— Interdiction des chevauchées. ... 117
*• • l \. . CHAPITRE VIII
w . . ^jj^QftiÂdes. — Astrologie judiciaire défendue. — Prophétie du Père Félix,
'• I • e^Mpueiir.— Miracles attribués à Sixte. — 11 protège ses sujets contre les abus
".^ iJS^eo^lIreleluxe. :— Licence des couvents réprimée. — Tricheries au jeu
. 'fs -
'7 ^. |i l^ffpouvjir de8*fonctionnaires publics. — Il améliore les bâtiments et le
« ^ J«g[inbe.f|^s Plaisons. ~- Il rachète et délivre des chrétiens esclaves des
W: «"
LIVRE TROISIÈME
EXEBCICE DU POUVOIR SPIBITUEL
CHAPITRE IX
fùuqè o^pcardinaux qui élisent actnellement le pape. — Sixte fixe leur
* * •IP^M' «tJeurs titres, et les répartit en quinze eongrégations.— Secrétaire
*l # ^Up|Ser.do pape. — Obligation aui évèques de visiter les tombeaux de
\ ^ * si^Mpelre et de saint Paul. — Renouvellement des stations dans certaines
%fé|iii|9jI^IWme • 139
.•-^i
«•
•
r
kÎ8 TABLE DES MATièRES.
f
CHAPITRE X
•
Hédltoii an éajet de I& eommunioa soug les deux espèces en Alleini^ne. *^ ' ^
Droit aux dignités ecclésiastiques dans les Cercles, du Rhin,— > Cont^flatiml •
aYee la République de Venise, à Toccasionde la nomination de Tabb^ Ccl^A û
itoendataire de Iturano.— >- Sixte refuse au duc de Savoie la nomin^tioa des ^
étêqaes. — 11 triomphe de Topposition du Chapitre de Beunoon. -^ 9
Question dtf libre arbitre. — DlfBcuItés avec le sénat de Luceme.-- Intesi
diction du mariage des eunuques en Espagne. — Approbation fan
cile provincial au Mexique. '— > Création d'un évéché au Japon, fc— Gonfe
tion du Saint-Chréme. — Droits exigés sur le cumul des hénéfidn. . ij
. CHAPITRE XI
a ••
Canonisations de 'saints : tître de Docteur Séraphique donné à sainf Be{|aTê]
ture. — Fondation du collège de ce nom. — Offices prescrili^^pSte 1^
fêtes de différents saints. — Cardinaux de la création de Sixte-faint.'^ if 0 * ** .
f • •
* •
LIVRE QUATRIEME . . | ^
POLITIQUE EXTERIET7RE ^'
CHAPITRE XII • l .î
État de l'Europe à l'avènement de Sixie-Quint. «... •* 1^3 1
;-.•',.>.' ■
CHAPITRE XIII • , **••'■
Ambassades extraordinaires envoyées au pape à l'occasion de 4i^ ^ecln|n.-~
Demandes opposées de la France et de l'Espagne. — Sitte cCde fOvAolU-
citations de cette dernière. — II fulmine l'excommuiacat^n <9 f iWi ve '
Navarre et du prince de Cundé. — Protestation du ^parlement d#f ans «
et de Henri de Navarre.— Difficultés avec le roi de France, au suj^i^ m ^ 7
nonce Frangipani. — Mépris du pape pour Henri III. — Projet du 4uc c^
Savoie contre Genève. — Le roi de France réclaQue le secours di»^p^ #
qui le lui refuse. — Affaire du Val de Taro : Alexandre Farnèq^— f%^é-'
nitien Morosini envoyé comme nonce en France. — Confidenees 4.^ ^^ «
fait le maréchal de Retx. «^ C(Miduite de Henri III *...•• mi 94
y A S •
CHAPITRE XIV • ' .^ * . .
Condamnation de Marie-Stuart. — Sa lettre au pape. — Démaynyj[e Sf^llfe \
pour la sauver. — Ses instructions à l'ambassadeur extfl<fMini^e de
HearillI & ÉKsabeth. — Supplice de Marie. -^ Alliance» (fu ^[>«^ et ^e
• ■• ••#*
••'4.-
i
t
»
TABLE DES MATIEE9S. 519
Philippe II e<»lre l'Angletem.— Le roi de France refuse de prendre part à
, i'entrepriie. — Eqnon dlÛiaabeai à BMoe CKfeolé. — Triste état de la
Franee ; enliama de Henri III. — Inutiles effwts du nonee pour le réeon-
* ^ eilier avec ks GniM. — FMpo«ti»n rtlitfée dn mariage dn prisée de
Joinrille a^ee nae pettle-nièee dn pape. -^ Bref adrené an. due de Gniae à
0 ^ ■ l'occasion de ses snceès sur les reitres. — NouTcUes instmelions dn pape
à son nonce. — ^tentatiTes d'accord entre le roi et les ligueurs. — Pro-
« positioBS du roi d'Eqwgne. — Paix apparente. — > Le nonce est créé légat ;
• recommandations qu'il re^it dn pape. -^ Sxcomnrameation d'Élisabetli.—-
ManiAste de Philippe II aux Anglais. — ConTcntion secrète entre ce prince
et le Mpe. — Préparatifs de V Armada. — Conseil du due de Panne re-
jeté. •>> Représentations de Sixte au roi d'Espagne au sujet de la nomina-
tion des évéques et des cardinaux. — La flotte espagnole est dispersée par
les tempêtes. — Explosion de joie en Angleterre et en Hollande. — Senti-
ments manifestés par le pape, le roi Philippe , Henri III, le duc de Guise
€t le roi de Navarre 214
CHAPITRE XV
lutrigues qui précèdent Touverture des États de Blois. — Henri III change
ses minisires et refuse de les reprendre. — Il promet de -veiller à la sûreté
^da duc de Guise. — Le pape ne Teat pas s'associer aux projets de Phi-
. lippe II sur la couronne de France. — Ouverture des États de Blois. —
Nouvelle de Voecupation du marquisat de Saluées par le duc de Savoie. —
Discussions sur la publication du concile de Trente. — Henri la repousse ,
malgré les efforts du pape.— Le légat se rapproche de l'Espagne. — Sixte
rejette ses propositions.— Xes États déclarent Henri de Navarre incapable de
sq^éder au trône de France. — Puissance des Guise. — Relation du légat écrite
an pafiê de l'assassinat du duc et du cardinal de Guise. — Démarches du légat
auprès du roi. — Réponse de ce prince j il se justifie par un bref obtenu
. du pape. — Indignation de Sixte ; son allocution au Consistoire. -*-^ L« oar-
dînal dt Joyeuse. — Cardinaux chargés d'examiner la conduite de Henri III.
— Ce prince communique le bref du pape au légat. — Réponse de SixM.
V -^^ Embarras du légat. — Alliance de Henri lU avec le roi de Navarre. «^
Exçpmmonication du roi de France. — Le légat Horosini obtient son rap-
- (M. — Assassinat de Henri III. >»- Smgulières paroles du pape à ce siiyet.
— Henri de Navarre nommé roi de France. — État de ce pays. ^ Le pape
favorise les vues du roi d'Espagne et fait alliance avec lui. — Le cardinal
Gaetapo envoyé légat en France : ses instructions. — Succès de Henri IV :
« il envoie le duc de Luxembourg à la république de Venise et au pape. —
Sfxte l'accueille avec bienveillance , malgré la protestation cTOlivarès. —
— \e légat*^ Paris. — Victoire d'Ivry. — Le pape repousse les préten-
tiofrt d^litarès. -^'11' penche du côté de Henri IV. — Il tombe malade et
ipenrt. 148
• • •
1 ^ • ' . " r », j *-.'.' i *'• • m. ».•
4' ■■ ■ ■ ■ . - ■
«
1
590 TABLE i>ES MATIERES.
LIVRE CINQUIÈME
BRAUX-ART8. — M0MU1IKNT8, BNTBBPRI8B8 BT TRAVAUX
BBâGDTÉ8 PAB OBDRB DE 8IXTB-0UIMT
CHAPITRE XVI
CoDstruetion de la coupole de Saint-Pierre, par Giacomo deUa Porta. • 3i9
CHAPITRE XVU .
■
Abaiiiement, traniport et redressemeiit de Tobélisque du Vatican, par Dôme- jjtf
menico Fontana 33Î 4^
CHAPITRE XVm
By»liothèque du Vatican reconstruite et ornée par Sixte. — Imprimerie an-
nexée à la bibliothèque 3S3
CHAPITRE XiX
f
Chapelle del Presepio, — Obélisque de Sainte-Marie Uigenre. — Loge»
palais , place et obélisque de Saint-Jean de Latran. — Scala Santa. — •
Obélisque de la place du Peuple. 419
CHAPITRE XX
Aqueduc de Teau Felice. — Fontaine de Moïse aux Thermes de Dioctétien. —
Autres fontaines eréées par Sixte. . .• 445
CHAPITRE XXI
Restauration des colonnes Trajane et Antonine ; érection à leur sommet des
.Statues de saint Pierre et de saint Paul. — Destruction du «epftioflium. —
Nouvelles rues ouvertes dans Rome. — Création do quartiw du château
Saint- Ange. 4«»^
■
CHAPITRE XXn ET DERNIER
Agrandissement du palais Monte-Cavallo. -— Élargissement de la place et
transport des chevaux dits Colosses antiques. — Constructions, réparations
et embellissements au palais du Vatican. — Grande porte du palais de la ^
Chancellerie. — Reconstruction de l'Église Saint-Jér6me des Esclavons. — -
Restauration de l'église de Sainte-Saline. — Établissement du pont.Ftlice
sur le Tibre. — Conclusion. « f. 497
Paris. - Imp. de P.-A. BOURDIER, CAPIOMONT sr C, rue des Poitevins, 8,
/
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